Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

10 Entraînement

« L’année suivante, Duyneb le provoqua en duel avec la ferme intention de le vaincre. Il essuya une cuisante défaite sous les attaques de Kiujal. »

Je me frottai les yeux, épuisée, avec l’impression de voir double. Les lettres du livre dansaient et s’embrouillaient devant mes yeux.

“Tu devrais dormir”, me conseilla un Syu à moitié endormi.

Je fis non de la tête.

“Je dois aller voir Drakvian cette nuit. Pour conclure le marché”, lui rappelai-je.

“Tu es sûre que tu veux faire ce pacte ?”, me demanda-t-il. “Parce que chaque fois que tu fais un pacte, les choses se compliquent.”

“Quand est-ce que j’ai fait un pacte, moi ?”, demandai-je, en fronçant les sourcils.

“Je ne dis pas que tous les pactes aient été mauvais. Par exemple, celui avec Frundis, c’était un bon pacte. Mais celui du démon ne me convainc pas.”

“Ce dernier, malheureusement, n’était pas un pacte, Syu. Ça a été une terrible erreur.”

“Appelle-le comme tu voudras, mais, maintenant, tu t’es engagée à faire plus de choses. Et si tu passes un accord avec la vampire, tu devras faire encore plus de choses, tu vois ce que je veux dire ?”

Le singe gawalt parlait sagement, mais, malgré tout, je soupirai.

“Je vois ce que tu veux dire, mais tu ne vas pas me convaincre. Tu as vu comment Drakvian a épouvanté l’ours sanfurient. Je serai plus tranquille si elle aide Lénissu.”

“À moins que Lénissu n’ait un sang particulièrement délicieux”, dit le singe, blagueur.

Je roulai les yeux.

“Ne te tracasse pas. Ce pacte ne tournera pas mal. Et si c’est le cas, eh bien… qu’il tourne mal. Dans la vie tout ne peut pas toujours bien se terminer.”

Syu fit une moue, dubitatif, mais il retourna sur sa paillasse et, moi, à la lecture du livre Histoire du har-kar. J’en étais à la moitié, mais j’avais l’impression de le survoler. Cela faisait plus de quatre heures que je lisais et le livre s’avérait intéressant, aussi, cela m’énervait de ne pas pouvoir prendre tout mon temps pour le lire. Parce que je devais dormir et, avant de dormir, je devais aller voir Drakvian. Il y avait tant de choses à faire et auxquelles penser ! Apprendre le har-kar avait tout l’air d’être un exercice exténuant, Kwayat me pressait pour que j’apprenne plus vite, Lénissu était en danger, Aléria était déprimée… J’oubliais quelque chose ? Ah, oui, les Hullinrots et Jaïxel, mais, ça, c’était le moindre de mes soucis à présent. Enfin, au moins, Kirlens était plus heureux que jamais.

Je fermai le livre d’un coup sec et j’éteignis la lumière de la lampe.

“Bon, j’arrête”, fis-je, en me levant. “De toutes façons, je ne suis plus concentrée.”

Syu se leva d’un bond et s’approcha de la fenêtre.

“Eh bien, tu devrais te concentrer, les écailles-néfandes continuent de rôder dans les parages, que je sache. Et ils ont mauvais caractère.”

J’écarquillai les yeux.

“Ceux-là, je les avais oubliés”, avouai-je, en attachant ma cape. “J’essaierai d’être prudente”, promis-je. Et je rabattis la capuche.

Je pris la boîte de tranmur et j’ouvris la fenêtre. Heureusement, il avait cessé de pleuvoir, mais tout devait être détrempé.

J’eus plus de mal que jamais à sortir d’Ato. Ce n’était pas commode du tout de porter une boîte cachée sous la cape et, en même temps, de grimper discrètement sur les toits. Syu prenait des mines atterrées chaque fois que je glissais ou que je perdais l’équilibre une seconde.

“Sois un gawalt”, me dit-il gravement, à un moment.

“Un gawalt ne pourrait pas transporter une boîte comme ça et être discret”, rétorquai-je.

Le singe grogna, sceptique.

