Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

6 Désertions

Le jour suivant, je ne fus pas la seule à me lever tard. La vérité, c’était que la plupart des gens dormirent jusqu’à onze ou douze heures du matin. J’avais passé presque deux heures, avec Frundis et Syu, à chercher Drakvian dans le bois de Roche-Grande, mais je n’avais pas réussi à la trouver, de sorte que j’étais rentrée à la taverne, et sur le chemin du retour j’avais rencontré Marelta, sa sœur et quelques autres amis de leur famille. Je n’avais pas eu le temps de me cacher avec les harmonies et Marelta se fit un plaisir de me jeter des propos humiliants devant ses amis.

— Tu te promènes seule dans le bois à la recherche de quelque dragon de terre, sans doute ? —me lança-t-elle nonchalamment.

— À moins qu’elle ne préfère la compagnie d’un singe à celle d’un saïjit —intervint sa sœur qui, bien qu’elle ait deux ans de moins, avait le même venin sur la langue.

— Elle est si bizarre que tout est possible —répliqua Marelta, un grand sourire malveillant sur les lèvres—. Mais je continue de penser que jamais on aurait dû lui permettre l’entrée en seconde année de snori. Qui sait si elle ne nous griffera pas le visage pendant une de ses crises. Au fait, qu’est-il arrivé à ton déguisement blanc ? On dirait qu’il a beaucoup plu à Galgarrios. Moi, je n’ai eu aucun mal à te reconnaître. Tu avais le même visage abruti.

La musique de Frundis se changea en un concert belliqueux de trompettes et Syu me conseilla de contourner cette “bande de chats furieux” et de ne pas chercher la bagarre.

“Il ne me viendrait jamais une idée aussi sotte que celle de me battre avec Marelta”, lui répliquai-je avec fermeté.

Cependant, je ne trouvais pas non plus convenable de faire un détour, aussi je passai à côté d’eux, je les regardai fixement, je relevai fièrement la tête et je fis :

— Cela m’inquiétait que ta langue ait pu se congeler cet hiver. Mais je vois que le fait de te sentir entourée de gardes du corps te l’a déchaînée.

Marelta plissa les yeux.

— Et la tienne, à ce que je vois, est toujours aussi irrespectueuse. Je te rappelle que tu as devant toi des personnes importantes.

J’arquai un sourcil et, malgré l’obscurité, je tentai de détailler les visages des autres personnes. Celui qui portait la lampe était Tiel, le frère aîné de Marelta. Plus qu’autre chose, il avait l’air curieux d’écouter sa sœur proférer des insultes contre moi. Je ne pus reconnaître les deux autres, quoique le visage de la caïte me soit familier.

— Vraiment ? —répliquai-je sur un ton mauvais—. Et où ? Moi, je ne vois que cinq lâches qui s’en prennent à une seule personne.

— Écoute, petite, elle, tu peux l’insulter parce qu’elle adore qu’on l’insulte —intervint tranquillement l’humain, en se rapprochant de la lumière, pas suffisamment toutefois pour me permettre de bien voir son visage—, mais, moi, ne m’insulte pas, d’accord ? Je n’encaisse pas bien les insultes. Et maintenant, mes amis, poursuivons notre chemin. Et toi, terniane, disparais.

Une soudaine flamme de colère brûla en moi et je sentis, atterrée, que j’étais en train de me transformer de nouveau en démon. C’était la seconde fois que Marelta me mettait en colère au point de déclencher ma transformation. Parce que je ne doutais pas que le jour où elle avait indiqué mes dents en disant qu’elles étaient pointues, elles l’étaient bien réellement. Et, bien que mon premier mouvement instinctif ait été de lui jeter quelque saillie ou une de ces merveilleuses insultes que Sayn m’avait apprises, je fis demi-tour et je me mis à courir vers la rivière, cherchant un coin où me cacher et pouvoir m’assurer que je ne m’étais pas totalement transformée. Je commençais à en avoir assez de ne pas pouvoir contrôler mes transformations et j’avais envie d’apprendre, dès à présent, ce que Kwayat devait m’enseigner, puisque annuler mes transformations ne paraissait pas faisable ou, en tout cas, pas aussi évident que je l’aurais voulu. Et quoique Aryès se soit montré enthousiaste quand il m’avait vue transformée en démon, je doutais que les autres habitants d’Ato le prennent aussi bien. Je n’avais jamais entendu parler des démons à Ato, si ce n’est de ceux des histoires, et j’ignorais totalement le traitement que leur réservait le Livre d’Ato, mais, vu les précautions que prenait Kwayat, la prudence ne devait pas être de trop.

