Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

12 Surprises

Les jours passaient, l’un après l’autre, et il n’arrivait aucune nouvelle de Lénissu à Ato. Les volontaires qui étaient partis d’Ato étaient revenus les mains vides et la mine sombre. L’histoire du Sang Noir perdit de son importance pour les gens et tout revint à la normale. Salkysso et Kajert en avaient assez d’entendre les mêmes sottises de Marelta et ils me parlèrent de nouveau avec amabilité, s’excusant d’avoir été aussi stupides, et Laya m’était reconnaissante des conseils que je lui donnais pour améliorer son har-kar. Révis et Ozwil ne m’adressèrent pas beaucoup plus la parole que d’habitude, mais ils ne firent aucune allusion à mon oncle devant moi. Sotkins continuait à remporter tous les combats et Yeysa était toujours aussi brute.

Le maître Dinyu commença à nous enseigner à manier un bâton puis de petites épées qui n’étaient pas affilées. Aryès alternait entre les livres et la pratique bréjique et, parfois, il venait jusqu’au terrain d’entraînement pour poser des questions au maître Dinyu sur l’énergie bréjique. Le maître se désintéressait alors de nos combats et, moi, je profitais de ces moments pour faire le pitre avec Sotkins et Galgarrios. Parfois aussi, le maître Dinyu nous interrogeait sur ce que tout har-kariste devait savoir et, en général, nous répondions correctement, mais il est vrai que nombre des enseignements philosophiques ne requéraient rien d’autre qu’un peu de bon sens et de sens de l’honneur.

Un jour, le maître Dinyu nous annonça que nous irions sur le terrain d’entraînement également l’après-midi, de cinq à sept, parce qu’à partir de ce jour, il avait l’intention de nous enseigner les bases de la nocialie et de la déserrance pour nous préparer aux déséquilibres énergétiques et nous apprendre à nous défendre avec les énergies asdroniques et pas uniquement avec notre propre corps et notre jaïpu.

Par conséquent, je dus raccourcir mes leçons avec Kwayat pour pouvoir m’en sortir et ne pas arriver en retard partout. L’unique moment qui n’était qu’à moi, c’était la nuit, et la nuit, normalement, je dormais profondément et j’en oubliais même de me transformer en démon. De temps en temps, cependant, je prenais Syu et Frundis et nous nous promenions dans la forêt comme avant, en écoutant les chansons préférées de Frundis, nous faisions des courses et nous nous racontions des histoires. Mais la plupart du temps, je rentrais dans ma chambre, je me fourrais au lit et je dormais à poings fermés jusqu’à ce que mon horloge interne me réveille à sept heures et demie.

Le second mois d’été arriva et un jour, Stalius, Aléria et Akyn disparurent. Je l’appris dès le matin, à la taverne, en sortant de la cuisine, de la bouche d’un habitué qui venait déjeuner au Cerf ailé. En l’entendant, je m’arrêtai net, pétrifiée.

— Ce matin, la voisine a frappé à la porte et elle n’a reçu aucune réponse —contait l’homme, entouré d’un auditoire attentif—. Et juste tout à l’heure, je viens d’apprendre que dame Eiben n’a pas trouvé son fils dans sa chambre et que le lit était fait et qu’il avait emporté des affaires à lui, comme s’il partait pour un bon moment.

— Pauvre femme —fit un vieil homme.

— Et le renégat aussi a disparu —poursuivit l’habitué—. À mon avis, il a enlevé la mère d’Aléria et, maintenant, il a enlevé sa fille et le jeune kal est parti à sa recherche.

— Souvenez-vous, il a fait la même chose l’année dernière —intervint la cordonnière, qui était entrée pour en apprendre davantage sur ces évènements—. La jeune Miréglia avait disparu et le fils d’Eiben était parti à sa recherche.

— Pauvre garçon —dit le vieil homme.

— Tais-toi donc, le vieux ! —interrompit l’habitué, en foudroyant le vieillard du regard—. L’année dernière, ils ont retrouvé le garçon très rapidement. Aujourd’hui, on dirait qu’ils ont disparu pour de bon.

— Une affaire mystérieuse —ajouta un autre.

Les yeux écarquillés, je sentis que ma paralysie s’évanouissait et j’en profitai pour sortir de la taverne et courir aussi vite que je pus chez Aléria. Je trouvai la porte fermée et Trwesnia, la voisine, assise sur le banc devant chez elle, jetant des coups d’œil inquiets vers la maison d’Aléria. Je me précipitai vers elle.

— C’est vrai ? Aléria est partie ? —demandai-je, en respirant profondément.

Trwesnia leva vers moi ses yeux rouges larmoyants.

— Oui —me répondit-elle, froidement. Il y eut un silence durant lequel je ne sus que dire. Trwesnia laissa échapper un sanglot—. Si j’avais insisté pour qu’Aléria abandonne sa maison et vienne habiter avec moi, cela ne serait pas arrivé.

