Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

1 Coups de théâtre

La nouvelle de notre réapparition fit du bruit à Ato pendant au moins trois jours, le temps que tous les curieux apprennent ce qui était arrivé. Bien sûr, beaucoup ne nous crurent pas, mais cela m’était bien égal. À la taverne, derrière le comptoir, je répétai tant de fois l’histoire du dragon de terre, que je crois qu’à la fin je la racontais toujours avec les mêmes mots, sans réfléchir. Personne, à Ato, excepté quelques gardes ou confrères, n’avait jamais vu de dragon de terre. Évidemment, certains étaient entrés au Musée des Dragons de Neiram ; toutefois, ce n’était pas la même chose de voir un dragon disséqué qu’un vrai dragon.

Depuis leur retour à Ato, Aléria et Akyn avaient essayé de convaincre le Mahir et le Daïlerrin sans résultat et leur histoire avait été étouffée pour ne pas nuire à la réputation des deux familles. Le père d’Akyn avait une position à maintenir. Et Daïan Miréglia, malgré son goût pour l’alchimie, s’était forgée une image respectable. Sa disparition avait laissé une tâche indélébile, mais les contes extravagants d’Aléria n’auraient fait qu’empirer les choses. C’est pourquoi Aléria ne raconta rien de ce que lui avait dit Stalius au sujet des gwarates et de la Fille du Vent.

Le monolithe de Marévor avait transporté Aléria et Akyn dans les Plaines de Drenaü. En fait, ils étaient quatre à y être apparus : Aléria, Akyn, Stalius et Yilid. Tout d’abord, ils s’étaient sentis complètement perdus, jusqu’à ce qu’ils trouvent les Falaises au bout de plusieurs jours. Ils avaient voyagé vers Acaraüs et ils avaient remonté l’Apprenti, à la recherche du village des gwarates. Je ne réussis pas à comprendre ce qu’il leur était arrivé à partir du jour où ils avaient découvert les ruines. Apparemment, Stalius les avait conduits à un temple occulte. Là, ils avaient trouvé une famille de gwarates, dont une très vieille femme que l’on aurait traitée de sorcière en Ajensoldra selon Aléria. Aléria était entrée seule dans le temple et Stalius avait dû attacher Akyn à un arbre pour qu’il ne la suive pas. À partir de là, le récit d’Aléria avait des lacunes. Elle ne voulait raconter à personne tout ce qu’il lui était arrivé dans le temple et je respectai son silence, mais je lui répétai que, si un jour elle pensait ne plus pouvoir garder le silence plus longtemps, je serais là pour l’aider, comme le font toujours les amis.

Pour une mystérieuse raison, Yilid avait voulu poursuivre le voyage avec eux. Il aurait pu retourner dans son marquisat, mais il ne l’avait pas fait. Il avait dit qu’il les accompagnait pour protéger “des enfants sans défense” des cauchemars d’Acaraüs ; cependant, Aléria me révéla que Yilid était bien trop inconscient pour protéger qui que ce soit et qu’il semblait convaincu qu’un véritable noble devait accomplir quelque chose d’extraordinaire et d’héroïque dans sa vie. Elle me confessa néanmoins que Yilid, malgré sa jeunesse, était un très bon bréjiste et qu’il savait même lancer des sortilèges d’hypnose. Cependant, après avoir passé quelques jours à Ato à faire des extravagances, Yilid avait rencontré un serviteur de son père et n’avait pas eu d’autre choix que de partir.

Stalius, de son côté, s’était installé chez Aléria, au grand scandale de tout le voisinage. Qui serait capable de laisser entrer un légendaire renégat dans une maison aussi respectable que celle des Miréglia ?, se demandaient les gens. On disait qu’Aléria Miréglia avait perdu la raison en traversant le monolithe. Ou que Stalius lui faisait du chantage pour quelque sombre affaire. Autour de la maison d’Aléria, tout n’était que rumeurs, commérages et mensonges laborieusement inventés.

En revanche, Sieur Eiben parvint à ce qu’aucune rumeur excessivement étrange ne coure sur son plus jeune fils. Akyn était retourné à la Pagode Bleue sans problèmes. Par contre, Aléria dut justifier son absence et elle mit deux semaines pour obtenir une audience avec le Daïlerrin. Et même ainsi, il ne lui fut pas facile de revenir à la Pagode Bleue, étant donné qu’elle n’avait pas passé les examens d’admission le printemps dernier. Elle n’y parvint que grâce à l’insistance du maître Aynorin pour que son élève passe des épreuves exceptionnelles d’intégration en seconde année de snori.

