Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 6: Comme le vent.

10 L’épée d’Alingar

Je marchai dans les rues d’Aefna sans direction précise, trop préoccupée de trouver une solution à mon problème pour remarquer où me menaient mes pas. Je parcourus toute la Place de Laya, je fis plusieurs détours et je finis par me retrouver devant le portail du Palais Royal. C’est alors seulement que je sortis lentement de ma torpeur et de mon trouble pour admirer l’imposant édifice coiffé de majestueuses coupoles. Mais je m’en désintéressai vite et je fixai de nouveau mon regard sur les pavés. Je continuai à marcher, avec la sensation qu’une griffe hostile m’oppressait le cœur. Cette fois, je ne pouvais rien faire. Lénissu et Aryès n’étaient plus au quartier général. Les amis de Lénissu n’apparaissaient pas. Et je ne savais absolument pas où trouver Srakhi.

Le ciel se couvrait et le vent avait changé de direction, refroidissant rapidement l’air. Je songeai à rentrer à la Pagode pour prendre ma cape, mais je me dis qu’à cette heure, tous devaient être de retour, or je ne voulais pas qu’ils me voient. Ayant lu des livres sur Aefna, je savais que, lorsque le vent soufflait du nord-est, le froid traversait l’océan Dolique et se propageait dans toutes les prairies. Le ciel commençait à s’assombrir et le soleil à disparaître derrière la colline du Sanctuaire. Les gens s’enfermaient chez eux, à la vue du mauvais temps, et les rues étaient peu à peu désertées.

Je commençai à trembler de froid avec ce vent et je décidai finalement d’aller chercher ma cape sans qu’on me voie. Je ne voulais voir personne. La seule chose qui m’importait était de trouver une solution.

Enveloppée d’ombres harmoniques, je me rendis dans ma chambre à l’heure du dîner, je pris mon sac orange et toutes mes autres possessions et je m’éloignai de la Grande Pagode avec l’intention de ne pas revenir.

J’ignorai ma faim et je passai devant le quartier général, mais je ne lui jetai pas même un regard. Je ne savais pas où aller. Où emmenait-on les prisonniers normalement ? Le ciel noircissait, non seulement en raison du crépuscule, mais aussi parce que de sombres et menaçants nuages venant directement du nord s’approchaient. Dans la plupart des rues, seuls passaient encore quelques travailleurs attardés ou quelque chat regagnant son refuge.

Lorsque les premières gouttes commencèrent à tomber, je rabattis ma capuche sur la tête et je m’assis sous un mûrier, non loin du quartier général. J’avais marché peut-être pendant quatre heures sans m’arrêter et je sentis que mes muscles se relâchaient, fatigués. Syu s’était caché sous ma capuche et il semblait aussi pensif que moi.

“J’ai une idée”, annonça-t-il.

“Laquelle ?”

Il ne répondit pas tout de suite, caressant sa queue, l’air méditatif.

“Syu ?”, l’encourageai-je.

“On ne peut pas demander aux gardes où ils les ont emmenés, n’est-ce pas ?”, demanda-t-il, l’air de réfléchir.

“J’y avais pensé aussi”, avouai-je. “Mais je doute qu’ils nous disent quoi que ce soit, surtout ceux qui gardent la porte, ils ne doivent sûrement rien savoir.” Il y eut un silence et j’inspirai profondément, en me levant. “Mais on peut essayer.”

Tandis que Frundis et Syu me donnaient des conseils pour essayer de convaincre les gardes de répondre à ma question, je me dirigeai vers la porte du quartier général. Et je vis les gardes allongés contre le mur, et profondément endormis. Je fronçai les sourcils. Ce n’était pas normal.

