Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 5: Histoire de la dragonne orpheline.

14 Paix et guerre

Le premier jour où je repris mes cours de har-kar, j’eus l’impression de commettre une énorme erreur. Mais les quatre heures de har-kar passèrent et je réussis à revenir à l’auberge saine et sauve, comme me l’avait prédit Syu, qui, même s’il n’était pas un devin, savait beaucoup de choses. Avant de m’en aller, j’avais dit à Ozwil et Laya de passer par l’auberge, l’après-midi, parce que j’avais des chansons que j’avais préparées pour leur anthologie. Ils me remercièrent avec effusion de mon intérêt, et j’allais partir lorsque le maître Dinyu me dit :

— Shaedra, je peux te parler un moment ?

Je me tournai vers lui et je le vis aussi calme que d’habitude, même après avoir supporté, pendant quatre heures, huit kals pas toujours très attentifs ni très éveillés.

— Bien sûr —répondis-je, en m’approchant de lui, tandis que les autres se dirigeaient vers Ato.

Cela faisait des jours qu’il ne pleuvait pas et la terre était presque sèche. Le terrain d’entraînement ressemblait enfin à un terrain d’entraînement normal et non à un bourbier.

— Je me réjouis de te revoir parmi nous —commença-t-il.

— Et moi encore davantage —lui assurai-je.

— Mais je ne voudrais pas que tu t’efforces quand tu es encore convalescente —continua-t-il—. J’ai remarqué qu’il manquait parfois de la force dans tes attaques et que tu avais l’air fatiguée.

— Quoi ? Oh, maître Dinyu, après tant de luttes contre Sotkins et Yeysa, c’est normal que je me sente fatiguée —plaisantai-je—. En plus, l’exercice me fait du bien —renchéris-je.

— Alors, n’en parlons plus —dit le maître Dinyu, en souriant—. Rentrons.

Nous prîmes le chemin du retour vers Ato, en silence. Le maître Dinyu semblait plongé dans ses pensées.

— Comment va votre épouse ? —lui demandai-je—. A-t-elle terminé le tableau ?

— Quoi ? Oh, oui, en fait, non, pas encore, mais il ne lui manque pas grand-chose —répondit-il—. Elle aime cet endroit.

Le ton sur lequel il fit la dernière observation m’intrigua.

— Et vous, maître Dinyu ? Vous n’aimez pas Ato ?

— Eh, bien sûr que j’aime Ato, mais je ne pourrai pas y rester éternellement. À la fin du printemps, je partirai.

La nouvelle, annoncée d’une façon si naturelle, me laissa sans voix.

— Vous partez ? Mais… où ? —demandai-je, alarmée.

Le maître Dinyu secoua la tête, amusé.

— Ato est pour moi comme un petit îlot de paix, mais trop éloigné de toute ma famille.

— Alors… pourquoi avez-vous décidé de venir à Ato ?

— C’est une bonne question, sans aucun doute —répliqua-t-il, en secouant la tête.

Le silence qui suivit ses mots me remplit de honte, car je me rendis compte que je m’étais comportée comme la pire des indiscrètes.

— Je voulais te parler d’un autre sujet —dit soudain le maître Dinyu—. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais je te le dirai quand même. Je suppose que tu savais que Lénissu gardait une de ces magaras que l’on appelle reliques.

Ses paroles me prirent totalement au dépourvu et il dut lire sur mon visage que la vérité ne m’était pas inconnue.

— Je le savais —concédai-je—. C’est pour ça qu’ils ont emprisonné Lénissu.

Le maître Dinyu fronça les sourcils et je m’aperçus que mon ton était trop empreint d’émotion et de ressentiment.

— Pourquoi me parlez-vous de cela ? —m’enquis-je.

— La relique est une épée, à ce que l’on m’a raconté. L’épée d’Alingar. C’est une épée d’une valeur inestimable. Tout le monde ne possède pas un tel objet. À ce que je sais, l’épée d’Alingar serait capable de ressusciter les fantômes des morts.

— Je croyais qu’elle invoquait des démons —fis-je, un demi-sourire aux lèvres, et je me tus aussitôt, me rendant compte qu’il ne me convenait pas de parler.

Le maître Dinyu me regarda un instant, puis acquiesça.

— Peut-être. Il existe tant d’histoires sur les reliques qu’il est difficile de savoir laquelle est vraie ou fausse. En tout cas, je sais avec certitude que le Mahir ne sait pas comment fonctionne l’épée. Il y a quelques jours, il l’a mentionné à quelques maîtres dont je faisais partie. Il semblait plus que déçu.