Mon retour coïncida avec le premier jour d’examens d’Aléria. Ma réapparition lui causa une telle commotion que je me réjouis qu’elle connaisse les réponses presque sans réfléchir parce que je doutais qu’elle soit très concentrée pendant les évaluations.

Aryès et moi, nous apprîmes que nous avions été reçus à tous les examens écrits et à tous les examens pratiques, excepté le dernier, de sorte qu’après une brève conversation avec le Daïlerrin, on nous permit de revenir à la Pagode Bleue à condition de payer l’inscription de toute une année et de prêter de nouveau serment sur le Livre d’Ato et son règlement.

Cinq jours plus tard, j’avais repris ma bonne vie routinière de toujours. J’avais l’impression que jamais je n’avais été aussi heureuse. Je blaguais de nouveau avec Akyn, Aléria me foudroyait de nouveau du regard chaque fois que je faisais une bêtise, et Syu adorait se promener avec moi sur les toits de la ville.

Le premier jour, Galgarrios se précipita en courant vers moi et il me fit un grand sourire, en m’écrasant entre ses deux grands bras. Il avait grandi beaucoup plus que moi, durant ces mois et, à présent, il me dépassait d’une tête. Il était aussi plus mince et, selon Laya, il attirait les regards de toutes les jeunes filles d’Ato. Mais à part ça, Galgarrios n’avait pas beaucoup changé. Marelta non plus, malheureusement. Elle était toujours aussi désagréable avec moi et, apparemment, elle n’apprécia pas que je jouisse d’une certaine popularité durant les jours suivant mon retour. Salkysso et Kajert se réjouirent beaucoup de me voir, Avend récupéra son meilleur ami et Suminaria retrouva son élève têtue. Ozwil avait changé ses bottes bondissantes trop petites… pour d’autres bottes bondissantes trop grandes et, chaque fois qu’il faisait un pas, on aurait dit qu’il allait s’envoler, mais il les portait toujours et, Akyn et moi en vînmes à penser qu’il ne devait même pas les enlever pour dormir. Yori, l’ilser, était devenu le meilleur élève du maître Jarp —qui nous donnait des cours deux jours par semaine pour nous enseigner peu à peu l’art des kals—, mais je lui assurai, ainsi qu’à Marelta, qu’Aléria surpasserait tout le monde dès qu’on la laisserait dévorer quelques livres de plus.

Tout allait à merveille. Déria s’était installée chez Dolgy Vranc et tous deux travaillaient dur à la fabrication de jouets. Déria trouvait cela de plus en plus intéressant au point qu’elle renonça à m’imiter, moi, pour imiter le semi-orc. Lénissu réalisait des travaux pour Kirlens et j’avais l’impression que ce dernier abusait un peu. Dès qu’il fut suffisamment remis de sa blessure au bras, mon oncle s’occupa d’aller chercher du bois, de réparer le vieux toit de la cuisine, de vérifier la livraison des marchandises… Chaque jour, il revenait épuisé de travail, mais il faisait tout sans protester et il m’assura un jour qu’il ne supportait pas d’être inactif et qu’il était heureux de faire quelque chose d’utile pour Kirlens, à qui il avait causé tant d’émois ces derniers temps.

Kirlens était très content de Lénissu et il le faisait savoir à tous ceux qui lui posaient des questions sur son nouvel employé. Les gens d’Ato n’étaient pas habitués à voir beaucoup de ternians entrer dans la ville. Pour eux, les ternians étaient un peuple primitif qui tentait difficilement de se maintenir à la hauteur de l’intelligence saïjit. Ces idées totalement ridicules provenaient d’une vieille tradition ajensoldranaise. C’était incroyable qu’à quelques jours de voyage d’ici, à Ombay, les choses soient si différentes. Lorsque je racontais à mes amis ma vie à l’académie de Dathrun, ils s’émerveillaient et s’étonnaient. Bien sûr, ils avaient lu des livres sur la culture des Communautés d’Éshingra, mais, pour eux, la vie, là-bas, était trop libertine et sauvage.

