Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 5: Histoire de la dragonne orpheline.

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Les jours suivants furent un supplice. Chaque fois que quelqu’un apparaissait pour m’apporter à manger ou pour me demander comment j’allais, je m’efforçais de reprendre ma forme de terniane et, chaque fois que je le faisais, j’avais l’impression d’être sur le point de me suicider. Je ne trouvai pas d’autre solution que de devenir agressive avec tout le monde. Lorsqu’on me parlait, je ne répondais pas ou je proférais des insultes, ou encore je jetais de tels regards que tous reculaient et sortaient de la chambre, offensés. Je dus même repousser Déria et Dolgy Vranc avec des mots qui blessèrent mon cœur. Dès que je me retrouvais seule, je me retransformais sentant que la mort avait de nouveau gagné du terrain.

Je pensai à partir quelques jours, pour mettre fin à une situation aussi ridicule, mais, si le simple fait de me lever pour aller fermer la porte me fatiguait, pouvais-je sortir d’Ato et me réfugier en quelque endroit sans que personne ne me voie ? Sans compter que je me retrouverais sans nourriture. Partir était inconcevable.

“Si les gens continuent à défiler dans ma chambre, ils finiront par me tuer”, grognai-je, après avoir poussé le verrou et m’être transformée de nouveau.

Je fis promettre à Kirlens de ne plus laisser entrer personne. Mais, dès qu’il voulut me parler, je devins bourrue et je lui demandai de partir parce que j’avais besoin de dormir. Il ne protesta pas, mais je vis que mon comportement ne lui plaisait pas du tout.

Je devins insupportable même avec Syu. L’épuisement et la tension venaient à bout de ma raison. Comme j’aurais aimé qu’Aryès soit là pour me soutenir ! Lui, que mon aspect de démon n’avait jamais horrifié, aurait sans doute su me dire ce que je devais faire. Le pire, c’était que je ne savais pas si j’étais en train de guérir ou de mourir lentement. Et ce doute me produisait, à certains moments de la journée, des accès de désespoir. En définitive, j’étais devenue une moribonde absolument infernale.

Cependant, lorsque j’étais seule, la plupart du temps, je dormais. Je dormais d’un sommeil envahi de cauchemars qui me réveillaient en sursaut. J’avais totalement perdu la notion du temps. Plus le temps passait, plus mon humeur était massacrante. Peu à peu, je remarquai que le poison s’éliminait, mais il persistait encore. J’étais capable de rester plus longtemps sous ma forme de terniane, mais alors le poison attaquait de nouveau… Finirait-il, un jour, par partir complètement ?

Lénissu n’était pas venu me voir, peut-être n’était-il même pas au courant. Parfois, je m’imaginais qu’il venait dans ma chambre et que je lui racontais tout sur la potion et Zaïx et Kwayat. Mais, d’autres fois, le visage de Lénissu exprimait de la terreur et de la répulsion en me voyant, et cela me causait une infinie tristesse. Syu me morigénait alors, ou je le faisais moi-même, en me demandant plus rationnellement si Lénissu avait déjà tenté de récupérer Corde.

Un jour, Kirlens vint dans ma chambre m’apporter une nouvelle qui me fit frémir :

— Le maître Yinur va venir te voir. Parce que tu n’as pas l’air d’aller mieux.

— Le maître Yinur ? —répétai-je, dans un filet de voix.

Et s’il découvrait quelque chose qu’il n’aurait pas dû ? Et si… ? Je fis non de la tête.

— Non —dis-je.

L’aubergiste me regarda sévèrement.

— Il viendra à l’auberge expressément pour toi. Parce que je le lui ai demandé. Si tu lui fermes la porte au nez, tu m’humilieras. On ne plaisante pas avec ces choses.

J’avais oublié la haute considération dont jouissaient les maîtres de la Pagode à Ato. De fait, je ne pouvais refuser l’attention du maître Yinur sans l’offenser ni discréditer Kirlens.

— Bon, d’accord —cédai-je—. Mais il ne pourra rien faire. J’ai été empoisonnée les dieux savent avec quoi.

Kirlens secoua la tête, exaspéré, en m’entendant de nouveau parler d’empoisonnement.

— Il viendra demain matin —ajouta-t-il, avant de s’en aller et de refermer la porte.

Ce fut cette nuit-là que vint Drakvian. Elle arriva presque sans que je m’en rende compte. Sur son visage, se dessinaient l’enthousiasme et l’excitation, mais, en me voyant, elle fronça les sourcils.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? —demanda-t-elle, prudente—. Pourquoi es-tu sous ta forme de… ?

Alors je lui racontai tout, l’arrivée intempestive du maître Helith, mon intention d’aller aider Lénissu et mon malentendu avec Kirlens.