À mi-chemin, je perdis le contrôle sur la Sréda et je me transformai. Cela m’empêcha d’utiliser mes harmonies pour me cacher, mais cela ne m’effraya pas : après tout, pendant tout l’hiver, j’étais sortie d’Ato sans pouvoir utiliser les énergies. Cependant, je tentai d’appliquer les leçons de Kwayat et, en restant couchée contre le toit, je fermai les yeux et je me concentrai. J’avais pratiqué plusieurs fois avec Kwayat, alors, théoriquement, cela devait fonctionner.

Mais j’étais trop préoccupée par l’idée d’arriver en retard ou d’être surprise sur le toit, de sorte que, sans tarder, j’abandonnai et je continuai mon chemin, transformée. Après tout, Drakvian était déjà au courant de tout, cela n’avait pas d’importance qu’elle me voie de nouveau sous cette forme, n’est-ce pas ?

Je dus éviter deux gardes qui causaient tranquillement, assis sur un banc de pierre, à l’entrée de la ville. Cela m’amusa de les voir assis à cet endroit, parce que généralement, pendant la journée, c’étaient trois petits vieux d’Ato qui venaient s’asseoir là, à l’ombre d’un orme.

“Enfin”, dis-je, quelques minutes après, en atteignant la forêt.

“Tu as été diablement lente”, répliqua Syu.

“Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, les jours de printemps, il y a plus de gardes qu’en hiver”, grognai-je. “Pour la simple raison qu’il y a plus d’attaques de créatures.”

“Oui, oui. Mais, en tout cas, moi, je serais arrivé ici bien avant toi, si je ne t’avais pas attendue”, répondit orgueilleusement le singe.

Je roulai les yeux, mais ne répondis pas. Un quart d’heure après, j’arrivai à l’endroit où, la veille, nous avions parlé, Drakvian et moi. Je ne vis pas Drakvian et je fronçai les sourcils.

“Elle n’est pas encore arrivée”, remarquai-je.

On entendait couler l’eau du Tonnerre. Et, à un moment, j’entendis le cri aigu d’un oiseau nocturne. Et le bruit d’une branche qui se brisait. Lentement, je reculai vers l’ombre d’un arbre, appréhensive. Syu, sur mon épaule, regardait autour de lui, inquiet.

“Je n’aime pas ça”, dit-il.

“Moi non plus”, avouai-je, en m’accroupissant près de l’arbre.

J’attendis ainsi un moment, écoutant les bruits nocturnes et m’imaginant que des écailles-néfandes m’encerclaient sans que je le sache, ou des nadres rouges, ou des harpïettes…

— Ah ! —s’exclama soudain la voix de Drakvian—. Tu es là.

La vampire se détacha de l’ombre d’un arbre et surgit comme du néant. Je me levai aussitôt, soulagée.

— J’ai cru que tu n’allais pas venir !

Drakvian souriait, très amusée.

— Cela faisait déjà plus de cinq minutes que j’étais là, à t’attendre. Et nous étions à quelques mètres ! —dit-elle, en riant.

Son rire n’était pas spécialement silencieux et il résonna bruyamment aux alentours.

— Chut ! —murmurai-je—. Il pourrait y avoir des écailles-néfandes.

— C’est vrai, il y en a. J’en ai croisé un —avoua Drakvian. Ses yeux brillaient d’espièglerie—. Très appétissant.

J’écarquillai les yeux, incrédule.

— Tu as tué un écaille-néfande et tu as… bu son sang ?

Drakvian m’adressa un énorme sourire.

— J’ai bu son sang jusqu’à la dernière goutte —chuchota-t-elle, en montrant ses canines, puis elle rit, en voyant la tête que je faisais—. Voyons ! Comment vais-je boire de l’écaille-néfande ? Leur sang est du pur poison. Par contre, c’est vrai qu’il a une odeur délicieuse, mais les vampires, nous connaissons très bien ces pièges. Alors, j’ai grimpé à un arbre et je lui ai jeté des crachats jusqu’à ce qu’il s’ennuie et s’en aille. Ils ne sont pas très agiles, mais ils courent très vite. Et peu de temps après, je ne sentais plus son sang.

Je soufflai, impressionnée.

— Tu lui as craché dessus et il est parti ?

Drakvian m’adressa un sourire désinvolte.

— Hé, hé, oui. Les crachats des vampires viennent à bout de la patience de n’importe qui. Apparemment, ils empestent.

