Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

5 La Fête du Printemps

Qu’avait dit Aléria au fait ? Que ceux qui possédaient la Sréda n’étaient pas des gens fiables ou quelque chose comme ça. Mmpf.

Cette pensée me poursuivit pendant tous les jours suivants, même le jour de la Fête du Printemps. Sans avertir, ce matin-là, Wiguy frappa à ma porte et entra avec un paquet et un énorme sourire… et vêtue d’une magnifique robe bleue.

— Wiguy ! —m’exclamai-je, émerveillée—. Quelle élégance !

Wiguy gloussa et me tendit le paquet.

— Bonjour, Shaedra. Je l’avais commandée pour ton anniversaire, mais j’ai pensé que tu voudrais la mettre pour la fête.

— Mon anniversaire ? Mais… c’est dans deux semaines. Qu’est-ce… ?

Wiguy laissa échapper un petit soupir exaspéré.

— Ouvre-le !

Avec appréhension, j’ouvris le paquet et j’en sortis une robe d’un blanc immaculé avec de larges manches et une ceinture rose. J’en restais bouche bée et, en m’en apercevant, je me raclai la gorge. Wiguy prétendait-elle que je me promène avec cette robe pendant toute la journée ?

Wiguy me contemplait avec un sourire ravi.

— Et voici les chaussures —dit-elle, très excitée—, comme ça, tu n’auras pas à mettre ces horribles bottes que t’a offertes ton oncle.

Et elle me montra des chaussures couleur sable. Au moins, elles n’avaient pas l’air incommodes, pensai-je, avec optimisme. Je fus sur le point de faire non de la tête et de protester comme je l’avais toujours fait. Mais Wiguy était si émue…

— Merci, Wiguy —murmurai-je—. C’est une robe… parfaite… euh… pour l’occasion.

Mais qu’elle ne me demande pas de mettre ça une autre fois !, ajoutai-je mentalement pour moi-même.

— Elle l’est —affirma Wiguy—. Toutes vont se vêtir élégamment. Je ne pouvais pas te laisser avec ces guenilles que tu portes. Surtout que maintenant tu n’es plus une petite fille, tu es une demoiselle… ou tu devrais l’être. J’ai dû la raccourcir un peu, je l’ai prise longue parce que je sais que tu n’as pas fini de grandir et c’est plus facile de découdre que de mesurer et coudre un nouveau tissu. Allez, mets-la, pour voir comment elle te va.

J’agrandis les yeux, j’avalai ma salive et je posai le paquet sur le lit. Mes mouvements étaient si lents que Wiguy dut accélérer un peu les choses. Mais, finalement, en me voyant revêtue avec son cadeau, elle joignit les mains, émue, les yeux humides, et me prit les deux mains pour faire plusieurs tours de ronde dans la chambre.

— Oh ! Comme je suis émue ! —s’écria-t-elle d’une voix aigüe tout en tournant joyeusement.

Elle me lâcha les mains et elle mit quelques secondes pour récupérer l’équilibre.

— Bon… essaie les chaussures. Mais ne t’assieds pas comme ça ! —exclama-t-elle soudain, en me voyant m’asseoir sur le lit un peu brusquement—. Tu vas froisser la robe. Tu dois être élégante comme une demoiselle.

J’eus l’impression d’entendre Laygra me vendre des habits à l’Aberlan. Avec un soupir, j’essayai les chaussures. Elles ressemblaient à celles que portaient les danseuses et, au moins, elles n’avaient ni plateformes, ni talons, mais, en réalité, elles ne protégeaient guère plus que si j’avais été pieds nus. En tout cas, Wiguy disait que c’était la dernière mode à Aefna. Alors tout le monde porterait ces chaussures à la fête. Et, moi, je ferais comme tout le monde.

— Tu ne t’échapperas pas cette fois —m’avertit Wiguy—. En plus, je t’assure que tout le monde voudra danser avec toi… Attends ! Il manque la coiffure. Je vais te coiffer comme m’a appris Satmé. Nous serons les reines du bal !

Je levai les yeux au plafond et je tentai d’être patiente.

— Mais bien sûr —répliquai-je.

Syu, caché derrière la fenêtre ouverte, gloussa.

“Et de quoi ris-tu, toi ?”, grognai-je, tandis que Wiguy sortait comme une flèche chercher le matériel pour me coiffer.

L’ombre du singe disparut de la fenêtre et je supposai qu’il était parti avant que je n’aie une idée pour lui faire souffrir le même martyre que celui que je subissais.

Par tous les démons, pensai-je, en prenant un volant de la robe. Je m’aperçus que mes griffes auraient pu déchirer le vêtement, je pâlis et je m’assurai de les avoir bien rentrées.

— Assieds-toi sur la chaise ! —s’écria précipitamment la voix de Wiguy.

Je sursautai et je m’assis avec résignation.

— Tu ne sais pas à quel point Kirlens est élégant cette année —commentait Wiguy—. Et Taetheruilin ne sent pas le fer ! Il vient de passer prendre un verre. Il dit que sa femme est en train de préparer toute la bande de marmots qu’ils ont pour la fête. Franchement, tu ne me crois peut-être pas, mais je ne suis pas aussi folle que d’autres.

— Mais non, voyons.

— Et je ne le dis pas parce qu’elle veut que tous ses enfants soient bien vêtus, mais acheter un habit de cent kétales pour un gamin de trois ans, c’est vraiment ridicule. Qui se préoccupe qu’un petit de trois ans soit bien habillé ? Moi, je pense que tant que quelqu’un ne se rend pas compte qu’il a besoin de bien s’habiller, c’est qu’il n’en a pas besoin. J’avais déjà les idées claires là-dessus à dix ans.

Moi, je n’avais pas l’impression d’avoir besoin de bien m’habiller… Avec un soupir, je continuai d’écouter d’une oreille les bavardages extravagants de Wiguy.

Elle ne voulut pas me défaire les tresses de Syu, parce qu’elle considérait que cela lui prendrait trop de temps, et elle concéda même que Syu savait bien faire les tresses.

— C’est peut-être un singe et tout ce que tu voudras —disait-elle—, mais il a plus de goût artistique que certaines de mes amies. Bien sûr, il ne nous surpassera jamais ni moi, ni Satmé, mais s’il est capable de faire des tresses, il est capable d’avoir fait tout ce que tu as dit.

Dommage que Syu ne soit pas là pour l’entendre, pensai-je. J’étais sûre qu’il aurait souri, tout orgueilleux, devant tant de compliments. Au bout de dix minutes, après avoir entendu tant de bavardages, je commençai à bouillir, mais Wiguy termina rapidement et elle me montra mon reflet dans le miroir avec une expression satisfaite.

Ce n’est pas que j’aie pu voir grand-chose de son œuvre d’art, mais je décidai que ce n’était pas si mal. Elle avait remonté mes cheveux en une sorte de chignon assez lâche avec quelques tresses par-ci par-là.

— Eh beh —me contentai-je de dire.

— Tu as les cheveux très longs —commenta-t-elle—. Un jour, tu devrais te les couper. Mais apparemment, les dames d’Aefna portent les cheveux très longs en ce moment.

— L’année prochaine, cela aura changé —lui assurai-je, avec un sourire moqueur—. Bon ! Je peux aller déjeuner, maintenant ?