— Ce n’est pas ta faute, Trwesnia —la réconfortai-je, en essayant d’ordonner mes pensées.

Pourquoi, comme ça, du jour au lendemain, Aléria et Akyn avaient décidé de s’en aller, sans même me le dire ? À moins qu’ils n’aient rien décidé et qu’effectivement Stalius les ait enlevés… Je secouai la tête. Cette idée était bien trop ridicule et inimaginable pour pouvoir être vraie. Cela pouvait être aussi un de ceux qui avaient ravi la mère d’Aléria, mais quelle logique y avait-il à enlever deux jeunes kals et un légendaire renégat ? Non, le plus logique, c’était que Stalius ait convaincu Aléria pour qu’elle fasse quelque stupidité, car elle était la Fille du Vent et Akyn, bien sûr, était toujours partant… mais pourquoi ne m’avaient-ils rien dit ?

Cette question me revenait sans cesse alors que je demeurais debout, à côté de Trwesnia, le regard rivé sur la porte d’Aléria.

— Tu devrais partir —me dit la voisine, en se mouchant—. Tu n’as réussi qu’à porter malheur à cette famille.

Trwesnia ne m’avait jamais vraiment plu, parce que c’était une de ces personnes cancanières et indiscrètes qui n’étaient pas toujours très aimables, mais, à cet instant-là, j’éprouvai une réelle aversion.

Heureusement, à ce moment, la porte de la maison s’ouvrit et il en sortit un homme revêtu d’une tunique blanche et portant une tablette avec des feuilles et j’oubliai totalement Trwesnia. Je me précipitai sur lui.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? —demandai-je avec désespoir—. Comment ont-ils disparu ?

L’inspecteur, ou qui qu’il soit, me regarda, un sourcil levé.

— Tu es de la famille ?

— Non…

— Ah. La jeune Miréglia a pris ses affaires et est partie avec deux personnes. C’est tout ce que nous savons pour l’instant.

Il ferma la porte et s’en alla et, moi, je restai devant la porte à la fixer comme si je pouvais l’ouvrir par ma seule volonté.

— Va-t’en une fois pour toutes —fit Trwesnia, faiblement.

Je lui jetai un regard mauvais et je m’en fus vers le terrain d’entraînement. Dès qu’il me vit apparaître, Aryès se précipita vers moi. Il semblait aussi alarmé que moi.

— Tu es au courant, n’est-ce pas ? —me demanda-t-il.

J’acquiesçai de la tête.

— Ils ne t’ont pas dit pourquoi… ? —Il laissa sa question en suspens et je fis non de la tête.

— Non.

— C’est bizarre.

Je le regardai, l’expression désespérée.

— Aryès. Je n’en peux plus. D’abord, Lénissu, et puis maintenant ça… —Je vacillai—. Je me sens très mal.

Aryès me prit les bras, inquiet, et il m’aida à m’asseoir sur l’herbe.

— Shaedra, tu veux… tu veux que je t’apporte quelque chose ? Un… un thé, peut-être ?

Il semblait très inquiet et je ne pus éviter de sourire légèrement.

— Non… Merci. Je crois que j’ai besoin de ne pas penser. Je sais que c’est un acte lâche, mais je ne veux pas penser à ce qui est arrivé.

Je me levai sous le regard surpris d’Aryès.

— Je vais lutter avec Yeysa —murmurai-je—, et je vais frapper fort.

Aryès me regarda fixement et se leva lentement.

— Shaedra… Je crois qu’il vaudra mieux combattre un autre jour, hein ? Comme dit le proverbe, fuis pour combattre un autre jour, tu ne crois pas ? Il faut prendre les choses avec calme… Tu ne peux pas lutter contre une brute dans cet état…

— Dans quel état ? —répliquai-je, en retroussant les manches de ma tunique soigneusement.

Aryès se racla la gorge.

— Pour pratiquer le har-kar, il faut avoir l’esprit froid —articula-t-il—. Je t’assure que ce n’est pas un bon moment pour ajouter des peines à tes souffrances. Que tu ne veuilles pas penser ne signifie pas que tu doives agir n’importe comment. Lorsqu’on ne pense pas, il vaut mieux ne rien faire.

Je soupirai, un peu plus calme, mais je sentais encore cette vague de tristesse et d’amertume qui obnubilait mon esprit et m’assaillait de questions.

— Toi, tu agis toujours en ayant réfléchi avant, pas vrai ? —demandai-je.

Aryès ne répondit pas immédiatement et il hésita avant de dire :

— J’essaie de le faire, du moins quand c’est possible.

— C’est bon —acceptai-je—. Je lutterai contre la personne que choisira le maître Dinyu. Et que le destin décide —dis-je, sur un ton fataliste.

“Un gawalt n’a pas besoin de destins ni de personnes qui décident pour lui”, fit Syu, apparaissant soudain près de moi. Je sursautai.

— Syu ! Comment fais-tu ? Je n’ai pas remarqué ta présence jusqu’à maintenant.

Syu grogna.

