Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

7 Mauvaises nouvelles

Le jour de mon anniversaire se serait déroulé comme un jour normal sans la délicieuse tarte de Wiguy et le couteau de Kirlens. Lénissu, par contre, ne m’avait rien laissé, mais ce n’était pas étonnant, car les attentions n’étaient pas le point fort de Lénissu, contrairement à Wiguy et Kirlens. Les jours passèrent, les examens de première année de snori arrivèrent et nous savions que les nôtres ne tarderaient pas. Aussi, nous nous mîmes tous à étudier. Kwayat, cependant, ne se souciait pas des examens de snoris et, imperturbable, il continuait à m’enseigner les coutumes des démons, le tajal, le fonctionnement de la Sréda et des transformations, et jamais il ne lui vint à l’idée de suspendre un peu les leçons pour me laisser étudier. De sorte qu’à six heures de l’après-midi, je revenais épuisée à la taverne, je mangeais un peu et je me rendais à la bibliothèque. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour je resterais jusqu’à dix heures dans ce lieu et que Runim devrait me mettre à la porte. On aurait dit que je rivalisais avec Aléria.

Je parvins à maintenir ce rythme pendant une semaine. Puis ma volonté se relâcha par manque de sommeil et le premier jour où je me couchai tôt fut une merveille : je dormis comme un loir durant plus de dix heures.

Les examens arrivèrent, le maître Jarp et le maître Aynorin nous demandèrent de ne pas perdre les étriers et dès qu’ils nous distribuèrent les feuilles, nous nous attelâmes à la tâche avec le plus grand sérieux. Les écrits, comme toujours, se passèrent relativement bien, sauf celui d’endarsie et celui d’histoire, comme d’habitude. Les examens pratiques, par contre, me parurent assez difficiles, mais je ne le fis pas aussi mal que certains et je réussis particulièrement bien l’examen harmonique et l’examen brulique. Tous, même moi, nous restâmes ébahis lorsque je réussis une assez bonne invocation, même si elle ne correspondait pas à ce que l’on m’avait demandé de faire : au lieu d’invoquer de l’eau, j’invoquai un liquide gluant, ressemblant à du caramel fondu, qui tomba entre mon examinateur et moi, en nous éclaboussant tous deux. Il était clair que ma voie n’était pas celle d’une celmiste printaniste pour aider les agriculteurs, je leur aurais ruiné toute la récolte.

Nous devions attendre une semaine pour connaître les résultats et, en attendant, nous profitâmes de notre temps libre. Tous les matins, lorsque je me levais, je prenais Syu et Frundis et je partais dans les bois au nord d’Ato. Là, généralement, Akyn, Salkysso et Kajert m’attendaient. Aryès, Avend et Suminaria arrivaient un peu plus tard. Et Aléria étaient habituellement la dernière à venir et, chaque fois qu’elle avait l’air de mauvaise humeur, cela signifiait qu’elle avait discuté avec Stalius pour qu’il la laisse sortir seule : Stalius devenait de plus en plus pesant, d’après elle.

Le sixième jour, elle arriva d’une humeur massacrante.

— Je ne le supporte plus ! —s’exclama-t-elle devant nous tous—. Chaque fois que je sors seule de chez moi, Stalius croit que je vais mourir. Il est complètement fou !

— Ne te tracasse pas —la réconforta Suminaria avec un soupir—. Je sais ce que c’est que de vivre surveillée. Heureusement, maintenant, on me laisse un peu plus de liberté. Toutefois, je ne crois pas que Nandros soit bien loin. Il nous épie probablement en ce moment.

— C’est une étrange sensation —commenta Salkysso, en lançant autour de lui des regards de défi.

— Mais au moins, chaque fois que tu sors, il ne te regarde pas comme s’il te culpabilisait de tout. Moi, s’il m’arrive réellement quelque chose, je peux être sûre que Stalius ne me laissera pas faire un seul pas sans me l’avoir permis avant.

À l’évidence, elle exagérait, mais son état d’âme désespéré était contagieux et nous partageâmes son sentiment d’injustice en lui apportant notre soutien inconditionnel. De mon côté, je savais qu’un des facteurs principaux de l’état d’esprit d’Aléria était la disparition de sa mère et, bien sûr, le stress accumulé des examens, et puis Stalius, sans aucun doute, devait accroître son anxiété, mais cela ne pouvait pas être si terrible, raisonnai-je.