Le lendemain matin, je trouvai la fenêtre de nouveau fermée par un sortilège et je commençai à m’irriter sérieusement. Si Drakvian voulait me parler, pourquoi ne pas entrer directement dans ma chambre et cesser ces ridicules sortilèges qui ne servaient qu’à me faire perdre du temps et qui n’apportaient aucune information ? Mais il était vrai que je commençais à avoir de l’expérience pour défaire ces sortilèges. Drakvian utilisait toujours le même tracé et, après quelques essais, il ne me restait pas beaucoup à découvrir.

“Je vais faire une promenade”, déclara Syu, en s’attachant la cape et en sortant par la fenêtre d’un saut élégant de gawalt.

“Bonne promenade”, lui souhaitai-je, l’enviant un peu.

Lorsque je me fus habillée, je descendis tranquillement les escaliers et je trouvai Kirlens qui préparait le repas.

— Bonjour, petite marmotte ! —me dit-il, en souriant—. Il était temps que tu te réveilles.

— Quelle heure est-il ? —demandai-je, en bâillant.

— Onze heures et demie. Et tout de suite, on sert les derniers petits déjeuners. Beaucoup vont faire coïncider le petit déjeuner avec le déjeuner.

— Comment s’est passé le dîner hier soir ? Est-ce que Laynen est resté toute la nuit ?

Kirlens sourit.

— C’est incroyable comme ce jeune est travailleur. On voit bien qu’il vient de la campagne. Oui, il est resté là jusqu’à minuit. Après, je l’ai mis dehors, pour qu’il aille se divertir un peu. Après tout, ce n’était pas juste qu’il rate sa première Fête du Printemps à Ato.

Je lui rendis son sourire.

— À ce qu’il m’a dit, il a dansé avec toutes les jeunes d’Ato. Je crois qu’il a même dansé avec Wiguy —ajouta-t-il.

Je pensai soudain à ma robe blanche et mon sourire se tordit.

— Comment va Wiguy ? —demandai-je, tandis que je mangeais des biscuits et me servais un verre de lait chaud.

— Bien, elle est au comptoir. Elle est hyperactive —m’avertit-il, en roulant les yeux—. Par contre, j’ai fait une remontrance à Taroshi parce qu’il est rentré à trois heures du matin et non à dix, comme il me l’avait promis. Alors, je l’ai puni et je l’ai réveillé à six heures du matin pour aller chercher le lait et faire quelque autre tâche.

Je pouffai, en essayant de m’imaginer un Taroshi à moitié endormi, foudroyant son père et protestant toutes les dix secondes.

— Et Lénissu ? —demandai-je.

Kirlens fronça alors les sourcils. Tout son visage s’assombrit.

— Il ne t’a rien dit —fit-il, en secouant la tête—. Je m’en doutais. Il est parti.

Pour la première fois depuis plusieurs mois, je restai muette de stupeur.

— Parti ? —finis-je par articuler tant bien que mal.

Kirlens laissa échapper un soupir fatigué.

— Je savais qu’il ne te l’avait pas dit. Mais, quand je lui ai demandé s’il t’avait avertie, il m’a répondu que bien évidemment.

Je clignai des paupières quelques secondes puis je sursautai, comme si je me réveillais.

— Lénissu ! —fis-je, furieuse—. Ça, il va me le payer. Comment a-t-il pu s’en aller comme ça, si soudainement, et sans me prévenir ?