“Il t’est arrivé la même chose que cette fois, à Dathrun, quand tu avais dit que tu venais de vivre la vie d’une autre personne qui avait vécu des centaines d’années auparavant”, m’expliqua le singe. “Tu t’es fermée. Alors, je suis venu voir ce qui t’arrivait.”

J’ouvris grand les yeux, surprise. Comment ça, je m’étais “fermée” ? Mais, à cet instant, je compris ce que voulait dire Syu : c’était comme un orage qui se déchaînait dans ma conscience et qui m’empêchait totalement le contact avec l’extérieur. Le kershi demeurait comme étouffé et j’avais dû le ramener à la surface. L’image de l’orage était, à vrai dire, assez bien trouvée.

— C’est bon —répétai-je, en me rasseyant sur l’herbe sèche—. Je vais me calmer. Je vais m’asseoir ici et je vais essayer de comprendre pourquoi Aléria et Akyn ne m’ont rien dit. Tu as remarqué s’ils avaient l’air bizarres, ou quelque chose de spécial ? —demandai-je à Aryès alors que celui-ci se rasseyait près de moi en m’observant avec précaution.

Il fit non de la tête.

— Non. Cela fait des jours que je ne parlais pas avec eux. C’est l’inconvénient d’avoir des maîtres différents.

— Moi, j’ai vu Aléria hier —dis-je—. À l’infirmerie. Elle semblait un peu nerveuse, mais j’ai cru que c’était parce qu’elle avait beaucoup de travail. Le maître Yinur lui laisse faire tout ce qui ne requiert pas vraiment beaucoup de pratique. Elle avait l’air normale —insistai-je.

— Je me rappelle avoir croisé Akyn il y a deux jours —réfléchit Aryès, en fronçant les sourcils—. Il allait à la Pagode avec un objet enchanté pour le montrer à son maître… Il semblait nerveux et c’est à peine s’il m’a vu. Mais, évidemment, à ce moment-là, j’ai pensé que c’était parce qu’il n’était pas sûr de savoir si son objet était enchanté ou non.

Je soupirai bruyamment.

— Il est évident qu’il s’est passé quelque chose.

— Tu crois qu’ils sont partis volontairement ? —me demanda-t-il.

Je le regardai l’air malheureuse et j’allais répondre lorsque la voix du maître Dinyu nous fit sursauter.

— Tu ne vas pas lutter aujourd’hui, Shaedra ?

Je relevai la tête d’un coup et je vis que le maître Dinyu s’était approché et se trouvait à peine à quelques mètres de distance.

— Bonjour, maître Dinyu —dis-je, en me levant—. Si, j’y vais. Je crois que je vais mieux.

Le maître Dinyu fronça les sourcils.

— Il t’est arrivé quelque chose ?

Lentement, j’acquiesçai de la tête.

— Deux de mes amis ont quitté Ato sans m’avertir.

— Oh, je comprends —dit le maître Dinyu—. Ce n’est pas très poli, mais je suis sûr qu’ils devaient avoir leurs raisons. Tu viens ?

J’acquiesçai de nouveau de la tête et je descendis la colline vers le terrain d’entraînement. Tout le monde était déjà là. Laya se battait avec Yeysa et, lorsqu’elle reçut un coup sur le bras, j’eus mal pour elle. Galgarrios luttait contre Sotkins et se défendait assez bien, mais plusieurs fois je remarquai que Sotkins adoucissait les coups qui lui auraient permis de vaincre.

Ce jour-là, je luttai très irrégulièrement. Je l’emportai presque sur Sotkins et je perdis contre Galgarrios. Laya réussit à me donner un coup de poing et, moi, je réussis toute une série d’attaques contre Yeysa sans qu’elle ne réussisse à me toucher un seul cheveu. Puis nous passâmes à la leçon de nocialie, que nous poursuivrions l’après-midi, et nous nous assîmes tous sur la colline, face au maître Dinyu. Syu était allé se promener dans les environs pendant les luttes, mais il revint pour la leçon de nocialie et il s’assit auprès de moi, en prenant une attitude si bien élevée qu’il amusa beaucoup les autres, en particulier Sotkins.

La nocialie, en soi, était une science très ample, et l’objectif du maître Dinyu était principalement celui de nous enseigner à faire et défaire les boucliers énergétiques. Pour cela, Suminaria était une experte et, de tous les kals, elle était celle qui en savait le plus, mais elle n’était pas avec le maître Dinyu et il s’avéra que le plus habile des har-karistes pour créer des boucliers était Zahg, l’elfe noir au visage peu gracieux. Moi, ce que je réussissais le mieux, c’étaient les boucliers bruliques. Mes boucliers essenciatiques étaient un vrai désastre et cela faisait longtemps que le maître Dinyu avait renoncé à ce que je progresse dans ce domaine. Il nous enseignait aussi des techniques de désintégration d’énergies, ce qui faisait appel à l’énergie brulique notamment. Et nous nous exerçâmes à créer des boucliers et à les défaire, à protéger une zone et des choses de ce genre. Les kals de deuxième année avaient plus d’expérience, mais cela ne changeait rien au fait que Yeysa était une incapable pour créer des boucliers.