Wiguy acquiesça.

— Mais tu dois retrousser la robe pour descendre les escaliers et, quand tu sortiras, tu dois faire attention de ne pas te salir avec la boue, tu m’entends ?

J’acquiesçai.

— Et pas de pirouettes ni de courses, d’accord ?

Je roulai les yeux, je me dirigeai vers la porte et je me retournai.

— Alors comme ça… le dernier cri, c’est de sauter dans les flaques et de se rouler là où il y a le plus de boue, n’est-ce pas ?

Wiguy me foudroya du regard, mais elle ne put réprimer un demi-sourire.

— Si tu oses abîmer la robe, je t’achète un flacon de parfum.

Je pris une mine épouvantée et je levai deux doigts sur mon front.

— Je te promets que je n’abîmerai pas la robe.

Wiguy s’esclaffa et m’accompagna jusqu’en bas, où je déjeunai quelques biscuits et un grand verre de lait chaud. Quand je me levai, elle me donna mon chapeau de paille.

— Ne l’oublie pas. Et, maintenant, va vite, ou tu arriveras en retard. Et sans courir.

Je me raclai la gorge et je sortis de la cuisine. Il était déjà dix heures du matin, mais, dans la taverne, seuls étaient arrivés les plus matinaux qui n’avaient pas besoin de plusieurs heures pour se préparer. Kirlens était près d’une table, bavardant avec deux clients qui semblaient être de nouveaux arrivants. Tous trois portaient des habits si pompeux que, d’un coup, je me sentis moins seule.

— Shaedra ! —s’écria Kirlens—. Wiguy m’avait averti qu’elle allait s’occuper de toi. Viens ici, ma princesse, tu sembles juste sortie d’un conte !

Un énorme sourire sur le visage, il tendit la main et serra la mienne avec douceur. Je souris, amusée.

— Ah, et que dis-tu de mon nouveau costume ? —demanda-t-il, en écartant les bras.

J’observai sa tunique de soie fine et colorée et son pantalon de toile presque blanche et je souris.

— On dirait un costume tout juste sorti d’un conte —répondis-je.

Kirlens éclata de rire, amusé.

— Ma nièce ! —s’exclama Lénissu, en apparaissant soudain au bas des escaliers. Il portait les mêmes vêtements que d’habitude et il était resté bouche bée en me voyant—. Mille sorcières sacrées, qu’est-ce qu’on t’a fait ?

Il avait une mine si abasourdie que je ne pus m’empêcher de rire avec les autres. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, je le pris par le bras et lui dis à voix basse.

— C’est une idée de Wiguy.

Lénissu prit aussitôt un air compréhensif.

— Ah ! Maintenant je comprends mieux —dit-il, avec un demi-sourire moqueur—. Alors comme ça, elle a réussi à te faire mettre ça, hein ? Eh bien, assurément, elle a fait plus que ce que je croyais être saïjitement possible.

Il ne cacha pas son évidente expression de moquerie. Je soupirai.

— Je dois m’en aller. Les snoris sont censés passer toute la journée à faire des trucs comme vendre des rafraîchissements pour collecter plus de fonds pour la ville —expliquai-je.

Lénissu me souhaita bonne chance et je sortis en courant, en direction de la Pagode Bleue, tout en retroussant la robe. Quand j’arrivai, certains étaient déjà là, s’activant pour tout organiser. En entrant dans la Pagode, je vis Aryès léviter pour faire passer une corde ornée de guirlandes sur les poutres de l’édifice. Mais, lorsqu’il se tourna vers moi, il perdit le contrôle et s’effondra par terre, en parvenant toutefois à amortir un peu la chute.

— Aryès ! —criai-je, en me précipitant vers lui. Mais j’avais oublié que je portais une robe. Je marchai sans le vouloir sur la pointe du dernier volant et je m’étalai à côté d’Aryès—. Maudite robe !

Ce fut la première des nombreuses fois que je maudis la robe ce jour-là. Aryès se redressa, embarrassé.

— Mince. Euh… je crois que j’ai fait tomber toutes les guirlandes. Je… euh… Tu… —Il se frotta le cou, comme il en avait l’habitude lorsqu’il ne comprenait pas quelque chose ou lorsqu’il était mal à l’aise—. Tu vas bien ?

— Oui, c’est juste que j’ai marché sur cette satanée robe, c’est tout —répondis-je, en m’asseyant sur le plancher de tranmur—. Je vais t’aider à suspendre les guirlandes.

Akyn et Aléria arrivèrent peu après, escortés par Stalius. Je fus surprise de le voir, parce que je savais qu’on ne lui permettait pas d’entrer dans la Pagode, de par sa condition de légendaire renégat, mais il n’avait pas l’intention d’entrer : il prit congé d’Aléria tandis qu’Akyn lui décochait un regard assassin, puis il s’en alla.

Tous les snoris étaient très élégamment vêtus, comme tous les ans lors de la Fête du Printemps. Même Salkysso, qui venait d’une famille pauvre, portait une belle tunique de satin vert.

Lorsque Galgarrios arriva, je vis que toutes les snoris de première année se retournaient pour le regarder, charmées. Aussitôt, elles se mirent à chuchoter entre elles et Marelta les observa d’un œil sarcastique.

— Shaedra ! —me salua le caïte, avec un grand sourire, en entrant dans la Pagode—. J’arrive tard ?

Je levai un sourcil, surprise.

— Ce n’est pas grave d’arriver tard tant que tu arrives à temps —lui répliquai-je, citant mon sempiternel et quotidien proverbe gawalt.

— Alors je peux te demander de danser avec moi cet après-midi ?

Je pâlis, stupéfaite. Danser avec Galgarrios ? Je le regardai, abasourdie, et je cessai d’enfiler les guirlandes sur la corde.

— D… danser ? —bredouillai-je.

Galgarrios m’adressa son habituel sourire bêta.

— Beh oui, tu n’aimes pas danser ?

— Eh bien… non. Sincèrement… je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

— Oh, voyons, Shaedra ! —intervint Akyn, en riant—. Galgarrios est un bon danseur. Danser, ce n’est pas aussi mal que ce que tu crois. Souviens-toi du bal à Tauruith-jur.

Oui, je m’en souvenais très bien. Aryès m’avait invitée à danser et ma prestation avait été assez lamentable : j’avais écrasé les pieds de tous ceux qui se trouvaient autour… Et Aryès s’était moqué de moi parce que j’avais utilisé le jaïpu.

— Non… —concédai-je—, ce n’est pas si mal, mais —dis-je, sur un ton plus ferme— nager non plus n’est pas si mal et tout le monde ne nage pas.

Galgarrios semblait de plus en plus déçu.

— Alors… tu ne vas pas danser avec moi ?

Les snoris de douze ans me regardaient avec une expression manifeste d’envie et d’étonnement. Comment pouvais-je lui refuser une danse ?, devaient-elles se demander. Je me souvins alors des paroles enthousiastes de Wiguy : “Nous serons les reines du bal !”. J’étais sûre que, si Wiguy apprenait que je ne voulais pas danser, elle allait me poursuivre pendant toute la journée, et même des semaines et des semaines… Je m’imaginai une vie impossible avec Wiguy qui dansait et me reprochait à chaque instant mes manières grossières et je m’adoucis un peu. Et, en apercevant l’expression triste de Galgarrios, je soupirai intérieurement et j’acquiesçai.

