Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 6: Comme le vent.

17 Liberté

— Quelle honte —disait une voix inconnue—. J’espère qu’ils ne sont pas morts ou tu le regretteras.

J’entendis la porte de la cage s’ouvrir et quelqu’un s’approcha de moi. Allongée sur le sol, faisant la morte, j’aurais aimé ouvrir les yeux pour voir ce qui se passait autour de moi, mais j’aurais gâché les plans de Spaw. Quelqu’un posa une main sur mon cou et soupira.

— Elle respire encore. Que leur as-tu fait ?

— Moi… —bredouilla la voix de l’elfe noir qui nous avait apporté le sirop d’orties bleues—. Moi… Père, je ne voulais pas… Je voulais seulement…

— Bouah, laisse tomber. Tu n’es qu’un rustre qui ne sait pas faire la différence entre l’illusion et la réalité. Et si ces jeunes gens sont des enfants d’Ombreux importants ? Tu es un…

Apparemment, le père ne trouva pas le mot adéquat ou il ne réussit pas à le prononcer, furieux comme il l’était.

— Cette terniane est un démon ! —protesta l’elfe noir, en essayant de se justifier.

— Un démon et tout ce que tu voudras, mais c’est aussi une Ombreuse, et c’est tout ce qui devrait t’importer si tu avais un tant soit peu de jugeote. On voit que tu n’as jamais écouté ce que je te disais, quand tu étais petit. Et maintenant, comme l’imbécile le plus complet de la Terre Baie, tu t’es mis dans la tête que tu étais un chasseur de démons, et tu captures deux jeunes qui ne t’ont rien fait, comme le plus sauvage des criminels ! Et en plus, tu essaies de justifier tes folies, par Nagray ! Je regrette de te dire que, malgré tous mes efforts, tu n’es rien d’autre qu’un enfant gâté qui n’a jamais pensé à tout ce qu’il pourrait faire pour son père et pour sa famille, au lieu de parcourir la ville à la recherche d’hypothétiques monstres, avec des amis irresponsables qui te suivent sans te contrarier, comme de bons fanatiques stupides et écervelés…

— Père…

— Ne m’interromps pas ! —fit le père—. Arrête de me casser les pieds ou je t’envoie dans les Souterrains, avec les harpies, les trolls et tous les petits monstres que tu sembles tant aimer, pour que tu laisses ta famille en paix. On en a plus qu’assez de tes bêtises, surtout ta mère.

— Tu ne vas quand même pas raconter ça à maman… —bredouilla l’elfe noir.

— Bon sang, non ! Et maintenant cesse de protester et aide-moi à réveiller cette jeune fille.

— Elle est vraiment vivante ?

Je sentis une pointe de crainte dans sa question.

— Imbécile, bien sûr qu’elle est vivante. Ne me dis pas que tu croyais ce conte des orties bleues ? Allez, donne-moi un coup de main et sortons ces pauvres âmes d’ici avant que quelqu’un nous voie et pense que les Clark ne sont pas aussi respectables qu’ils en avaient l’air. Quelle honte —répéta-t-il—. Si tu revois ces amis, je t’assure que tu ne repasses pas le seuil de ma maison avant que mon corps ne soit devenu cendre.

Quelqu’un me prit et me souleva sans effort apparent. Et, juste à ce moment, Syu laissa échapper une exclamation de surprise. Je soupirai et j’ouvris un œil.

— C’est mon ventre —dis-je avec naturel, en voyant que le grand elfe noir qui me soutenait dans ses bras me regardait fixement, effrayé.

“Désolé”, murmura Syu, caché sous ma cape.

“Ce n’est pas grave”, lui assurai-je.

Je bondis sur le sol, je jetai un coup d’œil aux deux elfes noirs, une fraction de seconde et, brusquement, je pris Frundis et je me précipitai vers la porte ouverte de la cage, en passant près du fils des Clark qui était resté bouche bée. Comme s’il n’avait jamais vu un démon en action, pensai-je, amusée.

— Attends ! —me dit l’elfe le plus âgé—. Je voudrais vous présenter des excuses pour cette terrible erreur. Mon fils n’avait pas l’intention de vous capturer.

Et, en disant cela, il jeta un regard éloquent à son fils, qui acquiesça énergiquement.

— Bien sûr que non —affirma-t-il.

Une fois hors de la cage, j’essayai de me tranquilliser et de réfléchir correctement. L’elfe noir le plus âgé semblait vouloir faire tout son possible pour me satisfaire. D’après la conversation que j’avais entendue, il croyait que j’étais une Ombreuse… probablement parce qu’il avait lu les lettres. À ce moment, j’ouvris grand les yeux, atterrée. Je m’éloignai légèrement des escaliers et j’observai le père et le fils, les yeux plissés. Il y avait un temps pour tout, un temps pour la fuite et un temps pour la ruse et le théâtre.

— Je suis heureuse de le savoir —dis-je, en essayant de paraître sûre de moi—. Dans ce cas, pourquoi mon compagnon est-il toujours dans cette cage ?

— Parce que mon fils n’a pas encore eu le temps de le libérer, jeune fille —répondit le père.

Le jeune elfe noir, sous le regard impératif de son père, se précipita vers la cage de Spaw, il sortit le trousseau de clés et il ouvrit. Spaw continuait de faire le mort et je me demandai pourquoi.