En s’apercevant de mon intérêt, elle se mit à m’expliquer que, parfois, il lui suffisait de lancer quelques crachats autour d’elle pour dormir tranquille toute la nuit.

— Seules quelques créatures sans un odorat délicat auraient envie de m’attaquer si ma présence les rend nerveux —dit-elle—. Comme les rats ou les nadres rouges. Ils sentent tout, mais ça leur est égal si ça empeste.

Lorsqu’elle me fit une petite démonstration, nous dûmes changer d’endroit parce qu’il s’en dégageait un effluve qui sentait plus mauvais que la pourriture et la mort. Drakvian ne percevait pas l’odeur de la même façon, à ce qu’elle me dit, et je me demandai comment il était possible qu’une odeur soit ressentie si différemment. Je m’étais rendu compte que Drakvian adorait me rappeler à chaque instant qu’elle était une vampire et qu’elle était très différente de moi et des autres saïjits.

— Tu as apporté l’objet ? —demanda-t-elle alors, après avoir trouvé un endroit plus approprié et moins fétide.

J’acquiesçai et je sortis la boîte de tranmur.

— C’est à Lénissu. Je ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur, mais en tout cas c’est très important.

— À Lénissu ? —répéta la vampire, en poussant un grognement—. Et tu ne sais pas ce qu’il y a dedans ?

— Je n’ai pas osé l’ouvrir —répliquai-je dignement—. Lénissu n’a jamais voulu me dire ce qu’elle contenait.

Les yeux de Drakvian brillèrent de curiosité et elle prit la boîte de tranmur avec précaution, en la soupesant.

— Ne casse pas la boîte et ne l’ouvre sous aucun prétexte —dis-je, en réprimant l’envie de reprendre la boîte.

Drakvian me regarda en plissant les yeux, l’air contrariée.

— D’accord —décida-t-elle finalement—. Maintenant, je vais te donner le mien. —Au début, je craignis qu’elle ne pense à Ciel, sa dague, mais je me tranquillisai en voyant qu’elle portait les mains à son cou et ôtait un collier, qui, jusqu’alors, était caché sous sa cape. C’était un petit objet—. Je conclurai le pacte avec ça —déclara-t-elle.

Elle me le donna comme à contrecœur. Le pendentif était une sorte de pierre plate et triangulaire avec des signes inscrits sur sa superficie. Je passai la main sur la pierre, en essayant de trouver quelque fil d’enchantement, en vain.

— Qu’est-ce que c’est ? —demandai-je, curieuse.

— Quelque chose de très important pour moi —répliqua la vampire—. Prends-en soin comme de ta propre vie.

— Mais… quels sont ces signes ?

Drakvian laissa échapper un grognement ennuyé.

— Si je ne peux pas ouvrir la boîte, toi non plus, tu ne sauras pas à quoi sert ce que je t’ai donné. Comme ça, nous sommes quittes —raisonna-t-elle.

Je ne pus qu’être d’accord avec elle. Je passai le collier de corde autour de mon cou et je le cachai sous mes vêtements. Drakvian m’observa en penchant la tête de côté.

— Je vois que tu n’as toujours pas mis le shuamir de maître Helith.

Je pâlis.

— Le shuamir ? —répétai-je faiblement.

— Il peut t’éviter de mauvaises surprises si quelqu’un essaie d’examiner ton esprit par exemple.

Je secouai la tête, sans oser lui raconter la vérité. Après tout, si je la lui disais, elle le raconterait à Marévor Helith…

— Ne te tracasse pas, personne ne va rien examiner. Et si tu veux parler des Hullinrots, ils sont sûrement très occupés avec d’autres affaires plus importantes. Après tout, Jaïxel a peut-être d’autres phylactères dispersés dans les souterrains —plaisantai-je.

— Cela m’étonnerait —répliqua la vampire—. Si son esprit était coupé en morceaux, il ne causerait pas autant de problèmes aux Hullinrots. De toute façon, moi, à ta place, je le mettrais.

Sans pouvoir m’en empêcher, je fis :

— Je ne l’ai pas. Je l’ai perdu.

Drakvian eut une expression éberluée puis elle sourit sarcastiquement comme à son habitude.

— Ha ! Elle est bonne, celle-là. Mais comment tu as fait ?