Alors je me souvins des saïjits que j’avais vus sur le toit du quartier général, la veille. À ce que j’avais compris, ils allaient tenter de rentrer dans l’édifice pour voler l’épée d’Alingar. Tout d’abord, j’avais pensé que c’étaient des ennemis de Lénissu. Mais, à présent, je me demandais si ce n’était pas le contraire. En tout cas, sans l’épée, Lénissu ne serait d’aucune utilité pour celui qui désirait tant posséder Corde. Et sans Lénissu, probablement, on ne pourrait pas non plus utiliser l’épée. Après tout, le Mahir d’Ato n’avait pas réussi à la comprendre tout seul.

“Ils sont endormis”, soufflai-je. Je n’en croyais pas mes yeux.

Je jetai un coup d’œil autour de moi, je m’assurai qu’il n’y avait personne et je sautai par-dessus le portail, maudissant la cape qui gênait mes mouvements. Je m’approchai prudemment des gardes, m’imaginant qu’ils se réveillaient brusquement et m’emprisonnaient pour avoir franchi le mur. Mais ils ne bougèrent pas. Leurs positions n’étaient pas naturelles, on aurait dit qu’ils étaient tombés endormis par surprise. Que leur avaient fait les saïjits aux capes noires ?

La porte était entrouverte. Une vague d’espoir m’envahit. Si je parvenais jusqu’aux registres, peut-être découvrirais-je l’endroit où ils avaient envoyé Lénissu et Aryès.

“Attention !”, s’écria soudain Syu, en signalant de l’index quelque chose sur la gauche.

— Bonne nuit —dit une voix.

Je vis une petite silhouette apparaître au milieu des ténèbres et me souffler quelque chose qui vint se ficher dans mon épaule avec force.

— Démons —fis-je, en sentant subitement que quelque chose attaquait mon sang. Je vacillai et titubai un instant.

À travers les flèches d’eau qui tombaient du ciel, j’entrevis le visage d’Hawrius qui passait près de moi, tandis que je m’écroulais sur le sol détrempé.

* * *

Lorsque je me réveillai, j’avais mal à la tête et j’avais l’impression de pouvoir dormir mille heures d’affilée. Confuse, sans me souvenir d’où je me trouvais, je fis un effort pour entrouvrir les yeux en entendant des voix et je restai figée en me rendant compte que j’étais dans un endroit inconnu. Je n’étais pas dans ma chambre d’Ato, ni dans ma chambre de la Pagode… Je refermai les yeux, exténuée.

— Je vous l’avais bien dit —disait une voix familière—. Cette nuit-là, ce que j’ai vu… j’aurais dû comprendre. J’ai été stupide de vous croire et de penser que tout irait bien. Moquez-vous de moi et de ma superstition, mais cet élémental de fumée noire que j’ai vu, c’était un signe clair. Nous n’aurions pas dû accepter ce travail.

— Tais-toi, Hawrius —glapit une femme—. Nous sommes tous là, pas seulement toi.

— Si tu crois que cela me fait sentir moins stupide —soupira Hawrius.

— Maudit Borklad —grogna un homme—. Lui, il s’en tire toujours.

Ces voix me semblaient familières et, au fur et à mesure que mon esprit s’éclaircissait, je compris qui ils étaient et je me rappelai que l’un d’eux m’avait lancé un dard de sommeil.

J’ouvris de nouveau les yeux et je vis mes compagnons de cellule.

— La jeune fille se réveille —dit l’homme qui venait de parler.

Au total, ils étaient quatre, deux hommes et deux femmes. Je connaissais déjà le hobbit Hawrius. L’homme le plus grand était un caïte aux cheveux noirs. Les deux femmes étaient des humaines. L’une, blonde, foudroyait le hobbit de ses yeux bleus. L’autre, d’une vingtaine d’années, peignait distraitement sa chevelure rousse tout en fredonnant tout bas une chanson.

Mais lorsque je m’assis sur la planche de bois où j’étais restée allongée, tous les quatre fixèrent sur moi leur regard.

— Bonjour —dis-je, en m’étirant. J’avais une faim vorace.

Et soudain, je restai sans voix, épouvantée.

— Syu ! —m’écriai-je, atterrée. Je me levai, je cherchai dans tous les coins de la petite cellule et je m’agrippai aux barreaux, désespérée—. Syu… —sanglotai-je. Mais il n’y avait personne dans la salle à qui demander des explications.