— Ils ont toujours manqué de cohésion —dit un jour Kajert—. Les communautés, en réalité, sont très anarchiques. Les rois et les nobles sont toujours en train de se disputer. Et il y a beaucoup de misère.

— Et les confréries —intervint Yori, avec son sempiternel ton arrogant—. Les confréries ne sont pas comme ici. Elles ne respectent aucune règle. C’est pour ça qu’il y a autant de problèmes dans les villes.

— On dit qu’Ombay est la ville la plus dangereuse de la Terre Baie— dit Laya.

J’acquiesçai. Nous étions assis dans une salle vide de la Pagode Bleue, chacun avec un livre sur les genoux, mais aucun d’entre nous ne lisait. Il était trois heures de l’après-midi, pourtant on remarquait à peine qu’il faisait jour, car, dehors, il pleuvait à verse et on avait dû allumer les lampes.

— La vérité, c’est qu’Ato est beaucoup plus habitable —dis-je—. En fait, je n’ai eu aucun problème à Ombay, mais, apparemment, il y a beaucoup de révoltes par là-bas.

— Tu aurais sûrement été enchantée de provoquer une révolte —fit Marelta, sur un ton désagréable.

Je me tournai vers elle et je souris.

— Sûrement —répliquai-je, ironique—. Dommage que je n’aie pas eu le temps de détrôner les Neuf Rois et de t’introniser, toi, comme Reine Suprême.

Aryès et Akyn sourirent largement et Marelta plissa les yeux, l’air menaçant. J’avais l’impression que la jeune elfe noire devenait même plus sotte que d’habitude, parce que, maintenant, même Yori et Laya ne la défendaient plus.

— Un ami de mon père est venu il y a quelques jours —dit Aryès pour interrompre la réponse de Marelta—. Il a raconté qu’à Ombay les assassinats mystérieux deviennent de plus en plus courants. Tout le monde accuse les yédrays, c’est-à-dire, les fées noires.

Je haussai un sourcil, mais je ne dis rien.

— Des fées noires ? —s’écria Aléria—. Il y a des fées noires à Ombay ?

— Ouaip —acquiesça Aryès—. Cela fait des années qu’ils ont ce problème. Apparemment, elles ont été expulsées d’Ajensoldra, mais, dans les Communautés, elles sont assez nombreuses pour être problématiques.

— Mais… selon vous, c’est quoi exactement les yédrays ? —demandai-je, curieuse de savoir ce qu’ils en savaient.

J’avais espéré qu’Aléria prendrait son air d’experte, comme lorsqu’on lui demandait quelque chose qu’elle savait par cœur, mais, cette fois, elle haussa les épaules.

— Il y a très peu de livres qui en parlent —répondit-elle—. Et dans la majorité, ils apparaissent sous le nom de fées noires, au lieu de yédrays. Chaque fois que je lis un passage sur ces gens, je suis plus confuse. Parfois, on dirait que c’est une confrérie. D’autres fois, on les présente comme des êtres moitié saïjit moitié autre chose… et, d’autres fois encore, on dit que ce sont des gens tout à fait ordinaires qui ont souffert un déséquilibre énergétique et qui, pour cette raison, sont ensuite capables de contrôler d’autres énergies que, nous, nous ne pouvons pas contrôler.

— Quelles énergies ? —demanda Salkysso, très attentif.

Aléria haussa les épaules.

— Une fois, j’ai lu qu’ils utilisaient des énergies négatives, mais je n’ai jamais entendu parler d’énergies négatives dans d’autres livres.

— L’énergie mortique doit être une énergie négative —réfléchit Avend.

— En tout cas, ils n’ont pas l’air très positifs s’ils tuent les gens d’Ombay —commenta Laya—. Cela ne m’étonne pas qu’on les ait expulsés d’Ajensoldra.

Avec un tressaillement, je pensai que quelques mots de ma part auraient pu rompre définitivement la confiance que semblaient m’accorder de nouveau mes compagnons de classe. À ce moment, Suminaria se racla la gorge.

— À la bibliothèque d’Aefna, il y a beaucoup de livres qui parlent des confréries du kershi et des yédrays —dit-elle.

Je sursautai, effrayée en entendant le mot « kershi » et Aléria poussa un profond soupir.

— Si seulement je pouvais un jour voir les merveilles de cette bibliothèque ! —exclama-t-elle.

Akyn et moi, nous échangeâmes un regard faussement alarmé.