Je l’observai avec attention. Où voulait-il en venir ? Pourquoi me racontait-il des choses qu’il n’avait sûrement pas le droit de me raconter ? Était-il en train d’essayer de me soutirer quelque chose ?, me dis-je, soudain, méfiante. Mais ressentir de la méfiance à l’égard du maître Dinyu me causait plus de confusion qu’autre chose.

— Ton oncle, par contre, savait utiliser l’épée. C’est pour ça qu’il veut la récupérer. Sans aucun doute, il doit savoir l’utiliser —répéta-t-il.

— Maître Dinyu, comment êtes-vous si sûr qu’il veut la récupérer ? —répliquai-je.

— Parce que je l’ai vu avant-hier.

Je restai bouche bée.

— Com… comment ? —bredouillai-je—. Impossible !

— Pourquoi ? —dit le bélarque—. Je l’ai vu —affirma-t-il de nouveau.

— Vous lui avez parlé ?

Le maître Dinyu me regarda, surpris et s’esclaffa.

— Moi ? Cela ne me passerait pas par la tête, je n’ai pas besoin de plus de problèmes que ceux que j’ai déjà.

— Mais… alors… vous êtes sûr ?

— Je ne peux pas me tromper. Je l’ai vu sortir de chez le Mahir, au quartier général. Et hier, la relique n’était plus là.

Je devins plus pâle que la mort. Alors, finalement, il avait réussi ! À moins que…

— Et vous avez averti les gardes —dis-je, dans un filet de voix.

Le maître Dinyu secoua la tête, pensif.

— J’aurais peut-être dû le faire, mais je ne l’ai pas fait. Avec ça, je voudrais que tu me dises une chose. Seulement une.

Je compris que je ne pouvais pas refuser de lui répondre, quelle que soit la question. Après qu’il avait gardé le silence et sauvé Lénissu, je ne pouvais pas faire moins.

— Lénissu est-il le Sang Noir, oui ou non ?

Je le dévisageai, éberluée. Je ne savais pas pourquoi, je m’attendais à ce qu’il me demande si Lénissu avait utilisé l’épée en ma présence ou si j’avais participé au vol ou quelque chose comme ça, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il me demande si Lénissu était le Sang Noir ! Je me souvins de la conversation que j’avais eue avec Lénissu dans la prison d’Ato. Sans aucun doute, Lénissu m’avait confirmé qu’il l’était. Mais je savais aussi, maintenant, que les crimes qui avaient donné lieu à la mauvaise réputation du Sang Noir n’avaient pas été perpétrés par ce dernier, mais par un imposteur.

— C’est lui ? —répéta le maître Dinyu, en voyant que je ne répondais pas.

J’acquiesçai.

— C’est lui —soupirai-je—. Ou plutôt, c’était lui. L’homme qui se fait passer maintenant pour le Sang Noir n’est pas Lénissu.

— Mais ton oncle Lénissu était bien le Sang Noir, il y a dix ans. Merci, Shaedra.

Je haussai un sourcil, intriguée.

— Qui est le Sang Noir ? —demandai-je—. Je veux dire, que savez-vous de lui ? Qui était-il, il y a dix ans ?

Le maître Dinyu me sourit et me salua en levant deux doigts, comme les maîtres avaient l’habitude de saluer leurs élèves.

— Je crois que j’en ai déjà trop dit. Je ne sais pas encore si j’ai bien fait de t’en parler. Mais je crois que tu seras contente de savoir que ton oncle s’est échappé in extremis et avec ce qu’il cherchait.

Je joignis les mains devant moi, en guise de salut et en signe de remerciement.

— Je ne sais comment vous remercier, maître Dinyu. Et… je veux que vous sachiez que mon oncle n’est pas un voleur. Il est seulement allé récupérer ce qu’on lui avait volé.

Le maître Dinyu sourit.

— N’essaie pas de satisfaire ma conscience. Parce qu’elle est tout à fait tranquille. Je ne vois pas pourquoi toutes les reliques doivent appartenir aux Pagodes, surtout s’ils ne savent pas les utiliser —ajouta-t-il, en me faisant un clin d’œil.

Et en disant ces mots, il répéta son salut et il s’en fut rapidement, grimpant la rue de l’Érable. Lénissu avait récupéré Corde !, me dis-je, en souriant. Ça, c’était une bonne nouvelle ! Bien sûr, le maître Dinyu l’avait vu. C’était une chance que ce soit encore une des rares personnes qui sachent différencier le bien du mal, pensai-je.