— Qu’est-ce qu’il lui arrive ? —demanda l’homme de grande taille.

— Elle est encore affectée par le poison —expliqua Hawrius—. Parfois, cela provoque des crises d’hypersensibilité.

Frundis non plus n’était pas là. Syu…

“Du calme”, dit soudain la voix du singe, très lointaine. “Je suis caché dans une haie. Et j’ai réussi à traîner Frundis avec moi. Mais je ne suis pas arrivé à te déplacer, tu pèses une tonne. Tu vas bien ?”

J’inspirai profondément et j’expirai, fortement soulagée.

“Je vais bien. D’un coup, j’ai cru que je vous avais perdus. Ne bouge pas de là où tu es. Je trouverai un moyen de sortir d’ici.”

On ne nous avait pas ôté nos vêtements, mais je n’avais plus mon sac orange. C’était une chance que j’aie gardé les Triplées dans la poche intérieure de ma tunique. Je jetai un regard prudent sur les autres. Ils avaient des allures tout à fait extravagantes. La blonde portait des gants qui semblaient valoir une fortune, et l’homme de haute taille, des habits de qualité. La rousse était coiffée d’un diadème de plusieurs chaînes qui avaient tout l’air d’être en or.

— Qui êtes-vous ? —demandai-je.

— Les Léopards —répondit la blonde—. Que faisais-tu au quartier général ?

— Les Léopards ? —répétai-je—. C’est une confrérie ?

— Tu n’as pas entendu parler de nous ? Nous sommes des chasseurs de trésors. Mais nous n’acceptons que les missions qui en valent la peine. —Hawrius marmonna, ironique, en entendant les paroles de la blonde—. Mais, toi, qui es-tu ?

— Vous veniez pour l’épée d’Alingar, n’est-ce pas ?

Ils se consultèrent du regard et je sentis augmenter la méfiance.

— Qui es-tu ? —demanda la rousse.

— Moi ? Shaedra —dis-je simplement—. Une élève de la Pagode Bleue.

Ils me contemplèrent, comme s’ils essayaient de deviner si je mentais ou si je disais vrai. Alors, la blonde esquissa un mouvement de la tête.

— Mon nom est Lassandra. Et voici Ritli, Hawrius et Sabayu.

— Enchantée —dis-je, en joignant les mains et en les saluant à la manière d’Ato—. Je connaissais déjà Hawrius —ajoutai-je, en me raclant la gorge, et le hobbit s’empourpra légèrement.

— Qu’est-ce que tu sais sur l’épée d’Alingar ? —demanda Ritli.

Ses yeux châtains me scrutèrent avec attention.

— Oh, moi peu de choses —avouai-je, en me demandant quelle était la meilleure méthode pour qu’ils se désintéressent de moi—. Mais je sais que vous la recherchez.

— Et comment le sais-tu ? —demanda Hawrius, méfiant.

— Eh bien… Il y a quelques jours, l’épée est apparue au quartier général et, brusquement, vous, vous apparaissez. N’est-ce pas une étrange coïncidence ? —demandai-je, sur le ton de celui qui se donne des airs d’expert et qui n’en est pas un.

Mais les quatre Léopards étaient estomaqués. Hawrius siffla entre ses dents.

— L’épée d’Alingar —répéta-t-il.

— C’est quoi, l’épée d’Alingar ? —demanda soudain Sabayu, la plus jeune du groupe.

Je la regardai, stupéfaite, tandis que Lassandra lui expliquait.

— C’est une épée légendaire qui a le pouvoir d’invoquer les morts, à ce que l’on raconte.

— Des légendes —cracha Ritli, mal à l’aise—. L’épée d’Alingar n’a jamais existé.

— Quoi ? —fis-je, sans pouvoir le croire.

Alors comme ça, les Léopards recherchaient une autre épée, qui n’était pas celle de Lénissu ? Vraiment, je ne comprenais pas.