— De toutes façons, tu ne peux pas aller avec lui, où qu’il aille —me répliqua Kirlens—. Tu étudies à la Pagode. En plus, je lui ai promis de m’occuper de toi comme de ma propre fille, ce que tu es pour moi en fin de compte.

— Moi… eh bien… —répliquai-je, étrangement émue—. Et moi, je te considère comme un père, Kirlens… Mais… où est parti Lénissu ?

Kirlens me contempla quelques instants et secoua la tête.

— Il ne me l’a pas dit. Mais, en tout cas, j’ai perdu mon meilleur cuisinier —ajouta-t-il, avec une moue peinée.

— Il n’a pas dit où il allait ? —répétai-je, comme hébétée.

Le tavernier haussa les épaules.

— Il a dit qu’il avait des affaires à régler.

Je soupirai.

— Cela n’aide pas beaucoup, il a des affaires à résoudre partout.

— Eh bien, alors, ne lui crée pas davantage de problèmes —me répondit Kirlens, en posant un tas de rondelles de courgettes sur la table.

— Je vais aller le chercher, je dois lui parler —répétai-je, en me dirigeant vers la porte en courant.

— Shaedra —gronda Kirlens.

Je m’arrêtai, surprise par le ton de sa voix.

— Quoi ?

— Cela fait plus de quatre heures que Lénissu est parti. Tu ne peux pas le rattraper.

J’écarquillai les yeux, je fis demi-tour et je grimpai les escaliers en toute hâte. Un instant plus tard, j’ouvrais la porte de la chambre que Lénissu avait occupée pendant tout l’hiver et j’y entrais. L’intérieur était vide. Il n’y avait pas trace de Lénissu. Et, bien sûr, Corde, son épée, n’était pas là. Il n’y avait que les meubles typiques d’une chambre vide d’auberge.

Que Lénissu soit parti me peina profondément. Je ressentais la même impression de vide que lorsqu’il nous avait laissés, pendant quelques jours, aux abords de Dathrun. Je savais que Lénissu avait vraiment beaucoup d’affaires en cours, même s’il ne voulait pas me spécifier lesquelles, mais était-ce si urgent ? Je savais que je raisonnais à côté de la plaque et que Lénissu n’était pas fait pour rester à un même endroit bien longtemps… Un moment, je pensai qu’il avait été rendre visite à Murry et Laygra et je m’imaginai qu’il réussissait à les convaincre de venir à Ato. Nous aurions été si heureux, tous ensemble, à Ato ! Mais c’était une pensée égoïste. Après tout, moi aussi, je les avais laissés pour revenir avec mes amis.

Je secouai la tête, je jetai un dernier regard sur la chambre et je refermai la porte. J’espérais que Lénissu se portait bien et qu’il ne se cherchait pas trop d’ennuis. Pour une raison ou une autre, je retournai dans ma chambre. Sur le sol, près de la porte, je trouvai un morceau de papier plié. Je fronçai les sourcils et je le ramassai avec impatience. Et si c’était de Lénissu… ?

C’était de Lénissu. Le message était écrit en naïdrasien et disait ceci : « Vis heureuse, ma nièce, et prends soin de ma boîte. Je l’ai laissée dans ton recoin. »

Boîte ? Recoin ?, me répétai-je. Qu’est-ce que cela signifiait ? Je fermai la porte et je regardai dans tous les recoins de ma chambre, espérant trouver une boîte… la boîte de tranmur !, pensai-je soudain. Pouvait-il me l’avoir laissée ? Cela semblait un objet si important pour lui ! Ce qu’elle pouvait bien contenir m’avait toujours intriguée. Mais… de quel recoin parlait-il ? Je me posais la question et je compris : il parlait du recoin où j’avais l’habitude de jouer autrefois, de cette terrasse où s’entassaient les vieux tonneaux et tout un bric-à-brac, de ce même endroit où nous avions parlé, Lénissu et moi, le premier jour où je l’avais connu.