— D’accord. Ce sera un plaisir de danser avec toi, Galgarrios. Mais… seulement une danse, d’accord ?

Le visage de Galgarrios s’illumina.

— Alors, tu es toujours mon amie ?

Je souris, amusée.

— Bien sûr que je suis toujours ton amie.

Assurément, Galgarrios était facile à contenter. Une danse et il était content pour toute la journée. Moi, par contre, je commençai à sentir ma gorge se nouer et je conservai cette sensation toute la matinée.

En une heure, nous terminâmes les préparatifs de la fête. Ensuite, les habitants d’Ato et les étrangers commencèrent à arriver. Nous nous occupâmes un peu de tout. Nous fîmes des spectacles harmoniques avec de jolies couleurs et paysages, et les gens applaudissaient, admiratifs. Je dois dire que je me fis remarquer particulièrement lors de ces spectacles et le maître Aynorin me félicita ensuite pour avoir créé une image paradisiaque d’une forêt avec un parfum sylvestre. Et il me confessa qu’il aurait été incapable de faire une telle chose. Je reçus ses paroles avec la fierté d’un gawalt et je souris toute seule pendant une bonne demi-heure.

Aléria, sous la supervision du maître Yinur, soigna quelques maux d’estomac et douleurs musculaires des paysans. Ozwil invoqua un tas de petites étoiles qui brillaient et lévitaient : elles finirent par se répandre dans toute la ville et le maître Jarp commenta quelque chose sur le respect des limites de l’équilibre énergétique. Yori, Révis et Salkysso offrirent un spectacle de lutte, en faisant plus de pirouettes que celles qui auraient été nécessaires dans un combat sérieux. Kajert vendit beaucoup de plantes qu’il avait gardées pour l’occasion, promettant qu’il offrirait cinquante pour cent des bénéfices à la Pagode. Laya et Marelta s’installèrent derrière des tables pour vendre des rafraîchissements, et Aryès se promenait en lévitant avec son foulard bleu, Bourrasque, autour du cou, et il jetait des confettis sur les gens. Suminaria et Akyn étaient les seuls qui ne firent pas grand-chose, car ils appartenaient aux familles les plus aisées. Tandis que la tiyanne restait assise à côté de son oncle, sieur Garvel Ashar, Akyn écoutait à moitié la conversation de ses frères et sœurs aînés et regardait avec envie nos petites prouesses.

En réalité, la Fête du Printemps était plus pragmatique que d’autres fêtes. Les paysans en profitaient toujours pour échanger des semences, pour demander conseil au Daïlorilh sur le temps et les cycles et pour acheter toutes sortes de produits qu’ils ne pouvaient fabriquer eux-mêmes, comme des outils, des clous, des médicaments. C’est pourquoi Hans était aussi affairé à vendre des râteaux, des marteaux et des lames de fer. Dolgy Vranc et Déria profitèrent de la journée pour vendre leurs plus beaux jouets et en étrenner quelques nouveaux. En fait, avant de les voir, je les entendis : Déria criait comme les vendeuses de poisson à Dathrun, ou peu s’en fallait.

Les snoris, nous mangeâmes tous des pâtes avec de la tomate, du fromage et du porc grillé et, à trois heures, les petites œuvres théâtrales que tant de personnes attendaient avec impatience commencèrent. Puis vinrent les artistes acrobates et, Déria et moi, retroussant nos robes, nous les imitâmes en riant, mais je grognai plus d’une fois contre ma robe parce que je n’étais pas habituée à porter des volants et des vêtements si longs. À un moment, un des artistes nous proposa de monter sur la scène, et nous acceptâmes face à l’insistance des spectateurs et, malgré mes efforts, je ne réussis pas à faire participer Aryès.

Je m’amusai comme une folle, quoique peut-être pas autant que Déria, qui rayonnait littéralement de joie en voyant qu’elle avait un public si vaste et distingué. Je dus même la prendre par le bras pour la faire descendre de scène au bout d’un moment, car les artistes commençaient à se sentir exclus.

Et, finalement, quand le soleil avait presque disparu, l’heure du bal arriva. Selon la tradition, on tirait au sort pour savoir qui seraient les premiers à danser, en choisissant entre les moins de cinquante ans. Je me souvenais que l’année précédente, le sort avait désigné un paysan humain assez maladroit et une elfe noire légèrement boiteuse et le spectacle était resté dans la mémoire de tous.

Nous mîmes tous notre nom écrit dans deux boîtes, les filles dans l’une, les garçons dans l’autre, et moi, comme une bonne terniane, je voulus faire la maligne et feindre que je mettais le papier sans le mettre. Le maître Aynorin me prit sur le fait et finalement je dus faire comme les autres.

Tous attendirent impatients et agités, laissant à peine un cercle vide pour le prochain couple de danseurs. Le Daïlerrin, Eddyl Zasur, sortit le premier papier et énonça à voix haute et claire :

— Nakan Dorneman.

Le nom ne me disait rien, et je compris bientôt pourquoi en voyant qu’il s’agissait d’un des acrobates qui étaient venus à Ato pour l’occasion. L’humain pâlit un peu, mais se remit aussitôt et s’avança dans le cercle pendant qu’Eddyl Zasur prononçait le nom de sa compagne :

— Wiguy Zab !

Je crois que, si j’avais entendu prononcer mon propre nom, je n’aurais pas été plus étonnée. Après quelques secondes de paralysie, je cherchai Wiguy du regard et je la vis avancer lentement, les yeux exorbités, entre ses amies qui la poussaient en riant. Elle releva un peu sa robe bleue pour que personne ne marche dessus et elle entra dans le cercle. Je crois que c’était la première fois que je la voyais aussi muette.

Nakan prit la main de Wiguy comme s’il s’était préparé à cela depuis qu’il était né. Ils commencèrent à tourner agilement sur la piste et, dix minutes après, ils se fondirent parmi les autres couples de danseurs tandis qu’une musique traditionnelle envahissait toute la piste. J’imaginai que Frundis grognait dans ma chambre, en critiquant chaque note et un sourire commença à flotter sur mes lèvres.

— Tu ne trouves pas qu’il a une tête de rat d’égout ? —me demanda soudain Nart, les bras croisés.

Je sursautai, parce que je ne l’avais pas vu arriver, et je fronçai les sourcils.

— De qui parles-tu ?

— De celui qui danse avec Wiguy. Il a l’air abruti, cette espèce d’insolent.

L’espèce d’insolent Nakan Dorneman souriait doucement tout en faisant tourner Wiguy dans ses bras comme un expert.

— Bon… —dis-je—, je suis contente que Wiguy ait trouvé un partenaire. Comme ça, au moins, elle ne remarquera pas si je danse ou non.

— Et qu’est-ce que tu en penses si je te demande de danser avec moi ? —me demanda-t-il, d’un air suffisant.

À cet instant, le visage de Galgarrios apparut devant moi et je crois que je me réjouis parce que, si quelqu’un dansait pire que moi, c’était bien Nart et je ne voulais pas commencer le bal en m’étalant.