— La jeune terniane semble croire à l’existence de cette épée —répliqua Lassandra—. Mais peut-être est-ce une épée tout ce qu’il y a de plus courant avec quelque pouvoir magique ou quelque chose du genre.

En entendant le mot « magique », je compris que probablement aucun des quatre n’avait la moindre idée de ce qu’étaient les arts celmistes. Les quatre Léopards s’étaient mis à discuter sur l’épée et sur les légendes. Hawrius et Lassandra affirmaient que l’épée existait, Ritli refusait d’y croire et Sabayu, désinvolte, continuait à se peigner les cheveux avec les doigts, l’air absent.

— S’il vous plaît —intervins-je, en me rasseyant sur la planche qui m’avait servi de lit—, quelqu’un peut-il me dire depuis quand nous sommes emprisonnés ici ?

Lassandra et Hawrius continuaient à déballer tout ce qu’ils savaient sur l’épée d’Alingar et seul Ritli, lassé de la discussion, me répondit.

— Depuis environ deux heures, je crois. Ils nous ont enfermés ici et ils sont partis.

— Je crains qu’ils ne nous aient oubliés —commenta Sabayu, en arrêtant un instant de jouer avec ses cheveux roux.

— Ils nous ont pris nos sacs et nos armes —soupira Hawrius—. Je vous avais dit que cela se terminerait mal.

— Arrête de nous rabâcher la même chose —souffla Lassandra—. Je crains le pire. Ritli, t’ont-ils pris tous tes outils ?

Le caïte grand et élancé acquiesça.

— J’ai beau chercher dans mes poches, je ne trouve rien.

— Des voleurs —grogna Hawrius.

Je laissai échapper un petit rire ironique et je rougis en voyant quatre paires d’yeux se fixer sur moi.

— Pardon —dis-je précipitamment—. C’est que, comme vous êtes aussi des voleurs…

— Impertinente ! —exclama Hawrius—. Nous ne sommes pas des voleurs, jeune fille. Nous remplissons des missions, c’est une toute autre chose.

— Oh, je comprends —dis-je, sans rien comprendre.

— Nous devons sortir de là avant qu’ils ne reviennent —réfléchit Lassandra, l’humaine blonde.

— Mais nous ne sortirons pas si tu nous répètes ça toutes les deux minutes, Lassandra —soupira Sabayu, en s’allongeant sur sa propre planche avec toute la tranquillité du monde.

— Sabayu, contrôle cette langue —répliqua Ritli—. De quoi peut-on nous accuser ? Nous n’avons rien obtenu.

— Nous avons endormi cinq gardes —lui rappela Hawrius.

— Tu veux sans doute dire que, toi, tu as endormi cinq gardes —répliqua la rousse.

— Sabayu ! —gronda le caïte—. Il n’y avait pas d’autre façon d’entrer au quartier général, d’accord ? Qu’aurais-tu fait des gardes, toi ?

— Peut-être qu’elle aurait essayé de parler avec eux —se moqua le hobbit, en la regardant avec mépris.

Sabayu l’observa, elle fit une moue ennuyée et elle se tourna vers le mur, comme pour essayer de dormir. Selon Ritli, il devait être deux ou trois heures du matin. J’ignorais si le produit que m’avait administré Hawrius me faisait toujours de l’effet, mais, moi aussi, j’avais les yeux qui se fermaient. Et j’avais faim également, me souvins-je, en sentant un creux dans l’estomac.

Alors, je me sermonnai sévèrement d’avoir agi de façon si téméraire. Il était vrai qu’entrer dans la salle des registres aurait été la seule façon de savoir où l’on avait envoyé Lénissu et Aryès. Mais toute cette affaire avait tourné plus mal que prévu…

— Qui est le possesseur de l’épée d’Alingar ? —me demanda subitement la blonde.

Je levai la tête en clignant des paupières. Je m’étais presque assoupie.

— Tu ne le sais pas ? —demandai-je—. Alors, c’est sans doute que l’épée que vous recherchez n’est pas la même. Qui vous a engagés ?