Je vis les clés sur la serrure et, un instant, j’eus l’idée de pousser les deux elfes noirs à l’intérieur de la cage et de les enfermer… Mais, Spaw se trouvait aussi dedans, me rappelai-je.

— Il est inconscient —constata alors le père.

Je suivis le regard du jeune et je pâlis. Le verre de sirop d’orties bleues n’était pas plein. Mais comment avait-il pu en boire quand lui-même avait dit qu’il n’en boirait pas… ?

— Que contenait ce verre, à part le sirop d’orties bleues ? —demanda le père à son fils, en le foudroyant des yeux.

— Rien ! —s’écria l’elfe noir, en reculant dans la cage. Son visage reflétait clairement son trouble.

Le père l’observa quelques secondes, puis il se tourna vers moi.

— Je regrette ce contretemps. Je suppose que tu dois être pressée de remettre les deux messages.

— Vous les avez lus ? —grognai-je, en feignant la colère, lorsqu’en réalité j’étais de plus en plus inquiète pour Spaw. Que pouvait-il y avoir dans ce verre pour que Spaw se soit évanoui ? L’elfe fit une moue.

— Ce n’était pas mon intention d’ouvrir les lettres des Ombreux —assura-t-il, prudemment—. Mais, de toutes façons, j’en suis resté à la première phrase, vu que tout le reste est crypté et cette première phrase a satisfait toute ma curiosité. Écoute, je te propose quelque chose : nous te rendons les lettres et vous sortez tous les deux d’ici discrètement sans rien commenter de ce qui s’est passé, qu’en penses-tu ?

L’idée d’être en train de parler avec un Ombreux semblait le rendre nerveux. Certainement, si les Ombreux s’en prenaient à lui en croyant que les Clark agissaient contre leurs intérêts, il allait avoir des problèmes. Il ne pouvait pas savoir que je n’étais ni une personne importante ni une Ombreuse et que la seule chose que je voulais, c’était sortir d’Aefna.

“Je ne suis qu’un humble démon”, pensai-je, amusée. Je perçus le sourire mental de Syu.

— Cela me semble correct —répondis-je—, du moment que ces lettres me seront rendues. Sans oublier le sac orange —ajoutai-je, en me mordant la lèvre—, je l’apprécie beaucoup.

— Eh bien, allons-y —dit-il—. Aide ton ami à monter ces escaliers. Mon fils et moi, nous t’attendrons en haut. Tu vas le regretter —siffla-t-il tout bas à l’intention de son fils.

Je les regardai passer près de moi, interdite. N’allaient-ils pas m’aider à sortir Spaw de la cage ? Je commençai à douter qu’ils veuillent réellement nous libérer et je pensai à m’interposer et à leur exiger de me donner des explications. Je sentis que Frundis avait commencé à vibrer, désireux de nouveau de prouver sa valeur comme lutteur et je secouai la tête.

“Pas maintenant”, dis-je au bâton. “Je veux savoir comment va Spaw.”

La première chose que je fis fut de traîner Spaw hors de la cage. Au moins, nous avions réussi à faire un pas vers la liberté, me dis-je, optimiste.

— Spaw —murmurai-je—, tu n’as plus besoin de feindre.

Mais Spaw était toujours inconscient. Syu grimpa prudemment sur sa poitrine et l’examina attentivement.

“Les démons sont les êtres les plus vivants qui existent”, prononça-t-il, imitant le ton solennel de Kwayat.

Je ne pus réprimer un sourire, mais je repris aussitôt mon sérieux.

“Syu, ne plaisante pas avec ces choses, peut-être que c’est grave.”

Je donnai à Spaw de petites tapes sur la joue. Je lui donnai une gifle plus forte. Rien. Il n’y avait rien à faire.

— Spaw ! —fis-je.

Je commençai à être vraiment inquiète. L’elfe noir pouvait-il avoir raison ? Les orties bleues tuaient-elles réellement les démons ? La peur au ventre, je tentai de le prendre par la taille pour lui faire grimper les escaliers, tout en sachant que cela n’allait pas être facile.

Essoufflée, j’arrivais à la troisième marche quand je perdis l’équilibre. Je feulai. L’escalier avait au moins vingt marches de plus. Spaw ouvrit alors les yeux et il me regarda, les commissures des lèvres relevées.

— Merveilleux —murmura-t-il.

— Spaw ? —demandai-je, en craignant qu’il ne s’évanouisse de nouveau—. Tu vas bien ?

— Merveilleux ! —s’exclama-t-il alors, en se levant d’un bond—. Comment as-tu fait ? Comment sommes-nous sortis de la cage ?

— Oh. C’est le père du chasseur de démons qui nous a libérés. Il a d’ailleurs passé un sacré savon à son fils pour avoir capturé deux Ombreux —expliquai-je—. Nous n’avons qu’à monter ces escaliers, sortir de cette maison et nous serons complètement libres.

Spaw me regarda comme s’il essayait de deviner si ce que j’affirmais était vrai.

— Allez, sortons d’ici —lui dis-je—. Tu peux marcher ?

Il arqua un sourcil et répliqua, moqueur :

— Et toi ?