Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

13 Décisions

Deux jours plus tard, je me réveillai alors que l’aube pointait à peine, en entendant un bruit contre ma fenêtre.

— Syu… —me plaignis-je, en bâillant.

“Qu’est-ce qu’il y a ?”, me demanda Syu, à moitié endormi.

J’ouvris les yeux, étonnée, et je m’assis sur le lit, en clignant des yeux. Qu’est-ce… ? Je vis une ombre passer derrière le rideau et je me précipitai vers la fenêtre. À l’instant même où je tirais le rideau, la fenêtre s’ouvrit, laissant entrer la silhouette floue et rapide de Drakvian.

— Drakvian ! —fis-je, le souffle coupé.

Je refermai la fenêtre et je rabattis le rideau précipitamment.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? —demandai-je, alors que la vampire saluait Frundis et Syu.

— Oh. Bonjour, Shaedra. Je suis venue t’avertir qu’ils ramènent Lénissu à Ato. Ils l’ont capturé, comme tu le craignais.

Je pâlis, atterrée.

— Quoi ?

— C’est arrivé à cause d’un accident —expliqua-t-elle—. Lénissu m’a envoyée aux enfers le premier jour où je lui ai parlé du pacte que j’avais passé avec toi —raconta-t-elle, avec un sourire—. Il m’a même menacée avec son épée. Il a dit qu’il n’avait pas besoin d’aide. Alors je l’ai suivi, contre son gré. Il était accompagné d’un ami à lui. Ils ont parcouru les Hordes et alors…

Elle leva les yeux pour contempler la partie du plafond qu’elle avait brûlé avec ses boules de feu, pendant sa maladie. Moi, je m’étais laissée tomber sur le lit, désespérée.

— Il y a eu une attaque surprise de six saïjits armés, très peu courtois, d’ailleurs. Ils n’ont prévenu de rien. Bien sûr, c’est le principe basique de l’attaque surprise —raisonna-t-elle—, mais le fait est que Lénissu était allé chercher du bois pour le feu. Ils l’ont attaqué et il a reçu un coup d’épée à la jambe. Son compagnon est arrivé pour l’aider et, à mon tour, j’ai essayé de détourner l’attention des attaquants. Pendant le combat… à cause d’une brute… elle m’a échappé des mains —finit-elle par dire, devenant soudain très sombre—. J’ai perdu Ciel —expliqua-t-elle.

Elle soupira, songeuse.

— Alors, je suis partie me cacher —continua-t-elle—. J’ai vu les mercenaires se séparer en deux groupes. Trois d’entre eux se sont dirigés vers Ato. L’un d’eux était sur Trikos, gravement blessé. Ils emmenaient avec eux l’ami de Lénissu et… Ciel —ajouta-t-elle—. Les trois autres sont partis à la recherche de Lénissu. Ils ont fini par le trouver, bien sûr, il laissait des traces de sang partout. Alors moi… —elle se mordit la lèvre— je l’ai abandonné pour aller récupérer Ciel.

Elle me regarda, l’air coupable, et je secouai la tête.

— De toutes façons, tu n’aurais pas pu faire grand-chose contre six saïjits.

— Ils étaient trois —corrigea-t-elle—. Comme je t’ai dit, trois sont partis avec le cheval. Et avec Ciel. Maudits soient-ils —cracha-t-elle—. Ils vont le payer très cher —dit-elle, en sortant ses crocs—. Mais je te récupèrerai, je ne t’abandonnerai pas —promit-elle, en parlant avec sa dague perdue avec un sérieux peu habituel chez elle.

— Drakvian —dis-je, la voix tremblante—. Lénissu… est-il déjà arrivé à Ato ?

La vampire, absorbée par ses réflexions, sembla se réveiller soudainement et fit non de la tête.

— Pas encore. Mais ils ne tarderont pas. Un ou deux jours maximum. Bon, en ce qui me concerne, je crois que j’ai rempli ma part du marché. Maintenant, je pars chercher Ciel.

— Quoi ? —fis-je—. Oh, bon. Je comprends que Ciel est très importante pour toi… Tu as une idée d’où elle peut être ?

— Aux mains de ces sales saïjits —siffla-t-elle—. Voleurs. Ils vont me le payer de leur sang !

Un frisson me parcourut en voyant le visage furieux de Drakvian.

— Euh… D’accord. Poursuis-les. Si je peux t’aider en quoi que ce soit, n’hésite pas à me le dire.

La vampire fit non de la tête.

— C’est une affaire entre eux et moi —dit-elle—. Maintenant, il faut que je parte, avant que tous se réveillent et me voient errer dans les parages. Dernièrement, j’oublie que les saïjits ne sont pas habitués à voir des vampires et, ça, avant, cela ne m’arrivait jamais. Je crois que tu es une mauvaise influence pour moi.