— Je déteste ce gamin —lui dis-je, grognonne—. Il a le cœur plein de venin.

— Et il t’a donné un peu de ce venin mortel, n’est-ce pas ? —répliqua-t-elle.

En voyant que Drakvian ne jugeait pas impossible le fait que Taroshi ait essayé de me tuer, je haussai les épaules.

— Du moins, c’est ce que je soupçonne. Mais tu crois que le maître Helith aurait pu me jeter un sort et en perdre le contrôle ?

— Impossible. Le maître Helith ne perd jamais le contrôle. —Elle fit une pause et me sourit largement—. Bon ! J’ai quelque chose à te raconter. Pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé tout un clan de vampires !

J’arquai un sourcil, intéressée.

— C’est vrai ? Et… tu penses rester avec eux ?

Drakvian tordit la bouche.

— Je ne le sais pas encore. Je suis presque sûre que ce sont des parents proches. —Je la regardai fixement et elle s’esclaffa—. Mais je n’en suis pas sûre. Et, toi, tu devras m’aider.

— T’aider… ? Comment ?

Drakvian scruta un moment mon visage et, finalement, elle soupira.

— Mais pas sous cette forme. Ou tout ce que j’ai obtenu jusqu’à présent tombera à l’eau. Les vampires n’aiment pas les démons, c’est plus qu’une tradition, il s’agit d’une aversion ancestrale.

Je laissai échapper un petit rire nerveux.

— Les saïjits non plus n’apprécient pas les démons, j’ai l’impression.

— Pourtant, tu es toujours en partie saïjit. Alors, tu viendras avec moi… n’oublie pas le pendentif, hein ? Tu l’as toujours, n’est-ce pas ? —demanda-t-elle, méfiante.

— Bien sûr —répliquai-je, immédiatement.

Je vérifiai d’un geste discret que je l’avais toujours et je soupirai de soulagement. Je pensai à lui proposer de nouveau qu’elle le reprenne, mais je renonçai : quand Drakvian avait une idée fixe, il était difficile de la faire changer d’avis. Je devrais conserver son collier jusqu’à ce que je lui aie rendu la faveur qu’elle m’avait faite.

— Mais… où veux-tu que nous allions ? —demandai-je.

— Eh bien, voir le clan, bien sûr !

Syu et moi, nous échangeâmes un regard atterré. Une vampire, passons, mais un clan entier !

“Pas question”, dit le singe, en gonflant ses joues.

— Quand ? —demandai-je cependant.

— Je ne sais pas. Quand le moment sera venu. Le chef du clan veut vérifier que je suis capable de ne pas attaquer les saïjits. La meilleure façon, c’est de prouver que je suis même capable d’avoir une amie saïjit, tu ne crois pas ?

Je me mordis la langue et je poussai un cri de douleur. Je ne m’étais pas encore habituée à avoir des dents pointues de démon si longtemps.

— Si tu le dis —réussis-je à répondre, en sentant le goût du sang dans ma bouche—. Si cela ne tenait qu’à moi, je partirais dès cette nuit. Mais le maître Yinur veut m’examiner. Comme si je n’avais pas déjà assez de problèmes. —Je souris—. Et ce clan… je suppose qu’il n’attaque pas les saïjits, non plus, n’est-ce pas ?

— Non, il s’agit d’une règle très stricte —répondit-elle—. Quoiqu’ils ne le fassent pas par éthique, évidemment.

— Ah, non ?

La vampire sourit, en découvrant ses crocs. Je songeai, alors, que mon aspect devait être encore moins flatteur.

— Non, ils le font pour ne pas avoir de problèmes avec les saïjits. Tu sais bien que les vampires ont subi beaucoup de pertes, à d’autres époques. Les saïjits continuent à pourchasser les vampires, comme si nous étions des démons… Ouille, excuse-moi, c’est parti comme ça —dit-elle, soudain, en voyant mon changement d’expression.

Je souris, en haussant les épaules.

— Et comment as-tu trouvé les vampires ? —lui demandai-je.

Les yeux de Drakvian brillaient d’enthousiasme.

— Eh bien… le chef m’a paru sympathique, même s’il est certain qu’il n’est pas devenu chef grâce à son attrait physique.

Je haussai un sourcil, amusée. Comment un vampire pouvait-il avoir un attrait physique ?, me demandai-je. Et alors, je me dis que, finalement, la différence extérieure était moindre entre un vampire et un ternian qu’entre un ternian et un bélarque, par exemple. Le concept de beauté était, de toutes façons, très subjectif.

— Je n’ai pas vraiment beaucoup parlé avec les autres vampires —continua-t-elle—. Mais… je crois qu’on s’entendra bien.