Je mis le papier dans ma poche d’un geste pressé, j’ouvris la fenêtre et je me glissai à l’extérieur. Discrètement, je parvins à la terrasse, mais il me fallut plus de dix minutes pour trouver la boîte de tranmur, cachée à l’intérieur d’un tonneau. Je l’en sortis et je la mis sur mes genoux, l’examinant en détail. C’était une simple boîte sans ornements, mais toutes les boîtes n’étaient pas en tranmur. Généralement, à l’intérieur des boîtes de tranmur, on gardait des objets que l’on souhaitait conserver intacts. Le contenu devait donc avoir une certaine importance.

Le message ne mentionnait pas si je pouvais l’ouvrir ou non, pensai-je. Et, à voir l’air jaloux de Lénissu chaque fois qu’on le questionnait sur sa boîte, j’en avais conclu qu’il n’avait pas l’intention de me laisser fouiner dans ses affaires. Mais pourquoi était-il parti sans rien dire ?, me demandai-je, blessée. Je ne comprenais pas le comportement mystérieux de Lénissu. Il fallait toujours qu’il soit en train de faire quelque chose. La cuisine ne lui suffisait pas…

Je me levai d’un bond, en me souvenant soudain d’un détail. Lénissu m’avait avertie ! Enfin, il m’avait dit quelque chose d’étrange la veille, mais qu’avait-il dit exactement ? Je fis un effort pour me souvenir, mais je me rappelai seulement que ses paroles m’avaient semblé absurdes.

Après m’être assurée que personne ne m’épiait, je cachai de nouveau la boîte de tranmur au même endroit et je me mis à courir sur les toits en direction de la maison d’Aryès. Il vivait de l’autre côté de la colline et je dus descendre des toits pour continuer à courir. Sa maison avait un étage et était entourée d’un petit jardin de fleurs qui commençaient à fleurir. Les pots sur les balcons étaient magnifiques : la mère d’Aryès s’en occupait toujours. Au rez-de-chaussée, se trouvait la menuiserie de son père et la famille vivait au premier étage. En prenant de l’élan, je grimpai sur l’appentis puis, cherchant la chambre d’Aryès, j’escaladai le mur avec une agilité digne d’un gawalt. Par une des fenêtres ouvertes, je vis Aryès assis sur son lit, lisant tranquillement un livre. Je m’accrochai à la fenêtre et j’atterris à l’intérieur en vacillant.

— Shaedra ! —s’écria-t-il, stupéfait, les yeux ronds comme des assiettes.

— Aryès, j’ai besoin que tu m’aides ! Qu’est-ce que Lénissu a dit exactement hier, quand nous l’avons croisé ? Je ne me souviens plus de ses paroles et c’est très important.

— Quoi… ? —bafouilla-t-il, abasourdi.

Apparemment, Aryès ne s’était pas encore remis de sa frayeur. Alors je me rendis compte que ma conduite n’était pas particulièrement très classique et je me raclai la gorge.

— Je regrette d’être… entrée si brusquement. J’aurais dû passer par la porte d’entrée…

— Non, non, ça ne fait rien —m’assura Aryès, en refermant son livre et en se levant d’un bond—. Mais, à vrai dire, j’aurais besoin d’un peu de silence pour me souvenir des mots de Lénissu.

Il prit une mine concentrée et je m’abstins de parler pendant un bon moment. Alors, miraculeusement, Aryès répéta lentement les paroles de Lénissu :

— Prends soin de Shaedra comme tu me l’as promis il y a quelques mois. Et toi, Shaedra, tiens-toi tranquille, comme… d’habitude. Je crois —ajouta-t-il, en fronçant les sourcils.

J’acquiesçai de la tête, émerveillée.

— Comment fais-tu ?

Il haussa les épaules, avec modestie.

— Je ne sais pas.

Je fronçai les sourcils, pensive.

— Qu’est-ce que cela signifie “comme tu me l’as promis” ? —m’enquis-je.

— Je ne sais pas —répéta Aryès et, cette fois, j’eus la certitude qu’il mentait et cela me fit mal.

— Tu ne le sais pas ? —répétai-je, incrédule.

Aryès souffla.

— Pourquoi tout cet interrogatoire ? Il est arrivé quelque malheur ?