Nous avions l’habitude, Akyn, Déria et moi, d’aller jouer dans la forêt, avec Salkysso et Kajert, et nous reprîmes nos vieux jeux en leur instillant de nouvelles idées pour continuer à nous amuser. Aléria, étonnamment, n’apporta pas un seul livre pendant toute la semaine. Ceci, plus encore que ses regards assassins, était ce qui nous préoccupait le plus.

— Tu ne vas plus ouvrir un livre de ta vie, pas vrai ? —lui demandai-je, impressionnée, en feignant d’être sérieuse.

Aléria me foudroya des yeux.

— Les livres ne te disent pas toute la vérité —répliqua-t-elle.

Elle devait sûrement penser aux gwarates et à leur tradition orale, pensai-je. J’acquiesçai de la tête, méditative.

— C’est vrai —approuva Kajert, s’arrêtant alors qu’il était en pleine course avec Salkysso, Akyn et Aryès, car, de toute façon, il était déjà loin en arrière—. À quoi servirait un livre de botanique si ensuite tu ne peux pas sentir l’arôme de la plante que tu étudies ?

Salkysso remporta la course, même si Akyn le suivait de près. Aryès faisait la course en lévitant et, apparemment, il avait eu des problèmes de concentration parce qu’il était tombé plusieurs fois par terre. Syu et moi avions décidé que nous avions assez fait de courses ce jour-là, et les autres n’avaient pas réussi à nous battre une seule fois.

“Nous pouvons être fiers”, dit Syu, assis sur mon épaule, tout en me tressant les cheveux, l’air à moitié endormi.

“Tu es toujours fier, Syu”, commentai-je, en souriant.

Peu après, Suminaria dut rentrer chez son oncle Garvel. Aryès, Salkysso et Kajert s’en allèrent manger chez eux et nous restâmes Akyn, Aléria et moi, assis dans l’herbe sous le soleil printanier. Je me réjouissais qu’il n’ait presque pas plu ces derniers jours et je contemplai le ciel bleu un long moment. On entendait les oiseaux chanter et le chuchotement de la brise entre les arbres. C’était une journée magnifique.

— J’adore les jours comme celui-ci —commenta Akyn, allongé sur l’herbe—. On a l’impression de se sentir plus vivant. Et, quand on se met à penser à la vie des saïjits, on en rit. Qu’est-ce qu’on vivrait bien sans règles ni obligations !

Je souris. J’étais d’accord avec lui : la vie en réalité était beaucoup plus simple que ce que nous avions l’habitude de penser.

— Les uniques obligations qui devraient exister sont celles de l’amour et de la dignité —intervins-je, après avoir médité un moment—. Si demain les lois écrites partaient en fumée, le monde irait beaucoup mieux, je peux vous l’assurer —soupirai-je.

— On adore arranger le monde —sourit Akyn—. Pourquoi ne nous laissent-ils pas changer la Terre Baie ? Nous ferions des merveilles !

— Nous la changeons déjà —dis-je, radieuse. Je pris une herbe et la montrai à Akyn et Aléria—. Si je n’avais pas été là, cette herbe aurait continué à pousser un peu plus longtemps. Je ne sais pas comment je vais pouvoir me pardonner ce crime —ajoutai-je, en souriant largement.

Aléria secoua la tête. Elle semblait préoccupée.

— Changer les choses n’est pas toujours aussi facile qu’arracher une herbe —dit-elle.

— Il s’est passé quelque chose —devina Akyn—, je m’en suis douté dès que je t’ai vue apparaître ce matin. Tu as… trouvé quelque chose sur la… la Sréda ?

Aléria fit non de la tête et avoua :

— Hier, je suis allée chez Dol.

J’ouvris grand les yeux et je la regardai fixement.

— Je lui ai demandé s’il savait quelque chose sur mon père. Et il m’a dit que mon père était un homme malhonnête. Quelques mois seulement après avoir épousé ma mère, il a disparu, sans laisser de trace. Ce serait pour ça que Daïan ne me parlait jamais de lui. Parce qu’il lui a brisé le cœur.

Elle avait les larmes aux yeux et je lui pris la main pour la consoler.

— Mais… Aléria —dis-je alors, en fronçant les sourcils—, Eskaïr était aussi alchimiste. C’était un Moine de la Lumière. Il y a des choses qui ne concordent pas.

Akyn acquiesça de la tête, d’accord avec moi.