— Non ! —nous écriâmes-nous, en riant.

— Ne songe même pas à t’en approcher —reprit Akyn—. Par tous les démons ! Il ne manquerait plus que tu décides de lire tous les livres qui s’y trouvent.

Nous nous esclaffâmes et Aléria nous foudroya des yeux.

— Les livres enrichissent l’âme —répliqua-t-elle, hautaine. À cet instant, un coup de tonnerre gronda et nous sursautâmes. À partir de là, certains d’entre nous, nous nous intéressâmes de nouveau à nos livres et d’autres se mirent à parler du temps, se demandant si le Daïlorilh avait raison ou non sur le Cycle des Marais.

Les jours s’écoulaient, le froid hivernal approchait hâtivement et, moi, je remarquai que les nuits où je me transformais devenaient de plus en plus fréquentes, à tel point que je finis par me transformer toutes les nuits. La théorie de Drakvian selon laquelle je me métamorphosais chaque fois que j’étais seule et en sécurité se confirmait. Je n’avais pas revu la vampire depuis le jour où nous étions revenus et, curieusement, elle me manquait.

Au début, lorsque je me transformais, je restais la plupart du temps étendue sur mon lit, attendant peut-être que Zaïx vienne me donner davantage d’explications, mais il semblait m’avoir délaissée et cela me soulageait et m’inquiétait à la fois : qui, si ce n’était pas lui, saurait m’expliquer comment défaire les effets de la potion ?

Parfois, lorsque je me sentais déborder d’énergies à l’excès et qu’il ne pleuvait pas, je sortais d’Ato en cachette et je pénétrais dans la forêt. Syu m’accompagnait toujours et j’emmenais Frundis, car, pendant la journée, il restait toujours seul dans ma chambre et je me sentais coupable de le laisser aussi reclus. Ce dernier affirmait qu’il était en train de composer quelque chose de merveilleux, mais, chaque fois que je lui proposais une petite promenade nocturne en forêt, il se mettait à chantonner et à jouer une mélodie joyeuse ; j’en déduisis qu’il était content de passer un moment avec moi et avec le singe.

Syu adorait cette forêt. Il y avait des branches pour tous les goûts, de grands arbres et des arbustes, et les cordes à Roche-Grande étaient toujours là, unissant les troncs du bord de l’eau. Nous nous amusions à faire des courses et nous utilisions Frundis comme ligne d’arrivée. L’inconvénient, c’est que Frundis nous tendait toujours des pièges. Plus d’une fois, Syu et moi nous vîmes entourés d’images de bâtons un peu partout dans le bois, de sorte que la course se transformait en un autre jeu consistant à chercher le véritable Frundis parmi tant de clones et à grogner contre un bâton tricheur qui n’arrêtait pas de rire, même sur le chemin du retour à la maison, malgré la fatigue que lui avaient causée ses sortilèges.

Si, de nuit, j’oubliais totalement mes responsabilités, de jour, il en était autrement. Je me réveillais tous les jours à sept heures et demie pour être à la Pagode Bleue à huit heures pile. Le maître Aynorin nous donnait des cours trois jours par semaine. Il n’avait pas changé et, lorsqu’il nous vit revenir, Aryès et moi, il ne cacha pas sa joie le moins du monde. Nous lui avions manqué. À la fin de mon premier cours, il me posa beaucoup de questions sur la façon d’enseigner à l’académie de Dathrun et j’essayai de lui répondre le mieux que je pus. Et, même si certaines des idées que je lui exposai lui plurent, il sembla peu enclin à adopter la façon d’enseigner de Dathrun.

— Il me semble qu’ils sont très peu prudents avec les énergies —commenta-t-il—. Ici, à Ato, nous n’avons jamais eu d’accidents sérieux à la Pagode. Et ce que tu dis sur le jaïpu est très étrange. Je n’arrive pas à comprendre comment les maîtres se débrouillent pour apprendre à leurs élèves à contrôler les énergies sans leur apprendre à contrôler le jaïpu. Très étrange —répéta-t-il.

Je m’en fus à la taverne et je le laissai, plongé dans ses pensées.

Quant au maître Jarp, il n’était pas comme le maître Aynorin, il était moins sympathique et plus strict, mais c’était un bon professeur. En ayant perdu tant de mois, j’avais cru que j’aurais du mal à me maintenir au niveau des autres, mais je me rendis compte alors de tout ce que j’avais appris à l’académie de Dathrun. Pourtant, là où je réussissais toujours le mieux, et avec différence, c’était avec les harmonies.