Oubliant soudain de me demander quelles raisons pouvait avoir Aryès pour me mentir, je serrai les dents et lui confiai :

— Lénissu est parti.

Aryès acquiesça de la tête.

— Cela ne me surprend pas. J’aurais dû m’imaginer qu’il ne disait pas ces mots à la légère. Mais il reviendra bientôt, tu peux en être sûre.

J’arquai un sourcil puis j’acquiesçai : à vrai dire, la boîte de tranmur était ce qui m’en convainquait le plus. Soudain, j’eus conscience d’avoir envahi l’intimité d’Aryès et je me raclai la gorge.

— Bon, je retourne à la taverne. Je n’arrive pas encore à croire que Lénissu soit parti —ajoutai-je, plus pour moi-même que pour lui.

Aryès acquiesça, songeur.

— Bonne lecture ! —fis-je, en sortant de nouveau par la fenêtre.

Lorsque j’entrai à la taverne, Wiguy, les mains jointes d’émotion, commença à me raconter toutes les merveilles de la nuit de fête et, à ce qu’elle me dit, elle avait passé des heures et des heures à danser. Le nom de Nakan apparaissait maintes fois et elle me raconta un incident qui avait eu lieu entre Nart et Nakan.

— Ce stupide Nart lui a fait un croche-pied et il nous a fait tomber tous les deux —fit-elle, avec une colère évidente—. Je ne vais plus adresser la parole à ce rustre de toute ma vie —jura-t-elle—, même s’il vient au comptoir me demander quelque chose.

— Nart n’est pas méchant —lui assurai-je—. Il est seulement… un peu jaloux.

— Pff, eh bien, pour moi, qu’il meure de jalousie, comme dans les livres et qu’il me laisse en paix avec Nakan.

Je ne lui répondis pas et elle continua à parler de la fête, tout émue, tandis que nous servions les clients. Ma tête était sur le point d’éclater quand, soudain, je croisai un regard bleu très familier et je restai paralysée pendant quelques secondes.

Il était assis à une petite table, entre un groupe de vieux qui étaient là depuis déjà des heures à jouer aux cartes et une famille paysanne qui discutait depuis plusieurs minutes sur je ne sais quoi à propos des tomates. Ses yeux étaient aussi bleus que la veille et ses cheveux étaient blancs comme la laine. Kwayat se leva quand il sut que je l’avais vu et il se dirigea vers moi avec un grand sourire théâtral.

— Shaedra, combien de temps a passé ! —me dit-il, en me saisissant amicalement par le bras. Un effluve de roses m’envahit. Pourquoi chaque fois que Kwayat était proche, il flottait un parfum de fleurs ?

Wiguy s’arrêta net au milieu de son interminable flux de paroles et elle nous regarda tour à tour, une assiette de lentilles dans les mains. Je souris, feignant la tranquillité.

— Sa… salut, comment ça va ?

Kwayat roula les yeux et m’entraîna vers la sortie, en me disant :

— Je dois te parler d’un tas de choses, petite, viens.

Je le suivis, nous sortîmes et, après un moment de silence, je n’en revenais toujours pas.

— Par tous les démons ! Pourquoi es-tu si peu discret ? —lui demandai-je, alors que nous descendions la pente.

Kwayat fronça les sourcils. Il avait repris son air dramatique habituel.

— Je n’ai pas l’intention de rester caché tout le temps que va durer ton apprentissage. J’ai décidé que ce n’était pas nécessaire de te séparer de tes amis. Parfois je le fais, mais, dans ce cas, au moins pour les premières étapes de ton apprentissage, nous ne gagnerions rien en t’écartant des saïjits. En plus, Zaïx ne veut pas que je t’impose d’aller où que ce soit et cela me convient. Apparemment, tu l’amuses.

— Je… l’amuse ? —répétai-je, sans comprendre.