— C’est vrai, Aléria. Ton père était un moine de la lumière. Selon la devise de cette confrérie, ils doivent toujours agir pour améliorer leur entourage. Il ne pouvait pas abandonner Daïan.

— Les devises des confréries ne concordent pas toujours avec le cœur d’un homme —répliqua Aléria, les yeux remplis de larmes—. Dolgy Vranc connaissait maman. Il parlait souvent avec elle quand j’étais toute petite. Je ne me souviens pas bien de cette époque, mais je sais qu’ils s’entendaient bien. Ma mère a dû lui raconter des choses.

— Et pourquoi Dol n’en a pas parlé avant ? —demandai-je—, quand il savait que nous cherchions Daïan ?

— Parce qu’il était sûr qu’Eskaïr n’avait rien à voir avec sa disparition —répondit-elle—. Il me l’a répété plusieurs fois. Il a dit aussi que, lorsqu’Eskaïr l’a abandonnée, Daïan est venue chez lui demander un prêt. Ils étaient déjà bons amis, parce qu’ils s’échangeaient souvent des ingrédients et des livres. Dol lui a offert un emprunt sans intérêt. À cette époque, à ce qu’il a dit, il ne fabriquait pas seulement des jouets, il faisait aussi de la contrebande de magaras. Il avait de l’argent plus qu’il ne lui en fallait. Mais, apparemment, il n’a jamais accepté de faire des prêts. Sauf à ma mère. Et ma mère lui a rendu jusqu’au dernier kétale, vous savez comment elle est.

Akyn et moi acquiesçâmes en même temps. Tous deux nous pensions la même chose : Daïan avait toujours respecté les règles presque de manière fanatique. Excepté s’il s’agissait d’obtenir certains produits illégaux, comme cela avait été le cas l’année précédente. Ce trafic illégal avait déjà coûté la vie à Sayn.

— Le passé est le passé —dis-je soudain—. Tu ne reverras probablement jamais Eskaïr, alors mieux vaut ne pas y penser. Nous disions juste à l’instant que le monde saïjit est rempli d’absurdités, non ? Regarde, moi, je ne me préoccupe pas de toutes les choses qui pourraient m’arriver. Les Hullinrots et ce genre de choses. —Je m’abstins prudemment d’ajouter les démons et les yédrays—. Il ne faut pas penser à ce qui pourrait arriver, mais à ce qui est en train d’arriver. Et essayer d’améliorer ce qui peut s’améliorer.

Aléria me regarda fixement, secoua la tête et se leva.

— Tu ne comprends pas, Shaedra. Tout cela m’arrive à moi. J’ai perdu mon unique famille. Et je n’ai même pas fait de véritable effort pour la retrouver. Je suis une lâche. Nous sommes tous des lâches —dit-elle avec amertume.

Elle fit demi-tour et partit en courant. Je restai bouche bée et, lorsque je me tournai vers Akyn, je vis que celui-ci me foudroyait du regard.

— Tu devrais avoir honte.

Il se leva et courut pour rattraper Aléria, sûrement pour la réconforter. Tous deux disparurent entre les arbres et me laissèrent seule et confuse. Tout s’était passé très vite. Moi qui avais tenté d’être philosophe, j’avais blessé les sentiments d’Aléria. Que diables arrivait-il à Aléria ? Je pouvais comprendre qu’elle soit anxieuse, parce que, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’anormal, elle s’angoissait, mais je ne pouvais pas comprendre qu’elle s’en prenne à moi. J’avais seulement voulu lui remonter le moral. Lui dire qu’elle ne se replie pas trop sur elle-même et qu’elle fasse quelque chose. Et elle me traitait de lâche ! Et elle se traitait elle-même de lâche. Sincèrement, Aléria commençait à perdre les nerfs.

“Peut-être qu’elle a besoin d’une banane”, suggéra Syu. “Les bananes affinent l’esprit.”

Je souris, amusée.

“D’où sors-tu que les bananes affinent l’esprit ?”, répliquai-je. “Celui qui a dit ça doit sûrement être un singe gawalt qui a reçu un régime de bananes sur la tête.”

“Ou un commerçant de bananes”, intervint Frundis.

Syu roula les yeux.

“Penses-tu. C’est moi qui le dis parce que je mange des bananes.”