Je sentis soudain qu’une fatigue qui n’était pas naturelle m’envahissait et je me dépêchai de revenir à la taverne et de m’enfermer dans ma chambre, où je racontai à Syu et à Frundis tout ce qui s’était passé. Lorsque je leur demandai ce qu’ils pensaient de tout cela, Frundis me répondit par une série de notes de harpe et Syu haussa les épaules.

“Le maître Dinyu semble être une personne de cœur”, dit-il.

“Il l’est”, répondis-je, amusée. “Mais Wiguy aussi, et elle aurait couru avertir les gardes si elle avait vu une ombre sortir de chez le Mahir. Le maître Dinyu m’a surprise. Il ne m’a même pas demandé si j’étais au courant ou non du vol. Il m’a simplement demandé si Lénissu était le Sang Noir. Et le fait qu’il le soit semblait répondre à plus d’une des questions qu’il se posait, mais j’ignore lesquelles.”

“Bah, si tout s’est bien terminé, pourquoi continuer à en parler ?”, demanda le singe gawalt.

“Si ça se termine mal, il ne faut pas en parler, et si ça se termine bien, non plus. Mais de quoi parlent les gawalts, alors ?”, fis-je, très amusée.

“Les gawalts, nous ne perdons pas de temps avec des bêtises, parce que tout, pour nous, se termine bien, et nous ne parlons que de choses intéressantes”, répondit-il.

“Quelles choses intéressantes ?”

Alors, quoi d’étonnant, Syu se mit à parler de nourriture. Frundis et moi, nous nous esclaffâmes et, au bout d’un moment, nous le fîmes taire, parce qu’une chose était sûre : la nourriture ne serait jamais une préoccupation pour Frundis.

L’après-midi, comme je le leur avais demandé, Ozwil et Laya vinrent et ils furent très surpris de voir que je leur donnais une trentaine de feuilles remplies de chansons, avec l’écriture musicale et les paroles annotées au-dessous, pour leur recueil.

— Ouah ! —s’exclama Ozwil, réellement impressionné.

— Où as-tu appris les notes musicales ? —demanda Laya, en examinant les feuilles avec étonnement.

Je ne pouvais pas leur dire que c’était Frundis qui m’avait dicté chaque note, en poussant des cris indignés chaque fois que je me trompais ou lorsque je dessinais une note un millimètre trop bas ou trop haut. D’abord, parce qu’ils auraient pensé que j’étais devenue folle, mais en plus j’étais censée avoir perdu Frundis le jour de l’échange de prisonniers et, par conséquent, il ne pouvait se trouver dans ma chambre.

— Boh —dis-je—. J’ai lu quelques petites choses, par-ci par-là. Il y a peut-être des erreurs, vous n’aurez qu’à réviser. J’espère que cela vous sera utile.

— Et comment ! —s’écria Ozwil—. Nous étions un peu bloqués et nous devons tout terminer avant de partir à Aefna. Maintenant, c’est sûr que nous y parviendrons, et le recueil sera génial !

— Et nous ajouterons ton nom comme grande contributrice —annonça Laya—. Au fait, quel est ton nom de famille ?

— Ucrinalm Hareldyn —répondis-je, enthousiasmée d’avoir participé à l’élaboration d’un livre qui allait être imprimé—. Je vais vous l’écrire sur un papier —ajoutai-je, en voyant que Laya plissait les yeux et qu’elle allait me demander de répéter.

Lorsqu’ils s’en allèrent, je fermai la porte et je courus vers l’endroit où j’avais caché Frundis pour lui raconter ce qui s’était passé.

“J’aurais dû leur demander de mettre aussi ton nom”, dis-je. “Ils n’ont pas besoin de savoir que tu es un bâton.”

“Et pourquoi, si j’en suis un ?”, répliqua le bâton, avec fierté, en laissant échapper quelques notes aigües de flûte. “Je suis très fier d’être un bâton.”

Je m’esclaffai.

“La fierté gawalt de Syu est contagieuse. Mais tu as tout à fait raison, je ne prétendais pas t’offenser.”

“De toutes façons, je ne veux pas que mon nom apparaisse dans un livre”, déclara-t-il. “Je t’ai déjà dit, il y a longtemps, que mon nom est sacré. N’importe qui ne doit pas le connaître. Et les livres peuvent être lus par n’importe qui. Et mes chansons, je les donne quand j’en ai envie. Ça, tu le sais déjà.”