— Oui, Zaïx est un démon qui s’ennuie beaucoup. À une époque c’était un démon de l’esprit, mais il a volé quelque chose qu’il n’aurait pas dû voler, quelque chose qui appartenait à Ashbinkhaï, le Démon Majeur de l’esprit. Les autres démons ne le tiennent pas en grande estime, mais, dans le fond, il n’a pas mauvais cœur. C’est pour cela que, chaque fois qu’il trouve un démon orphelin, il l’adopte. Comme dans ton cas.

Son histoire m’embrouillait les idées.

— Je suis un démon orphelin ?

— Eh bien. Aucun Démon Majeur ne s’est préoccupé de t’aider à te former, alors, lui, il t’a adoptée. Zaïx adore s’occuper des gens, mais parfois, il ne s’en occupe pas tout à fait bien —ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel.

— Et, toi aussi, tu es un démon orphelin ? —demandai-je, en essayant de comprendre.

— Moi… je suis instructeur de démons. J’ai passé un accord avec Zaïx. Mais je ne suis pas son serviteur.

— Alors, comme ça, tu instruis les nouveaux démons de Zaïx —conclus-je.

— Pas vraiment. Mais il est vrai que dernièrement les Démons Majeurs ne font pas appel à mes services.

— Et pourquoi ne le font-ils pas ?

— Les Démons Majeurs ont leurs propres communautés et leurs propres instructeurs. Ils n’ont pas besoin d’instructeurs indépendants, même s’ils s’avèrent meilleurs —ajouta-t-il, avec un léger sourire.

Nous arrivâmes à la lisière du bois et nous nous assîmes sur l’herbe. Les rumeurs de la ville nous parvenaient, étouffées ; par contre, le grondement de la rivière s’entendait clairement.

— Très bien —dis-je, les jambes croisées—. Tu instruis les démons… mais en échange de quoi ?

— Ceci ne fait pas partie de l’instruction —répliqua tranquillement Kwayat—. À partir de maintenant, ton but consiste à comprendre ce que je vais t’enseigner. Tu écouteras attentivement. Et tu feras tout ton possible pour faire ce que je te dis.

— C’est ce qu’est censé faire un élève —répliquai-je, sur un ton moqueur.

— Et tu ne parleras pas de façon ironique —ajouta Kwayat—. Quand l’enseignement est sérieux, l’élève doit être sérieux.

Je pris un air dubitatif, mais je fus bien obligée d’acquiescer. Kwayat, au lieu de commencer à m’apprendre à contrôler mes transformations, commença à me présenter le monde des démons. Il m’enseigna les noms des Démons Majeurs et de quelque autre démon connu. Il me les présenta en détail, puis il m’expliqua que l’appellation de Démon Majeur était un titre éminemment vieux qu’héritaient les familles à la tête des communautés importantes de démons. Il me fit aussi un bref résumé d’Histoire, et je compris que certains démons étaient capables d’allonger leur vie au prix de beaucoup de travail. Ce qui, tout compte fait, n’en valait peut-être pas la peine…

— N’as-tu pas remarqué, quand tu te transformes, que tu vibres d’énergie ? —disait mon instructeur—. Nous, les démons, nous sommes les créatures les plus vivantes de tout Haréka. Et certains d’entre nous sont capables d’utiliser leur énergie pour se régénérer. Et ceci n’a rien à voir avec ce que font les nakrus et autres monstres —ajouta-t-il, comme s’il devinait mes pensées—. Les marques qui apparaissent quand nous nous transformons sont la vie à l’état pur. Nous les appelons les marques de la Sréda.

— La Sréda —répétai-je, abasourdie.

Il acquiesça.

— Cela ne m’étonne pas que tu en aies entendu parler, mais les saïjits utilisent ce mot tout à fait hors de contexte. « Sréda » signifie « Vie ». Cela vient du tajal. C’est une langue qu’aujourd’hui tout le monde, à part les démons, a oubliée. Et encore, beaucoup de démons savent à peine le baragouiner. Mais, moi, je sais parler le tajal et je te l’apprendrai. C’est une langue très différente de toutes celles que tu connais. Elle n’a pas de verbes, seulement des idées. Il n’existe pas de temps comme le passé, le présent ou le futur. Et il est pratiquement impossible de traduire le tajal à une langue saïjit, parce que, tout simplement, les deux langues ne fonctionnent pas avec les mêmes notions.