“Eh bien, peut-être va-t-il s’avérer que la banane est la solution mondiale pour résoudre tous les problèmes”, commentai-je, sur un ton faussement réfléchi. “Je savais que tu trouverais la solution, Syu !”, lui fis-je, moqueuse, en lui caressant le menton.

Alors Frundis réclama le droit de recevoir le même traitement et, avec un soupir amusé, je le grattai sous les pétales bleu et rouge. Nous restâmes allongés un long moment sur l’herbe, à étudier les nuages et à deviner des formes.

“Et celui-là, c’est un dragon !”, dis-je, en indiquant un nuage.

Syu fit non de la tête.

“Une banane à demi-épluchée”, me corrigea-t-il.

“À moins que ce soit une guitare”, dit Frundis. “Maintenant, il ressemble davantage à une flûte.”

Nous continuâmes ainsi, riant de nos idées farfelues. À un moment, je me rendis compte que j’étais en train de m’endormir et je me levai d’un bond agile.

— Debout, tout le monde —dis-je, en prenant le bâton—. Une longue après-midi nous attend et j’ai faim.

Cette après-midi-là, lorsque je sortis de la taverne, je rencontrai Nart qui montait le Couloir. Il me salua en joignant les mains.

— Salut, Shaedra. Salut, Syu —dit-il, en regardant le singe d’un air prudent. Les gens n’étaient pas encore habitués à voir une terniane et un singe gawalt ensemble.

Je souris.

— Salut, Nart.

Nart se mordit un peu la lèvre et s’approcha.

— Est-ce que je peux te parler un moment ?

Son ton bas m’intrigua. Qu’avait-il à me dire ?

— Bien sûr. Tout de suite, j’allais sortir de la ville. Si tu veux, nous pouvons faire le chemin ensemble.

— Bien —acquiesça Nart.

Nous commençâmes à marcher. En chemin, je saluai Lisdren d’un geste de la main ; celui-ci montait la rue, chargé de deux grands seaux d’eau. Nous cheminâmes un moment en silence et, finalement, je lui jetai un regard interrogatif.

— Que voulais-tu me dire ?

Nart leva la tête, comme s’il se réveillait d’un rêve, il remarqua que nous étions déjà en train de sortir de la ville et il se racla la gorge.

— Ce n’est pas facile à expliquer. Il s’agit de ton oncle.

Une subite peur m’envahit et je m’arrêtai net.

— Lénissu ? —répétai-je—. Il lui est arrivé quelque chose ? Tu sais… tu sais où il est ?

— Non. Je ne sais pas où il est. En fait, c’est mieux comme ça.

Je fronçai les sourcils et Nart se tourna vers moi, me regardant dans les yeux d’un air sincère.

— On le recherche. On donne trois mille kétales pour sa tête à celui qui le trouvera. On dit que c’est un dangereux délinquant. Un espion et un contrebandier. Ils vont l’annoncer demain, à la Néria. Je suis venu t’avertir au cas où tu ne serais pas au courant.

Je le dévisageai. Lénissu, un dangereux délinquant… un espion et un contrebandier… Je clignai des yeux, j’ouvris la bouche et je me sentis défaillir. Nart me prit par un bras pour m’empêcher de tomber.

— Lénissu… —murmurai-je, les yeux exorbités—. Ce n’est pas possible.

Nart me regarda avec une peine sincère.

— Je sais. Comme ça, on ne l’aurait pas cru. Mais trois personnes l’ont reconnu. Et quand ils ont enquêté, il s’est avéré que c’était lui. Ton oncle. C’est… incroyable. Mais… vraiment, tu ne savais rien ?

Je fis lentement non de la tête. Ce n’était pas un bon moment pour les propos sincères : je n’allais pas dire que Lénissu s’enorgueillissait même de ses aventures comme contrebandier.

— Ma pauvre —fit Nart—. Ne te tracasse pas. Pour l’instant, ils ne l’ont pas attrapé. Mais… si c’est vraiment un criminel… peut-être qu’il vaut mieux qu’ils l’attrapent le plus tôt possible…

Je m’écartai de lui, en essayant de cacher ma soudaine répulsion pour ses paroles.

— Lénissu n’a jamais rien fait de mal —dis-je, en inspirant profondément—. Toutes ces accusations sont des mensonges. Ils ne peuvent l’accuser de rien.

— Pourtant, on l’accuse de choses très graves. Selon ce que m’a raconté mon père, il a été le chef des Chats Noirs. Il a volé d’immenses quantités d’argent, sous forme de bijoux surtout. Et il fait de la contrebande de magaras. On dit même qu’il a volé une relique : l’épée d’Alingar.