Je pris donc la main de Galgarrios et nous commençâmes à danser comme de bons metrardjis, c’est-à-dire, comme des adultes. Je m’ennuyai rapidement, mais Galgarrios semblait heureux, un sourire sur le visage et les yeux légèrement tournés vers le ciel. J’ignorais comment il faisait pour ne pas me marcher sur les pieds.

Lorsque je vis Lénissu danser avec une jeune femme qui devait avoir à peu près son âge, je m’arrêtai net et je les dévisageai, bouche bée.

— Galgarrios ! —murmurai-je.

— Hum ?

Galgarrios ne s’était pas rendu compte que je m’étais arrêtée et il continuait à tourner tout seul, mais, en m’entendant, il s’immobilisa et suivit la direction de mon regard.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Lénissu dansait d’une façon totalement différente des autres. Il faisait une sorte de claquette, en faisant du bruit contre le bois et sa jeune partenaire riait aux éclats. Je secouai la tête.

— Rien. Je crois que j’ai assez dansé pour aujourd’hui.

— Vraiment ? Mais la danse vient de commencer !

— Oui… mais… —Je levai un doigt vers lui, comme si j’allais dire quelque chose d’important, puis je me raclai la gorge et je m’éloignai de la piste sans un mot.

Je m’assis sur un banc vide. J’observai que la plupart de ceux qui restaient là étaient jeunes, les autres étaient déjà rentrés chez eux ou à leurs tentes pour se reposer de la longue journée de fêtes et pour se préparer pour les feux d’artifice, si typiques en Ajensoldra.

Je laissai échapper un soupir. Pourquoi Wiguy s’enthousiasmait autant pour les bals et moi non ? Je contemplai un moment les différents couples, distraite, et je m’aperçus, amusée, qu’Aléria dansait avec Akyn et que tous deux riaient, se chuchotant à l’oreille. Galgarrios changeait de partenaire parce que, chaque fois qu’il dansait, une autre venait se heurter à eux et les séparait, comme par inadvertance. Kajert et Salkysso étaient assis à une table et jouaient aux cartes avec d’autres, je ne voyais Révis nulle part, Marelta se reposait sur une chaise faisant la coquette avec Nakan, le jeune élégant qui avait dansé avec Wiguy, et Laya dansait avec une ronde de plusieurs personnes en criant joyeusement.

Soudain, Syu se laissa tomber sur le banc, à côté de moi.

“Je venais voir s’il y avait quelque chose d’intéressant, mais la vérité, comme je te le répète depuis toujours, c’est que ces saïjits sont plus fous que ce que me racontaient mes parents, dans l’autre vie.”

J’acquiesçai de la tête, d’accord avec lui.

“Je dirai même plus”, continua-t-il. “Je crois que j’en ai déjà vu assez. Je vais avec Frundis. Sa musique est meilleure.”

J’acquiesçai de nouveau.

“Franchement, je crois que tu as raison”, fis-je. “Je devrais rentrer, moi aussi. Kirlens sera sûrement content d’avoir un peu d’aide à la cuisine.”

Le singe gawalt se couvrit avec la capuche de sa cape, prenant des airs de demoiselle mystérieuse.

“Ah ! comme je suis ému !”, fit-il, en imitant la voix de Wiguy.

J’éclatai de rire.

“Wiguy aurait fait une bonne vendeuse”, pensai-je. “Comme dit Lénissu, je ne sais pas comment elle a réussi à me faire mettre cette robe. Quoique… je suppose que, moi aussi, je voulais voir comment ça m’allait. Vraiment… je ne comprends pas, quel avantage peut avoir cette robe que n’aient pas ma tunique et mon pantalon de tous les jours ? Wiguy persiste à me mettre dans la tête un idéal de beauté que je ne réussis pas à comprendre.”

Le singe grogna.

“Ne te comporte pas comme un saïjit toi aussi et arrête de penser bêtement. Ça, ce sont les typiques réflexions que vous avez et qui ne débouchent sur rien de drôle.”

Je souris.

“Tout compte fait, je suis une terniane. Et on dit que les ternians sont des saïjits. Mais, à part ça, tu as tout à fait raison. Il y a des choses plus intéressantes auxquelles penser. Par exemple, tout à l’heure, quand je dansais, je pensais combien les gens étaient traditionnels. Cela ne te semble pas ridicule que l’on fasse toujours une Fête du Printemps et toujours de la même manière, tous les ans ?”

Syu laissa échapper un petit rire sarcastique.

“Oui. Vraiment inexplicable. On rentre à la maison ?”

J’hésitai et je fis non de la tête.

“Avant je veux…”

Mais je m’arrêtai au milieu de ma conversation mentale, en remarquant une silhouette, debout, à la limite entre la lumière et l’obscurité. Bien qu’elle ait la capuche rabattue, j’avais la conviction qu’elle me regardait fixement. Alors elle me tourna le dos et s’éloigna.

“Arrête-toi !”, criai-je.

“Que je m’arrête ?”, répliqua Syu, sans comprendre.

“Non”, dis-je. “C’est que… tu n’as pas vu ? Je crois que c’était lui. Ça doit être lui.” Comme le singe me regardait l’air perdu, je précisai : “Kwayat.”

Syu fronça les sourcils.

“Et celui-là, c’était qui déjà ?”

Je roulai les yeux.

“Le démon que m’envoie Zaïx pour je ne sais quoi.”

Syu agrandit les yeux, impressionné.

“Alors comme ça… tu viens de voir un démon ?”

Il semblait presque apeuré. Je me raclai la gorge.

“Je te rappelle que tu as déjà vu un démon, Syu, cela ne doit pas être très différent.”

“Selon Zaïx, toi, tu es un demi-démon”, me corrigea-t-il.

Je haussai les épaules.

“Cela ne change rien au fait que Kwayat soit là.”

En disant cela, l’émotion m’envahit. Et si c’était réellement Kwayat ? Et s’il venait pour m’expliquer par exemple pourquoi je m’étais transformée en démon ? J’avais tellement de questions à lui poser !

“Cela devient plus intéressant”, reconnut Syu, s’installant sur le banc, comme dans l’expectative.

Au bout de quelques minutes, j’aperçus de nouveau la silhouette, du côté opposé, vers la Néria. Je me levai d’un bond et, sans réfléchir, je me précipitai vers l’ombre. Je courus, je sortis du cercle de lumière et je me dirigeai vers là où je croyais l’avoir vue disparaître. Me faisait-elle des signes pour que je la suive ?

J’évitai un arbre, je maudis le poids de la robe et, la relevant du mieux que je pus, je m’éloignai de la fête de sorte que la musique faiblit un peu et les voix se réduisirent à de légères rumeurs.

— Kwayat ? —appelai-je, sans oser parler très fort.

Alors, je perçus un son étouffé et je vis une ombre près d’un arbre.

— C’est toi… Kwayat ? —demandai-je, en me rapprochant avec précaution.

Mais pas avec assez de précaution cependant, car je butai contre une racine et je perdis l’équilibre. Je laissai échapper un grognement, mais je ne pus éviter de tomber lamentablement et de m’étaler tout du long sur le sol.