— Pendant le voyage vers Ato —répondis-je, en baissant la tête, honteuse—. C’est sûrement arrivé dans les montagnes, ou dans la descente, à moins que ça ait été après… La nouvelle ne va pas plaire à Marévor Helith.

Drakvian laissa échapper un gros éclat de rire.

— Sûrement pas, non ! Il prend soin de ses shuamirs comme si c’étaient ses enfants. Mais bon, si tu l’as perdu, il doit déjà s’en être aperçu. Je suppose que tu savais déjà qu’il se servait de l’amulette pour te localiser.

— Je m’en doutais —répondis-je.

— Mais peut-être qu’il n’en sait rien si tu l’as perdu près d’Ato —réfléchit-elle—. Après tout, il sait que tu es à Ato. Et si le shuamir ne bouge pas, cela signifie seulement que tu ne le portes pas sur toi… Il faudra que je me renseigne sur ce sujet —dit-elle, en se donnant des petits coups sur les lèvres avec l’index.

— Alors, marché conclu ? —intervins-je—. Tu vas protéger Lénissu ?

Drakvian acquiesça et me foudroya du regard, en relevant la tête.

— Et toi, tu as intérêt à mieux protéger ce que je t’ai donné que le shuamir, ou je te jure que tu ne reverras pas briller le ciel, ni la Lune, ni la Bougie, ni la Gemme.

J’acquiesçai énergiquement, en portant la main sur le pendentif.

— Je ne m’en séparerai pas, je te le promets. Et toi, promets-moi… de prendre soin de la boîte, hein ?

— Je la laisserai dans un endroit sûr —affirma-t-elle—. Et maintenant, j’ai un long voyage à faire, alors…

— Attends —l’interrompis-je—. Tu ne m’as rien dit de la faveur que je te devrai après ça.

Drakvian souffla, avec ennui, et elle partit en courant sans m’en dire davantage. Je fus tentée de courir après elle, mais Syu fit non de la tête et m’en dissuada.

“Elle court plus vite que nous. Je l’ai vue. Elle va à toute vitesse. Un bon gawalt doit savoir reconnaître qui est plus rapide que lui.”

“Alors, rentrons à la maison avant que les écailles-néfandes ne nous mangent tout crus.”

Syu acquiesça énergiquement et nous rentrâmes comme si une bande de loups affamés nous poursuivait.

* * *

— Bonjour —salua maître Dinyu, lorsque nous arrivâmes sur le terrain d’apprentissage.

Nous répondîmes tous à l’unisson. Ozwil portait, comme toujours, ses bottes bondissantes et je me demandai pourquoi le maître Dinyu ne lui avait pas dit de les enlever pour apprendre le har-kar : ce n’était pas du tout pratique pour réaliser les mouvements qu’il nous demandait. Mais, après tout, ceci était le problème d’Ozwil, pas du maître.

Les kals de deuxième année étaient arrivés. Ils étaient seulement trois, et je commençais à comprendre qu’ils avaient besoin d’accroître un peu les effectifs de combattants. Il y avait une humaine grande et musclée, qui s’appelait Yeysa, un elfe noir très laid, mais très rapide, du nom de Zahg et une petite bélarque agile nommée Sotkins. Au total, nous étions huit, plus Aryès, qui, la veille, avait déjà commencé les leçons de bréjique.

Nous formâmes deux rangs. Pour commencer, le maître Dinyu nous fit répéter les mouvements du jour précédent et il nous enseigna cinq nouvelles tactiques d’attaque, avant de nous interroger sur l’Histoire du har-kar.

— Vous avez aimé le livre ? —demanda-t-il.

— Oui —répondîmes-nous tous, avec plus ou moins d’enthousiasme.

Le maître Dinyu sourit, satisfait.

— Je m’en réjouis. Et quelle est la partie que vous avez préférée ?

— Lorsqu’on parle du duel entre Haydaros et le Daïlerrin de Neiram —répondit aussitôt Ozwil.

— Ah, oui, ce fut un duel historique. Vous devez savoir que le meilleur disciple de Haydaros est considéré comme l’un des meilleurs har-karistes d’Ajensoldra, pour ne pas dire le meilleur.

— Haydaros est toujours le meilleur —répliqua Sotkins.

Le maître Dinyu, les mains dans le dos, sourit de nouveau, découvrant ses dents blanches.

— Haydaros est un peu vieux maintenant pour les duels.