Il faisait référence à Corde, compris-je. Comment pouvaient-ils en savoir autant sur Lénissu ? Et qui étaient les Chats Noirs ? Nart dut me sentir très accablée par les évènements parce qu’il me donna un petit coup réconfortant sur l’épaule.

— À ce que je vois, tu connais à peine ton oncle. Cela me fait plaisir de savoir que toi, au moins, tu n’étais pas au courant de ses crimes. Mais, tu sais, les gens tirent des conclusions très vite et ta réputation…

— Je me fiche de ma réputation —répliquai-je fermement, recouvrant ma force de caractère—. Merci de m’avoir avertie de tout ça, Nart, mais, comme tu l’as dit toi-même, les gens tirent des conclusions très vite et jettent des calomnies sur n’importe qui. Ils n’ont pas le droit de parler ainsi de Lénissu et, si quelqu’un lui fait une seule insulte, je te jure qu’il le regrettera.

Je me tus, tremblant de la tête aux pieds, et je vis que Nart me contemplait avec un certain respect admiratif. Mais il secoua la tête lorsque j’eus terminé.

— Tu ne peux rien faire contre la Loi. Si quelqu’un a commis des crimes, on ne peut rien faire. Tu ne peux pas protéger Lénissu de ses propres actes.

— La Loi ne dit pas toujours la vérité —répliquai-je.

Nart fit une moue incrédule.

— Shaedra, réfléchis un peu, la contrebande n’est pas illégale pour rien. Et le vol non plus. Le Mahir ne fait pas d’exceptions. Alors, si ton oncle est réellement coupable de ce dont on l’accuse, tu ne pourras rien faire. Maintenant, j’espère qu’il est innocent, bien sûr. —Il secoua la tête en soupirant—. Je regrette que ce soit moi qui t’aie avertie. Tu sais que je n’aime pas donner de mauvaises nouvelles. Mais toi, ne fais rien d’insensé, d’accord ? Je te connais et je sais que tu pourrais commettre des folies.

— Comme quoi, par exemple ?

— Comme partir du jour au lendemain à la recherche de Lénissu, par exemple —me répondit-il—. Si tu veux vraiment qu’ils ne l’attrapent pas, ce serait une erreur. Tu les conduirais à lui.

— Conduire qui ? —demandai-je—. Les gardes ?

Nart fit une moue.

— Selon mon père, on n’envoie pas les gardes d’Ato, pour ce genre de recherches. Les mercenaires qui veulent ces trois mille kétales feront tout leur possible pour le trouver.

Je soufflai. Je ne savais pas ce qui était mieux, être poursuivi par des hommes droits et parfaitement entraînés ou par des mercenaires brutes, avares et sanguinaires.

— Trois mille kétales, ça fait beaucoup de kétales —observai-je, en essayant de penser avec clarté. C’est alors seulement que je me rendis compte que Syu n’était plus avec moi, mais qu’il était parti, probablement vers la forêt.

Nart acquiesça.

— La bande des Chats Noirs a fait de terribles ravages ces dernières années. Surtout sur les chemins entre les Communautés et Ajensoldra. Le chef de la bande a une réputation de sanguinaire. On ne l’appelle pas Sang Noir pour rien. Cela fait à peine deux ans, il a tué des aventuriers, dans les Hordes, C’étaient des aventuriers guerriers et, parmi eux, se trouvaient deux celmistes. Le Sang Noir les a tous tués et leur a volé leurs magaras et leur argent et, ensuite, il a pendu leurs cadavres au pas de Marp. On a à peine entendu parler de l’histoire, mais mon père me l’a racontée hier et j’en ai même fait des cauchemars.

— Mon oncle ne peut pas être le chef de cette bande, Nart —lui expliquai-je, avec calme—. Lénissu n’est à la Superficie que depuis un an et quelque. Le Sang Noir doit être quelqu’un d’autre. Et pour ce qui est des Chats Noirs, je n’en avais jamais entendu parler, mais s’ils existent vraiment, alors Lénissu n’a rien à voir avec eux. Tu le connais. Tu as même parlé avec lui, quelques fois. Il aime se donner des airs mystérieux et c’est un très bon cuisinier, mais il n’est rien de ce que tu dis.