Ce jour-là, je me concentrais pour créer un bouclier brulique entre Galgarrios et moi lorsque j’entendis un cri familier et tout mon sortilège se défit et disparut.

Je levai la tête, étonnée, et je vis Déria descendre la colline en courant à toute allure.

— Shaedra !

Elle essaya de freiner en arrivant, mais avec l’élan, elle me rentra dedans et je dus la soutenir pour qu’elle ne perde pas l’équilibre.

— Déria —soufflai-je—, qu’est-ce qu’il se passe ?

La drayte avait les yeux exorbités.

— Aléria et Akyn… Tu es au courant ?

J’acquiesçai de la tête et, en voyant que tous étaient suspendus à notre conversation, je pris la drayte par le bras et je m’éloignai un peu du groupe.

— Oui, ils sont partis —lui dis-je—. Je l’ai appris ce matin.

— Mais… mais…

— Moi non plus, je ne savais rien —lui assurai-je—. Maintenant, je pense qu’ils sont peut-être partis chercher Daïan, même si c’est une véritable folie.

Déria me regarda les yeux écarquillés.

— Daïan ? La mère d’Aléria ?

J’acquiesçai.

— Aléria pensait qu’elle se trouvait sur l’Archipel des Anarfes, mais peut-être qu’elle a découvert quelque chose de plus vraisemblable… Sincèrement, je n’en ai aucune idée. Aléria est toujours très mystérieuse. Et Akyn garde les secrets des autres avec acharnement. En y réfléchissant bien, cela ne m’étonne pas que ce soit arrivé… La seule chose qui me dérange, c’est qu’ils ne m’aient rien dit. Moi aussi, je voulais les aider.

Disons plutôt que cela me dérangeait beaucoup, me corrigeai-je mentalement. Après avoir passé plus d’un mois à les chercher en Acaraüs, voilà qu’ils partaient de nouveau. Quelle logique y avait-il ? Tout le monde s’en allait d’Ato et, moi, je restais comme une gentille petite fille à apprendre les tactiques de combat qui ne me serviraient peut-être jamais, à apprendre à ne pas me transformer en monstre et à être un bon démon.

— Que vas-tu faire ? —demanda Déria.

Je me tournai et je souris à demi. Au moins, Déria s’attendait à ce que je fasse quelque chose.

— Je vais essayer de trouver où sont allés Aléria, Akyn et Stalius —répondis-je—. Et si jamais ils réapparaissent dans quelques jours, je leur donnerai de bonnes raisons de m’avertir la prochaine fois qu’ils s’en iront.

Déria semblait soulagée en entendant le ton assuré de ma voix et, après une brève conversation, je la laissai partir et je retournai à mon bouclier. Galgarrios, cependant, rompit le silence en me demandant avec sincérité :

— Aléria et Akyn vont me manquer, comme quand vous êtes partis, l’année dernière. Durant tous ces mois… vous m’avez vraiment manqué.

Je le regardai fixement puis j’acquiesçai de la tête, sans lui répondre, et je me centrai sur mon bouclier. Mais je ne parvenais pas à me concentrer. Finalement, je soupirai.

— Moi aussi, tu m’as manqué, Galgarrios. Et maintenant, s’il te plaît, fais le bouclier, toi. Aujourd’hui, je ne suis vraiment pas efficace.

Galgarrios sourit et acquiesça de la tête.

— D’accord.

* * *

“Et pourquoi je ne peux pas y aller ?”, protesta Frundis, irrité.

“Parce que, pour grimper sur les toits, tu n’es pas spécialement habile”, répliquai-je tranquillement. “À tout à l’heure, Frundis.”

Frundis grogna, mais il n’ajouta rien et Syu et moi, nous sortîmes de la chambre en silence. Il nous suffit de quelques minutes pour arriver à la maison d’Aléria.

“Nous grimperons sur le toit et nous descendrons par la cour intérieure”, expliquai-je.

Syu acquiesça et nous sautâmes sur le toit le plus proche. Je n’eus aucun mal à entrer chez Aléria. J’escaladai rapidement les pierres de la maison, je m’agrippai à une poutre et, quelques minutes après, je me laissai glisser sur le sol, dans la cour.

Je connaissais la maison d’Aléria parce que j’y étais allée plus d’une fois, cet hiver, quoique le premier étage me soit moins familier. Je savais qu’en haut des escaliers, droit en face, se trouvait la chambre d’Aléria, et que le couloir continuait jusqu’à une porte qui était toujours fermée. Aléria n’avait jamais voulu nous laisser jeter un coup d’œil au laboratoire de sa mère, peut-être pour de bonnes raisons : d’après ce qu’elle avait dit, Daïan travaillait avec des produits dangereux, pas toujours légaux, et, même si elle savait qu’elle pouvait avoir confiance en nous, elle nous avait toujours maintenus éloignés de cette porte, peut-être parce qu’elle sentait que, si elle nous laissait entrer, ce serait comme trahir les secrets de Daïan. Ou peut-être parce que l’endroit était réellement très dangereux, pensai-je avec une moue hésitante.