Tout cela me surprit beaucoup parce que j’étais convaincue que Haydaros, ce har-kariste si célèbre, était mort depuis longtemps. Apparemment, je me trompais. Je supposai que, si j’avais pu lire le livre en entier, je l’aurais su. Mais, lorsque j’étais revenue après ma conversation avec Drakvian, j’avais seulement pu me dévêtir et me glisser sous la couverture avant de plonger dans un profond sommeil. Et même ainsi, je n’avais pas pu dormir aussi longtemps que j’aurais voulu.

Les questions sur le livre se terminèrent là et, au moins, je n’eus pas à avouer que je n’avais pas fait les devoirs qu’il nous avait demandés. Avec détermination, je me promis que je terminerais le livre l’après-midi.

Au bout d’un moment, après nous avoir donné un certain nombre d’indications, plus philosophiques qu’autre chose, le maître Dinyu nous demanda de lui montrer ce que nous savions faire dans un combat corps à corps.

Les premiers à combattre furent Zahg et Yeysa. Le combat se termina très rapidement parce que Yeysa donna un coup de poing dans le ventre de l’elfe et celui-ci vacilla et perdit l’équilibre, en s’écroulant bruyamment. La terre sous le soleil chaud, commençait à sécher, mais malgré tout, l’elfe se retrouva tout boueux.

Yeysa, cependant, ne montra pas un brin de compassion. Elle se tourna vers le maître et salua en joignant les mains, comme si elle s’enorgueillissait d’avoir laissé son compagnon comme un torchon.

Le maître Dinyu se leva de la chaise de paille qu’il avait apportée et s’approcha des deux kals.

— Maître ! Elle n’avait pas le droit de faire ça ! —disait Zahg, en se massant le ventre et foudroyant Yeysa d’un regard assassin.

— Dans un combat réel, toutes les tactiques sont possibles —répliqua tranquillement le maître Dinyu—. Cependant, tout de suite nous ne sommes pas dans un combat réel, mais dans un entraînement —ajouta-t-il, en s’adressant à l’humaine brutale—. Il n’était pas nécessaire de le frapper si fort. Ce que tu as fait n’était pas une attaque de har-kar ; toutefois, je reconnais que c’est efficace. Allez vous asseoir. Quel kal de première année veut se battre avec Sotkins ? —demanda-t-il.

— Moi ! —exclamèrent Ozwil et Révis, en se levant d’un bond. J’avais été sur le point de dire la même chose, mais j’étais encore à moitié endormie et je ne réagis pas.

— Tous les deux —dit le maître Dinyu, amusé—. Ozwil, tu seras le premier. Et ensuite, Sotkins, tu lutteras avec Révis, d’accord ?

— Oui, maître Dinyu —répliqua la bélarque, en s’avançant sur le terrain d’un pas sûr. Dans ses yeux, brillait une lueur de moquerie présomptueuse.

Ozwil et Sotkins firent le salut habituel pour un duel, en s’inclinant avec les mains jointes, puis ils se mirent en position. Ce combat me laissa pantoise. Sotkins était un véritable démon. Elle était extrêmement rapide et elle bougeait les mains et les pieds à une vitesse époustouflante. Mais Ozwil me surprit également en durant aussi longtemps. Sotkins se défendait et Ozwil attaquait. Ozwil reçut pas mal de coups, mais il réussissait toujours à se rétablir, jusqu’à ce que Sotkins se mette à attaquer réellement. Alors, le duel termina en deux secondes. Ozwil, fatigué de lutter, reçut un coup de pied dans le genou et tomba par terre, presque surpris.

— Un bon combat ! —approuva le maître Dinyu, en se levant de nouveau et en aidant Ozwil à se relever—. Ozwil, tu devrais contrôler davantage tes mouvements. Tu te fatigues inutilement. Révis !

Le caïte s’approcha, mais il ne paraissait plus aussi sûr de lui. Sotkins lui donna une raclée. Puis, la gagnante lutta contre Galgarrios et ce dernier réussit à lui saisir une main pour l’immobiliser, mais il n’avait pas pensé aux jambes et il reçut un coup de pied de la bélarque sur le menton qui lui laissa une moue sombre et déçue qui m’amusa beaucoup. La vérité, c’est que Sotkins m’impressionnait de plus en plus.