“Je ne le sais que trop”, répliquai-je, amusée. J’avais dû lui parler avec beaucoup de tact pour qu’il accepte d’aider Ozwil et Laya dans leur entreprise. L’anthologie serait unique, pour la simple raison qu’il y avait plusieurs chansons dont peut-être aucun saïjit de la Terre Baie ne se souvenait. Frundis était un trésor musical ambulant et je me réjouissais tous les jours de l’avoir de nouveau près de moi.

Les jours passèrent et j’eus l’impression d’être, sinon entièrement, du moins presque guérie de mon mal. Le jour où Ozwil ne me battit pas une seule fois, je m’estimai totalement rétablie. Et je réussis à donner un bon coup à Yeysa, sans qu’elle puisse répliquer suffisamment vite. Je dois dire qu’avec Yeysa, je ne m’efforçais pas autant à réduire la force de mes coups, car j’étais consciente qu’elle profiterait de n’importe quelle occasion pour déchaîner sa furie contre moi.

Trois jours avant notre départ pour Aefna, Kirlens vint me voir dans ma chambre. Il frappa à la porte très doucement et il entra, alors que j’étais allongée sur le lit, avec entre les mains le Manuel musical d’Owrel. Ces jours-là, j’avais éprouvé l’envie d’apprendre des choses sur l’art musical, intriguée par ce que Frundis considérait comme sa raison de vivre, et le bâton était ravi de me donner des leçons, malgré ma « maladresse », qui l’exaspérait au plus haut point.

En entendant frapper à la porte, je cachai précipitamment Frundis entre les couvertures et je levai la tête vers l’aubergiste.

— Je peux passer ? —demanda-t-il.

— Bien sûr —répondis-je, en laissant le livre sur la table de nuit et en m’asseyant sur le lit—. Aujourd’hui, il y a beaucoup de clients, tu ne trouves pas ?

— Oui, j’ai laissé Wiguy s’en occuper —dit-il, en s’asseyant sur la chaise—. Avec tant d’élèves de la Pagode sur le point de partir au Tournoi d’Aefna, les gens sont un peu plus excités que d’habitude. Le Tournoi n’a même pas commencé et, déjà, les paris vont bon train pour savoir si Ato sera gagnante ou non.

— Ato, gagnante ? —répétai-je, en roulant les yeux—. Cela voudrait dire que nous aurions obtenu plus de points que tout le monde. En plus, le Tournoi n’est pas une compétition entre villes —affirmai-je, en répétant plus ou moins ce que nous avait dit le maître Dinyu—. Moi, à vrai dire, la seule chose dont j’ai envie, c’est de voir la ville, la pagode et la bibliothèque.

— Et les palais —ajouta Kirlens, avec un grand sourire—. Ils sont magnifiques. Le Palais Royal, celui-là, tu ne pourras pas le rater : on le voit de loin.

— Combien de temps es-tu resté à Aefna ? —demandai-je.

— Ah, de cela, il y a longtemps —répondit-il, le regard dans le lointain—. Presque quarante ans, oui. Mais je doute que le Palais Royal ait beaucoup changé. On dit cependant que la ville, elle, a changé. Apparemment, on a élargi les rues et on les a même pavées. —Il sourit—. Sais-tu ? Taroshi m’a dit qu’il voulait aller avec toi.

Je le regardai fixement, pensant qu’il plaisantait.

— Bien évidemment, je lui ai dit que non —me rassura Kirlens—. Il est vrai, pourtant, que les nérus auront moins de cours pendant un mois, parce que plusieurs maîtres s’en vont.

— Vraiment ? Qui ?

— Le maître Dinyu, le maître Juryun et le maître Aynorin.

— Le maître Aynorin !

— C’est cela.

— Et le maître Juryun —dis-je, en plissant le front, surprise. Le maître Juryun était censé nous donner des cours de combat armé l’hiver passé, mais, comme il avait été très malade, les har-karistes, nous l’avions à peine vu et c’est le maître Dinyu qui l’avait remplacé.

— Les gens pensent qu’il est encore très malade —acquiesça Kirlens—. Et sa gouvernante se plaint et pense que c’est une folie qu’il aille à Aefna dans cet état, mais c’est difficile de raisonner avec un maître de la Pagode. —Il sourit et je secouai la tête, pensive—. Alors, tu te sens prête pour ce Tournoi ? —demanda-t-il après une pause.