Je me mis à quatre pattes, sentant que ma robe pesait le double. Je baissai les yeux. On voyait à peine avec l’obscurité, mais, en touchant la robe, je sentis qu’elle était humide et visqueuse.

— Oh, non —fis-je, en haletant—. Wiguy va me tuer.

Malgré ma confusion, je perçus un bruit de pas légers.

— Shaedra ?

Je me tournai brusquement, je glissai et je me retrouvai assise dans la boue, achevant de me salir, pour que Wiguy me pende deux fois quand elle l’apprendrait. Je levai les yeux et je vis Aryès, debout, à quelques mètres, qui me contemplait, bouche-bée.

— Que diable fais-tu assise ici ?

— Oh —gémis-je, en essayant de me relever—. Elle va me tuer. Aryès, c’est horrible ! J’ai promis à Wiguy que je n’abîmerais pas la robe. Et maintenant, regarde ce que j’ai fait !

Aryès continua à me contempler, stupéfait, pendant quelques secondes, puis il se mit à rire ouvertement.

— Shaedra ! —dit-il en riant—. Tu m’as fait une frayeur de démon. J’ai cru que tu t’étais changée en élémental de terre ou quelque chose comme ça. —Je le foudroyai du regard, mais il continua à sourire—. C’est sûr, tu t’es mise dans le pétrin. Je n’aimerais pas avoir à affronter Wiguy Zab.

— Aryès —prononçai-je, la voix tremblante—. Tu ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai vu Kwayat. Je voulais le suivre et… je suis tombée. Il était juste là —j’indiquai un jeune chêne.

— De quoi parles-tu ? —répliqua Aryès, en s’approchant, et en plissant les yeux pour essayer de percer l’obscurité.

— Ne te dérange pas, il n’est plus là.

— Qui n’est pas là ?

— Eh bien… Kwayat. Je ne t’ai pas dit ? —fis-je, soudain, étonnée, en voyant son expression d’incompréhension—. C’est un dé…

Je m’arrêtai net au milieu du mot et je regardai autour de moi. Le plus probable, c’était que, cette nuit de fête, il y ait mille oreilles prêtes à nous écouter, pensai-je, inquiète. Aussi, je pris Aryès par le bras et je le tirai.

— Viens, ici on pourrait nous entendre —murmurai-je.

Aryès fronça les sourcils, mais acquiesça et c’est seulement alors que je me rendis compte que je venais de lui tacher toute la chemise de boue. Et je repensai à ma robe, qui pesait comme une armure complète ; elle retombait si raide que, malheureusement, elle touchait par terre et cela augmentait mes possibilités de perdre de nouveau l’équilibre.

— Maudite robe —grommelai-je, en essayant de mieux la retrousser.

Je conduisis Aryès jusqu’à la promenade qui entourait la Néria et depuis laquelle on voyait toute la partie est d’Ato, avec le fleuve et ses maisons, entre lesquelles se trouvait le Cerf ailé. La promenade était pleine de monde. Beaucoup s’étaient installés pour les feux d’artifice. Je remerciai l’obscurité de la nuit parce que je n’avais pas un aspect particulièrement très élégant. Sur tout le chemin, je grognai contre la robe et contre Wiguy, et Aryès secouait la tête sans rien dire.

Nous trouvâmes un endroit, près de la balustrade, assez éloigné des oreilles indiscrètes et je m’arrêtai là, m’appuyant dessus. Durant quelques instants, nous contemplâmes les étoiles, en silence. Moi, je commençai à avoir froid, avec ma robe mouillée, et j’étais parcourue par des frissons de temps à autre.

— Eh bien, qu’est-ce que tu devais me dire ? —demanda Aryès.

Je regardai autour de moi et je baissai la voix.

— Zaïx m’a dit qu’un certain Kwayat, un démon, viendrait bientôt. Je ne sais pas très bien pourquoi il m’envoie un de ses serviteurs, mais peut-être que, lui, il saura annuler ma transformation ? —Je fis une pause et je me tournai vers lui—. Qu’est-ce que tu en penses ?

Aryès ne répondit pas immédiatement. Le regard perdu dans le lointain, il semblait méditer sérieusement ce que je venais de lui dire. Finalement, il émit un rire étouffé.

— Je ne sais pas comment tu te débrouilles pour ne pas exploser —m’avoua-t-il—. Tout ça, c’est de la folie.

Je lui rendis son sourire et je me mordis la lèvre, mal à l’aise.

— Il faut que j’aille à sa recherche —décidai-je, et je fronçai les sourcils, en me rappelant un détail—. Qu’est-ce que je fais avec… la robe ?

Aryès haussa un sourcil.

— C’est à moi que tu demandes ça ?

— Bon… Il faut que je la lave —expliquai-je—, avant de…

Je me tus, confuse.

— Avant de parler avec Kwayat ? —suggéra Aryès.

Je levai la tête, en essayant de me centrer sur le présent.

— Non —répliquai-je—, avant que Wiguy la voie.

Aryès sourit.

— Je vois. Alors comme ça… Wiguy te fait plus peur qu’un démon. C’est… tout à fait normal.

— Oui —répondis-je avec naturel—. Je vais aller à la rivière et je vais la laver —décidai-je.

Je remarquai l’expression étonnée d’Aryès.

— Maintenant ?

— C’est un bon moment pour aller la laver. Wiguy ne saura rien. Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais attendre les feux d’artifice et le bouquet final ? —fis-je, en me dirigeant vers des escaliers.

Syu apparut en glissant rapidement sur la balustrade.

“Moi, je vais voir comment va Frundis”, déclara-t-il.

J’acquiesçai de la tête et je dis au revoir au singe. Alors, Aryès me rattrapa.

— Shaedra, je crois vraiment que tu exagères. Wiguy n’est pas un monstre. Il suffit que tu retournes à la taverne, que tu te changes de vêtements et, après, nous pouvons aller chercher ce fameux Kwayat, cela ne te semble pas un plan plus approprié ?

Je m’immobilisai sur la dernière marche des escaliers, je considérai ses propos puis je fis non de la tête.

— Wiguy n’est pas un monstre —concédai-je—, mais, si elle apprend ce qui s’est passé avec la robe, elle pensera encore que je suis toujours aussi sauvage et que je n’apprendrai jamais…

Je me tus, en me rendant compte de ce que je disais. Je n’avais jamais pensé que l’opinion de Wiguy puisse m’affecter autant. Je me tournai vers Aryès, en rougissant.

— Une sauvage ? —répéta Aryès, à l’évidence surpris.

J’acquiesçai de la tête et je détournai le regard.

— Bon, tu sais bien ce que certains pensent des ternians… —comme Aryès faisait non de la tête, je soupirai—. Vraiment, tu n’as jamais entendu parler de la réputation d’incivilisés qu’ont les ternians ? Aujourd’hui, Wiguy semblait avoir oublié son sempiternel sermon sur mon… enfin, mes tendances peu civilisées. Je n’arrive pas encore à comprendre ce que signifie son concept de civilisation —avouai-je, pensive—, mais je ne veux pas lui gâcher la fête et je sais que, si elle voit tous ces dégâts…

— Mince alors —fit Aryès—. Wiguy a vraiment des manies. Moi, en tout cas, je ne déprimerais pas si ma petite sœur revenait avec sa robe toute boueuse. Après tout, un peu de boue n’a jamais tué personne.