— Je suis très heureuse pour toi, Drakvian —lui dis-je, sincèrement. Je savais combien il pouvait être réconfortant parfois de jouir d’un foyer et d’une famille.

— Alors, rétablis-toi vite. Un de ces jours, nous irons les voir ! —fit-elle, avec enthousiasme—. Et maintenant, je m’en vais, pour que tu te reposes.

— Avant que tu partes… Marévor Helith m’a dit que tu m’expliquerais ce que sont les Triplées, tu sais, ces petites boules qu’il m’a données. Il a dit qu’elles pouvaient être dangereuses.

La vampire souffla.

— Les Triplées ? Il te les a vraiment données ? —Elle marqua une pause—. Quelle idée ! —ajouta-t-elle, en fronçant les sourcils.

— Cela t’étonne ? Alors, comme ça, il ne t’avait rien dit.

— Cela fait longtemps que je ne parle pas avec lui. Il est très occupé et, moi, j’ai mes affaires.

— Et alors ? —l’encourageai-je—. C’est quoi, les Triplées ?

Drakvian croisa les doigts lentement, sous sa cape sombre, et demanda :

— Tu les as ici ?

J’allai les chercher dans mon sac orange et je les lui montrai. Sans les toucher, la vampire les observa avec curiosité.

— Le maître Helith ne parle pas souvent de son passé… Les Triplées sont une de ses œuvres. C’est lui qui les a fabriquées, à ce qu’il a raconté. Mais je sais à peine l’usage qu’il en a fait, ni quand il les a utilisées. Je ne les avais jamais vues.

— Si tu ne les as jamais vues, comment peux-tu savoir comment elles fonctionnent ? —interrogeai-je, en croyant que Marévor Helith s’était moqué de moi, en me laissant des magaras inutilisables.

— Je connais seulement la théorie. Cela dit, je ne sais pas du tout comment les manipuler dans la pratique.

— Génial —dis-je—. On voit bien que Marévor Helith fait tout pour que je survive aux prétendus dangers dont il m’a avertie.

— Des dangers ? —fit Drakvian, amusée.

— À moins que je sois un peu lente à comprendre, j’ai l’impression que Marévor Helith ne sait pas s’expliquer. Ses paroles étaient franchement floues. On dirait qu’il est venu pour me troubler les idées, plus qu’autre chose.

— Il est venu te donner les Triplées, mais qui sait dans quel but ?

— Peut-être qu’il veut seulement que je les garde. Il m’a dit de ne pas les perdre.

La vampire s’esclaffa.

— Mieux vaut pour toi ne pas les perdre ! Je passerai une autre nuit pour t’apprendre ce que je sais sur ces pierres, mais je crains de ne rien pouvoir te dire de très d’utile. Ce sera comme si je t’expliquais comment est une étoile à l’intérieur.

Je haussai les épaules.

— De toutes façons, je pense les garder au fond d’un sac et ne les en sortir que pour les rendre à maître Helith. Et maintenant, si cela ne te dérange pas, je vais me reposer un peu.

Drakvian sourit et prit congé. Elle semblait très heureuse d’avoir connu ce clan de vampires. Lorsque j’eus refermé la fenêtre derrière elle, je m’approchai du lit. À peine me fus-je glissée sous les couvertures, je plongeai dans un profond sommeil.

* * *

— Bonjour, Shaedra.

Le maître Yinur était debout, dans l’encadrement de la porte, et Kirlens lui demandait d’entrer. Comme à l’accoutumée, l’expression de l’elfe noir était empreinte de bonté.

— Bonjour —répondis-je, en me levant et en exécutant le salut qui seyait aux maîtres de la Pagode.

Le maître Yinur entra dans ma chambre et Kirlens fit signe qu’il s’en allait.

— On m’a dit que tu es très malade —fit l’elfe noir, tandis que l’aubergiste refermait la porte et s’éloignait.

— Oui, maître Yinur, mais je crois que je vais mieux —dis-je, en essayant de rester calme—. Voulez-vous vous asseoir ?

— Oui, merci. J’espère que tu dis vrai et que tu te rétabliras vite. Malgré tout, il est évident que tu as maigri et qu’il te manque encore des forces.

Il s’assit sur la chaise lentement et me contempla, scrutateur.

— Mais tu en as assez pour rester debout —ajouta-t-il, les commissures des lèvres relevées—. Assieds-toi.

Je m’assis sur le bord du lit, mais, lorsque je levai la tête vers le maître Yinur, je ne pus soutenir son regard et je détournai nerveusement les yeux.

— Ah ! —dit soudain le maître Yinur, en me faisant sursauter—. Où est le singe gawalt qui t’accompagne toujours ?

— Oh… Il est parti se promener —me hâtai-je de répondre—. Je ne peux pas le garder enfermé ici toute la journée.