— Bon, j’espère —répondis-je—. De toutes façons, le maître Dinyu ne nous demande pas de gagner, seulement de participer en respectant toutes les règles.

— Oui, oui, c’est ce qu’il dit, mais, si tu gagnes, je suis sûre qu’il serait content —répliqua-t-il.

Je souris et j’acquiesçai.

— C’est possible —répondis-je.

— Autre chose —dit Kirlens—. Je sais que ce n’est pas le meilleur moment pour parler de ça, mais je voudrais te demander quelque chose.

Je haussai un sourcil, intriguée.

— De quoi s’agit-il ?

— De Taroshi et toi. Je vous ai vus, vous vous évitez comme l’ombre et la lumière. Cela devient étouffant. Tant de ressentiment est malsain. Tu as sûrement de bonnes raisons pour le traiter ainsi, mais ce n’est qu’un enfant. Pense qu’il ne voulait peut-être pas te faire de mal, quoi qui ait pu se passer entre vous.

Je baissai le regard, en soupirant.

— Il devrait n’être qu’un enfant —dis-je—. Mais il agit comme un dément.

Kirlens frappa la table de nuit du poing et je sursautai, stupéfaite.

— Ne répète jamais ce que tu viens de dire, Shaedra ! —rugit-il—. Taroshi est un enfant sensible, c’est tout.

— Bien sûr —lui dis-je, sarcastique.

Combien j’aurais aimé lui dire : ouvre les yeux, Kirlens, et ne te fie pas à son visage innocent. Kirlens se leva un peu raide puis soupira, plus calme.

— Vous devriez faire la paix, avant que tu partes. Je veux que tu lui parles. Dès cette après-midi, d’accord ?

Je le regardai dans les yeux et je haussai les épaules, résignée.

— Si tu insistes. Mais je t’avertis que nous n’avons jamais été en guerre. Ce n’est pas une guerre quand l’un des deux camps subit sans résister —dis-je, avec sagesse.

Kirlens secoua la tête, en pensant sans doute que je disais des bêtises, et il sortait de ma chambre quand je lui demandai :

— Vous n’avez pas besoin d’aide, à la taverne ?

— Non, ne te tracasse pas. Réserve tes forces pour le Tournoi —répondit-il, en souriant, avant de refermer la porte.

Je ressortis Frundis de sous les couvertures et je repris mon livre. Syu était parti faire un tour. Ces derniers temps, il se promenait beaucoup dans Ato, et je me demandai s’il n’avait pas trouvé quelque proie facile parmi les commerçants de sucreries.

L’après-midi, je parlai à Taroshi. En le voyant passer dans le couloir, je l’appelai et il s’arrêta, en me jetant un regard plein de mépris.

— Taroshi —répétai-je—. Approche-toi. J’ai quelque chose à te dire.

— À moi ? —s’étonna-t-il—. Je ne te crois pas.

Je haussai un sourcil.

— Cela te paraît si impossible ? Allez, approche-toi. À moins que tu n’aies l’intention de me tuer de nouveau, évidemment.

Taroshi écarquilla les yeux.

— Comment sais-tu… ?

À cet instant, nous restâmes tous deux immobiles et, pendant quelques secondes, je pensai avec une logique froide qui m’atterra : Taroshi venait de se trahir lui-même en admettant qu’il avait essayé de m’empoisonner. Malgré cela, il ne semblait pas non plus horrifié de voir qu’il avait gaffé. Je souris froidement.

— Je le savais depuis le début —assurai-je—. J’ai bu ton poison en sachant ce que c’était, pour te prouver que je ne meurs pas si facilement —mentis-je sur le ton de la plaisanterie.

— Je… je ne voulais pas te tuer —dit Taroshi, vacillant.

— C’est une chance, alors, que je ne sois pas morte —répliquai-je—. Quelle sorte de poison c’était ?

Taroshi me jeta un regard noir et il se mordit la lèvre, en avouant :

— De l’anrénine. Je n’en ai pas mis beaucoup —ajouta-t-il, comme pour s’excuser.

Je voulais paraître d’un parfait sang-froid, mais je ne pus m’empêcher de pâlir. De l’anrénine ! C’était ce que l’on donnait aux malades qui souffraient beaucoup lorsqu’il n’y avait pas de guérison possible et que la mort mettait trop longtemps à venir. Il était certain que, si je n’avais pas eu la Sréda, je serais morte en moins de dix minutes. Je soupirai et j’essayai de me remettre.