Je me raclai bruyamment la gorge et, à cet instant, Lénissu apparut, se dirigeant vers les escaliers. Il marchait assez droit et ne semblait pas avoir trop bu. Malgré tout, il semblait un peu dans la lune.

— Démons ! Comment va la fête, les enfants ? —demanda-t-il, en nous voyant.

— Bien —répondit Aryès.

J’acquiesçai, m’attendant à ce que mon oncle fasse quelque commentaire sur mon aspect, mais il ne le fit pas ; aussi, je me demandai si, tout compte fait, il avait vraiment les idées claires. Alors qu’il posait déjà un pied sur la première marche, il se retourna et lança :

— J’oubliais. Aryès, prends soin de Shaedra comme tu me l’as promis il y a quelques mois. Et toi, Shaedra, tiens-toi tranquille, comme d’habitude, n’est-ce pas ?

Je l’observai s’éloigner puis je secouai la tête.

— J’ai l’impression que Lénissu n’est pas tout à fait sobre, tu ne crois pas ?

Aryès fit une moue, mais ne répondit pas.

Finalement, comme Aryès voulait m’aider, je l’envoyai à la taverne chercher une de mes tuniques sans que Kirlens ne s’en aperçoive et, moi, je me dirigeai entre les arbres vers le fleuve. Tout était très sombre et, de temps en temps, j’étais obligée d’utiliser les harmonies pour illuminer un peu le sol que je foulais. J’entendis la course de quelque lapin et le hululement d’une chouette. J’avais presque oublié comment l’on percevait les bruits nocturnes de la forêt sans la musique de Frundis et la conversation de Syu. C’était plus inquiétant, sans aucun doute.

J’atteignis le fleuve. Le Tonnerre descendait impétueux et ses eaux assourdissantes tourbillonnaient dans l’obscurité. Je cherchai un endroit où je pourrais laver la robe. J’aurais choisi Roche-Grande, si cela ne s’était pas trouvé au sud du pont détruit, mais, dans le cas présent, je dus me contenter d’un petit creux où les eaux semblaient moins turbulentes. Sans plus attendre, j’ôtai la robe, me retrouvant avec seulement une camisole blanche vraiment peu adaptée au froid qu’il faisait. Je frottai la robe avec les mains, sans sortir mes griffes, bien sûr, pendant une bonne demi-heure. À un moment, je commençai à sentir un parfum de roses assez agréable. Lorsqu’il me sembla que la robe était assez propre et avait trempé suffisamment, j’entendis un bruit derrière moi et je me tournai brusquement, l’esprit alerte.

Dans l’obscurité de la nuit, je perçus la haute silhouette de Kwayat, vêtue d’une longue tunique noire. Il avait ôté sa capuche et je pus voir, bien que mal, son visage lisse et mince entouré de longues mèches pâles qui retombaient sur ses épaules et son front. Et derrière lui, se trouvait Aryès, médusé, une tunique et un pantalon entre les mains. C’était lui qui avait laissé échapper une sorte de grognement guttural de surprise. Mais alors… depuis combien de temps Kwayat m’observait-il ? Je pensai à l’odeur des roses et je commençai à calculer mentalement.

— Shaedra ! —dit Aryès, sans bouger—. Ne me dis pas que ce type est… ?

J’acquiesçai de la tête.

— Je crois que oui —répondis-je—. Mais, pour le moment, il ne s’est pas présenté. Je suppose que c’est Kwayat, parce que, sinon, quelle raison aurait-il de me poursuivre de cette façon ?

Cela pourrait être un Hullinrot, me dit une petite voix dans ma tête. Un sentiment de terreur indicible m’envahit. Et si ce n’était pas Kwayat ? me dis-je, en ouvrant grand les yeux. Et si c’était effectivement un Hullinrot et qu’il voulait faire quelque expérience pour me prendre la partie du phylactère de Jaïxel ? Comme j’avais été stupide de m’éloigner de la ville de cette manière !, me reprochai-je, furieuse.

Mais avant que je puisse me maudire davantage, le présumé Kwayat prit la parole, presque sans bouger les lèvres.

— Tu ne t’es pas trompée. Je suis Kwayat —se présenta-t-il—. Et je suis venu apprendre à un nouvel apprenti de Zaïx ce qu’il a besoin de savoir avant qu’il commence à se transformer et à perdre le contrôle devant les saïjits.

Il tourna légèrement la tête vers Aryès et, alors que celui-ci le contemplait avec une expression de frayeur sur le visage, il ajouta :

— Aucun saïjit ne devrait savoir qui je suis.

Je compris le danger trop tard : Kwayat leva une main et réalisa un signe avec les doigts. Aryès poussa un cri étouffé, perdit l’équilibre et s’étala sur le sol, les yeux exorbités, comme sous l’effet de la surprise.

— Aryès ! —murmurai-je, dans un souffle.

Je me précipitai sur le démon, les griffes sorties, submergée par la colère. Qu’est-ce que ce maudit démon avait fait à Aryès ? Je le frappai de plein fouet, le jetant à terre, ou, du moins, c’était mon intention. Cependant, Kwayat, malgré sa minceur, était plus fort qu’il ne le paraissait. Il vacilla, mais récupéra son équilibre, écarta mes deux mains et mes griffes de sa figure et me projeta à terre.

Son regard lançait des étincelles de colère.

— Jamais un apprenti n’attaque son instructeur.

— Je n’ai pas besoin d’instructeur qui tue mes amis —crachai-je, en me relevant à moitié.

Aryès avait récupéré son aspect normal bien qu’il soit agenouillé, la respiration haletante. Je me précipitai vers lui, avec la conviction que je n’aurais jamais dû lui demander de m’accompagner. Aryès, cependant, sourit faiblement.

— Je vais bien —m’assura-t-il.

À ce moment, j’aurais aimé savoir ce que signifiait « aller bien » pour Aryès alors que son visage était pâle comme la mort et sa respiration rauque.

— Je n’étais pas en train de le tuer —répondit Kwayat, après un silence—. Je voulais seulement lui faire oublier cette rencontre au moyen d’un choc. C’était une bonne façon de gagner du temps en attendant de décider de ce que je vais faire de lui.

— Quoi ?! —m’exclamai-je, en colère.

— Tu dois le comprendre —dit-il, sans perdre son calme—. Ton ami est un saïjit. Tu ne peux pas parler de démons à un saïjit. C’est tout à fait irresponsable.

— Ah oui ? —répliquai-je—. Et je suppose qu’assommer quelqu’un d’un coup de massue énergétique, c’est une preuve de responsabilité ?

— Tu devrais parler avec plus de respect. Et tu devrais connaître les restrictions auxquelles tout démon doit se plier. Il existe certaines choses qu’un démon avec un peu de bon sens ne ferait jamais, comme par exemple parler de moi à un saïjit et, qui plus est, en lui donnant mon nom. C’est un comportement insultant —expliqua-t-il calmement.

— Au cas où tu ne le saurais pas, moi aussi, je suis une saïjit —lui répliquai-je—. Ces restrictions sont ridicules. Aryès prétendait seulement m’aider.