— Moi, je ne dis rien —répliqua Nart, conciliant—. J’imagine seulement ce que les gens vont penser. Et je répète ce que mon père croit. Mon père est orilh. Et les autres orilhs penseront comme lui. S’ils l’attrapent, le jugement sera très sommaire. Alors, si tu as une idée d’où il est…

— Je n’en ai aucune idée et, si je le savais, je ne te le dirais pas —sifflai-je, outrée.

— Si tu as une idée d’où il est —reprit patiemment Nart—, ne le dis à personne, même pas à moi, parce que tu le condamnerais à mort.

Je le contemplai, surprise, et j’acquiesçai, émue.

— Je comprends. Merci, Nart.

Il me sourit et me salua de nouveau en joignant les mains.

— Je te souhaite toute la chance du monde, Shaedra.

Je répondis à son salut et mes yeux se remplirent de larmes tandis que je l’observais s’éloigner. À un moment, il se retourna et me demanda, presque en criant, en raison de la distance :

— De quoi parlez-vous, là-bas, sur la colline ?

Il faisait allusion à mes entrevues quotidiennes avec Kwayat. Je souris.

— Moi aussi, j’ai mes secrets, Nart ! —fis-je.

Nart secoua la tête, mais n’insista pas et s’éloigna rapidement vers Ato. De mon côté, je me mis à grimper la petite colline proche du bois. Dans quel pétrin s’était de nouveau fourré Lénissu ?, me demandai-je. J’essayai de me sentir en colère pour ne pas me laisser envahir par l’inquiétude, mais j’échouai lamentablement. J’imaginai Lénissu encerclé d’affreux mercenaires sanguinaires qui lui souriaient avec leurs dents en or et leurs yeux assassins.

— Rends-toi ! —lui criaient-ils.

— Nous te tuerons, chien galeux —disait un autre.

— Même si tu es innocent, tu verras comme nous te ferons saigner à flots, puis goutte à goutte, pour que tu souffres davantage —vociférait un homme, la bouche tordue par un rictus malveillant…

— On dirait que quelque chose te perturbe —dit soudain une voix paisible.

Je secouai la tête et revins au monde réel. Kwayat, assis sur l’herbe, les jambes croisées, m’observait avec son habituelle sérénité. J’avalai ma salive et j’essayai de mettre en pratique un des exercices mentaux parmi ceux qu’il m’avait enseignés. Je me centrai sur moi-même et je m’abstrayai du monde extérieur. Je sentis le jaïpu couler dans tout mon corps. Petit à petit, je sentis chaque flux du jaïpu et chaque vibration. Au bout de quelques minutes, je respirais normalement et j’avais l’impression que rien au monde n’était urgent.

Je relevai la tête et je vis que Kwayat contemplait le fleuve, un peu plus bas, courir rapidement dans son lit.

— Ce fleuve que tu vois, as-tu par hasard déjà vu ces eaux ? —demanda-t-il.

Je regardai la rivière. Les eaux étincelaient sous le soleil du jour. J’acquiesçai.

— Très souvent —répondis-je.

— Non. Ces eaux-là —continua Kwayat— s’en vont irrémédiablement vers la mer. Et tu ne les revois plus jamais. Le fleuve se renouvelle. Si tu prends dans tes mains un peu d’eau du fleuve et tu l’y rejettes, tu verras ce que tu tenais entre les mains durant quelques secondes, puis cela disparaîtra et le courant l’emportera vers la mer. Toujours vers la mer. —Il se tourna vers moi—. Le jaïpu se comporte comme un fleuve. Et la Sréda est la mer. Tu comprends ?

Kwayat essayait depuis le début de me faire comprendre ce qu’était la Sréda et, moi, je n’y parvenais jamais complètement. Je sentais que cette nouvelle métaphore était censée m’aider et je m’efforçai de la comprendre.

— Le jaïpu est un flux avec des trous —dis-je—, et la Sréda est pleine, c’est ça que je dois savoir ?

Kwayat fit un mouvement de la tête, pensif, puis il dit :

— Non. Ce n’est pas exactement ça. La Sréda aussi contient des flux. Elle est beaucoup plus compliquée que le jaïpu.

— Ce qui me laisse peu d’espoir de la comprendre parce que je connais à peine le jaïpu —fis-je en soupirant.

Kwayat eut un sourire ironique.