— Quelqu’un d’autre veut-il lutter avec moi ? —demanda Sotkins, fanfaronne.

Il ne restait plus que Laya et moi. Et Laya ne semblait pas être très disposée à lutter contre Sotkins. Alors…

— J’y vais —fis-je, en me levant.

La bélarque haussa un sourcil et me reconnut sans difficulté : j’étais la seule terniane d’Ato, celle qui avait disparu par un monolithe, la terniane dont l’oncle était le Sang Noir, comment ne pouvait-elle pas avoir entendu parler de moi ?, me dis-je, en souriant, sarcastique.

— Eh bien, allons-y —répliqua-t-elle avec un petit sourire.

— Souviens-toi de garder l’esprit clair —me dit le maître Dinyu—, et de te centrer sur ton jaïpu.

J’acquiesçai et j’entrai sur le terrain, appréhensive. Je n’avais pas envie de recevoir les mêmes coups que les autres. J’avais vu combien Sotkins était rapide. Mais, moi aussi, j’étais rapide, et plus mince. Je savais moins bien lutter, ça oui. Alors, je serais prudente, décidai-je.

Je joignis les mains et je m’inclinai en même temps qu’elle, sans cesser de la regarder fixement. Je ne voulus pas attaquer la première et Sotkins attendait que je le fasse, mais, lorsqu’elle se rendit compte que mes tentatives n’étaient que des tâtonnements, elle s’impatienta et attaqua comme une furie.

Elle bougeait les bras à toute allure et elle me frappa à l’épaule, puis à la hanche, avant que je ne parvienne enfin à lui faire un croche-pied qu’elle évita par miracle en faisant un bond en arrière. Je ne la laissai pas respirer et, cette fois, j’attaquai. Les enseignements du maître Dinyu étaient trop frais pour que je puisse les utiliser instinctivement et je me battais comme me l’avait enseigné le maître Aynorin. Je faisais des tours, je parais les attaques avec le bras et, à un moment donné, je faillis réussir à lui saisir la main et à lui écraser le pied en même temps, mais elle réagit plus vite, fit un saut et envoya ses deux pieds vers mon thorax, de sorte que je lui lâchai la main et je bondis en arrière pour éviter le coup. Je réussis à moitié et je restai étourdie, la respiration entrecoupée.

— Démons —soufflai-je—. Je me rends.

Sotkins éclata de rire et écarta des mèches noires de son petit visage.

— J’ai encore gagné —déclara-t-elle.

— Bon combat —dit le maître Dinyu—. Je suis heureux de vous voir si enthousiastes. Laya, veux-tu lutter contre Sotkins ou préfères-tu choisir une autre personne ?

Laya se racla la gorge, mal à l’aise.

— Je crois que je lutterai contre Shaedra.

Elle se leva, le regard rivé sur moi et, quand je lui souris, elle se troubla un peu, comme si elle manquait d’assurance. Je l’emportais sans problème, bien que je sois à moitié endormie, faute de sommeil. Le problème était que Laya manquait de vitesse.

Après les duels, le maître Dinyu se consacra à nous enseigner intensivement les positions d’attaque et de défense du har-kar. À la fin, nous revînmes tous ensemble à Ato, et le maître Dinyu nous conduisit jusqu’à des bancs puis nous donna toute une liste de livres que nous pouvions lire sur le contrôle mental, le har-kar et le jaïpu. Nous en connaissions déjà certains, et je me réjouis d’en avoir lu quelques uns que je n’étais pas censée étudier étant snori, parce que je commençais à me sentir débordée par toutes les choses que je devais faire en un seul jour.

Lorsque notre groupe se dispersa, Aryès s’approcha de moi.

— Comment tu te débrouilles ? —me demanda-t-il, l’air inquiet.

La question me surprit.

— Comment je me débrouille avec quoi ? —répliquai-je.

— Eh bien… —Il secoua la tête en soupirant—. Laisse tomber. Cet après-midi, tu dois aller voir Kwayat ?

Je grognai.

— Comme tous les jours. Aryès, il t’est déjà arrivé de sentir que tu n’as plus un seul moment à toi ?

Aryès fronça les sourcils.

— Peut-être.

— Eh bien, c’est comme ça que je me sens depuis quelques jours. Je n’ai même pas eu le temps d’aller voir Aléria et Akyn, ni Déria ni personne. Syu dit que je devrais dormir comme les gawalts parce que, visiblement, je ne peux pas dormir plus de cinq heures de suite, je n’ai pas le temps. En fait, le problème, ce ne sont pas les leçons du maître Dinyu, ni celles de Kwayat. Mais tout ça réuni, plus Lénissu…

Aryès leva une main tranquillisante et je me tus, agitée.

— On dirait que tu as besoin de prendre de bonnes vacances —fit-il.

— Ou alors d’accepter tout ce qui se passe sans penser —l’interrompis-je—. Syu dit que je pense trop.

— Shaedra —m’interrompit Aryès, en se raclant la gorge—. Calme-toi. Tout va s’arranger. Dol va tout arranger —corrigea-t-il—. Et je suis sûr que tu n’as aucun souci à te faire, mais je comprends que tu te tracasses —ajouta-t-il—. Au fait, j’ai entendu que le fils de Kirlens est revenu, c’est vrai ?

— Ah ! —exclamai-je—, oui, j’avais oublié ça. Tu vois ? Je ne raisonne plus correctement. Je devrais dormir, mais il faut que j’aille manger et, après, je dois aller voir Kwayat et, après, lire un tas de livres et… —Je gémis et Aryès roula les yeux.

— Allons, réfléchis. Je suppose que tu as dû être contente de revoir le fils de Kirlens, non ? Toutes les nouvelles ne sont pas de mauvaises nouvelles.

— Non —concédai-je—. Mais, avec tout ça, j’ai davantage parlé avec Wundail et Djaïra qu’avec Kahisso. Bien que, hier, nous ayons dîné tous ensemble, et je leur ai raconté, pour Lénissu.

— Mais… les raendays connaissaient déjà Lénissu ? —fit Aryès, surpris.

— Non, pas du tout. Mais Lénissu les connaît ou, du moins, il les a vus une fois, il y a… six ans, juste avant de traverser le monolithe qui l’a envoyé dans les souterrains. Démons ! —grognai-je—. On dirait que des siècles ont passé depuis que Lénissu est venu à Ato la première fois —soupirai-je—. Quand Kahisso a appris l’histoire, hier, et que je lui ai expliqué la situation, il a dit que Lénissu était peut-être un contrebandier, parce que le nom lui disait quelque chose, mais il doutait beaucoup que ce soit un criminel.

— Ce Kahisso a un bon flair —approuva Aryès.

Je le foudroyai du regard.

— Quoi ? —protesta-t-il, surpris.

— Lénissu ne peut pas non plus être accusé de contrebande parce que, sinon, on l’emprisonnera pour un bout de temps ou on l’enverra à l’Insaride, qui sait. Il faut le sauver de toute cette embrouille.

— Bien sûr. Mais, pour le moment, nous avons promis à Dol de ne rien faire.

J’acquiesçai, fatiguée, et je sentis soudain un flux d’énergie me parcourir les veines. La Sréda, compris-je, horrifiée.

Je m’arrêtai au milieu de la place et je regardai Aryès, avec un air plus qu’alarmé.

— Qu’est-ce qui se passe ? —demanda-t-il aussitôt, en remarquant mon expression d’horreur.

— Je suis en train de… me transformer —marmonnai-je entre mes dents, sans presque oser ouvrir la bouche.

J’essayais de retenir le flux d’énergie, mais je n’étais pas encore très douée pour contrôler la Sréda, bien que Kwayat m’ait répété la théorie des dizaines de fois, et contrôler la Sréda lorsque l’on était totalement exténuée semblait être encore plus difficile, à moins que je ne sache pas me concentrer pour quelqu’autre raison, mais le fait est que j’étais en train de me transformer, et en plein milieu de la place d’Ato qui plus est. Kwayat allait me faire rôtir à petit feu.

Aryès me prit par la main.

— Couvre-toi le visage —siffla-t-il.

Je remontai le col de la tunique jusqu’aux yeux, je couvris mes mains avec les manches et je suivis Aryès sans broncher. Il me conduisit à la Néria, qui était l’endroit le plus proche et où il y aurait probablement le moins de monde. Nous nous arrêtâmes près d’un arbuste et je me cachai, les yeux dilatés par la peur.

— Par Ruyalé —soufflai-je—. Pourquoi ?

— Tu es fatiguée —m’expliqua Aryès, en s’asseyant à côté de moi—. Tu devrais dire à Kwayat qu’il te laisse plus de temps pour dormir.

Je fis non de la tête.

— Ce n’est pas sa faute. Cette nuit, j’aurais bien dormi s’il n’y avait pas eu l’Histoire du har-kar et Drakvian.

— Drakvian ? Elle est revenue ?

— Ouais. Mais, maintenant, elle est partie protéger Lénissu, comme je le lui ai demandé ou plutôt comme elle me l’a proposé.

Et, alors, je lui racontai à voix basse ma conversation avec la vampire et le marché que j’avais conclu avec elle. Aryès prit une expression pensive pendant que je lui parlais.

— Eh bien ça —dit-il finalement—, ça, c’est une bonne nouvelle.

J’hésitai et j’acquiesçai. Puis je remuai, nerveuse.

— Je suis toujours transformée, n’est-ce pas ? —demandai-je, confuse, les yeux fermés, priant pour que je ne le sois pas.

— Comment pourrais-tu ne pas le savoir ? —demanda Aryès, avec un étonnement manifeste.

Je sentais le flux de la Sréda, oui, mais, ce matin, je l’avais déjà senti plusieurs fois sans être transformée.

— Parfois, ce n’est pas si facile —expliquai-je, en ouvrant les yeux et en constatant qu’effectivement mes mains étaient toujours couvertes de marques et que ma vue était encore étrange. Je soupirai—. Je crois qu’aujourd’hui je vais me passer de repas.

Aryès fit énergiquement non de la tête.

— Je vais t’apporter quelque chose à manger. Toi, reste ici et que personne ne te voie.

Je le regardai, bouche bée, puis je me mis à bâiller.

— Merci, Aryès.

Il sourit, amusé.

— De rien. Je reviens tout de suite.

Il disparut au milieu du feuillage et je restai, seule et affamée, mais immobile comme une pierre. Je préférais ne pas penser à ce qui arriverait si quelqu’un me voyait à cet instant-là, mais je le fis tout de même, et je me représentai très clairement la scène : moi, devant l’échafaud et entourée de gardes atterrés par mon aspect et Kwayat me regardant, le visage de pierre. Je fermai les yeux et j’inspirai profondément. Non, je devais récupérer ma forme saïjit, décidai-je. Je ne pouvais laisser libre cours à mon imagination et me complaire avec des idées noires.

Soudain, j’entendis un bruit de feuilles et je restai livide de peur. Était-ce Aryès qui était de retour ? J’essayai de me calmer, mais alors quelque chose me tomba dessus et, bêtement, je poussai un cri.

“Ne crie pas, c’est moi !”, fit Syu, jetant des éclats de rire de singe.

J’étais si tendue que je me mis à rire comme une hystérique et, lorsqu’Aryès revint avec un casse-croûte de pâte de riz au fromage, j’avais récupéré ma forme normale et j’étais beaucoup plus tranquille.

Aryès, Syu et moi mangeâmes à la Néria, puis je pris congé d’Aryès et je me dirigeai vers la taverne. J’y passai juste pour les assurer que personne ne m’avait enlevée et qu’aucun monolithe ne m’était apparu, mais les pensées de Kirlens de toutes façons semblaient être assez focalisées sur Kahisso et il ne semblait pas aussi attentif à ce que je faisais. Je jouai donc seulement une partie de cartes avec Kahisso, Wundail et Djaïra et je me rendis à ma leçon journalière avec Kwayat. Lorsque Kahisso me demanda quel genre de leçons me donnait ce dernier, je souris, hésitant à répondre ou non, et, finalement, je me contentai de dire :

— Il m’apprend à contrôler mon esprit, un peu comme le maître Dinyu —pensai-je à voix haute—. Il est convaincu que je réussirai à apprendre ce qu’il m’enseigne —ajoutai-je avec un grand sourire.

— Eh bien, alors, essaie de ne pas le décevoir —me répondit Kahisso joyeusement. Mais une lueur dans ses yeux me fit comprendre qu’il soupçonnait que Kwayat n’était pas un maître ordinaire. Mais, bien sûr, ses suppositions ne pouvaient être que très éloignées de la vérité.