— Ce sont les adultes qui posent les questions —répliqua Lassandra, sur un ton catégorique.

Je haussai les épaules. Il était clair qu’ils ne révèleraient pas pourquoi ils avaient voulu entrer subrepticement au quartier général. Et je n’avais pas non plus l’intention de leur révéler quoi que ce soit. De sorte que la seule chose qu’il me restait à faire, c’était de fermer les yeux et de dormir. Mais ils ne me laissèrent pas tranquille.

— Que faisais-tu au quartier général ? —demanda Hawrius.

— Je cherchais des amis —répondis-je.

— Quels amis ? —insista Lassandra.

— Mais ils n’étaient pas là —poursuivis-je. Le trouble du groupe commençait à m’amuser. Apparemment, ils n’avaient aucune idée du pétrin dans lequel ils s’étaient fourrés.

— Et où sont-ils ? —demanda Ritli. Je remarquai le changement de ton. Ils étaient convaincus que mes amis étaient ceux qu’ils recherchaient pour leur dérober l’épée. Mais ceux qui les avaient engagés s’étaient bien gardés de leur dire que l’épée était une relique, car ils auraient alors probablement décliné l’offre. Voler des reliques, comme Djawurs l’avait souligné, était un délit très grave.

— Si je le savais, je ne serais pas là —répondis-je tranquillement.

Hawrius poussa un gros soupir.

— Mes amis, si nous réussissons à sortir de là, moi, je quitte Ajensoldra.

Je sentis l’approbation de Lassandra et de Ritli. Sabayu avait tourné la tête et la nouvelle ne paraissait pas la réjouir, mais elle ne fit aucun commentaire. À partir de là, ils ne me posèrent plus de questions. Je les examinai un long moment en cachette, allongée sur ma planche. Je n’avais jamais entendu parler des Léopards, quoiqu’ils se soient montrés surpris par mon ignorance. Je n’avais jamais vu de chasseurs de trésors. En général, ils avaient mauvaise réputation. En fait, la plupart étaient des aventuriers et ressemblaient plus à des mercenaires, qui aidaient ceux qui pouvaient les payer.

“Syu ?”, demandai-je.

“Hmm ?”

J’avais beaucoup de questions, mais Syu ne pouvait y répondre. Et les Léopards non plus.

“Il continue de pleuvoir ?”

Le soupir mental du singe me suffit pour savoir qu’il pleuvait à verse. Je m’endormis et je fus réveillée par un bruit fracassant qui me fit sursauter.

— Que se passe-t-il ? —demanda Lassandra, en se réveillant elle aussi.

— Ce sont les feux d’artifice —répondit sereinement Hawrius, assis sur sa planche exactement comme des heures auparavant.

Je me rappelai que ce jour était le Jour Noir et que Dolgy Vranc et Déria seraient très occupés à vendre leurs articles. Les feux d’artifice durèrent quelques minutes et, presque aussitôt après, la porte de la salle s’ouvrit. Je m’adossai contre le mur, feignant la tranquillité. Trois gardes s’avancèrent vers la porte, l’un d’eux avec un cliquetis métallique de clés.

— La terniane et la blonde, vous allez sortir —dit brusquement l’un des gardes.

Soulagée de voir que j’allais sortir, je me levai d’un bond et je m’approchai de la porte. Ils nous conduisirent Lassandra et moi hors de la salle vide. Ils guidèrent l’humaine vers une autre porte, tandis qu’ils m’emmenaient vers ce qui semblait être la sortie. Par les fenêtres, on voyait que la lumière du matin commençait à illuminer le ciel et je me demandai si mes compagnons étaient déjà réveillés. Le garde ouvrit une porte et je m’arrêtai un instant, stupéfaite. Je ne m’attendais pas du tout à voir le maître Dinyu dans la petite salle conduisant à la sortie.

Aussitôt, je me sentis coupable de lui causer tant de soucis. Après tout, c’était mon maître et je comprenais qu’il se sente un peu responsable de ce qui pouvait m’arriver.