— Viens, approche-toi et assieds-toi là. J’ai quelque chose à te dire.

Le garçon jeta un coup d’œil sur la chaise et fronça les sourcils, en me regardant de nouveau.

— Tu es sûre que tu ne veux pas te venger ? —s’enquit-il, avec une crainte puérile.

Je poussai un profond soupir.

— Taroshi, essaie d’avoir confiance en moi, tu veux bien ? J’ai bon cœur, je ne veux pas me venger du fils de Kirlens —lui dis-je avec une patience infinie.

Avec une moue, Taroshi me fixa des yeux.

— Que veux-tu ?

— Assieds-toi.

— Non —refusa-t-il catégoriquement—. Que veux-tu ?

— Faire la paix.

Taroshi me jeta un regard noir.

— Impossible. J’ai entendu ce que t’a dit cette personne. Je sais ce que tu es.

Je le dévisageai, déconcertée.

— Et que suis-je donc ?

Comme il semblait lui en coûter de dire ce que je savais déjà, j’ajoutai :

— Je suis une sauvage, n’est-ce pas ? Ou bien un monstre à trois têtes ? Lorsque tu me regardes, j’ai cette impression.

— Un démon —fit Taroshi—. Un démon ! —répéta-t-il, en criant—. C’est ce que j’ai entendu. Et je ne l’ai dit à personne.

Je m’esclaffai bruyamment.

— Un démon ! Bien sûr. C’est ce que tu crois ?

— Je ne le crois pas seulement. Je t’ai vue.

Ces mots me firent l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Il m’avait vue ? Comment pouvait-il m’avoir vue ? Impossible ! Je tentai cependant de ne montrer que de l’exaspération sur mon visage.

— Taroshi, je voulais faire la paix avec toi, et tu me racontes ces histoires ? Comme tu voudras, pense ce que tu veux. Mais je préférerais que tu crois que je suis une fée ou une belle princesse. Après tout, je ne suis pas si loin d’en être une —dis-je, joyeusement.

Taroshi me regarda avec dédain et il recula jusqu’à la porte, sans me tourner le dos, comme s’il craignait que je ne l’attaque avec traîtrise.

— Taroshi —lui dis-je—, tu pourrais avoir bon cœur, pourquoi tant de méfiance ? Essaie de t’ôter de la tête toutes ces idées bizarres. Comporte-toi de façon raisonnable. Tout compte fait, la vie ne se vit qu’une fois…

— Je ne veux plus reparler avec toi ! —s’écria-t-il, en disparaissant dans les escaliers.

Je secouai la tête, inquiète, en sachant que mes tentatives diplomatiques avaient été un échec.

— Bon —me dis-je à moi-même—, au moins, j’ai essayé.

Syu entra dans la chambre à toute vitesse et, en freinant, il trébucha et fit un bond pour ne pas tomber.

“Espèce de cinglé !”, exclama-t-il, effrayé, tandis que je le regardais avec stupeur. “Il a voulu me donner un coup de pied. Moi, à ta place, je le mettrais à la porte.”

“Ça, c’est une chose qui est entre les mains de Kirlens et je doute beaucoup qu’il mette à la porte son propre fils”, répliquai-je, en essayant de le tranquilliser. “De toutes façons, ne te tracasse pas. Dans quelques jours, nous partons. Et quand nous reviendrons, je pense dire à Kirlens que j’irai vivre dans une des chambres de la Pagode. Je ne veux pas dormir de nouveau sous le même toit que ce…”

“Cinglé”, termina Syu, en voyant que j’hésitai entre plusieurs mots.

“Mais, jusqu’alors, je n’ai pas d’autre solution que d’éviter les empoisonnements et les poignards”, dis-je, avec philosophie. “Je ne veux pas causer plus d’inquiétude à Kirlens.”

Je m’étendis de nouveau sur le lit et, au bout d’un moment, je m’aperçus que je songeais au Tournoi. Il devait sûrement y avoir énormément de monde et beaucoup de candidats. Cela devait être un évènement important de l’année. Ces derniers temps, on parlait beaucoup de cela et d’Aefna et, plus j’en entendais parler, plus j’étais impatiente de m’y rendre.

Après avoir imaginé mon arrivée là-bas pendant peut-être une demi-heure et m’être remémorée tout ce que je savais sur Aefna, je repris le Manuel musical d’Owrel et je commençai à déchiffrer la complexe écriture musicale du célèbre compositeur Owrel, l’un des rares que Frundis admirait sans réserve.