— Attends, attends —intervins-je, les sourcils froncés—. La Sréda… Tu veux dire que, comme j’ai la Sréda, je vais vivre plus longtemps ?

— Non. Cela dépend de ton expérience. Certains démons qui tentent d’allonger leur vie ne font que la réduire —m’avertit-il, en haussant les épaules—. C’est un processus très délicat et qui, en réalité, est finalement assez peu rentable.

— Mais alors, les démons qui ne sont pas… euh… ceux qui ne savent pas revenir à leur forme saïjit… —Je plissai les yeux—. L’autre jour, tu leur as donné un nom.

— Les tahmars —m’aida-t-il.

— Voilà. Ceux qui ne sont pas des tahmars, ce sont des saïjits qui se transforment parfois en démons, n’est-ce pas ? Alors ce sont aussi des saïjits —raisonnai-je.

Kwayat fit non de la tête.

— Chacun a sa race. Mais ce qui prévaut, c’est d’être un démon —m’expliqua-t-il, très solennellement—. Lorsque la Sréda est réveillée, elle s’écoule dans le corps saïjit. Ne la sens-tu pas en ce moment même ? Elle se remarque moins, mais elle coule régulièrement et, lorsque tu te transformes, tout tourbillonne. Tu comprends ?

— Non. Je ne sens rien —répondis-je.

Je passai une demi-heure à essayer de sentir en moi la Sréda, conseillée par Kwayat, mais en vain. Et quand je lui dis que je ne savais pas pourquoi je me transformais, je crus deviner une lueur d’exaspération dans les yeux de l’instructeur. Apparemment, Zaïx ne l’avait pas informé de mon ignorance totale sur tout ce qui concernait les démons.

— Ce n’est pas habituel de se transformer en démon sans le vouloir —soupira Kwayat—. Ceci représente tout un défi, mais j’essaierai —prononça-t-il, comme pour s’encourager lui-même.

À ce moment, Syu apparut et se jeta sur moi en imitant le hurlement d’un loup.

“Mon hurlement est mieux réussi que celui de Frundis, pas vrai ?”, fit-il, tout fier, alors que j’éclatais de rire.

“Ne me dis pas que tu veux être chanteur ?”, lui répliquai-je.

“Et pourquoi pas ?”, rétorqua-t-il, en se donnant des airs d’aristocrate.

C’est ainsi que commencèrent mes leçons avec Kwayat. Tous les matins, j’allais à la Pagode Bleue et, après manger, au lieu de me rendre à la bibliothèque, je sortais d’Ato pour le retrouver. Nous ne prétendions pas nous cacher, tous savaient que, Kwayat et moi, nous nous parlions et tous supposaient qu’il m’enseignait quelque chose, mais personne ne savait quoi, mis à part Aryès.

Sincèrement, j’aurais préféré garder ces leçons secrètes, parce qu’Aléria et Akyn ne cessaient de me demander qui était ce Kwayat avec qui je passais tant de temps. J’aurais aimé tout leur dire, mais, maintenant que je savais que Kwayat s’emporterait si je le trahissais, je ne pouvais pas faire une telle folie.

Les gens des alentours s’en furent de nouveau vers leurs terres et Ato redevint plus tranquille. Wiguy ne me questionna pas sur la robe et je m’en réjouis, mais je conservais toujours la crainte de savoir comment elle réagirait quand elle l’apprendrait. Parfois, je m’imaginais la robe blanche, flottant dans la Baie Bleue de Yurdas, comme un fantôme immergé. Et le visage furieux de Wiguy. C’était une image assez lugubre, mais je ne pouvais éviter d’y songer quelquefois. Quant à Drakvian, elle ne redonna pas signe de vie, et qu’elle n’ait fermé ma fenêtre que deux fois ces jours derniers me laissa un peu perplexe et inquiète, mais Déria assurait qu’elle l’avait aperçue une fois par la fenêtre, quoique pendant une brève seconde à peine.