— Maître —dis-je, en me mordant la lèvre—. Je n’avais pas de mauvaises intentions…

Son visage reflétait un certain mécontentement.

— Shaedra, tu es une kal d’Ato, tu devrais réfléchir un peu plus avant d’agir. Mais laissons cela de côté, je crois que nous devrions sortir d’ici et parler sérieusement d’une affaire. —Son visage s’adoucit alors et je compris qu’il n’était pas si fâché avec moi.

À ses côtés, le capitaine du quartier général nous observait tour à tour, nous fixant de ses yeux rouges.

— Attendez un moment —nous dit-il—. J’aimerais vous poser une question, maître Dinyu, si cela ne vous dérange pas.

Le maître Dinyu sourit en voyant l’appréhension que l’homme éprouvait de parler à un maître de pagode.

— Allez-y.

— Votre élève… a-t-elle quelque chose à voir avec ces hommes dont vous m’avez parlé ?

— L’un d’entre eux est son oncle —expliqua Dinyu avec calme—. Je vous souhaite une bonne journée, capitaine Shawk.

Nous allions sortir, en lui laissant assimiler la nouvelle, lorsqu’il nous appela soudain.

— Attendez, la jeune fille oublie son sac —dit le capitaine, en me le tendant.

Je lui souris avec sincérité.

— Merci beaucoup, capitaine.

Nous sortîmes de l’édifice en silence et je m’arrêtai net près du portail.

— Attendez, j’oubliais quelque chose de capital —fis-je.

— Où vas-tu ? —demanda Dinyu, tandis que je m’éloignais dans le jardin qui entourait le quartier général. Arrivée près d’un arbuste tout fleuri, je me penchai et je pris Syu dans mes bras. Il était trempé et très fatigué de ne pas avoir pu fermer l’œil. Avec l’autre main, j’attrapai Frundis et je sentis aussitôt une musique emplie de sons de grillons et de pluie cristalline m’envahir.

“Je déteste la pluie”, grogna Frundis. “Heureusement que mon bois est résistant.”

Syu et moi tombâmes d’accord avec lui. Ce n’était absolument pas agréable de passer la nuit sous un arbuste par un temps de pluie. Syu éternua. Je lui ôtai sa cape verte qui était complètement trempée et je le mis sous ma cape, pour qu’il se réchauffe.

Lorsque je relevai la tête, je vis le maître Dinyu qui m’observait, l’expression pleine de tendresse.

— Syu a froid —lui expliquai-je, en m’approchant de lui.

Sans un commentaire, Dinyu me guida vers la sortie et, sur le chemin de retour à la Pagode, il écouta toute mon histoire. Sans mettre en doute mes paroles, il acquiesça pour lui-même.

— Les Léopards sont connus —dit-il—. Ils réalisent souvent des tâches assez compliquées.

— Eh bien, moi, je ne les ai pas trouvés très professionnels —commentai-je.

Dinyu esquissa un sourire, mais ensuite il secoua la tête, plus sérieux.

— J’ai quelque chose à te dire. Le capitaine Shawk m’a révélé l’endroit où ont été envoyés Lénissu et Aryès.

Je m’arrêtai net.

— Il vous l’a dit comme ça, sans plus ? Où sont-ils ? —m’empressai-je de demander.

Le bélarque me regarda avec l’expression typique de celui qui va annoncer une mauvaise nouvelle, mais j’essayai de ne pas laisser libre cours à mon imagination et je fixai mon regard sur ses lèvres pour ne pas perdre une seule syllabe de ce qu’il allait dire.

— Ils ont été exilés.

Je sentis que le monde tombait en morceaux autour de moi. Le maître Dinyu me tendit une main, craignant peut-être que je m’évanouisse ou que j’aie une attaque. J’inspirai profondément et Syu s’agita, inquiet, en sentant les furieux battements de mon cœur.

“Que se passe-t-il ?”, demanda-t-il, engourdi.