Cependant, Syu ne semblait pas effrayé par cette petite expédition et, si Syu n’avait pas peur, moi non plus, je ne devais pas avoir peur. Malgré tout, je grimpai l’escalier en colimaçon de l’entrée de la maison avec une discrétion inutile.

La porte de la chambre d’Aléria était fermée et je m’arrêtai un moment, hésitante. Qu’est-ce que je cherchais exactement ?, me demandai-je. Une note écrite qu’Aléria aurait laissée et où elle expliquerait où elle était et pourquoi elle était partie ? Je soufflai. Les gardes d’Ato s’étaient déjà chargés d’entrer dans la maison pour trouver des pistes qu’aurait pu laisser Aléria et, apparemment, ils n’avaient rien trouvé. Avais-je quelque possibilité de trouver quelque chose qu’ils n’auraient pas vu ? Certainement pas, me dis-je en me mordant la lèvre.

“Allez, allons-y”, m’encouragea Syu. “Ou bien tu as l’intention de rester ici toute la nuit ?”

“Tu as raison”, approuvai-je.

J’entrai dans la chambre d’Aléria et je jetai un coup d’œil rapide. Contrairement au désordre habituel que j’avais pu observer chaque fois que j’y étais entrée, tout était rangé. Les livres étaient contre le mur, bien ordonnés, et rien ne dépassait de la caisse qui se trouvait par terre, mais, ça oui, elle était remplie à ras bord.

Pour une obscure raison, je pensai qu’Aléria avait peut-être laissé une note dans un des livres et j’en feuilletai quelques-uns, avec espoir. Mais les minutes s’écoulèrent et, ne trouvant rien, je me sentis soudain gênée de me comporter comme une fouineuse indiscrète et je me levai, laissant la chambre comme je l’avais trouvée en y entrant.

“Allons-y, Syu. Peut-être qu’Aléria a utilisé une potion, comme la dernière fois, et qu’un monolithe est apparu… peut-être qu’il reste encore une trace énergétique…”

Après un instant d’hésitation, je poussai la porte du laboratoire. Elle était ouverte et avait été forcée ; je compris que les gardes n’avaient pas eu la patience de chercher la clé avant d’entrer. Alors, une image me vint à l’esprit, celle de Brinsals, ce garde si corpulent et antipathique, poussant la porte de toutes ses forces pour faire sauter la serrure. Vraiment, le monde ne manquait pas de brutes, pensai-je. Et Yeysa irait gonfler les effectifs.

J’entrai dans la pièce avec un petit sourire qui se transforma aussitôt en une expression de stupéfaction lorsque j’intensifiai un peu la lumière de ma sphère harmonique.

Je commençais à comprendre pourquoi Aléria ne voulait pas que nous voyions cela. La salle, allongée et assez étroite, était remplie d’objets rocambolesques. Contre le mur de gauche, se trouvait une très longue table et, sur la droite, de grandes étagères. Le couloir était brûlé à plusieurs endroits et dans un état déplorable. La table débordait de verreries d’alchimie : des tubes à essai, des éprouvettes, des décanteurs, des burettes et je ne sais combien d’instruments dont je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi ils servaient et qui paraissaient tous plus invraisemblables les uns que les autres.

Sur les étagères, comme sur la table, il y avait des flacons vides ou remplis, avec des liquides ou des poudres, et chacun était méticuleusement étiqueté avec une écriture élégante et précise.

Il y avait des parchemins, soigneusement empilés sur une petite table, près de la porte. Cependant, j’eus la quasi-certitude que l’inspecteur les avait regardés. Et il devait avoir été déçu en voyant qu’ils ne contenaient que des calculs de quantités, densités et autres. Je m’écartai des parchemins et laissai échapper un immense soupir.

“Ici, il n’y a rien qui puisse m’aider”, dis-je à Syu. “Aléria est partie pour une raison, mais comment pourrais-je deviner où ? Je sens… qu’elle m’a trahie. Bon, je sais, j’exagère. Elle ne voulait sûrement pas me faire de mal, mais… tu trouves ça normal que ce soit toujours moi qui doive aller chercher tout le monde ? Aléria et Akyn disparaissent tout le temps”, ajoutai-je, avec un soupir exaspéré.

Syu était sur la table et examinait les étranges instruments. Il se tourna vers moi, distrait.

“Ils sont peut-être partis sans t’avertir parce qu’ils ne voulaient pas que tu ailles avec eux”, fit-il.

Je le regardai en fronçant les sourcils.

“Et pourquoi ils n’auraient pas voulu que j’aille avec eux ?”

Le singe renifla un tube à essai, curieux, et répondit :

“Peut-être parce qu’ils pensent revenir bientôt… ou peut-être qu’ils n’ont pas eu le temps de t’avertir”, ajouta-t-il.

“Syu, arrête de fouiner”, répliquai-je. “Tu te rappelles des effets de la dernière potion que j’ai prise ?”

Le singe gawalt écarquilla les yeux, écarta le doigt du récipient qu’il allait toucher et, d’un bond, rejoignit le sol, la mine innocente.

“On s’en va ?”

J’acquiesçai.

“Je ne sais pas ce que je pensais trouver, mais, apparemment, tout cela a été inutile. Alors, il vaut mieux que nous allions dormir. Asbarl, Syu”, lui dis-je, avant de faire demi-tour.

* * *

Plusieurs jours passèrent et j’étais toujours sans nouvelles d’Aléria et Akyn. Par deux fois, je me rendis au quartier général pour demander s’ils avaient quelque piste, mais, la première fois, ils me renvoyèrent sans rien me dire et, la deuxième fois, ils m’informèrent qu’ils ne savaient rien.

Je recommençai à me faire les griffes sur tout ce qui était à ma portée comme je faisais chaque fois que quelque chose me préoccupait. Et je faisais un gros effort pour ne pas abîmer les bancs de la bibliothèque parce que Runim et le Grand Archiviste m’auraient écorchée vive.

Et, entretemps, le maître Dinyu continuait à nous apprendre le har-kar et, le visage franc et souriant, il nous déclara qu’il était fier de nous. Les leçons de Kwayat, par contre, étaient plus décevantes. J’apprenais beaucoup, mais la pratique était très différente. Je savais, à présent, plus ou moins contrôler ma Sréda, mais il m’arrivait encore de perdre le contrôle quand j’étais fatiguée ou très préoccupée, de sorte que Kwayat me fit promettre d’utiliser les techniques qu’il m’avait enseignées pour me calmer et cesser de penser à ma vie et à mes problèmes.

Un jour, le maître Dinyu nous enseigna une attaque particulièrement difficile qu’il appelait « L’attaque Zaïren », et qui devait son nom à un célèbre har-kariste nommé Zaïren. Chaque fois qu’il expliquait comment utiliser une nouvelle technique, j’avais l’impression de revenir des mois en arrière, à la Tour du Sorcier, à Dathrun, et d’écouter les conseils de Daelgar lorsque nous jouions à l’Erlun et qu’il m’expliquait quel était le meilleur coup pour tel ou tel objectif. Ce qui importait, en tout cas, c’était l’objectif. Bien sûr l’objectif du maître Dinyu était de nous enseigner à vaincre l’adversaire et non pas celui de le faire réfléchir, mais je me rendis compte qu’en réalité la philosophie de l’Erlun ressemblait beaucoup au har-kar : elle demandait de savoir anticiper les conséquences avant d’agir. Évidemment, au har-kar, en plus, il fallait apprendre à jouer très vite.

Nous pratiquions l’attaque Zaïren lorsque Déria apparut en descendant en courant la colline avec le même air affolé que quelques jours auparavant. Je m’arrêtai net au milieu de mon attaque et Laya me donna un coup de pied dans le genou. Je laissai échapper un grognement de douleur et Laya se couvrit la bouche de la main, l’air confuse.

— Désolée ! —dit-elle.

— Ce n’est rien —lui assurai-je, tout en sortant en boitillant du terrain d’entraînement—. Attends, je vais voir ce qui arrive à Déria.

Laya acquiesça de la tête et je m’éloignai, en reprenant petit à petit un pas normal.

Déria s’arrêta devant moi et ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. J’arquai un sourcil.

— Que se passe-t-il ? —demandai-je, avec une fausse désinvolture—. Quelqu’un d’autre s’est volatilisé, n’est-ce pas ? Kirlens ou Wiguy, peut-être ? Oh, je comprends. Marévor Helith les a enlevés à cause du shuamir… —Je grimaçai—. Dis-moi, que se passe-t-il, Déria ? —insistai-je, de plus en plus inquiète devant le silence et l’expression de Déria.

La drayte secoua la tête, inspira profondément et dit dans un filet de voix :

— Trois mercenaires sont arrivés à Ato, ce matin.

Je sentis que mon cœur cessait de battre.

— Lénissu… ?

— Non —répondit-elle—. Ils amenaient Trikos. Mais pas Lénissu.

— Trikos ! —exclamai-je, en sursautant.

— Ils l’ont conduit à l’étable de la garnison. Il va bien. Mais il n’y a pas que ça… —Je levai un sourcil et l’encourageai d’un geste. Elle se racla la gorge—. Il s’agit des Chats Noirs. Ils ont aussi capturé l’un d’eux.

Je fronçai les sourcils, très préoccupée.

— Ils ont capturé un Chat Noir ? —répétai-je—. Et ce Chat Noir était avec Lénissu ?

Déria haussa les épaules.

— Ça, je ne sais pas. Mais Dol dit que tout s’arrangera, il dit que tu viennes vite, qu’il va aller au quartier général pour s’informer, mais que, toi, tu dois venir pour réclamer Trikos.

— Réclamer Trikos ? Oh —soufflai-je, en comprenant—. J’arrive tout de suite. Ils ne vont pas garder Trikos, tu peux en être sûre. Trikos est un ami et je ne l’abandonnerai pas, même si les orilhs en personne voulaient me l’enlever.

Déria acquiesça de la tête, un peu plus rassurée, et je descendis vers le terrain d’entraînement. Les jambes croisées, maître Dinyu était tranquillement assis sur une pierre et m’observait, un sourcil haussé.

— Maître —dis-je, en m’approchant de lui—. Je dois faire quelque chose qui ne peut attendre. Avec votre permission…

Le maître Dinyu acquiesça tout de suite de la tête.

— Bien sûr, Shaedra, tu peux t’en aller. L’attaque Zaïren peut attendre —assura-t-il, souriant.

Je souris largement et je le saluai, les deux mains jointes.

— Merci. Je reviendrai cet après-midi.

Je me retournais déjà vers la colline quand le maître Dinyu me dit :

— Shaedra…

— Oui, maître ?

— Le har-kar n’est pas seulement un art de combat, c’est surtout un art de vie et une façon de penser. J’espère que tu ne l’oublieras pas.

Essayant de comprendre pourquoi il me disait cela précisément à cet instant, j’acquiesçai solennellement.

— Je ne l’oublierai pas.

Et alors, je partis en courant vers le sommet de la colline et Déria et moi nous dirigeâmes rapidement chez Dolgy Vranc.

Dolgy Vranc nous attendait et, dès que nous frappâmes à la porte, il ouvrit et sortit.

— Nous allons voir s’ils nous laissent entrer —dit-il—. Il est clair que, s’ils ont capturé Trikos, Lénissu a sûrement des ennuis en ce moment.

J’ouvris grand les yeux.

— Pourquoi dis-tu cela ? —demandai-je.

— Eh bien… À ce que j’ai vu, Lénissu apprécie particulièrement Trikos. S’il l’a laissé partir, c’est qu’il devait être en danger, tu ne crois pas ? En plus, l’un des mercenaires était blessé.

J’acquiesçai, en pâlissant.

— Nous devons récupérer Trikos —dis-je fermement—. Va savoir ce qu’ils pourraient faire de lui. Et comment sais-tu qu’ils ont arrêté un Chat Noir ?

Le semi-orc grogna.

— Ils le traînaient avec eux. C’était un ternian, mais ce n’était pas Lénissu, même si, maintenant, la rumeur s’est répandue comme quoi le Sang Noir a été capturé. Mais c’est faux. Ce ternian ne ressemblait pas du tout à ton oncle. De toute façon, ce n’est même pas sûr qu’il ait quelque chose à voir avec les Chats Noirs.

Lorsque nous arrivâmes au quartier général, j’avais eu le temps de m’imaginer toutes sortes de catastrophes qui auraient pu arriver à Lénissu. Et si Dolgy Vranc n’avait pas bien vu et qu’effectivement, ce présumé Chat Noir était Lénissu ? Mais il se pouvait aussi qu’ils aient finalement attrapé le Sang Noir et qu’ils se soient rendu compte qu’il n’avait rien à voir avec mon oncle.

Les portes du quartier général étaient ouvertes et deux gardes protégeaient l’entrée, plus attentifs que d’ordinaire, sûrement en raison des évènements du matin.

— Bonjour —dit Dol, en arrivant devant les gardes—. Nous venons réclamer la propriété d’un cheval que des hommes ont amené ici, ce matin.

Les gardes nous observèrent et échangèrent un regard.

— Quel nom ? —fit un des gardes, sur un ton contrarié.

— Trikos —répondis-je.

Le semi-orc éclata de rire.

— Je crois qu’ils veulent savoir nos noms à nous —m’expliqua-t-il pendant que je rougissais—. La propriétaire de Trikos est Shaedra —ajouta-t-il, en me désignant d’un geste vague—, la nièce de celui qui montait le cheval. Selon la loi, elle a le droit de récupérer son cheval.

Les gardes échangèrent de nouveau un regard et l’un d’eux acquiesça de la tête.

— Bon. Je vais parler au capitaine.

Il disparut à l’intérieur et je soupirai.

— Tu crois que j’ai fait le ridicule ? —demandai-je innocemment au semi-orc, à voix basse.

Dol sourit, amusé.

— Penses-tu. Juste un peu. De toutes façons, Trikos est un joli nom. Ça n’a pas l’air de gêner le candian, qu’on l’appelle ainsi.

Je bâillai et j’acquiesçai.

— Au fait, comment tu te débrouilles avec le har-kar ? —demanda-t-il, tandis que nous attendions patiemment devant l’autre garde.

— Très bien —répondis-je—. Sotkins me bat encore la plupart du temps. Et Yeysa est toujours aussi brute que d’habitude.

Déria laissa échapper un petit rire.

— Aujourd’hui, je l’ai observée. Elle a l’air d’une mule grognonne.

Je souris, mais je retrouvai mon sérieux en voyant que le garde nous regardait comme une commère. Peu après, l’autre garde revint, accompagné du capitaine, un elfe noir vêtu de la tunique dorée habituelle d’Ato avec un dragon rouge cousu au centre. Ses yeux jaunes se posèrent sur le semi-orc.

— Bonjour. Vous désirez ?

— Nous voudrions récupérer Trikos —répondis-je, avant que le semi-orc puisse parler. Après tout, c’était moi qui devais m’occuper de cette affaire et pas Dol.

— Trikos —répéta-t-il, l’air étonné.

— Le cheval qui est arrivé ce matin —expliquai-je—. C’est un candian au pelage rougeâtre, vous l’avez sûrement vu…

— Je comprends —m’interrompit-il—. Mais nous ne pouvons pas encore te le restituer. Nous sommes en train de réaliser des recherches. Bientôt, nous l’enverrons chez toi, au Cerf ailé, n’est-ce pas ? —J’acquiesçai—. Bien. C’est tout ?

— Non —intervint Dolgy Vranc—. Nous voudrions savoir si vous avez des nouvelles de Lénissu…

— Ceci ne vous regarde pas —coupa aimablement le capitaine.

— Et si le Chat Noir que vous avez capturé sait où sont les autres Chats Noirs —continua Dolgy Vranc, imperturbable—. Parce que, si vous localisez les Chats Noirs, ce sera beaucoup plus facile de localiser le véritable Sang Noir.

— Nous savons faire notre travail —répliqua le capitaine, sans perdre son calme—. Si cela est tout, vous pouvez partir.

Déria et moi échangeâmes un regard résigné, mais Dol souffla.

— Capitaine —grogna-t-il—. Cette jeune fille s’inquiète depuis des mois pour son oncle parce qu’il est accusé par erreur. Il me semble raisonnable, si l’on veut mener un jugement juste, que l’on vérifie tout ce qui a un rapport avec les Chats Noirs jusqu’à ce que l’affaire soit totalement claire.

Je perçus une lueur d’impatience dans les yeux du capitaine.

— Sieur Vranc, vous savez que nous appliquons rigoureusement la loi du Livre d’Ato. Aussi, s’il vous plaît, n’importunez pas davantage mes gardes. Je vous connais mieux que ce que vous croyez, et vous me connaissez : je tiendrai compte de vos paroles. Au revoir.

Il inclina la tête d’un mouvement raide et partit pendant que nous tournions le dos au quartier général d’Ato.

— Je n’ai jamais beaucoup aimé cette garde que nous avons —mâchonna Dolgy Vranc.

— Bon, au moins il a été aimable —fis-je, songeuse—. Il ne pouvait pas faire beaucoup plus pour nous. C’est vrai —raisonnai-je, en voyant que le semi-orc me regardait avec une moue—, que pouvait-il faire d’autre ? Nous laisser passer et interroger directement le Chat Noir ? C’est sûrement interdit.

— Mmouais. Au moins, ils ne nous ont pas mis de bâtons dans les roues pour le cheval —consentit Dol—. Cela me ronge que tu doives vivre ça, Shaedra. Hier, Aryès est venu chez moi et, à un moment, il m’a dit que tu étais épuisée. Cela me révolte —ajouta-t-il.

— Oh —fis-je, surprise qu’il prenne les choses comme ça—. Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne suis pas si épuisée. Je dirais même que, ces derniers temps, je dors sans me réveiller de toute la nuit. Mais c’est vrai que, parfois, s’inquiéter pour quelqu’un, c’est pire que d’avoir un troupeau de nadres rouges à ses trousses.

— Moi, j’ai une idée —intervint soudain Déria—. Et si cette nuit nous nous introduisions au quartier général et nous allions voir le Chat Noir ? Nous lui soutirons tout ce que nous pouvons, puis nous partons tous à la recherche des Chats Noirs… Euh… Nous capturons le Sang Noir et…

Elle ne termina pas sa phrase parce qu’à l’évidence, elle s’était rendu compte que son plan était légèrement irréalisable.

— Moi, je propose d’aller boire une infusion chez moi —dit Dol—. À moins que tu doives revenir à l’entraînement, Shaedra.

Je fis non de la tête.

— Il ne reste même pas une heure d’entraînement. Cela n’en vaut pas la peine.

— Alors, allons chez moi. Et tu resteras manger. Je ne cuisine pas aussi bien que Lénissu ou Kirlens, mais je sais faire de très bons gâteaux aux poireaux frits, et je dis ça en toute modestie.

Je pouffai.

— J’ai trop faim pour remarquer si la cuisine est bonne ou non.

Et en chemin, tous les trois, nous nous mîmes à parler avec entrain d’art culinaire et de bonnes recettes.