Mais celui qui impressionna le plus tout le monde fut Aryès. Quand ils apprirent qu’il était capable de contrôler l’énergie orique, ils lui demandèrent de faire une démonstration et Aryès, pour ne pas les décevoir, lévita jusqu’au plafond et redescendit, un sourire tranquille sur les lèvres. D’une certaine façon, le foulard qu’il portait toujours autour du cou —et qu’il appelait Bourrasque— l’avait aidé à mieux comprendre l’énergie orique et, maintenant, il n’épuisait pas autant sa tige énergétique. Malgré tout, je craignais qu’Aryès ne soit pas assez prudent, et cela me surprenait parce qu’Aryès était toujours prudent.

Un jour pluvieux où je revenais à la taverne, je rencontrai Hans, l’apprenti forgeron aux cheveux roux. Je restai bouche bée en voyant qu’il arborait le symbole de Taetheruilin brodé à sa ceinture.

— Hans ! —m’exclamai-je, en riant—. Finalement, tu as obtenu ce que tu voulais !

Hans jeta un coup d’œil au marteau doré qu’il portait à la ceinture et sourit.

— Taetheruilin s’est rendu compte que j’aimais beaucoup son travail. Il m’a pris à l’essai —révéla-t-il.

— C’est génial !

Hans sourit plus largement. Apparemment, il était très content, mais très vite son sourire se tordit et je fronçai les sourcils.

— Comment se sont passés ces derniers mois ? —lui demandai-je.

— Bien —répliqua-t-il. Comme je haussais un sourcil, interrogatrice, il soupira—. Mais… il s’est passé quelque chose d’horrible. Il s’agit de mon frère aîné et de mon père. Ils se sont terriblement fâchés et mon père… l’a déshérité. Et mon frère, du jour au lendemain, a décidé de quitter la maison.

J’ouvris des yeux exorbités, stupéfaite. Comment un père et un fils pouvaient se fâcher au point d’agir ainsi ?

— Alors… je suis censé devenir l’héritier de toute la fortune familiale —dit Hans sur un ton dépité—. Et mon père ne supporte pas que je lui parle de devenir forgeron.

— Ton père n’est pas content que tu apprennes avec Taetheruilin ? —demandai-je, incrédule.

— Eh bien… si, il est content que je sois arrivé à être quelqu’un sans autre aide que ma volonté et mes mains… mais, un jour, il voudra que je retourne m’occuper de ses terres.

— Je comprends —murmurai-je—. C’est un problème.

Hans acquiesça.

— Je déteste devoir m’occuper des comptes et des salaires des paysans. J’aurais l’impression d’être… comme mon père. Je ne veux pas terminer comme ça. Je veux vivre avec un marteau dans la main et une arme dans l’autre. Je veux suer le fer comme Taetheruilin —ajouta-t-il, avec ardeur.

— Et tu le feras —lui assurai-je avec un sourire—. Et pourtant… j’en connais plus d’un qui accepterait l’héritage sans rechigner.

— L’argent —fit-il comme s’il crachait—. C’est ce qui empoisonne la vie de ma famille. Mais je ne suis pas comme eux. J’ai d’autres rêves.

Après lui avoir dit au revoir, je me dirigeai vers la taverne, pensive. Hans avait beaucoup de rêves dans sa vie, mais, moi, en avais-je ? Je cherchai ce que je souhaiterais réellement faire de ma vie. Je ne voulais pas être Sentinelle comme Sarpi. Je ne voulais pas non plus être Garde d’Ato. Ni être aubergiste. Je n’avais pas envie d’être une espionne, comme me l’avait proposé Daelgar. Non. Les espions travaillaient pour quelqu’un. Les gardes travaillaient pour quelqu’un. Moi, je souhaitais travailler comme je l’entendais, comme Lénissu.