Je soufflai, dissimulant ainsi un sourire. Comment une terniane pouvait être une mauvaise influence pour une vampire ?, me demandai-je, très amusée, malgré la gravité de la situation.

— Bonne chance, Drakvian —lui dis-je, alors qu’elle ouvrait la fenêtre.

— À toi aussi. Au fait —ajouta-t-elle, en plissant les yeux—, tu as toujours mon pendentif, n’est-ce pas ? —J’acquiesçai, en roulant les yeux, et elle laissa échapper un soupir de soulagement—. Parfait. Adieux, Syu, adieux, Frundis —fit-elle, avant de disparaître de la chambre.

Je me levai, j’allai fermer la fenêtre et je restai un moment à contempler le ciel qui bleuissait.

“Pfiou”, dit Syu, en s’asseyant sur le lit. “Cette vampire me fait de plus en plus peur. On croit qu’elle est contente et, l’instant d’après, elle paraît furieuse et sanguinaire, tu ne trouves pas ?”

J’acquiesçai, en me tournant vers lui.

“Drakvian est l’antithèse de Kwayat”, dis-je.

Syu trouva ma comparaison très amusante et il se mit à comparer les deux personnes avec entrain, pendant que je réfléchissais, tentant de savoir à quel point le fait qu’ils aient capturé Lénissu pouvait être catastrophique. Je ne pouvais pas nier que je me sentais soulagée de le savoir vivant, mais, maintenant que j’avais enfin des nouvelles de lui, il se trouvait qu’on le ramenait à Ato pour le condamner à mort. Quelle ironie, pensai-je.

J’avais la sensation pressante que je devais faire quelque chose, je devais agir avant que tout Ato ne sache que Lénissu avait été capturé. J’avais encore un avantage : j’étais la seule, à Ato, à part Drakvian, à savoir que Lénissu avait été capturé. Je pouvais toujours partir sur-le-champ à la recherche des mercenaires et sauver Lénissu… quoique ce plan ressemble à un typique plan de Déria. Bien sûr, si je demandais de l’aide à Déria, à Dol et à Aryès, nous serions peut-être capables de faire quelque chose. Mais j’avais l’impression qu’alors, tout ce que nous pourrions faire échouerait parce qu’il serait trop tard.

“Quelles possibilités as-tu de sauver Lénissu avant qu’il n’arrive ici ?”, me demanda Syu, en essayant de m’aider à résoudre mon problème.

“Eh bien… Daelgar disait que j’avais des capacités pour devenir une espionne”, pensai-je. “Alors je suppose que je pourrais passer inaperçue devant celui qui monte la garde, détacher Lénissu et fuir avec lui… peut-être que cela pourrait fonctionner.”

“Vraiment ?”, répliqua Syu, dubitatif.

“Syu”, lui dis-je patiemment. “Ne m’as-tu pas dit qu’un gawalt devait agir vite et bien et ne pas se tourmenter avec ce qu’il ne peut pas faire ?”

Syu leva les yeux au ciel.

“Je maudis le jour où cette phrase m’a échappé”, gémit-il. “Tu es vraiment convaincue que tu vas agir vite et bien ?”, demanda-t-il.

“Ouaip”, acquiesçai-je. “Imagine-toi un peu : je tombe sur le groupe, disons cette nuit, sur le chemin. En réalité, c’est simple. Je n’ai besoin que du couteau que m’a offert Kirlens et d’un peu de courage et de finesse.”

Syu sourit de toutes ses dents.

“Du courage et de la finesse ? Ça, nous en avons, ne t’inquiète pas.”

Je lui rendis son sourire.

“Alors, cela te semble une bonne idée ?”

Syu haussa les épaules.

“Si tu crois vraiment qu’en faisant cela, tu vas vivre plus heureuse, pourquoi pas ?”

“Je le regrette uniquement pour les mercenaires, qui vont devoir renoncer à leur trois mille kétales”, soupirai-je.

Syu me regarda fixement.

“Et c’est important, ça ?”

J’y réfléchis plus attentivement et je fis non de la tête.

“Pas vraiment. Et, en plus, je n’aime pas ces mercenaires. Ils n’auraient pas dû s’en prendre à Lénissu.” Je fis une pause et je me levai d’un bond. “En route, mon ami.”

Tout d’abord, je descendis discrètement à la cuisine prendre quelques petites provisions pour deux jours, puis je mis le tout dans mon sac orange et je pris également la cape, parce que les nuits commençaient à être fraîches.

Frundis commença par désapprouver catégoriquement le plan, mais, lorsque je lui demandai s’il voulait venir, il accepta enchanté et, aussitôt, il trouva des raisons d’appuyer mes décisions échevelées et pleines d’espoir.

Je sortis de ma chambre par la fenêtre et je descendis de toit en toit jusqu’au pont. Le nouveau pont était plus ou moins terminé et il ne manquait que la construction des tours. Pour la première fois, je traversai le pont de pierre et je m’en allai en courant sur le chemin bordé de champs et de bois. Au début, mon cœur battait d’émotion, car, enfin, j’entrais en action. Sûrement, tous auraient désapprouvé mon plan. Même Syu et Frundis avaient une certaine réserve, mais que pouvais-je faire ? Si Lénissu arrivait à Ato, on l’enfermerait dans une cellule du quartier général et il serait impossible de l’en sortir. Je ne permettrais pas que ceux d’Ato se débarrassent de Lénissu après un jugement “sommaire”, comme avait dit Nart. Il valait mieux agir vite, avant que la situation n’empire.

Alors, je me souvins de mes leçons avec le maître Dinyu et Kwayat et je pâlis un peu en me rendant compte qu’en partant d’Ato si précipitamment je n’avais même pas pu avertir Kwayat de ne pas m’attendre… Je me sentis un peu embêtée, mais je me convainquis qu’il valait mieux que Kwayat attende un peu plutôt que Lénissu perde la vie.

— Ne te préoccupe pas Lénissu, j’arrive —fis-je, décidée.

“Tu vas parler à Lénissu durant tout le voyage avant de le sauver ?”, me demanda Syu avec curiosité, sur un ton badin.

“J’essayais de me donner du courage”, répliquai-je.

“À l’évidence, tu as besoin d’un peu plus de rythme”, intervint Frundis. “Je vais voir ce que je peux faire…”

Un bruit de bric-à-brac se fit entendre, comme si Frundis avait besoin de remuer ses chansons pour choisir celle qui convenait le mieux à cet instant et, peu après, une chanson entraînante de trompettes et de tambours se mit à résonner.

* * *

Plus j’avançais, plus j’avais l’impression de commettre une erreur. Mais je ne pouvais faire autrement : j’avais la conviction que, si je n’agissais pas tout de suite, il arriverait un malheur à Lénissu. Aussi, logiquement, je ne pouvais commettre une erreur.

“L’erreur que tu commets, c’est de penser autant”, me répliqua Syu.

“Les pensées alimentent la musique”, dit Frundis.

“Bah, cela dépend de quelles pensées”, grogna le singe. “La préoccupation n’alimente rien. Elle fait tout le contraire.”

“Ne parle pas aussi vite, la préoccupation peut être à l’origine de nombreuses musiques, par exemple…” On entendit un raclement de gorge et la musique régulière des tambours se changea en un son grinçant à faire dresser les cheveux sur la tête.

“Ça, c’est de la terreur musicale”, objecta Syu.

“C’est de la préoccupation”, répliqua Frundis, contrarié.

“C’est vous qui me préoccupez”, intervins-je. “Au fait, à ce propos, si nous mangions un petit quelque chose, qu’en pensez-vous ?”

“La musique alimente davantage qu’un repas”, dit Frundis, avec un soupir dédaigneux.

“Tu dis ça parce que tu es un bâton”, rétorquai-je en souriant. “Un peu de pain, Syu ?”

“Si tu insistes”, répondit Syu, désinvolte, en prenant un morceau de pain bien épais.

Nous mangeâmes rapidement et nous poursuivîmes notre chemin. Le ciel commençait déjà à s’assombrir et je n’avais pas encore croisé une seule âme. Il était clair que la rive Est du Tonnerre était pratiquement inhabitée. C’était bien pour cela qu’Ajensoldra et les Royaumes de la Nuit ne se mettaient jamais d’accord pour savoir à qui devaient appartenir les territoires de la cordillère. D’un coup d’œil, on voyait tout de suite qu’ils n’appartenaient à personne. Il n’y vivait que quelques peuples de ternians et d’humains et quelques caïtes, quoique ces derniers se trouvent pour la plupart plus au nord, au pied des montagnes. Or, chacune de ces communautés considérait son village comme son seul et unique foyer. Ce qui était logique.

Le paysage se composait de prés, de petites collines et de quelques bois. Si quelqu’un apparaissait sur le chemin, on le voyait de loin. Malgré tout, ce fut Frundis qui nous avertit qu’un groupe de personnes approchait. Apparemment, la musique aux alentours avait changé. Moi, je n’entendais aucun bruit de pas, mais je me fiai à ce que disait Frundis et je m’écartai du chemin et me cachai dans un petit bois pas trop éloigné.