— Entendu. Si tu penses que ce saïjit ne dira jamais rien sur nous, vas-y, laisse-le partir —raisonna-t-il—. Je laisse cela sous ta responsabilité. Si la rumeur s’étend qu’il y a des démons dans cette ville, je n’aurai pas d’autre solution que de vous tuer tous les deux.

Sans oser regarder Aryès et tremblant de peur, je vis que Kwayat était en train de recentrer sa conscience et son énergie et relevait la main.

— C’est toi qui décides —ajouta-t-il.

Je me levai d’un bond et je m’interposai entre Aryès et le démon.

— Décidé ! —fis-je précipitamment—. Aryès ne parlera de cela à personne d’autre que moi, j’en donne ma parole d’honneur. Mais ne fais plus jamais ça avec ta main…

Kwayat laissa retomber sa main et, pour la première fois, il me sembla voir apparaître sur son visage l’ombre d’un sourire.

— Comme tu voudras. Mais je te dirai quelque chose : faire confiance à quelqu’un est facile, mais ce n’est pas toujours le meilleur choix. J’ai connu quelqu’un qui est mort pour avoir trop fait confiance. Il vaut mieux ne rien devoir à personne. Et maintenant, si ce n’est pas trop te demander, tu pourrais mettre cette tunique ? Tu trembles comme une feuille.

Je ne tremblais pas que de froid, mais, malgré tout, je me tournai vers Aryès, je lui pris des mains la tunique et je l’enfilai, ainsi que le pantalon. C’est alors que je m’aperçus d’un détail qui me paralysa pendant une seconde.

Je poussai un cri et je me mis à courir vers le fleuve.

— La robe ! —m’écriai-je. Je la cherchai dans les eaux agitées, mais tous mes efforts furent vains. Je cherchai sur chaque branche et racine sur la rive, sans résultat. Horrifiée, je pris mon visage entre mes deux mains—. Wiguy, pourras-tu me pardonner ?

Kwayat me regardait, l’expression impassible, presque avec ennui, tandis qu’Aryès cherchait la robe entre les arbustes, sans cesser de glisser des coups d’œil vers le démon par simple précaution. Moi, à sa place, je me serais éloigné autant qu’il m’aurait été possible de Kwayat, mais, visiblement, Aryès était plus courageux que moi. Un an auparavant, jamais je n’aurais pensé qu’Aryès serait aussi courageux, mais maintenant les choses avaient changé et je commençais à connaître réellement Aryès.

— Bon —fis-je, en me tournant vers Kwayat—. Adieu la robe. —Je fis une pause et je m’approchai prudemment—. Alors comme ça… tu es mon instructeur ?

Kwayat inclina la tête.

— C’est cela. Je suis instructeur. Je me suis occupé de beaucoup de jeunes démons, mais peu sont les démons que j’ai instruits qui ne connaissaient rien à notre monde à ce point.

J’arquai un sourcil.

— Alors vous considérez votre monde comme un monde à part, hein ?

Le visage immuable de Kwayat me rendait un peu nerveuse, mais je ne pouvais m’empêcher de le regarder fixement. Aryès s’approcha de moi et je lui fus reconnaissante de sa présence : être seule à parler avec un démon aussi peu accueillant que Kwayat n’était pas précisément une bonne idée.

— Nous, les démons, nous avons une façon de penser très différente de celle des saïjits —expliqua Kwayat à voix basse—. Nous sommes des saïjits et, en même temps, nous avons cessé de l’être. Autrefois, les démons ne se cachaient pas. Ils vivaient avec les saïjits, mais on les a poursuivis jusqu’à tenter de les exterminer, un par un, et depuis lors, nous vivons à part et nous faisons tout pour nous maintenir à l’écart des conflits des saïjits.

— Attends un moment —dis-je, confuse—. Tu veux dire que les démons, même s’ils sont saïjits, ne sont pas vraiment des saïjits à part entière ? Ça, je n’arrive pas à le comprendre. Moi, je suis une terniane et je ne peux pas être autre chose.

Kwayat croisa les bras et s’approcha pour s’arrêter à un mètre de nous. Ses yeux étaient d’un bleu magnifique. Et son visage était très jeune. Comment pouvait-il avoir eu le temps d’instruire tant de gens, comme il le disait ?, me demandai-je, en fronçant les sourcils.

— Évidemment que tu es une terniane, les démons n’ont rien à voir avec les races. Il y a beaucoup de genres de démons —expliqua-t-il—. Certains, les tahmars, gardent leur forme de démon pour toujours, mais la plupart savent adopter leur forme saïjit. Certains sont plus démons que saïjits, et d’autres plus saïjits que démons.

— Oh, alors il y a des niveaux de démonisation —fit Aryès. On aurait dit qu’il blaguait, mais, lorsque je me tournai vers lui, il paraissait tout à fait sérieux.

— Hum —toussota Kwayat, en le contemplant fixement—. Je suppose que ton intérêt vient du fait que tu veux devenir un démon, je me trompe ?

— Absolument —répondit Aryès.

— Absolument, quoi ? —répliquai-je, alarmée—. Qu’est-ce que tu dis, Aryès ?

Il se contenta de sourire, sans quitter Kwayat des yeux.

— Je voulais dire qu’il se trompe absolument —ajouta-t-il—. Quoique, s’il s’avère qu’être un démon a plus d’avantages que d’inconvénients, il se peut que je me décide.

Kwayat l’observa un moment en silence puis s’esclaffa, il se retourna, fit quelques pas de danse sans cesser de rire, nous tourna le dos, inspira profondément puis se tourna de nouveau vers nous avec une expression impassible.

— Si on te transformait en démon, tu pourrais servir de bouffon de cour —fit-il.

Je levai un sourcil et souris largement.

— D’habitude, c’est à moi qu’on adresse ce genre de phrases —me justifiai-je, en voyant qu’Aryès m’observait, les sourcils froncés.

À cet instant, une lumière fulgurante surgit du néant et s’élança dans le ciel sombre en produisant une explosion fracassante. C’étaient les feux d’artifice ! compris-je. J’avais totalement oublié la Fête du Printemps.

— Je crois qu’il vaudra mieux remettre cette conversation à plus tard —déclara Kwayat—. Je reviendrai demain.

Avant que nous ayons eu le temps de répondre quoi que ce soit, il nous tourna le dos puis disparut entre les arbres. Nous le regardâmes partir, songeurs.

— Ça alors —dis-je—. C’est une personne assez spéciale, tu ne trouves pas ?

— C’est sûrement le fils d’une famille riche —affirma Aryès.

Je souris légèrement.

— Alors comme ça, pour toi, un démon a par définition une malle pleine de kétales, c’est cela ?

Aryès acquiesça et hésita.

— Peut-être pas. Mais je suis sûr que certains sont très riches. As-tu vu le collier qu’il portait sous sa cape ? Il paraissait fabriqué avec des gemmes. Et… autour de lui, il y avait comme… des flux d’énergies. Comme s’il était couvert de magaras de toutes parts. Tu n’as pas remarqué ?

Je fis non de la tête.

— Pour dire vrai, non. Moi, j’ai juste remarqué qu’il avait un parfum de roses.

Aryès me regarda avec étonnement et haussa les épaules.

— Il ne m’a pas semblé être un personnage très sympathique.