— C’est une preuve de sagesse d’accepter que toutes les choses ne peuvent pas être saisies dans leur totalité. Mais je te rappelle que le temps ne résout rien : si tu ne fais pas d’efforts pour apprendre, tu n’apprendras pas. Tu peux vivre deux cents ans, si tu ne fais pas preuve de bonne volonté, ton éducation sera un échec.

Je rougis.

— Oui, je le sais. Je fais tout ce que je peux. Mais, au moins, maintenant, je sais mieux contrôler mes transformations. Et je me souviens de tout ce que tu m’as dit sur les démons. J’ai une bonne mémoire —ajoutai-je, avec un sourire d’ange.

Kwayat acquiesça.

— Eh bien, je m’en réjouis, parce que tu dois retenir quelque chose de très important, dès à présent. J’ai pensé qu’il valait mieux attendre avant de te le dire, mais apparemment tu as déjà reçu une mauvaise nouvelle, aujourd’hui, alors, c’est un bon moment pour te donner… une autre mauvaise nouvelle.

J’ouvris grand les yeux, alarmée.

— Une mauvaise nouvelle ? —répétai-je—. Cela a un rapport avec la fin du monde et nous allons tous mourir, n’est-ce pas ? —fis-je, amèrement.

— Il ne s’agit pas de cela. La fin du monde, la Sréda en décidera. Mais ici, il ne s’agit pas de la vie de tous, mais de la vie d’une personne en particulier.

— Vas-y, tant qu’on y est, qui va mourir maintenant ? —répliquai-je avec naturel.

Il y eut un silence que Kwayat passa à admirer le fleuve et les Hordes, au loin, tandis que je commençais à bouillir.

— Il s’agit d’une ancienne tradition —dit-il en fin—. Les Démons Majeurs ont chacun une congrégation loyale, comme tu le sais. Chaque congrégation a ses règles. Et il existe aussi des règles entre elles. La tradition veut que tous les démons orphelins soient accueillis par une communauté de démons. Et, chaque fois que les Démons Majeurs apprennent l’existence d’un nouveau démon dans ce monde, l’un d’eux le prend en charge. Accepter un démon dans sa communauté signifie le protéger, s’occuper de son éducation, en définitive, en faire un bon citoyen et un bon fils. Ils considèrent nécessaires d’avoir une bonne organisation, parce que, normalement, il faut se charger d’élever des enfants très jeunes. En fait, certains saïjits naissent avec la Sréda éveillée, et, quand les parents n’en savent rien et voient un enfant difforme avec des marques étranges, ils l’abandonnent de sorte qu’il ne revienne plus jamais.

— Mais c’est terrible ! —m’écriai-je, horrifiée.

— Terrible… oui. Mais, si un nouveau-né venait à tomber entre les mains de quelques saïjits avertis, le sentiment que les démons ne sont pas aussi éteints qu’il n’y paraît ressurgirait et les démons ne souhaitent pas cela. —Il fit une pause et fronça les sourcils—. Ton cas, cependant, est différent. Tu t’es transformée en démon quand tu avais déjà vécu treize ans de ton existence. Comme je te l’ai dit, ce n’est pas courant. Ensuite, lorsque l’on a su que c’était la faute d’un certain Seyrum qui t’avait fait boire une potion qu’il réservait au fils d’Ashbinkhaï…

— Quoi ? —exclamai-je, atterrée.

— Oui, Seyrum est un bon alchimiste, et cette fameuse potion était censée redonner la stabilité à la Sréda de ce garçon maladroit pour qu’il ne lui arrive aucune catastrophe.

— Tu crois qu’il lui est arrivé une catastrophe parce qu’il n’a pas bu la potion ? —soufflai-je, préoccupée.

— Ne te tracasse pas pour lui. Seyrum a dû lui donner une autre potion. En tout cas, il se trouve que Zaïx, entretemps, t’avait trouvée. Et il a dit qu’il s’occuperait de toi. Sa décision n’a pas plu à Ashbinkhaï, à ce que j’ai entendu dire. Il a une grande aversion pour Zaïx à cause de ce qu’il lui a volé.

— Qu’est-ce qu’il lui a volé exactement ? —demandai-je, curieuse.

— Les chaînes d’Azbhel —répondit Kwayat, après un silence—. Ces mêmes chaînes qu’il porte maintenant et qui l’empêchent d’être vraiment libre.

— Les chaînes d’Azbhel… Je n’en ai jamais entendu parler.