— Bien sûr. Dis-moi, toi qui as été mon élève, quelle maladie crois-tu avoir ?

N’était-il pas là, justement, pour me le dire ? Je le dévisageai, puis je haussai les épaules, agitée.

— Eh bien… je ne sais pas, maître Yinur.

— Quels ont été les premiers symptômes ?

Je fronçai les sourcils, en essayant de me souvenir.

— D’abord… je me suis réveillée, le matin, avec de la fièvre. Puis, pendant la journée, j’étais mieux et, en pleine nuit, quand je croyais que le pire était passé… c’est arrivé brusquement. Ma respiration s’est coupée et j’ai eu la sensation de brûlures à l’intérieur. J’ai senti… que je mourais —murmurai-je. En apercevant le froncement de sourcils du maître Yinur, je laissai échapper un rire nerveux en me rendant compte que j’avais trop parlé—. Mais je suis là et je vais beaucoup mieux.

— La fièvre semble ne pas avoir de rapport avec ce qui t’est arrivé cette nuit-là —observa-t-il—. Les deuxièmes symptômes ont tout l’air de correspondre à une intoxication. Qu’as-tu mangé pendant le dîner ?

Je le lui dis et il acquiesça, pensif.

— Il se pourrait que quelques légumes aient été contaminés.

— En fait, cela pourrait être n’importe quoi —dis-je, vivement, l’interrompant presque—. Mais… de toutes façons, je vais mieux. Peu importe ce que c’était, n’est-ce pas ?

Le maître Yinur sourit.

— J’ai l’impression que tu veux me mettre à la porte —remarqua-t-il.

— Non ! —m’exclamai-je—, c’est juste que je ne veux pas vous faire perdre plus de temps avec ça. Je guéris. Le temps arrange tout. C’était une des choses que vous disiez souvent : “Le temps est le meilleur des remèdes” —lui rappelai-je, avec un grand sourire.

— Tout à fait —dit-il. Le maître Yinur me regarda attentivement—. Mais cela ne s’applique pas à tout. De toutes façons, j’essaierai de t’aider.

En le voyant se lever et s’approcher de moi, je me levai d’un bond, effrayée. Je sentis que la tête me tournait. Malgré cela, j’essayai de prendre une mine détendue, mais un rire nerveux m’échappa.

— Ce n’est pas nécessaire, je vous l’assure —fis-je, précipitamment—. Ce serait une perte de temps. Vous trouverez que je suis fatiguée et vous direz que j’ai besoin de dormir. Eh bien, je dormirai avec plaisir. Je dormirai autant qu’il le faudra. Mais, s’il vous plaît, ne vous dérangez pas.

Le maître Yinur eut l’air étonné.

— Non ? Mais… je suis venu pour ça. Kirlens Namonis ne m’a pas fait appeler pour rien.

— Non… Bien sûr que non, mais Kirlens se préoccupe trop et il exagère les choses… —Je rougis—. Si mon état empire, je vous promets que je n’hésiterai pas à me rendre chez vous.

Le maître Yinur fronça les sourcils, un peu contrarié.

— Tu te comportes d’une façon très étrange depuis que tu as connu ton oncle. Je déplore que cette personne ait pu te causer autant de préoccupations et qu’elle ait pu susciter en toi autant de méfiance. Car c’est bien ce que je vois : de la méfiance. Tu n’as pas confiance en ton vieux maître.

Je le regardai, puis je détournai les yeux, en secouant la tête. Le maître Yinur soupira.

— Tu as raison, j’ai beaucoup de travail. Je reviendrai un autre jour pour voir si tu vas réellement mieux et, si ce n’est pas le cas, tu ne pourras plus refuser que j’examine ta maladie. Cela peut être important, surtout s’il s’agit de quelque chose de contagieux.

— Ne vous tracassez pas pour ça, la moitié de la Pagode est venue me voir et, tous, sont toujours en pleine forme —fis-je, en me rasseyant sur le lit.

— Repose-toi. Hier, j’ai entendu le maître Dinyu qui déplorait ton absence. Maintenant, ils sont en nombre impair pour les combats.

— Alors, j’essaierai de me remettre le plus tôt possible —lui assurai-je, en souriant, et je le saluai de nouveau poliment quand il sortit.

Je ne me sentis tout à fait tranquille que lorsque je l’eus entendu sortir de la taverne. Le pire était passé, soupirai-je. Au moins, le maître Yinur ne me dérangerait plus pendant quelques jours. Maintenant, je devais trouver une façon de guérir très vite. Ce qui revenait à trouver un remède à une maladie totalement inconnue. Malgré tout, je gardais espoir. C’était un de mes bons points : je pensais toujours que je trouverais une solution au problème.

Ce jour-là, Syu rentra très tard. Si tard que je commençais à me préoccuper. Quand il arriva, je fus surprise de voir qu’il apportait Frundis.

“Merci, Syu.”

Le singe gawalt sourit, en découvrant toutes ses dents.

“Puisque tu ne peux pas faire de courses, tu peux écouter Frundis.”

Le bâton était en train de diriger un immense orchestre, très enthousiaste, en voyant qu’il avait enfin un public.

“J’ai composé une nouvelle œuvre”, annonça-t-il, en faisant soudainement taire la musique.

“Ce serait un honneur pour moi de l’écouter”, lui répondis-je, ravie, sentant que mon moral remontait en flèche.

Et je m’allongeai sur le lit pour écouter l’œuvre de Frundis avec une extrême attention.

* * *

Les jours s’écoulaient et je ne parlais presque à personne durant toute la journée. La première semaine de Ports, avec ses fêtes et ses célébrations, tout Ato était occupé et Kirlens pouvait à peine trouver le temps de passer me saluer et demander de mes nouvelles. Je me rendais parfaitement compte que, plus les jours passaient, plus tous pensaient que je faisais la fainéante et que je n’avais pas envie d’affronter le froid, si tôt le matin, pour me rendre à mes leçons de har-kar. Quelle stupidité ! Kirlens grognait contre ces diffamateurs, chaque fois qu’il venait me voir, quoiqu’il se demande, lui aussi, pourquoi j’affirmais ne pas être rétablie. Comment aurait-il pu deviner la vérité ?

Avec tant d’heures libres, j’avais tout le temps du monde pour étudier mon mal et je parvins à la conclusion, à la fin de la semaine, que je serais probablement capable de maintenir ma forme terniane pendant environ six heures, mais comment pouvais-je en être sûre ? En plus, si je le faisais, mon état pouvait de nouveau empirer et le poison regagner du terrain. L’ignorance était ce qui m’empêchait d’oser sortir.

Mais je ne pouvais rester enfermée indéfiniment, à écouter les très belles œuvres musicales de Frundis et les nouvelles que recueillait Syu sur le marché. Il me raconta que Déria allait très souvent au marché vendre les jouets et qu’elle vendait beaucoup plus que lorsque c’était Dol qui s’en chargeait. Grâce à Syu, j’appris nombre de détails de la vie d’Ato, des détails que beaucoup auraient pris pour des futilités, mais qui me divertissaient durant mon ennuyeuse convalescence.

La fatigue s’en fut, mais elle revenait dès que je restais trop d’heures de suite sous ma forme de terniane. Peu après, je commençai à aider Kirlens à servir les clients. Mais je n’osais pas sortir de la taverne. Je passais tous les jours voir Trikos et je demandai à Ozwil de m’apporter des livres de la bibliothèque. Les semaines suivantes, j’avais la fâcheuse impression d’être comme Aléria, le nez toujours fourré dans un livre, mais que pouvais-je faire d’autre ?

La nuit, lorsque je me sentais en forme, je sortais à la recherche de Lénissu, comme s’il s’agissait d’une tâche routinière. Lénissu n’apparaissait pas, et je n’entendis aucune rumeur selon laquelle le Mahir aurait été victime d’un vol ni rien de semblable. Peut-être était-il parti sans rien tenter. En tout cas, je rentrai de toutes mes explorations nocturnes sans avoir trouvé le moindre indice.

Une nuit, Drakvian revint. J’étais en train de retranscrire une chanson de Frundis sur un papier, aidée de ses sages conseils, quand elle entra dans ma chambre.

— J’espère que tu te sens mieux que la dernière fois —dit-elle, vivement, sans me saluer—, parce que tu vas devoir courir avec moi, cette nuit.

J’arquai un sourcil, je posai la plume et me levai.

— Maintenant ?

— Maintenant, oui, cela te pose un problème ?

Je haussai les épaules et fis non de la tête.

— Non, aucun. Combien de temps serons-nous dehors ?

— Bah, peu de temps, quelques heures. Le clan attend pas très loin d’ici.

Je tressaillis en m’imaginant plusieurs vampires sortant à la lisière du bois, près d’Ato.

— On y va ? —insista-t-elle.

— Oui, oui —dis-je, distraite—. Attends, je dois écrire à Kirlens quelque chose, au cas où je ne reviendrais pas avant l’aube. Je lui écrirai que je suis sortie me promener.

— D’accord —répliqua-t-elle, en s’appuyant contre le mur et en faisant des grimaces à Syu, pendant que ce dernier la contemplait d’un mauvais œil.

Je rangeai la composition de Frundis dans mon sac orange et je sortis un morceau de papier, où je griffonnai quelques mots. Puis, je m’habillai prestement et j’attachai ma cape.