Alors, je me demandai si Lénissu travaillait réellement comme il l’entendait. Dans ses récits de contrebande, il parlait toujours d’associés sans mentionner aucun nom. Il racontait beaucoup d’aventures, mais… était-ce vraiment lui qui décidait de réaliser ces aventures ? À partir de là, je reformulai des questions que je ne cessais de me poser. Pourquoi connaissait-il si bien les Istrags ? Quelle importance avaient ces documents cryptés avec des listes de noms ? À mon retour à Ato, j’avais eu trop de choses auxquelles penser pour me préoccuper de ces questions, mais, à présent, elles ressurgissaient comme des vagues rejetant sur la plage tous les détails confus qui brouillent la vérité avec leurs incohérences.

En réalité, que savais-je ? Rien. J’ignorais le passé de Lénissu et celui de mes parents, j’ignorais qui était Zaïx, j’ignorais ce que voulaient vraiment les Hullinrots. J’ignorais si le shuamir me tuerait ou non. Je ne savais contrôler le kershi que pour parler avec Syu. Quelle sorte de yédray étais-je ? Quelle sorte de démon si je ne savais pas contrôler mes transformations ? Et pourquoi Jaïxel m’avait-il choisie, moi, pour m’imposer ses souvenirs d’enfance ?

J’étais sur le point d’entrer dans la taverne, trempée et confuse, lorsque, soudain, la porte s’ouvrit et Lénissu sortit. En me voyant, il s’approcha à grands pas, marchant dans les flaques, il me prit le bras et me dit sur un ton pressant :

— Plusieurs bandes de nadres rouges s’approchent d’Ato. Tout le monde est affolé et les Sentinelles disent que cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas vu un groupe aussi important de nadres rouges, surtout à cette époque de l’année où l’hiver approche.

Je battis des paupières, stupéfaite.

— Et que peut-on y faire ?

Lénissu fronça les sourcils.

— Eh bien —il réfléchit—, la prudence ne serait pas de trop. Parmi toutes ces créatures, il pourrait se trouver un envoyé des Hullinrots. Je sais bien que c’est peu probable et je doute que les Hullinrots aient décidé de t’embêter, avec tous les problèmes qu’ils ont, mais… Dol pense que, si tu mettais le shuamir de Marévor Helith, ce serait une bonne idée.

Je croisai les bras et je fis non de la tête.

— Tu as parlé avec Dol ?

Lénissu acquiesça.

— Cela ne me convainc pas plus que toi.

— Si je mets le shuamir, je pourrais…

Je me tus, en me rendant compte de ce que j’allais dire. Marévor Helith m’avait assurée qu’il était très improbable que l’amulette me fasse du mal. Mais, pensai-je, et s’il m’arrivait quelque chose ? Cependant… Et si les Hullinrots avaient envoyé un squelette-aveugle… ? Je le voyais déjà venir, décharné, avançant lentement vers moi, avec des yeux brillants de lumière asdronique… À cette seule pensée, je fus prise de panique et je cherchai le shuamir dans ma poche.

— Oh, il doit être dans ma chambre —dis-je, tandis qu’une subite crainte s’emparait de moi. Et si je l’avais perdu ? Et si je l’avais fait tomber ? Depuis quand n’avais-je pas vérifié que je l’avais ?

Je courus à toute allure, je traversai la salle de la taverne puis la cuisine, je grimpai les escaliers et j’ouvris précipitamment la porte de ma chambre. Je me mis à retourner toute la chambre, désespérée, sans le trouver.

— Tu ne le trouves pas ? —me demanda Lénissu, dans l’encadrement de la porte, dégoulinant d’eau comme moi.

Je fis non de la tête et je m’assis sur le lit, honteuse.

— Tu n’as aucune idée d’où tu peux l’avoir mis ? —insista mon oncle.

— Aucune idée —répliquai-je—. Même que…

— Oui ? —m’encouragea-t-il, en plissant les yeux.

— Eh bien, maintenant que j’y pense… la dernière fois que je l’ai vu, c’était… euh… quand nous grimpions le sentier et que Drakvian nous guidait, peut-être bien ?

Je me mordis la lèvre en voyant l’expression bouleversée de Lénissu. Il y eut un silence. Je me levai.

— Bon ! —dis-je, en essayant de sourire—. Ce n’est pas si grave, n’est-ce pas ? S’il est vrai qu’un envoyé des Hullinrots me cherche, euh, je n’aurai qu’à… courir ?

Mon sourire disparut peu à peu en voyant le visage pensif de Lénissu.

— J’espère que les craintes de Dol ne se confirmeront pas. Enfin, sincèrement, je suis content que tu aies perdu cet objet enchanté. Ces choses ont toujours des risques.