— Elles font parties de ces sortes de magaras que certains appellent reliques. Les chaînes d’Azbhel sont des magaras bréjiques. Elles emprisonnent l’esprit et, théoriquement, celui qui est sous leur domination ne peut utiliser aucun sortilège de l’esprit. Ashbinkhaï n’a jamais compris comment Zaïx réussit à passer au travers de la malédiction de cette relique. On dirait même que cela l’aide à réaliser des sortilèges bréjiques.

— C’est vrai —méditai-je—. Zaïx m’a parlé par voie mentale. Cela signifie que la chaîne ne l’affecte pas.

— Elle l’affecte —rétorqua Kwayat, en rivant ses yeux bleus sur les miens—. Mais dans le sens inverse de celui qu’elle devrait. De toutes façons, les légendes des reliques sont toujours très peu explicites. Ce qui est clair, c’est que Zaïx n’a pas réussi à employer les chaînes d’Azbhel comme il le souhaitait réellement, puisque, maintenant, il ne sait pas comment s’en débarrasser. Sa fin est un peu ironique —ajouta-t-il, en souriant.

Je fronçai les sourcils.

— Tu crois qu’il pourrait être en train de nous écouter en ce moment ? —demandai-je.

Kwayat fit non de la tête.

— Je m’en rendrais compte. Et, en plus, je lui ai demandé de ne pas s’immiscer dans mes leçons. En cela du moins, Zaïx sait tenir sa parole.

— Hum… —dis-je—, mais tu ne m’as pas encore annoncé la mauvaise nouvelle.

Kwayat acquiesça de la tête.

— La mauvaise nouvelle… oui. Tout cela a à voir avec ton instruction. Tous les nouveaux démons doivent apprendre à contrôler la Sréda. Aucun démon ne serait capable d’apprendre cela tout seul. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de déstabiliser ta Sréda au point de pouvoir perdre ta conscience et de te transformer en un kandak et, malheureusement, ce genre de chose arrive.

— Un kandak ? —répétai-je, en plissant les yeux.

— Les kandaks sont des abominations. On les appelle aussi les sanvildars. Lorsque la Sréda s’active et que tu te transformes en démon, tu dois bien connaître certaines bases pour éviter de perdre bêtement le contrôle de la Sréda et disperser tes énergies. Tu dois te concentrer et apprendre ce que je t’enseigne, parce que si, par malheur, tu devenais un kandak, on t’exilerait.

J’essayai d’assimiler tout ça avec philosophie et j’acquiesçai.

— On m’exilerait… où ?

— Eh bien, en des lieux très retirés, où personne ne puisse te voir. On appelle ces lieux des puits. Normalement, ils sont dans les Souterrains. Tous les kandaks finissent là, pour ne pas perturber la paix.

— Ils sont si monstrueux que ça ? —dis-je avec une moue de frayeur.

— Ils ont perdu toute conscience, ou presque. Mais ils regorgent de vie. Ils sont… monstrueux en tout point. Je préfère les squelettes à ces êtres dénaturés. Au moins, les squelettes sont morts.

— Et pourquoi on les bannit ? Pourquoi on ne les… ?

— Tue pas ? —termina Kwayat—. Parce que ce serait un crime horrible. Ce ne sont pas tous des démons qui n’ont pas su comprendre la Sréda. Certains vivaient depuis de nombreuses années avec les autres démons. Et, soudain, ils perdent ou oublient quelque chose et ils commencent à se transformer et à oublier qui ils sont. Ils connaissent des gens, ils ont des amis… Serais-tu capable de tuer un ami même s’il est devenu un monstre vide ?

L’horreur m’envahit et je fis non de la tête.

— Alors… tu veux dire que, si tu n’avais pas été là… je serais devenue un monstre ?

Kwayat sourit.

— Il n’est pas encore impossible que tu deviennes un kandak si tu ne te dépêches pas d’apprendre. Ta transformation est peu ordinaire. —Il y eut une courte pause—. C’était ça, la mauvaise nouvelle —déclara-t-il.

Je restai la bouche ouverte. Ce jour de désastres n’allait-il jamais se terminer ?, me demandai-je, désespérée.

— Je travaillerai dur —assurai-je, en joignant les mains avec ferveur—. Et j’apprendrai comme jamais aucun de tes élèves ne l’a fait.

Kwayat accueillit mes paroles d’un geste de tête.

— C’était ce que je souhaitais entendre. Garde l’esprit serein. Et maintenant, ne perdons pas de temps.