— Tiens donc. Quelle sorte de personne sympathique serait capable d’attaquer les gens uniquement parce qu’ils ont entendu quelque chose qu’ils n’auraient pas dû entendre ? —demandai-je—. Mais… qu’est-ce qu’il t’a fait exactement ?

Aryès haussa de nouveau les épaules.

— Rien. Il a juste essayé de forcer l’entrée dans mon esprit pour m’étourdir. Je n’avais jamais senti autant d’énergie à la fois. Et jamais je ne m’étais senti aussi… attaqué. C’est une méthode ignoble.

Je soufflai.

— Les démons n’ont pas la réputation d’être très nobles —fis-je—. Pourtant… je ne comprends pas vraiment pourquoi ils ont une aussi mauvaise réputation. Certains saïjits sont encore plus exécrables que Kwayat. Je dirais même que Kwayat semble avoir accepté ma promesse avec une grande facilité.

— Oui —fit-il d’une voix rauque où perçait le scepticisme—. Mais cela signifie aussi qu’il n’hésitera pas à agir si nous manquons à notre promesse, il nous tuerait sans sourciller. C’est l’impression qu’il m’a donnée.

Je tressaillis, mais j’acquiesçai de la tête.

— Tu as raison. Il vaudra donc mieux ne pas prononcer le mot démon dans nos conversations. Nous finirions par faire une gaffe.

— Je promets de ne pas dire un mot sur les démons —dit Aryès, en portant deux doigts à son front—. Et toi, promets-moi que tu ne diras jamais à ma sœur que je lui ai volé sa tunique verte.

— Quoi ? —m’exclamai-je, en baissant le regard sur la tunique que je portais—. Cette tunique… appartient à ta sœur ? Mais pourquoi n’as-tu pas pris une des miennes ?

— Eh bien… comme tu m’as dit de passer par la fenêtre, je suis monté sur le toit, mais la fenêtre était fermée par un sortilège, alors, au lieu de perdre du temps à le défaire, je suis allé chez moi et j’ai pris la première chose que j’ai vue. C’est une chance que ma sœur et toi, vous ayez presque la même taille.

Je secouai la tête, en rougissant.

— Bon… je crois qu’il vaudra mieux remettre cette tunique où tu l’as prise.

Aryès acquiesça et nous prîmes le chemin du retour.

— Nous sommes en train de rater les feux d’artifice —commenta Aryès, au passage.

— De toutes façons, c’est comme tous les ans, bruyant et long —répliquai-je—. Et le savon que va me passer Wiguy à cause de la robe, ça va être exactement pareil que les feux, tu verras.

Nous allions sortir du bois quand soudain je m’arrêtai net.

— Tu as dit que ma fenêtre était fermée par un sortilège ? —dis-je, en sentant mon cœur battre plus vite.

— Ouaip…

— Drakvian ! —l’interrompis-je, avec un grand sourire sur le visage—. Elle est de retour !

Aryès ouvrit grand les yeux, stupéfait.

— Eh beh, je n’avais pas pensé à cette possibilité —reconnut-il.

— Elle le fait toujours, parfois pour s’amuser et d’autres fois parce qu’elle a besoin de mon aide. J’espère qu’elle n’est pas de nouveau malade… —fis-je en me souvenant des nuits de veille que j’avais passées à écouter ses conversations délirantes avec Ciel, sa dague bien-aimée.

— Peut-être qu’elle a bu le sang de tout un troupeau de vaches et que, maintenant, elle a une indigestion monstre —suggéra pensivement Aryès.

— Ou bien elle est revenue avec un message de Marévor Helith —pensai-je—. Quoique ceci n’empêche pas l’indigestion. Vraiment, si elle est encore malade, je lui mets un bâillon sur la bouche.

Aryès rit.

— J’aimerais bien te voir essayer de mettre un bâillon à une vampire. Moi, à ta place, je ne m’approcherais pas trop de ses crocs.

Je souris.

— Les mirols ont des dents plus terrifiantes —dis-je après un silence—. Je ne comprends pas pourquoi les vampires ont une pire réputation que les mirols.

— Bon, on ne peut pas dire que les mirols aient une très bonne réputation —répliqua Aryès—. Mais il y a une différence assez notable entre les deux : si un mirol ne mange pas pendant plusieurs semaines, il meurt, ce qui n’est pas le cas d’un vampire. J’ai lu dans un livre qu’ils étaient capables de survivre très longtemps sans rien boire.

Je n’eus pas d’autre solution que de lui donner raison. À vrai dire, cela devait être curieux d’être un vampire, pensai-je. Au moins, ils ne devaient pas se préoccuper beaucoup des vivres et de ce genre de choses. Plongée dans mes pensées, je ne remarquai que nous étions déjà arrivés près de la taverne que lorsqu’Aryès s’arrêta, dans la cour des sorédrips.

— Je t’attends ici —me dit-il.

J’acquiesçai et j’entrai au Cerf ailé ; je saluai Kirlens et constatai que la taverne était bondée de clients, mais que Wiguy n’était pas encore rentrée ; je montai dans ma chambre et changeai de vêtements puis je défis le sortilège et je redescendis par les toits jusqu’à la rue.

Aryès était appuyé contre la barrière de l’étable contigüe à la taverne et je m’approchai silencieusement, un sourire espiègle sur le visage.

— Bouh ! —m’exclamai-je, en relâchant d’un coup tous mes sortilèges harmoniques de discrétion.

Aryès sursauta et vacilla, la bouche ouverte de frayeur.

— C’est malin —ronchonna-t-il.

— Voici les habits —lui dis-je, en lui tendant la tunique et le pantalon correctement pliés comme me l’avait enseigné Wiguy.

Aryès s’en empara, se limitant à acquiescer de la tête. Il sembla alors vouloir ajouter quelque chose, mais, comme il tardait à parler, je levai un sourcil.

— Tu vas rentrer à la maison maintenant ? —demandai-je.

— Ouf, oui, mais je crois que je ne vais pas pouvoir dormir, de toute façon. Tout le monde chante dans les rues. Les jours de fête ne sont pas précisément les plus tranquilles.

— Non —reconnus-je, en me rendant compte du brouhaha d’Ato.

— Je voulais… te demander quelque chose —dit soudain Aryès—. Je sais que je t’ai promis de ne pas parler de démons, mais… j’aimerais savoir si Aléria et Akyn sont au courant de…

Il se tut, mais je compris ce qu’il voulait dire et je fis non de la tête.

— Non, ils ne savent rien de tout ça. C’est que… j’ai mes raisons —dis-je, en pensant à la marque de la Sréda et à l’histoire d’Aléria. Si Aléria me voyait transformée, elle reconnaîtrait la Sréda et je préférais ne pas penser à ce qui se passerait alors.

Sans faire un seul commentaire sur ma décision de taire l’histoire de la potion de Seyrum et des démons, Aryès lança joyeusement :

— Bon ! Il vaudra mieux que je rende ça à ma sœur avant qu’elle ne s’en rende compte. Bonne nuit, Shaedra.

Il partit et je retournai dans ma chambre en me demandant si cette nuit je pourrais sortir sans que personne ne me voie, avec Frundis et Syu, pour aller chercher Drakvian. Car, dans un recoin de mon esprit, je craignais qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur.