Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

14 Volontaires

Ce matin-là, lorsque je me réveillai, la première chose que je vis, ce furent deux yeux noirs qui me contemplaient presque sans cligner. C’étaient les yeux d’un des caïtes, le roux barbu au nez tordu.

Je posai les coudes par terre et me redressai légèrement, en battant des paupières. Le ciel commençait à peine à s’éclaircir et la Lune brillait encore dans le ciel.

— Il est très tôt —grognai-je, ensommeillée.

— Bonjour, jeune fille —me dit le roux—. Je dois dire que, hier soir, tu semblais plus dangereuse que maintenant. Tu n’es qu’une petite fille.

— Une petite fille qui a réussi à parvenir jusqu’à notre feu sans être vue —commenta Uman—. Il est évident qu’elle connaît les arts de la magie.

Je levai un sourcil, surprise d’entendre les mots « arts de la magie ». Le maître Yinur avait dit que certaines personnes éloignées de la civilisation appelaient ainsi les arts celmistes. Évidemment, il fallait d’abord savoir ce que signifiait la notion de « civilisation » pour le maître Yinur.

— Les arts de la magie ? —répéta le caïte brun—, tu crois vraiment que cette fillette est… ?

Il me regarda, les sourcils froncés, méfiant. Je leur souris à tous les trois, amusée de voir leurs réactions.

— Je suis élève de la Pagode Bleue —leur dis-je—. Et je suis har-kariste.

— La Pagode Bleue —répéta le roux—. Oh, cela me rappelle de mauvais souvenirs. Je me souviens de quelques-uns de ses anciens élèves que j’ai connus. Des gens très têtus.

Uman m’observait avec intérêt.

— Tu as dit har-kariste ?

— Ouaip —répliquai-je.

— Quelle coïncidence. J’ai connu un har-kariste, il y a à peine quelques mois. Son nom est Pyen Farkinfar, tu le connais ? —Je fis non de la tête—. Il m’a vaincu dans un duel. Ça a été une dure leçon —admit-il. Alors, il se leva—. Il vaudra mieux que nous nous mettions en marche. Réveille ton oncle et partons.

Je me tournai vers Lénissu et je l’examinai pour voir comment il allait. Sa fièvre était tombée et sa blessure semblait avoir rejeté tout le pus, de sorte que je ne pus que m’émerveiller des effets de l’aladène. Je n’avais jamais pu vérifier des effets positifs aussi radicaux ou, du moins, c’est ce qu’il me sembla à ce moment-là.

Je le réveillai en lui donnant de petites tapes sur la joue.

— Lénissu, réveille-toi —lui dis-je.

— Que je me réveille ? —répliqua-t-il, en se réveillant—. Est-il possible que je puisse encore me réveiller ?

Sa question me fit me demander si la fièvre avait réellement baissé, mais, ensuite, je constatai que Lénissu était plus lucide que je ne le croyais. Je l’aidai à se lever et je lui mis Frundis entre les mains pour qu’il puisse mieux s’appuyer, en demandant au bâton qu’au passage il l’aide moralement avec sa musique. Lorsque nous fûmes prêts, les autres avaient déjà couvert le feu et nous pressaient d’avancer.

— Attendez —leur dis-je, hésitante—. J’ai un sac orange dans ce bois, je l’y ai laissé hier parce qu’il était trop voyant… Je vais aller le chercher.

— Pas question —répliqua le caïte roux.

Alors, je remarquai qu’ils n’avaient rien mangé pour déjeuner et je commençai à me demander depuis quand tous trois n’avaient pas mangé, sans parler de Lénissu… Je me raclai la gorge.

— Dans le sac, il y a du pain et du fromage —dis-je, comme si de rien n’était—, c’est dommage de jeter de la nourriture de cette façon. Mais, bien sûr, si vous ne voulez pas aller le chercher…

Aussitôt, je vis que tous trois échangeaient des regards pensifs. Ils étaient affamés, confirmai-je pour moi-même.

— Où est ce sac ? —demanda le caïte brun.

Je levai mes mains liées et je signalai le bois sur ma droite sans un mot. Un quart d’heure plus tard, nous marchions tous sur le chemin et les mercenaires paraissaient plus contents après avoir déjeuné quelque chose, même si c’était sans aucun doute un déjeuner très frugal. Et, au moins, j’avais récupéré mon sac à dos.

Lénissu et moi, nous marchions, épaule contre épaule, attachés à la même corde, et nous suivions Uman, qui ouvrait la marche. Lénissu avançait en silence. Il ne me disait pas un mot et son aspect et son mutisme m’inquiétaient. Il était évident qu’il souffrait et je me demandais pourquoi il continuait à avancer s’il savait que chaque pas le rapprochait davantage d’Ato et du Mahir. Il devait avoir une idée en tête, pensai-je, avec espoir.

Le caïte roux, qui était le plus jeune des trois, s’appelait Liin et le brun, Kuayden. Tous deux bavardaient avec entrain sur Ato et ses meilleures boissons. Ils avaient tout l’air d’avoir l’intention de dépenser les trois mille kétales à se saouler tout le temps qu’ils pourraient.

— Cela ne me paraît pas très salutaire de boire ces breuvages dégoûtants —intervins-je tranquillement—. Vous pourriez faire des choses plus intéressantes avec ces trois mille kétales.

Kuayden me foudroya du regard.

— Ferme-la, tu ne sais pas de quoi tu parles.

— Qu’est-ce que tu ferais de l’argent, toi ? —me demanda Uman, en se tournant vers moi, sans toutefois montrer beaucoup d’intérêt pour la conversation.

— La vérité… je n’en ai aucune idée —reconnus-je—. Moi, je n’ai jamais eu besoin d’argent. Mais ce qui est clair, c’est que je ne passerais pas mes journées à boire, comme eux. Surtout si ces trois mille kétales ont été gagnés sans mérite.

Le visage d’Uman s’assombrit.

— Sans mérite ? —répéta Kuayden, indigné—. Avec la blessure que m’a faite ton maudit parent, je crois que j’ai mérité les trois mille kétales pour moi tout seul. Malheureusement, il faut diviser cette quantité par six —ajouta-t-il, comme pour lui-même.

Je tournai la tête et je vis qu’effectivement il avait une assez vilaine blessure au bras.

— Je suis désolé pour ton bras —intervint Lénissu, en boitant et haletant—. L’attaque m’a échappé. Je savais que je ne pouvais pas vous vaincre les trois à la fois, ça a été un réflexe.

J’aperçus la moue surprise de Kuayden.

— Bon, en réalité, cela ne fait pas très mal. Je suis habitué à ce genre de blessures. —Il y eut un silence et il ajouta peu après— : Moi aussi, je regrette pour ta jambe. Nous pourrions être arrivés à Ato hier soir sans cette maudite jambe.

Lénissu grimaça, mais ne répondit pas, et nous continuâmes à avancer en silence pendant quelques minutes.

— Trois mille kétales est une quantité misérable —dis-je soudain—. Vous ne savez pas ce que vous faites. Probablement, vous obtiendriez beaucoup plus en libérant Lénissu : il a beaucoup de contacts.

— Pas si vite, ma chère nièce —répliqua Lénissu—. Je ne suis pas disposé à donner le moindre kétale à ces brutes.

— Et on ne te l’a pas demandé —répliqua Liin, le roux, en grognant.

— Mais réfléchissez un peu —intervins-je—. S’il s’avère que Lénissu n’est pas le Sang Noir, à quoi tout cela vous aura-t-il servi ? Ils ne vous paieront pas.

— Si, ils nous paieront —fit Uman—. Même si ce n’est pas le Sang Noir. S’ils ne respectent pas le marché, tous les mercenaires l’apprendront. Arrête d’essayer de nous vendre ton opinion. On n’a pas beaucoup de patience avec les gamins casse-pieds.

J’ouvris grand les yeux, offensée, et je pris une mine têtue.

— Ça va. Tu avais raison, Lénissu. Ce sont des brutes.

— Avance et cesse de parler, Shaedra —me dit Lénissu—. Dis-moi, tant que je suis encore un peu lucide, pourquoi diables es-tu partie d’Ato ?

Je me mordis la lèvre, en rougissant.

— Ne te fâche pas. J’ai appris que tu étais proche d’Ato et je savais que je devais agir vite avant que tu n’arrives… On t’accuse d’être le Sang Noir et de crimes que tu n’as jamais commis. Et Nart m’a dit qu’ils étaient si convaincus de ta culpabilité que… qu’ils allaient à peine te juger —murmurai-je douloureusement—. Mais j’avais oublié que tu étais blessé. Et je n’ai pas été très adroite avec les harmonies. Ça a été un plan désastreux, mais ne te tracasse pas, tu t’en sortiras.

Lénissu secoua faiblement la tête.

— J’en doute.

— Il suffit que tu leur dises la vérité —insistai-je.

— Ils ne m’écouteront pas —répliqua-t-il—. Et en plus, quelle vérité leur raconter ? Il y a tant de vérités que ce serait absurde d’essayer de toutes les expliquer, ils ne m’en laisseraient pas le temps. La question est… compliquée. Ils se fichent de moi comme d’une sarrène —m’assura-t-il.

— Il vaut toujours mieux dire la vérité —lui assurai-je—. Un bon Mahir sait reconnaître la vérité du mensonge quand il a un accusé en face de lui.

— Je n’avais jamais pensé qu’un Mahir puisse être aussi bon —se moqua Lénissu, sarcastique. Il appuya trop sur sa jambe blessée et il laissa échapper un grognement de douleur. Quand il eut récupéré un mouvement régulier, il soupira—. En plus, la vérité pourrait avoir des conséquences encore plus catastrophiques qu’un mensonge.

Je le foudroyai du regard.

— Lénissu, les secrets sont une chose et les mensonges une autre. Tu ne peux pas mentir indéfiniment. Par contre, la vérité est dure comme la pierre de Léen. C’est Sayn qui me l’a dit, un jour.

— Sayn… —répéta Lénissu, en fronçant les sourcils—. La vérité n’a pas sauvé cet homme, la corde l’a emporté avec lui au monde des esprits. Je ne fais pas beaucoup confiance aux dispensateurs de Justice.

Envahie d’une tristesse indéfinissable, j’allais dire quelque chose lorsque, brusquement, je me heurtai contre Uman, qui s’était arrêté net.

— Aïe ! —me plaignis-je.

— Sortez du chemin —siffla soudain Uman—. Des gens viennent.

Je haussai un sourcil.

— Et pourquoi cela pourrait vous déranger ? Vous êtes des mercenaires légaux, non ? Vous pouvez aller où vous voulez…

Il me poussa sur le côté et je le suivis sans rouspéter, scrutant le chemin, les yeux plissés. Aussitôt, mon expression s’illumina de joie.

— Kahisso ! —exclamai-je, avec un grand sourire—. Lénissu, c’est Kahisso ! Il est rentré d’une mission assez dangereuse et, depuis, il est resté à la taverne avec Wundail et Djaïra. Kirlens a sûrement dû leur demander de me chercher.

— Kirlens ? —répéta Liin—. Ce nom me dit quelque chose.

— C’est l’aubergiste du Cerf ailé —expliquai-je rapidement. Et je voulus lever une main pour faire un signe, mais mes mains étaient toujours attachées—. Kahisso ! —criai-je, en faisant de petits sauts.

Uman me foudroya du regard.

— Que veulent ces gens ?

— Me trouver —expliquai-je simplement—. Ils ne vous feront aucun mal. Ce sont des raendays, « Honneur, Vie et Courage » —leur récitai-je, pour toute explication.

— Des raendays ! —souffla Kuayden.

— Kirlens ! —dit Liin, acquiesçant de la tête—. Maintenant, je vois qui c’est, bien sûr ! Nous avons même passé la nuit dans son auberge plus d’une fois.

Uman les regarda tour à tour, puis nous observa Lénissu et moi.

— Je n’aime pas ça —commenta-t-il, la mine sombre—. Liin, Kuayden, gardez le Sang Noir à l’œil. Je ne voudrais pas qu’on nous le vole juste avant d’arriver à Ato.

Cependant, nous regagnâmes le chemin. Le ciel avait déjà pris une couleur d’un rose matinal et le soleil répandait généreusement sa lumière blanche.

Au total, le groupe qui s’approchait de nous se composait de six personnes. C’était toute une troupe. Il y avait bien sûr Kahisso, Wundail et Djaïra, mais aussi Aryès, Déria et… J’écarquillai les yeux, stupéfaite. Galgarrios ?

Plus ils se rapprochaient, plus je me sentais ridicule, les mains liées, détenue par un groupe de mercenaires, après avoir accompli avec succès mon objectif de trouver Lénissu.

À quelques mètres, ils s’arrêtèrent tous, excepté Déria, qui se précipita sur moi, le visage illuminé de bonheur. Elle passa devant Uman sans que celui-ci ne fasse mine de l’en empêcher. À dire vrai, il avait l’air un peu perdu.

— Shaedra ! —s’écria la drayte, en atterrissant auprès de moi—. Pourquoi es-tu partie sans nous avertir ? Tu nous as fait une peur de tous les diables !

Je souris.

— Bonjour, Déria. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de vous avertir…

— Lénissu —souffla alors Déria, en se tournant vers mon oncle, le visage épouvanté—. Tu as une mine horrible.

Appuyé sur Frundis et, bien qu’il soit à moitié inconscient, Lénissu éclata de rire.

— Je sais, Déria. J’ai eu des jours meilleurs, c’est sûr.

— Que signifie tout cela ? —vociféra Djaïra, en se détachant du reste du groupe et en s’approchant tellement d’Uman que je remarquai un léger mouvement de recul de la part du semi-elfe—. Pourquoi avez-vous attaché Shaedra ?

Déria et moi, nous restâmes bouche bée devant l’expression redoutable de la rousse. Uman, cependant, demeura inébranlable.

— Elle a voulu nous voler notre captif pendant la nuit —répondit-il tranquillement, mais avec une voix aussi ferme que celle de Djaïra—. Cet homme est un criminel.

— Relâchez-la —dit Djaïra sur un ton qui n’admettait pas de réplique—. Tout cela est ridicule. Shaedra est une élève de la Pagode Bleue. Vous allez vous attirer des ennuis si vous entrez à Ato comme ça.

Sans que je l’aie remarqué, Aryès et Galgarrios s’étaient approchés et étaient, à présent, à côté de moi.

— Bonjour, Shaedra —me dit Galgarrios, en souriant.

Aryès me regarda avec une expression comique très éloquente, l’air de me demander comment diables j’avais fait pour me retrouver les mains liées au milieu de ces mercenaires.

Galgarrios cherchait quelque chose dans son sac et il secoua la tête, les sourcils froncés.

— Tu as un couteau, Aryès ?

Aryès roula les yeux.

— Pas besoin de couteau —répliqua-t-il.

Il commença à délier le nœud et me libéra rapidement. Liin ramassa la corde et força Lénissu à s’éloigner légèrement du groupe, comme si nous voulions nous en emparer à tout moment.

Les mercenaires gardaient jalousement leur captif comme un trésor de trois mille kétales et, sincèrement, leur comportement me révulsait. Quelle personne un tant soit peu charitable pouvait se désintéresser totalement de ce qui était juste ou non et laisser exécuter un innocent en échange d’argent ?

Ils ne permirent à personne de s’approcher de Lénissu, ni même à Kahisso, qui était censé être un bon guérisseur, et, sur le chemin du retour à Ato que nous fîmes ensemble, les mercenaires n’échangèrent presque aucun mot avec les autres. Déria voulut savoir ce qui s’était passé et tous écoutèrent, sans se montrer très surpris, le récit de mon malheureux sauvetage.

Peu après nous être mis en marche, Kahisso demanda aux mercenaires s’il était normal de laisser leur précieux captif dans des conditions aussi lamentables et Uman se contenta de répondre :

— L’avantage, c’est que, de cette façon, nous savons qu’il ne peut pas s’enfuir très loin.

Et, plusieurs heures après, lorsque Lénissu commençait déjà à chanceler et que j’en étais à mon énième plan pour convaincre Uman, Kuayden et Liin qu’il ne leur convenait pas de faire souffrir Lénissu de la sorte, Aryès s’arrêta net, secouant négativement la tête.

— C’est intolérable —fit-il—. Il faut faire quelque chose. Lénissu ne peut pas continuer ainsi. Il faudrait… construire un brancard. Je ne sais pas, quelque chose, mais, moi, je ne peux plus supporter ça.

— Tu as raison —dis-je immédiatement—. Construisons un brancard. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Je ne sais comment, nous réussîmes à convaincre Uman que nous avancerions beaucoup plus vite si nous construisions un brancard pour Lénissu. Aussi, nous fîmes une pause, les raendays partagèrent leur repas avec les mercenaires et nous rentrâmes dans un petit bois récupérer des bâtons résistants pour construire un brancard. Nous voulûmes utiliser la corde qui liait les mains de Lénissu, mais Kuayden refusa de lui ôter la corde, de sorte que, face à cette opposition, Déria sortit de son sac à dos une corde de plusieurs mètres et me la tendit avec précaution.

— Ne l’abîme pas —me dit-elle sérieusement—. C’est un cadeau de Dol.

Je souris, amusée. Dolgy Vranc était convaincu qu’un bon voyageur devait toujours voyager avec quelques mètres de corde. Concrètement, pendant notre voyage à travers les prairies de Drenaü, la corde avait sauvegardé les quatre roues de la carriole… sans compter les fois où nous nous y étions attachés pour descendre la Falaise d’Acaraüs ou escalader les côtes raides du Massif des Extrades.

Nous attachâmes les bâtons, nous fabriquâmes un brancard et nous mangeâmes en moins d’une heure. Puis Wundail et moi posâmes nos capes sur la litière et Liin et Uman y allongèrent Lénissu. J’en profitai pour humecter la blessure de sa jambe et y appliquer de nouveau des feuilles d’aladène. Cependant, malgré les arguments de Kahisso, les mercenaires ne le laissèrent pas s’approcher de leur captif. Liin et Kuayden se chargèrent de porter le brancard pour continuer le voyage.

Malgré les capes, le brancard devait être extrêmement incommode. C’est pourquoi je fus étonnée de voir que Lénissu s’était endormi presque aussitôt. Si j’avais eu un tonneau à portée de la main, je n’aurais pas pu m’empêcher d’y faire mes griffes, tellement j’étais préoccupée. Normalement, Lénissu avait un teint pâle, mais jamais d’un jaune verdâtre comme à cet instant. Je laissai échapper un soupir angoissé et je massai mes tempes. Je commençai à avoir mal à la tête à force de serrer les dents.

J’avais récupéré Frundis et, à présent, le bâton était en pleine étape créative, aussi, les sons s’écoulaient, discordants ou en petites mélodies qui se répétaient constamment et n’amélioraient pas ma migraine.

À un moment, Syu, qui n’avait pas cessé de se cacher pendant le voyage, apparut derrière un arbuste et grimpa sur mon épaule avec un saut élégant de gawalt.

“J’en ai assez de marcher”, expliqua-t-il lorsque je le regardai avec curiosité.

Je roulai les yeux, mais ne dis rien.

— Shaedra ! —fit Aryès, les yeux écarquillés.

Je me tournai vers lui, alarmée.

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai réussi à entendre ce que te disait Syu. Comment est-ce possible ? Normalement, je n’entends jamais rien. La seule qui l’entendait, c’était ta sœur.

Je regardai Syu et celui-ci agita la queue, amusé.

“Parfois, je parle un peu fort”, expliqua-t-il.

— Je suppose que ce n’est pas si étrange —fis-je, en m’adressant à Aryès—. Syu dit que, parfois, il ne fait pas beaucoup d’efforts pour ne parler qu’à moi. C’est curieux, il peut parler avec les autres alors que, moi, je ne peux parler qu’avec lui.

— C’est peut-être parce que, maintenant, j’ai plus d’expérience en énergie bréjique —médita Aryès.

— C’est possible.

J’entendis des murmures surpris derrière moi et je tournai la tête. Je vis que Liin, Uman et Kuayden me regardaient fixement… ou, plutôt, qu’ils regardaient Syu.

— Je vous présente Syu —dis-je en souriant—, celui qui m’a apporté l’aladène cette nuit.

La moue curieuse d’Uman se transforma en une grimace de dédain.

— Un gawalt —cracha-t-il—. Les gawalts sont de petits démons. Tu ne devrais pas te promener avec l’un d’eux. Ils sont pires que les sirelokes.

Je restai bouche bée devant tant de mépris envers les singes gawalts et Syu se tendit comme si son sang bouillait de colère.

“Du calme, Syu”, l’avertis-je. “Uman ne sait pas ce qu’il dit. Mais j’ai la sensation que ces trois mercenaires sont superstitieux à l’extrême.”

“Des sirelokes !”, exclama Syu, incrédule. “Comment ose-t-il m’insulter de cette façon ?”

“Bon, il t’a aussi appelé petit démon”, lui dis-je, sur un ton réconfortant. “Cela veut dire que tu me ressembles, Syu, tu t’énerves et ce n’est pas bon pour toi”, lui assurai-je.

Et j’adressai à Uman un sourire ironique.

— Syu est mon ami. Et son âme est cent mille fois plus noble que la tienne.

— Elle a tout à fait raison —soutint Aryès.

— Cent mille fois —répéta cérémonieusement Déria sur un ton de menace.

Je tournai le dos à Uman et j’avançai jusqu’à la hauteur de Kahisso. Syu continua à lancer des insultes et Frundis commença à gronder, furieux, je ne sais pas si par contagion ou parce que Syu l’empêchait de composer.

Au bout d’un moment, je demandai, en jetant un rapide coup d’œil derrière moi :

— Kahisso, que penses-tu de la blessure de Lénissu ? Tu crois… qu’il est très mal ?

Le semi-elfe haussa les épaules.

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas pu m’approcher de lui. Ils sont pires que des hyènes protégeant un cadavre. —Je grimaçai en entendant la comparaison. Il m’adressa alors un sourire réconfortant—. Mais on dirait qu’il n’y a pas d’infection, peut-être grâce à l’aladène que tu lui as mise.

J’acquiesçai.

— L’aladène a absorbé tout le pus. Mais il est encore très faible et la blessure n’a pas l’air de se fermer.

— À ce que j’ai vu, c’est une blessure un peu profonde. Si nous avions des bandages appropriés et si ces mercenaires n’étaient pas au milieu, je pourrais sûrement réduire la douleur… mais les blessures sont toujours des blessures. Le temps est le meilleur remède pour les soigner.

Je me mordis la lèvre, inquiète.

— Ce qui est embêtant, c’est que nous n’avons pas beaucoup de temps —marmonnai-je.

Kahisso prit une mine sombre et acquiesça.

— Je sais. J’aimerais t’aider. Mais je ne vois pas ce que je peux faire.

Je secouai la tête.

— Moi, j’ai des tas d’idées, mais aucune qui ne soit pas une folie.

Kahisso me regarda du coin de l’œil et me parla à voix basse.

— Je suppose qu’une des idées, c’est d’éloigner Lénissu des mains de ces hommes.

J’acquiesçai.

— J’y ai pensé, mais cela ne servirait à rien. Les mercenaires courraient à Ato et, dans l’état où il est, comment Lénissu pourrait-il échapper à la Garde ?

— Je doute qu’ils fassent appel à la Garde —réfléchit Kahisso après un bref silence—. Ils perdraient les trois mille kétales. On les payerait sûrement beaucoup moins. Mais, c’est vrai, c’est une très mauvaise idée. Tu sais ? Je crois que le mieux sera de l’emmener à Ato et faire toute la lumière sur cette affaire pour que la vérité éclate. Si ton oncle est innocent, ils ne peuvent pas l’inculper. Et s’il ne l’est pas, ce dont je doute bien sûr, alors, quelle sorte de gens laisserait en liberté un assassin ?

Je l’observai fixement l’air incrédule. Je fus sur le point de lui lancer : “On voit bien que tu es le fils de Kirlens”, mais je me retins. Kahisso était une bonne personne. Il ne connaissait pas Lénissu et il ne pouvait donc savoir ce qu’il disait. En plus, la logique de ses propos était imparable : aurais-je aimé sauver un criminel ? Bien sûr que non, mais Lénissu ne l’était pas, et le problème était là : tout le monde pensait le contraire et Kahisso en était arrivé à considérer la possibilité que la personne qui était à présent sur le brancard, une blessure à la jambe, était le Sang Noir. Quelle idiotie !

Après quelques minutes de silence, je secouai la tête.

— Je regrette de vous avoir causé tant d’ennuis —dis-je—. Je n’aurais jamais dû sortir d’Ato.

— Ne dis pas de bêtises —répliqua Kahisso—. Tu as probablement sauvé la vie de Lénissu, tout au moins sa jambe.

— Cela ne nous a pas du tout dérangés —assura Djaïra, qui marchait devant—. Cela faisait trop longtemps que nous étions bloqués au Cerf ailé à chercher une excuse pour partir. Cela a été un plaisir de t’aider même si nous n’avons presque rien pu faire.

Je souris, émue.

— Merci, Djaïra.

Le jour me parut interminable. Lorsque nous atteignîmes les premiers champs cultivés sur la rive Est d’Ato, les mercenaires se détendirent à vue d’œil. Alors que le pont était déjà en vue, des silhouettes apparurent sur le chemin ; en nous apercevant, elles se précipitèrent au-devant de nous.

— Qui sont-ils ? —demandèrent Djaïra et Liin en même temps.

— Suminaria —répondis-je.

— Et Nandros —ajouta Aryès.

En effet, Nandros était là, protégeant, comme toujours, la jeune Ashar et, en voyant que Suminaria s’était mise à courir, il la suivit en lui criant quelque chose pour qu’elle s’arrête, mais Suminaria ne l’écouta pas.

— Shaedra ! Aryès ! —fit-elle, en haletant—. Vous devez venir voir. Ils vont organiser une chasse contre les Chats Noirs. Et on accepte des volontaires !

Je haussai un sourcil, confuse.

— Quoi ?

— C’est une occasion magnifique ! —s’écria-telle, joyeusement—. Sans ajouter que, si l’on capture le Sang noir, ton oncle Lénissu sera déclaré innocent.

Au milieu du silence étonné qui s’ensuivit, j’entendis les paroles pensives d’Uman :

— Je n’aime pas du tout ça…

Et, alors, Kahisso sourit largement.

— Je suis partant.