“Ne te préoccupe pas. Dors, tu en as besoin”, lui dis-je, en lui caressant la tête.

Je commençai à marcher lentement dans la rue presque déserte.

— Exilés —répétai-je—. Où ?

— D’après ce qu’il m’a dit, à Kaendra —répondit calmement Dinyu.

— Et pour quel motif ?

— Pour vol.

Je grognai, exaspérée. Je savais qu’Aryès n’aurait jamais rien volé de sa vie à moins qu’il s’agisse d’une question de vie ou de mort. Par contre Lénissu… Sincèrement, je ne savais pas de quoi était capable mon oncle, mais il avait bon cœur, alors, s’il avait vraiment volé quelque chose, cela ne pouvait rien être de très important.

— Qu’ont-ils volé ? —demandai-je.

Dinyu secoua la tête.

— Ça, il ne me l’a pas dit.

Je soupirai bruyamment.

— Le précepteur de la Fille-Dieu m’a dit qu’on les avait accusés d’avoir volé une relique. Moi, je ne le crois pas —fis-je—. La relique est forcément l’épée d’Alingar. Et celle-ci appartient à Lénissu depuis toujours.

— Moi, je doute que des gardes aient surpris un Ombreux en train de voler —raisonna Dinyu.

Interdite, je m’arrêtai de nouveau, et je dévisageai mon maître, saisie.

— Maître. Vous avez dit Ombreux ? —demandai-je, perplexe.

Dinyu eut l’air surpris.

— Un… Ombreux, oui, c’est ce que j’ai dit.

Je plissai les yeux.

— Vous insinuez… que mon oncle est un membre de la confrérie des Ombreux ? —demandai-je lentement.

Une étincelle d’amusement brilla sur les pupilles du bélarque.

— Je suis presque sûr qu’il en est un —répondit-il—. Toi non ? Les anciens Chats Noirs étaient des Ombreux, quoique secrets. Alors, au moins à cette époque-là, il était un Ombreux. Et, normalement, ce genre de choses se traîne toute la vie.

Son ton léger ne parvenait pas à me tranquilliser. Lénissu était un Ombreux, me dis-je mentalement, et j’essayai de voir si quelque chose clochait dans cette affirmation. Mais, comme ça, à brûle-pourpoint, je ne trouvais aucun argument pour contredire ce que disait Dinyu.

— Un Ombreux —murmurai-je—. Mais mon oncle Lénissu a toujours été très indépendant.

— À ce que j’en sais, les Ombreux ont beaucoup de liberté d’action —dit le maître Dinyu, en m’invitant à reprendre la marche—. Ils ne sont pas nécessairement unis à leur Nohistra, comme ils appellent leur kaprad. Mais, cela, je le sais de façon très indirecte, alors je ne peux rien te confirmer.

En y réfléchissant mieux, cela ne m’étonnait pas tant que ça que Lénissu soit un Ombreux. Après tout, il connaissait le maître Helith depuis très longtemps, et il avait été plusieurs fois dans les Souterrains, et, même si je ne savais pas ce que c’était, il avait été aussi un eshayri, ce qui avait tout l’air d’être assez sérieux. Être un Ombreux, à côté de ça, ne contrastait pas beaucoup. En plus, la confrérie des Ombreux était censée être légale.

— Bon, passons —dis-je—. Supposons que c’est un Ombreux, cela ne change rien. Qui aurait intérêt à exiler un Ombreux et un élève d’Ato à Kaendra ? —demandai-je.

— Et que possède ton oncle qui attire tant d’ennemis ? —répliqua Dinyu.

— Son épée —répondis-je aussitôt—. Cela ne peut être autre chose. Les Léopards aussi cherchaient une épée —révélai-je—. Mais ils ne savaient pas que c’était l’épée d’Alingar. Je crois qu’ils n’avaient pas l’air très contents de savoir que celui qui les avait engagés ne leur avait pas dit toute la vérité.