— Tu es sûre de ce que tu fais ? —lui dis-je.

La vampire laissa échapper un petit rire aigu.

— Si je dois prouver que je n’attaque pas les saïjits, il vaut mieux que tu m’accompagnes.

— Alors, allons-y.

Je saisis Frundis et nous sortîmes tous de la chambre par les toits.

Le problème était, qu’une fois transformée en démon, je ne pouvais pas utiliser les énergies asdroniques. Il m’était donc impossible d’utiliser les harmonies. Aussi, pour sortir d’Ato, je me forçai à prendre ma forme terniane et je nous enveloppai tous dans un brouillard d’obscurité pour nous fondre dans la nuit.

— Ouah ! —chuchota Drakvian, en voyant l’effet de mon sortilège—. C’est vraiment pratique.

Nous sortîmes d’Ato et, reprenant ma forme de démon, je suivis la vampire, qui allait de plus en plus vite. À un moment, elle se retourna vers moi, les sourcils froncés.

— Pourquoi es-tu si lente ?

J’ouvris de grands yeux innocents, en m’apercevant que c’était la douce musique de Frundis qui me ralentissait.

“Pourrais-tu changer de musique, Frundis ? Un air un peu plus dynamique ?”, lui suggérai-je.

Frundis soupira, contrarié, mais il finit par accepter et je me mis à courir avec davantage d’entrain.

“Merci, Frundis, tu es le meilleur des bâtons !”, lui dis-je, pour calmer sa mauvaise humeur.

Nous courûmes durant plus d’une heure. Nous traversâmes plusieurs bois et nous nous éloignâmes du Tonnerre, en remontant un affluent beaucoup moins large. Brusquement, Drakvian s’arrêta et me dit :

— Il vaudra mieux que tu reprennes ta forme normale. S’ils te voient sous cette forme, je peux leur dire adieu pour toujours.

L’idée de pénétrer au milieu d’une bande de vampires ne me tentait pas beaucoup, même s’ils n’attaquaient pas les saïjits. Je faisais pleinement confiance à Drakvian, mais… et si ces vampires oubliaient leurs principes et m’attaquaient ? Ou, pire, s’ils se rendaient compte que j’étais un démon ? Enfin, selon Drakvian, rien en moi ne pouvait me trahir. Apparemment, la Sréda ne se percevait pas si facilement, quand bien même je la sentais si vivante, au-dedans.

Nous continuâmes à avancer, elle devant et moi derrière, mais en mettant un frein à ma Sréda, la fatigue m’envahissait de nouveau et je priai pour que les vampires ne rallongent pas les choses inutilement. Il devrait leur suffire, pour accepter Drakvian, de voir que je l’avais accompagnée.

— Ils sont là —dit soudain Drakvian.

Je regardai autour de moi, sans rien voir. Toute la sensibilité susceptible de me servir à détecter les jaïpus qui m’entouraient était inutile pour sentir la présence des vampires.

— Où ? —demandai-je, inquiète.

Drakvian ne répondit pas et nous attendîmes en silence.

“Ceci ne me plaît pas du tout”, dit Syu, agrippé à mon épaule.

Frundis se mit à chanter d’une voix de ténor épouvantable qui aviva ma tension et l’aspect terrifiant de l’ambiance.

D’un coup, sans que j’aie le temps de réagir, je me retrouvai entourée de plusieurs visages absolument effrayants. Syu se cramponna à mon cou avec plus de force et Frundis, subitement intéressé par ce qui se passait, se tut, me laissant dans un silence sépulcral.

J’entendais leurs respirations. Et la Lune illuminait les visages de certains d’entre eux. Il était clair que ces vampires n’étaient pas comme Drakvian. Drakvian, elle, n’avait pas grandi auprès de vampires, mais seule et aidée d’un nakrus. Ces vampires avaient passé toute leur vie ensemble. Et ils n’avaient sûrement jamais eu de contact avec un saïjit de leur vie. Leurs visages livides et leurs yeux brillants me firent frémir. Comment Drakvian pouvait-elle les avoir trouvés sympathiques ?, me demandai-je, les yeux grands ouverts.

— Bonjour à tous —dit joyeusement Drakvian, brisant le silence—. Je vous ai amené mon amie, Shaedra. C’est une terniane. Je crois que ceci est la preuve irréfutable que je ne vous causerai pas de problèmes vis-à-vis des saïjits.

L’un d’eux s’avança, sans doute le chef du clan, un homme aux cheveux dorés et au visage couvert de cicatrices mal refermées. Il ressemblait à l’un de ces personnages qui jouent le rôle du pire des méchants de l’histoire.