En voyant apparaître le groupe, je restai immobile et je m’enveloppai d’harmonies même si, cachée comme je l’étais derrière les arbustes, il était peu probable que l’on me voie. Au début, j’essayai de ne pas y croire pour ne pas me donner de faux espoirs et je tentai de me convaincre que ce n’était qu’un groupe de voyageurs sans aucun rapport avec les mercenaires et Lénissu. Et, au fur et à mesure qu’ils avançaient, j’aperçus leurs armures légères et leurs épées et je vis qu’ils étaient quatre, nombre qui concordait très bien avec les trois mercenaires qui avaient capturé Lénissu.

Alors, je le reconnus. C’était le plus petit. Il avait les mains attachées et, sans chemise, il avançait l’air résigné tandis qu’un des mercenaires le tirait par une corde qu’il lui avait attachée autour du cou, comme pour le faire marcher plus vite. La lumière du jour était sur le point de disparaître, mais la Lune avait commencé à briller dans le ciel et je parvins à voir avec suffisamment de clarté l’aspect des trois mercenaires.

Il y avait deux caïtes et l’autre semblait être un semi-elfe de la terre avec du sang de ternian dans les veines. Les deux caïtes étaient robustes et grands et portaient les armes les plus lourdes, une hache et une massue, alors que le semi-elfe avait un arc court et une épée, mais, quoique les deux caïtes le dépassent de plusieurs centimètres, le semi-elfe était beaucoup plus grand que Lénissu. C’étaient trois mercenaires imposants et terrifiants, conclus-je.

Je me demandai combien de temps ils continueraient à avancer. Généralement, à cette heure, n’importe qui se serait arrêté pour dîner et dormir. Mais eux semblaient être pressés et ils avaient tout l’air de vouloir profiter des dernières lueurs du jour pour se rapprocher d’Ato.

“Ils sont impatients de recevoir les trois mille kétales”, grognai-je.

“Quelle bande d’avares”, dit Frundis.

“Cela ne me dit rien de bon”, commenta Syu.

Nous attendîmes que les mercenaires dépassent le bois, puis je poussai un soupir de soulagement et d’émotion.

“Syu ! Je crois que cela va fonctionner”, dis-je, joyeusement. “J’avais peur que les mercenaires aient décidé de couper à travers champs ou qu’ils aient pris un autre chemin. Qui sait, ils auraient pu venir du nord, il aurait pu se passer tant de choses… Mais, maintenant, je suis tout à fait rassurée.”

“Tu ne peux pas savoir comme ça me réjouit”, répliqua-t-il, le nez froncé. “Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?”

Je me mordis la lèvre, pensive, en me rendant compte qu’effectivement tout restait à faire.

“Maintenant, il faut attendre”, répondis-je.

* * *

Ils avaient allumé un feu à une cinquantaine de mètres d’un bosquet. C’est la première chose qui me surprit parce que, moi, si j’avais eu le choix entre dormir sur un terrain à découvert ou dans un bois, j’aurais choisi le bois. Syu aussi se montra surpris.

“Les arbres offrent toujours une meilleure protection”, argumenta-t-il.

“Apparemment, eux, ils n’ont pas besoin de protection”, commentai-je, cachée derrière un petit arbuste à la lisière du bois.

Frundis laissait couler une douce musique de flûte qui ne convenait pas du tout avec la situation et il semblait totalement absorbé par ses pensées.

“Nous allons attendre qu’ils dorment profondément”, décidai-je. “Lénissu a toujours les mains attachées, n’est-ce pas ?”

Syu plissa les yeux et acquiesça.

“C’est ce qui me semblait”, soupirai-je. “Il faudra le détacher avant de pouvoir s’enfuir.”

“Je te laisse t’en charger. Moi, je me charge de le réveiller lorsqu’ils seront tous endormis.”

“Ils ne dormiront pas tous”, dis-je alors. “Ça, ça va être le plus gros problème. Comment faire pour que celui qui surveille ne nous voie pas ?”

Plus je réfléchissais au problème, plus ce que je prétendais faire me semblait impossible. J’attendis ainsi cachée pendant une heure encore. Les deux caïtes allèrent dormir et le semi-elfe resta assis à contempler le feu, sans avoir l’air cependant d’être sur le qui-vive. Mais je savais que les elfes de la terre avaient une très bonne ouïe et une très bonne vue. Je ne devais pas me laisser emporter par mon impatience.

Je considérai l’idée d’attendre quelques heures de plus que le semi-elfe s’en aille dormir et qu’un caïte le remplace. Mais une autre pensée me vint à l’esprit : le semi-elfe devait être fatigué après une journée entière de marche. Ceci était un avantage considérable.