— C’est rarement le cas —s’esclaffa Dinyu—. Les chasseurs de trésors en profitent aussitôt pour faire monter le prix. En tout cas, celui qui ment sur une telle chose est un avare et une crapule. Je suppose qu’ils ne t’ont pas dit qui les a engagés ?

J’esquissai un sourire et je fis non de la tête.

— Qu’est-ce qu’ils vont faire d’eux, au quartier général, à votre avis ? —demandai-je. Les Léopards avaient démontré être assez stupides pour accepter de voler l’épée de mon oncle, mais je ne souhaitais tout de même pas qu’ils aient des problèmes.

— Boh, ils leur demanderont une caution de plusieurs milliers de kétales et ils paieront —me tranquillisa Dinyu.

— Plusieurs milliers de kétales ? —sifflai-je entre mes dents—. Ils sont si riches que ça ?

— Si je me souviens bien, les Léopards doivent faire partie des chasseurs de trésors les plus riches d’Ajensoldra. À ce que j’ai entendu dire, ce sont des dilapidateurs de kétales. Ils opèrent dans toute la Terre Baie.

Je ne parvenais pas à comprendre comment le hobbit superstitieux, la blonde aigrie, le géant astucieux et la rousse désinvolte avaient pu se forger une telle réputation. Pourtant, à en voir les gants de Lassandra et quelque autre détail, il était clair qu’ils n’étaient pas pauvres.

— Tu as faim ? —me demanda soudain Dinyu.

Plongée dans mes pensées, j’avais oublié que j’étais avec le maître Dinyu.

— Très faim —acquiesçai-je, en me rendant compte que j’étais affamée.

— À l’heure qu’il est, tes compagnons doivent être levés, tu veux déjeuner avec eux ?

Je le contemplai fixement, hébétée. Je ne pouvais penser à déjeuner alors que Lénissu et Aryès étaient en route pour Kaendra.

— Combien de temps vont-ils rester à Kaendra ? —demandai-je, sans lui répondre.

Dinyu secoua la tête.

— Je l’ignore. Mais je suppose que plus d’un an.

Je ne voyais pas Lénissu rester dans le massif des Extrades pendant plus d’un an. Tout d’un coup, une idée me vint.

— Je vais demander à la Fille-Dieu qu’elle…

Je m’arrêtai net en voyant le visage pâle d’une elfe de la terre, à une trentaine de mètres de distance. Ses yeux m’observaient fixement, mais, lorsque je m’en aperçus, elle fit demi-tour et disparut au coin de la rue. Son visage m’était familier. Quand je la reconnus, je pâlis. C’était la femme vêtue de noir qui m’avait vue me transformer en démon.

— Qui était-ce ? —demanda le bélarque, alarmé par ma réaction.

— Aucune idée. Mais elle m’a regardée bizarrement —répliquai-je, les yeux plissés et rivés sur l’endroit où venait de disparaître l’étrange silhouette.

— Bon, tu disais que tu allais demander quelque chose à la Fille-Dieu —dit Dinyu, en reprenant le fil de la conversation—. Tu vas lui demander qu’elle réduise la peine ?

— Mais elle ne m’écoutera pas —soupirai-je—. Hier, son conseiller m’a dit qu’ils ne pouvaient pas aider des voleurs de reliques.

— Je comprends —médita-t-il—. Bon, c’est une affaire compliquée qui ne peut pas s’arranger en un jour. Pour le moment, allons déjeuner.

J’acquiesçai de la tête.

— Vous croyez que je devrais quand même aller voir la Fille-Dieu ?

— Bien sûr, elle ne t’a encore accordé aucune faveur —répondit en souriant le maître Dinyu.

Je caressai la tête de Syu, songeuse. Le singe gawalt s’était endormi, mais ses mains s’agrippaient fortement à mon cou. Je commençais à détester cette faveur que me devait la Fille-Dieu. Je n’aimais pas me sentir incapable d’arranger les choses par moi-même. Je souris, ironique, en pensant que Lénissu devait penser la même chose en ce moment.