— Quand même —articulai-je—. Comment ai-je pu le perdre ?

Je me rassis sur le lit et je me concentrai. En remémorant notre voyage à travers les Extrades et sur la rive Est du Tonnerre, je pensai que la silencieuse catastrophe avait pu arriver en de nombreuses occasions.

— Allez, ne te tracasse pas. Moi, plus rien ne me tracasse —fit Lénissu—. Comment vont les cours ?

Je fis abstraction de l’amulette et je racontai à Lénissu les heures que j’avais passées à essayer de lancer des étincelles d’électricité sans y parvenir.

— C’est inutile —dis-je—. Aucun d’entre nous n’y est arrivé, seuls Salkysso et Marelta ont pu lancer quelques étincelles et le maître Jarp a failli les rater parce qu’il ne regardait pas à ce moment.

— Eh bien… je suppose que ce n’est pas facile de créer des étincelles électriques avec les énergies —commenta Lénissu.

— Non, ce n’est pas facile. Pourtant Jirio ne paraissait pas avoir de problèmes pour électrocuter tout ce qu’il touchait —soupirai-je, en m’allongeant sur le lit—. J’aimerais bien savoir comment il faisait.

Lénissu se mit à rire et je le regardai, surprise.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ah ! —dit mon oncle, en s’asseyant sur la chaise, l’air joyeux—. Chaque fois que tu n’arrives pas à faire quelque chose, tu essaies de comprendre pourquoi tu n’y arrives pas. Je trouve ça drôle, mais, j’avoue, c’est une bonne attitude. Il ne faut jamais se rendre… sauf lorsque c’est absolument nécessaire.

— Hum —réfléchis-je—. De toutes façons, je crois que cela ne marche pas parce que mon jaïpu n’aime pas avoir trop d’électricité. Et moi non plus. C’est ce qui me préoccupe, Lénissu.

Mon oncle posa les mains sur le dossier et m’observa en haussant un sourcil.

— Quoi ?

Je regardai le plafond l’air pensif.

— Je sais que Kirlens n’aimerait pas entendre ça, mais… —Je me tournai vers Lénissu et j’avouai— : Je ne veux pas être celmiste d’Ato, ni garde, ni rien de tout cela. À la rigueur, je pourrais être maîtresse à la Pagode Bleue… mais, pour cela, on a besoin d’avoir de bonnes relations et tu sais bien que je ne les ai pas. En plus, à ce que je sais, excepté le maître Aynorin, tous les maîtres ont plus de soixante ans. Et le maître Aynorin est le fils de Farrigan.

Lénissu pencha la tête de côté.

— Qui est Farrigan ?

— Un homme très riche qui vit plus bas, sur un îlot du fleuve Tonnerre —répondis-je—. Moi non plus, je ne le connaissais pas jusqu’à ce que j’aie entendu Salkysso dire qu’il avait onze fils en tout. Tous des enfants naturels, sauf un.

— Aynorin ?

— Non —répliquai-je, en riant—. Pas lui. Je ne me souviens pas du nom de l’héritier, mais c’est le plus jeune de tous, d’après ce que m’a dit Salkysso.

— Hum, alors, si tu ne veux pas être Garde d’Ato, tu feras autre chose. Tu sais que le fait d’avoir étudié à la Pagode ouvre toujours beaucoup de possibilités.

Son ton serein me réconforta et je me rendis compte qu’en réalité, toutes mes préoccupations n’étaient pas si importantes. Pour le moment, ce qui comptait, c’était que j’étais heureuse de vivre au Cerf ailé avec mon oncle, de me réunir avec mes amis et de sortir me promener avec Syu et Frundis, la nuit.

— J’espère seulement qu’il n’y a pas autant de nadres rouges que ce que tu dis —commentai-je—. Bon ! Je n’ai rien mangé depuis sept heures et demie et j’ai tellement faim que je pourrais manger des vers de terre ! —m’écriai-je, en me levant d’un bond.

Lénissu m’observa avec curiosité.

— Cette expression… on l’utilise à Ato ? —demanda-t-il.

— Euh… non —répondis-je, en rougissant—. C’est Syu qui dit ça normalement quand il a faim.

Lénissu ne répondit pas, mais son expression montrait clairement que cela l’amusait beaucoup que je répète les proverbes que m’apprenait un singe gawalt.