Alors, une soudaine détermination m’envahit et je décidai d’agir le plus tôt possible. J’utilisai les harmonies et je me cachai au milieu des ténèbres, en m’approchant du feu des mercenaires, le cœur battant à tout rompre.

Jamais je ne m’étais sentie aussi téméraire. Syu me suivait en imitant les mêmes techniques harmoniques que moi et Frundis nous enveloppait en améliorant nos sortilèges. Je me sentais assez fière du résultat.

Il me sembla qu’il s’était écoulé une éternité quand, enfin, je parvins auprès de Lénissu. Il était étendu entre les deux caïtes et le semi-elfe était toujours auprès du feu. Je fus épouvantée en voyant mon oncle de plus près : il avait la jambe blessée, très probablement infectée, et une autre coupure sur le torse, quoique superficielle, et son visage contracté, agité et recouvert de sueur lui donnait un air fébrile.

“As-tu fini ton diagnostic, Shaedra ?”, me demanda aimablement Syu, légèrement impatienté.

Le singe gawalt passa par-dessus mon épaule et atterrit silencieusement près de Lénissu, se demandant sans doute comment il pouvait faire pour le réveiller le plus discrètement possible.

Il grimpa sur lui et lui pinça la joue. Lénissu murmura quelque chose d’incompréhensible, mais il n’ouvrit pas les yeux. Syu et moi échangeâmes un regard et je m’avançai, en rampant et en sortant mon couteau. Bientôt je me rendis compte que le couteau que m’avait offert Kirlens n’était pas un couteau fait pour couper de grosses cordes.

“C’est un désastre”, prononça Syu. “Il ne se réveille pas.”

Je levai les yeux et je vis qu’il lui pinçait la joue en l’agitant comme s’il tordait un torchon mouillé.

“Syu !”, protestai-je. “Change de tactique. Nous ne pouvons pas le porter, ce n’est pas qu’il soit très lourd, mais, moi, je ne suis pas Yeysa.”

“Arrête de parler autant et continue de couper la corde”, me répliqua le singe, en commençant à tirer les oreilles de Lénissu.

Lénissu, alors, se réveilla, en ouvrant paresseusement les yeux, l’air épuisé. Il grogna et je lui mis la main sur la bouche, pour lui imposer silence. Lénissu, cependant, ne comprit pas tout sur-le-champ. Au bout d’un moment, il me reconnut et, heureusement, il ne poussa aucune exclamation, mais resta pantois, ce qui n’était pas habituel chez lui et je m’inquiétai vraiment de son état de santé. Pourrait-il courir avec cette jambe blessée ? Drakvian m’avait avertie qu’il était blessé, pourquoi diables avais-je oublié cela dans mon superbe plan ?

Je poussai un soupir de soulagement lorsque je réussis enfin à couper la corde qui maintenait Lénissu les mains liées et c’est alors que la pire étape commença : relever Lénissu, étant donné qu’il ne semblait pas disposé à le faire tout seul. Je lâchai Frundis, je pris les deux mains de Lénissu, et les tirai de toutes mes forces. Lénissu cligna des paupières et ouvrit soudain des yeux exorbités.

“Attention !”, exclama Syu, atterré.

Soudain, j’entendis un bruit derrière moi et je tournai la tête. Mon sang se glaça. Debout, à quelques mètres de moi, un elfe tendait la corde de son arc et me visait, une flèche encochée.

— Lâche-le —m’ordonna-t-il.

Je lâchai Lénissu et celui-ci tomba de quelques centimètres en poussant une exclamation de douleur qui réveilla les deux caïtes en sursaut.

J’avalai ma salive, en essayant de comprendre quand les sortilèges harmoniques qui me cachaient s’étaient défaits. Comment avais-je pu me déconcentrer de cette façon ?

— Dieux miséricordieux, toi, là, écarte cette flèche de… cette fillette —brama Lénissu, en essayant de se redresser.

Il tendit une main tremblante vers moi ; cependant, les caïtes ne lui permirent pas d’aller beaucoup plus loin : ils le jetèrent par terre et lui rattachèrent les mains avec la corde qu’ils lui avaient passée autour du cou pour le faire avancer. Mais ils se hâtèrent inutilement : Lénissu était trop faible pour se rebeller.

Le semi-elfe sembla plus détendu, mais il continua à pointer la flèche sur moi.

— Qui es-tu ? —demanda-t-il, me regardant droit dans les yeux.

— Je… —hésitai-je et je tentai de donner un peu plus de fermeté à ma voix—, je passais par là et…

— Qui es-tu ? —répéta-t-il, en avançant d’un pas.

— Laisse-la partir —souffla Lénissu, quand les deux caïtes s’écartèrent un peu de lui—. Ce n’est qu’une petite fille.

Un des caïtes s’esclaffa.

— Une petite fille armée d’un couteau et qui réussit à passer sans qu’Uman ne la voie —grogna-t-il, sarcastique.

— Ce couteau est plutôt fait pour couper des carottes qu’autre chose —répliqua l’autre caïte, en ramassant mon couteau par terre.

“Tu t’es mise dans un sacré pétrin”, dit Syu, depuis un endroit que je ne pus déterminer.

“Tu n’as pas besoin de me le dire”, lui répliquai-je, avec un gémissement mental.

— Je n’ai pas de mauvaises intentions —dis-je—. Je voulais seulement sauver un innocent.

— Tu connais cet homme… —dit Uman, le semi-elfe, en détendant la corde de son arc—, comment ?

J’ouvris la bouche et la refermai, confuse.

— Je…

— C’est ma nièce —intervint Lénissu, en passant ses mains sur son visage, comme pour se réveiller—. Elle est un peu déséquilibrée, ne la prenez pas trop au sérieux. Parfois, elle se met même à parler avec un singe gawalt et avec toutes sortes d’objets. Ne vous transformez pas en criminels après en avoir capturé un, d’accord ? C’est très laid de menacer une jeune fille de quatorze ans.

Je le regardai fixement, abasourdie. Comment ça, déséquilibrée ? Que diables disait Lénissu ? Et que prétendait-il en disant qu’ils avaient capturé un criminel s’il n’en était pas un ?

Uman haussa un sourcil.

— Ta nièce, hein ? Je ne savais pas que le Sang Noir avait de la famille. Je croyais qu’il l’avait toute liquidée.

Lénissu roula les yeux.

— L’ami, je crains que tu confondes les Sangs Noirs, je t’ai déjà dit que je n’ai rien à voir avec ces histoires sanglantes… mais je suppose que tu n’en as rien à faire.

— Effectivement —répliqua Uman, tandis que Lénissu laissait retomber sa tête contre le sol, épuisé.

— C’est un comble —intervins-je, sans pouvoir en supporter davantage—. Pourquoi vous le laissez dans cet état ? Il n’en peut plus, il va mourir si vous ne faites rien pour soigner sa blessure.

Uman se tourna vers moi.

— Et toi, je suppose que tu viens d’Ato ? —j’acquiesçai de la tête et j’allais dire quelque chose, mais il ne m’en laissa pas le temps—. Jeune fille, je suppose que ton intention en venant ici était celle de libérer cet homme. Par conséquent, tu as été sur le point de faire quelque chose d’illégal, puisque cet homme va être jugé et, si je ne me trompe pas, il sera condamné à mort. Et je ne vois pas pourquoi je devrais me préoccuper de la blessure infectée d’un mort.

— Très juste —approuva Lénissu d’une voix rauque, en faisant un geste de ses mains attachées—. Tu ne peux pas soigner la mort —et il leva légèrement la tête, avec un demi-sourire—, à moins que tu ne veuilles me convertir en squelette bien sûr. Maudit soit le jour où j’ai promis de ne pas toucher à la nécromancie —ajouta-t-il.

Il délirait, compris-je, en ouvrant grand les yeux, atterrée.

— Il faut lui soigner la jambe —insistai-je, désespérée.

— Je ne vois pas pourquoi nous devrions le faire —répliqua l’un des caïtes, en s’asseyant sur l’herbe, près du feu. Il grogna—. Je suis épuisé. Attachons cette gamine et dormons.

Je protestai tandis qu’ils m’attachaient les mains avec le morceau restant de la même corde qui retenait déjà Lénissu.

— Vous n’avez donc pas de pitié ? —fis-je, en essayant de ne pas laisser percer la colère dans ma voix, mais en vain—. Il souffre. Au moins, vous devriez lui laisser le bénéfice du doute : quelle preuve avez-vous que Lénissu soit un criminel ? Aucune. Vous devriez me laisser aller chercher de l’aladène, il y en a beaucoup aux alentours d’Ato… Et vous devriez me laisser désinfecter la plaie…

Je me tus en remarquant le regard sombre du semi-elfe.

— Quel est ton nom ? —demanda-t-il.

— Shaedra —répondis-je—, et qu’est-ce que ça peut faire ?

— Rien.

Et il me tourna le dos tandis qu’un des caïtes m’obligeait à m’asseoir.

— Dors —dit le caïte—. Attachée comme tu l’es à ton oncle, je crois que tu ne pourras pas aller très loin.

Je le foudroyai du regard et j’aperçus alors un mouvement sur le sol : c’était Frundis qui essayait de se rapprocher de moi. Je bougeai légèrement et je touchai le bâton. Une vague déferlante de musique de salon m’envahit totalement l’esprit et je secouai la tête.

“Frundis !”

“Tu as entendu ?”, me répliqua-t-il, cependant, enthousiaste. “J’ai trouvé un nouveau son ! Jamais je n’aurais pensé que je trouverais un nouveau son aussi vite. Je ne sais pas encore comment c’est arrivé… c’est un miracle !”

Je levai les yeux au ciel, sans pouvoir le croire.

“Frundis, tu te considères vraiment comme une arme de combattant de première classe ?”, grognai-je. “Tu m’as abandonnée alors qu’on me visait au cœur avec une flèche !”

“Oh, vraiment ? Euh… peut-être que j’ai perdu quelque chose. Qui t’a attaquée ?”, demanda-t-il, avec un intérêt aimable.

Je poussai un soupir exaspéré et Uman me jeta un regard soupçonneux.

“Les trois mercenaires, qui sinon ? Je vois bien que tu étais distrait. En train de chercher de nouveaux sons”, soupirai-je, incrédule.

“C’est une tâche très importante”, répliqua Frundis, offensé.

“Plus importante que de sauver Lénissu ?”, rétorquai-je.

“Semblable”, affirma-t-il, après une brève pause.

Je fermai les yeux, fatiguée, et je restai étendue sur le dos dans l’herbe, pensive. J’étais attachée à la même corde que Lénissu, et il me suffit de suivre la corde pour le trouver allongé un demi-mètre plus loin. À présent je savais que Lénissu ne serait pas capable de se lever seul et de courir. Toutes mes bonnes intentions avaient complètement échoué. C’est seulement maintenant que je comprenais que j’avais commis une terrible erreur. Mais, en même temps, j’étais contente d’être près de Lénissu et, en plus, l’important était qu’au moins j’avais essayé.

“Shaedra ?”, demanda alors Frundis, inquiet. “Tu vas bien ?”

“Moi, oui. Mais Lénissu est blessé. Et la seule chose qui importe à ces mercenaires, c’est qu’il arrive vivant à Ato. Après, ça leur est égal s’il meurt. Je crois que c’est la chose la plus terrible qui m’est arrivée de toute ma vie. Comment peuvent-ils être aussi bornés ? N’importe qui verrait tout de suite que Lénissu est une personne bienveillante.”

Vraiment, je ne le comprenais pas. Pourquoi tout devait être aussi compliqué ? Et pourquoi Lénissu semblait tout prendre d’une façon si indifférente ? On aurait dit qu’il s’était déjà donné pour mort et qu’il n’allait rien faire pour empêcher qu’on le condamne injustement. Mais, bien sûr, il ne semblait pas être en condition de penser correctement… Ce qui me dérangeait le plus, en ce moment, c’était de ne pas pouvoir désinfecter la blessure de Lénissu et la bander comme il se devait. Franchement, les qualités de guérisseurs de ces trois mercenaires étaient vraiment pathétiques.

“Est-ce que je peux faire quelque chose ?”, me demanda Syu, en quelque part.

Subitement, j’eus une idée et un sourire commença à se dessiner sur mon visage.

“Oui. Cherche-moi quelques feuilles d’aladène. C’est une petite plante… un petit peu plus haute que toi. Elle a des feuilles qui ressemblent à celle de l’érable, mais plus spongieuses et plus grosses, et plus petites. Tu peux trouver ça ?”

“Je crois que je vois de quelle plante tu parles”, assura Syu. “Je serai aussi rapide que l’éclair.”

“Fais attention quand tu t’approcheras”, lui dis-je, préoccupée.

“Pff”, répliqua-t-il.

Un quart d’heure après, il était de retour avec les feuilles d’aladène et il me les laissa entre les mains le plus discrètement possible avant de disparaître par où il était venu.

Lénissu dormait depuis longtemps et marmonnait des demi-mots de temps à autres. Les flammes du feu illuminaient son visage agité et couvert de sueur. Je m’approchai de lui discrètement et, me pliant pour pouvoir atteindre sa jambe blessée, j’essayai de retrousser son pantalon jusqu’au genou. Ce fut une tâche ardue, car le sang avait séché et le pantalon était collé sur la plaie. Et, lorsqu’enfin je réussis, la blessure se rouvrit et Lénissu laissa échapper un grognement de douleur mais c’est à peine s’il se réveilla. Je lui appliquai les feuilles sur la plaie le plus vite que je pus, craignant qu’Uman me voie.

Les feuilles d’aladène absorbaient le pus et le sang et rejetaient un liquide qui brûlait et, par conséquent, désinfectait. C’est pourquoi je ne fus pas étonnée, quand je posai l’aladène sur la blessure, d’entendre Lénissu pousser un cri de douleur et sursauter.

— Aaaarr ! —vociféra-t-il.

— Du calme —lui chuchotai-je, précipitamment—, je te soigne la blessure…

— Que se passe-t-il maintenant ? —s’écria l’un des caïtes, irrité, tandis qu’Uman se levait de sa pierre pour aller voir ce qui se passait.

Uman, en contemplant la scène, s’esclaffa.

— Ce n’est rien, dormez tranquilles. C’est seulement la gamine qui fait tout pour que nous arrivions à Ato le plus vite possible.

Le caïte grogna et referma les yeux. Lénissu, par contre, suffoquait de douleur.

— Shaedra —gémit-il, d’une voix très faible—, pourquoi veux-tu me tuer ?

Je soupirai, irritée.

— Je te soigne, Lénissu, tu ne vas pas mourir. Ne bouge pas la jambe ! —sifflai-je—. C’est de l’aladène.

— De l’aladène ? —répéta Lénissu, abasourdi. Et, alors, il ouvrit grand les yeux—. Mais c’est mortel !

— C’est mortel si tu en manges —répliquai-je, en roulant les yeux—, mais c’est très efficace pour les blessures. Fais-moi confiance.

Lénissu se rallongea et j’aurais aimé amortir un peu sa chute, mais, malheureusement, j’avais les mains liées.

Uman, au lieu de revenir à sa place, s’approcha de moi. Il avait le visage sale et carré et des oreilles plus longues que la plupart des elfes.

— Qui t’a apporté la plante ? —demanda-t-il à voix basse, pour ne pas réveiller les autres—. Tu as un complice, tu ne peux pas me mentir. Et il doit être très discret… Qui est-ce ?

J’ouvris les yeux, inquiète. Je ne voulais pas mêler Syu à cela. Au bout du compte, c’était le seul qui avait réchappé de mon stupide plan.

— Tu n’as pas besoin de te préoccuper —répondis-je—, il ne peut pas vous attaquer.

Uman haussa un sourcil, surpris et soupçonneux.

— Il y a d’autres personnes aux alentours ?

— Non, pas que je sache —répondis-je—. À part Syu, bien sûr… le complice —expliquai-je pour qu’il comprenne.

Uman jeta un coup d’œil à Lénissu, secoua la tête et, sans un mot de plus, il retourna s’asseoir à sa place pour monter la garde.

Je continuai à essayer de soigner la jambe de Lénissu en utilisant un peu l’endarsie, mais je craignais de faire empirer les choses et je regrettai l’absence d’un guérisseur. Aléria aurait été bien plus efficace que moi. Lorsque je n’eus plus aucune autre idée pour soulager la souffrance de Lénissu, je me laissai tomber auprès de lui, épuisée. Que pouvais-je faire d’autre ?, me demandai-je, inquiète, en voyant que Lénissu avait beaucoup de fièvre. Une illusion de froid ou de chaud ne pouvait que tromper l’organisme de Lénissu, elle ne pouvait rien arranger. Et changer la température du corps, outre le fait que c’était difficile, pouvait s’avérer dangereux : le maître Jarp nous avait mis en garde plus d’une fois sur les dangers de l’énergie arikbète. Il me revint en mémoire des cas d’accidents qu’il nous avait racontés et je préférai ne pas tenter le diable.

Alors, il me vint à l’esprit une nouvelle préoccupation qui n’avait rien à voir avec Lénissu. Et si, soudain, je me transformais en démon ? Attachée comme je l’étais, le plus probable, c’était qu’il arrive une catastrophe irréparable…

Aussi, j’utilisai toutes les techniques à ma portée pour rester calme. Je ne dois pas me préoccuper, me répétai-je. Je m’imaginai que je courais dans quelque champ d’Ato, riant sous un soleil radieux d’été et je m’endormis d’un coup. Je fis un cauchemar horrible. Lénissu, gardant tout son calme, marchait d’un pas sûr sur un terrain rocheux et, tout à coup, il tombait dans un précipice. Moi, je criais. Mais alors Lénissu réapparaissait en lévitant : Aryès le tenait par la main et souriait. Un vent brutal se levait subitement et il les emportait tous les deux, tandis que je restais près du précipice, désespérée et impuissante, et que Syu s’agrippait à mon cou de toutes ses forces pour ne pas se laisser emporté par la tempête…