— Je reconnais que tu nous surprends —dit-il, en s’approchant—. Nous ne nous attendions pas à ce que tu nous amènes une « amie », comme tu as dit. Les amitiés entre les saïjits et les vampires sont pour nous totalement inexistantes.

— Malgré tout, Shaedra et moi, nous sommes amies. Elle m’a sauvé la vie lorsque j’étais malade l’hiver dernier.

— Tu es tombée malade ?

— Oui —répondit la jeune vampire, avec une moue—. J’avais trop bu. Mais pas de sang saïjit, bien sûr !

— Bien sûr —dit le chef, avec un sourire qui rendit son visage encore plus terrible—. D’après l’histoire que tu nous as racontée, tu as sans aucun doute besoin d’une rééducation complète. J’ai rarement entendu parler d’un vampire qui ait réussi à survivre seul, étant juste nouveau-né. En plus, tu devras apprendre notre langue. L’abrianais n’est pas une langue appropriée pour un vampire.

— Tout ce que tu voudras ! —répliqua Drakvian, enthousiaste—. J’apprendrai ce qu’il faudra. J’ai très envie de pouvoir lier amitié avec des gens comme moi. C’est ce dont je rêve depuis toujours.

Je sentis que quelques vampires esquissaient des sourires, en approuvant l’attitude de Drakvian. Cependant, sa franchise les étonna, sans doute.

“On s’en va maintenant ?”, demanda Syu, caché sous ma capuche. Il tremblait.

“Bientôt”, lui promis-je.

J’entendis quelques phrases prononcées dans un langage qui ne ressemblait à aucun que je connaisse. Parfois, ils avaient l’air de siffler comme des serpents et, d’autres fois, ils émettaient des sons aigus comme certains oiseaux nocturnes. Il était difficile de différencier chaque syllabe.

Je remarquai que Drakvian les regardait, fascinée, impatiente sans doute de commencer à s’intégrer à cette étrange société.

Le chef du clan communiqua quelque chose à Drakvian dans sa langue et la vampire, très concentrée pour essayer de comprendre ce qu’il disait, finit par acquiescer, en émettant un bruit qui devait probablement être un « oui » ou quelque chose de semblable. Le vampire blond parut satisfait.

— Alors, il n’y a plus rien à ajouter. Ramène la saïjit à son village, puis réunis-toi avec nous. Malgré l’éducation quasi-inexistante que tu as reçue, je crois que tu apprendras rapidement si tu le désires.

Drakvian fit deux petits sauts, enthousiaste, se tournant vers les autres vampires avec un grand sourire qui découvrait ses crocs blancs et pointus.

— Parfait ! —fit-elle.

J’étais trop consciente des regards dédaigneux des vampires pour oser faire le moindre mouvement, mais, malgré tout, Drakvian perçut ma nervosité et s’approcha de moi. Elle me prit par le bras et m’éloigna du groupe des vampires.

— Je vais être une véritable vampire, Shaedra ! —me dit-elle, excitée—. N’est-ce pas merveilleux ? C’est comme si j’allais récupérer mon identité !

Je souris, impressionnée par son enthousiasme, cependant je sentais que les autres vampires nous suivaient des yeux, tandis que nous nous éloignions.

— C’est fantastique —marmonnai-je.

“Ils ne vont pas nous attaquer, n’est-ce pas ?”, demanda Syu, en sortant prudemment la tête pour jeter un coup d’œil en arrière.

“Mais non. Cela n’est pas dans leur intérêt”, lui assurai-je, sans être, cependant, tout à fait certaine de savoir si ce que je disais était bien vrai.

La vampire marchait presque en courant, et je dus accélérer le pas. Drakvian poussait de temps en temps des cris victorieux ou se mettait à chantonner un air joyeux, et je la suivais, sans oser encore me retransformer en démon, car j’ignorais si un vampire pouvait nous suivre ou non, pour nous épier. Tout le plan de Drakvian serait tombée à l’eau, parce que, selon elle, aucun vampire sensé n’aurait de relations avec un démon.

C’était curieux, mais, après avoir passé tant de temps sous la forme de démon, je ne sentais pas aussi clairement cette frontière psychologique qui m’avait empêchée d’accepter ma seconde forme. C’était même plus que cela : ma forme de démon m’avait sauvé la vie. Sans elle, je n’appartiendrais plus à ce monde ; cela, je le voyais clair comme de l’eau de source.

— Drakvian —dis-je, lorsqu’il restait peu pour arriver à Ato—. Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si tu avais tellement envie d’appartenir à un clan de ton espèce, pourquoi ne l’as-tu pas fait avant ?

La vampire s’arrêta quelques instants, pour m’attendre et elle prit un air pensif.

— Je suis encore très jeune —dit-elle finalement, très sérieusement—. Je suppose que je ne m’étais pas encore préoccupée de savoir ce que l’on ressentait en appartenant à un clan ou une famille.

— Mais, et le maître Helith ? Je croyais que c’était lui qui t’avait élevée…

— Le maître Helith a été comme un père pour moi et je suis arrivée à considérer Iharath comme un frère. Mais les choses ont changé. J’ai besoin d’une famille réelle. Sans tant d’histoires.

Je ne pus réprimer un sourire en entendant ce dernier commentaire. De fait, Marévor Helith n’était pas une personne qui facilitait la vie des autres.

— Je ne leur ai pas dit que je pratiquais les arts celmistes —murmura-t-elle, après une pause—. Tu crois que j’aurais dû le faire ? Je ne veux pas commencer à mentir depuis le début. Mais peut-être que cela ne leur plairait pas de savoir que je suis si bizarre.

— Ne te préoccupe pas. Apprends à les connaître. Et s’ils t’aiment vraiment, je ne crois pas qu’ils te repoussent parce que tu es capable de contrôler les énergies —raisonnai-je.

Drakvian semblait cependant un peu préoccupée.

— J’ignore tant de choses des miens —se lamenta-t-elle soudain—. J’aurais dû avoir lu davantage. Mais les saïjits savent bien peu de choses sur les vampires, en fait. Et si jamais ils considèrent que les arts celmistes sont des arts de saïjits ? Et s’ils me méprisent parce que je suis différente ?

— Ne te préoccupe pas —répétai-je, en m’arrêtant—. Je sais que tu vas très bien te débrouiller. Et tu t’entendras très bien avec eux. Et, si ce n’est pas le cas, c’est parce que tu seras tombée sur des réactionnaires aigris, mais j’en doute.

La vampire gloussa.

— Tu as raison. Cela ne m’était jamais arrivé de donner tant d’importance à quelque chose —m’avoua-t-elle, en montrant de nouveau des signes de joie.

— Nous sommes presque arrivées à Ato —remarquai-je—. Je suppose que nous ne nous reverrons plus pendant un bout de temps.

Drakvian acquiesça.

— Oui, bien sûr. Mais je reviendrai un jour pour t’aider à comprendre les Triplées.

— Comprendre les Triplées est la moindre de mes préoccupations —lui assurai-je.

— Eh bien, ici se termine notre pacte —déclara-t-elle—. Tu me rends le pendentif et moi, ta boîte. —Elle fit un geste de la tête—. Attends-moi ici un moment.

J’acquiesçai et je la vis disparaître dans l’obscurité du bois. Dix minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne revienne, chargée de la boîte de tranmur de Lénissu. Je lui donnai le collier et elle le prit très solennellement, puis je m’emparai de la boîte.

— Tu me diras, un jour, ce que signifient ces signes sur le pendentif ? —demandai-je.

— Je ne sais pas —me répondit-elle—. C’est un de mes plus grands secrets. Peut-être quand nous nous reverrons.

— Tu me manqueras —avouai-je.

La vampire fit un geste de la tête, mais elle demeura un temps silencieuse, comme si elle essayait de se souvenir de quelque chose. Lorsqu’elle se mit à remuer les lèvres en silence, je fronçai les sourcils.

— Tu te sens bien, Drakvian ? —demandai-je.

Elle leva la tête et grogna.

— Je vais toujours très bien, sauf quand je bois trop —répliqua-t-elle—. Alors, à la prochaine.

Je souris.

— Ne m’oublie pas. Et j’espère que tout ira bien pour toi.

— Pareillement. Et va te recoucher —me dit-elle—. Tu me sembles de plus en plus pâle.

De fait, je sentais le poison qui me brûlait les entrailles comme un feu interne. J’acquiesçai cependant, en souriant, et j’attendis que la vampire disparaisse entre les arbres pour m’appuyer maladroitement contre un tronc. Frundis m’échappa et je tendis une main vers le sol, en sentant que le bâton tentait de s’y glisser. Après l’avoir saisi, il essaya de m’aider à ne pas perdre l’équilibre. Heureusement, je tenais la boîte de tranmur bien serrée sous mon bras et je parvins à éviter qu’elle ne tombe.

Je fermai les yeux et je déchaînai la Sréda. Aussitôt, je me sentis mieux. Un courant chaud se mit à courir dans mes veines et je ne remarquai que j’étais presque endormie que lorsque Syu s’écria :

“Réveille-toi ! Un dernier effort et nous serons de nouveau à la maison. Allez”, m’encouragea-t-il.

Luttant contre le sommeil qui m’envahissait, je m’appuyai sur Frundis et je me dirigeai vers les lumières d’Ato comme une vieille se reposant sur sa canne, avec, sous le bras, une boîte qui contenait les dieux seuls savaient quoi.