Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 4: La porte des démons.

Prologue

La nuit suivante, après avoir mis en fuite l’ours sanfurient, je rêvai d’un énorme ours noir qui marchait debout sur ses pattes arrière. Il mesurait au moins dix mètres et se déplaçait comme un monstre géant. Il traversait la vallée du Tonnerre, ravageant tout sur son passage. Arbres, fermes et champs, il détruisait tout. Et un groupe d’aventuriers courait. Ils fuyaient en attirant le monstre loin d’Ato, vers le massif des Extrades.

— Courez ! —leur disait une rousse, en atteignant enfin les premiers rochers.

— Vous n’échapperez pas vivants ! —grognait l’ours, en les poursuivant.

Tous criaient de terreur en voyant l’ours se rapprocher, faisant trembler la terre sous ses pas. La rousse brandit son bâton et invoqua un éclair de lumière qui heurta de plein fouet la tête de l’ours.

— Si tu veux vivre, tu devras cesser de détruire nos terres ! —lui répliqua la courageuse celmiste, du haut de sa roche.

L’ours, pour toute réponse, poussa un grondement tonitruant et attaqua en lançant des coups de griffes à droite et à gauche. Je me réveillai juste quand tous se préparaient à lutter, à l’instant où la celmiste rousse plantait son bâton dans le sol de toutes ses forces.

J’ouvris les yeux et je vis la tête d’un ours flotter au-dessus de moi. Je la regardai un moment, doutant si j’étais réveillée ou endormie. J’étais parvenue à un de ces instants où l’on ne se rappelle plus ni qui l’on est ni où l’on est, ni non plus s’il est normal qu’un ours nous observe aussi fixement. Lentement, un sourire radieux apparut sur le visage de l’ours et je remarquai alors un détail qui attira mon attention. Oui, je percevais une légère atmosphère énergétique éphémère. Alors, recouvrant ma sérénité et comprenant qu’effectivement j’étais réveillée, je grognai.

— Frundis !

Je défis l’illusion de l’ours d’un geste vague. Le bâton s’agita légèrement en entendant ma voix et, lorsque je posai ma main dessus, il répondit :

“Ce n’est pas moi ! L’ours est sorti de ton rêve. Je… je ne lui ai ajouté que le sourire. Comme c’était une illusion, je n’ai pas pu m’empêcher de le rendre plus sympathique…”

Pensive, je méditai ses paroles quelques secondes, puis je remarquai qu’il faisait jour et que les autres s’étaient déjà levés. Aryès était en train de refaire le bandage de Lénissu, Déria revenait du ruisseau avec les outres pleines d’eau ; seul Dolgy Vranc continuait à ronfler les mains derrière la tête.

Je ne voyais Syu nulle part, mais quelque chose me disait qu’il était perché sur une haute branche d’un arbre suffisamment grand pour mériter le respect d’un gawalt.

Je me levai et je m’approchai de Lénissu et d’Aryès.

— Bonjour, comment te sens-tu ? —demandai-je.

— Bien —répondit Lénissu—. Heureusement, il ne m’a qu’éraflé. Cette griffe aurait pu m’arracher le bras tout entier. Maudit animal.

J’aidai Aryès à attacher le bandage et je m’assis sur une pierre, sous le pâle soleil du matin.

— Je vais donner un coup de main à Déria —dit Aryès, en s’éloignant en direction du pré qui surplombait le ruisseau.

Frundis émettait une douce musique qui faisait écho au matin.

— Tu sembles pensive —observa Lénissu au bout d’un moment.

— Hum —acquiesçai-je—. J’ai beaucoup de questions et, chaque fois qu’il en survient une nouvelle, tu refuses de répondre. Ce n’est pas que je ne puisse pas vivre sans ces réponses, mais… il y en a une qui me tourmente plus que les autres.

Lénissu haussa un sourcil, mais son visage demeura impénétrable.

— Laquelle ?

— Pourquoi gardes-tu autant de secrets pour toi seul ? Tu m’as souvent parlé de ta vie de contrebandier et, dans tes histoires, il y a toujours des épisodes qui ne concordent pas. Je n’aime pas être indiscrète, mais tu devrais au moins me dire ce qui est arrivé à Srakhi. Que contenaient ces documents ? Pourquoi les Istrags les voulaient ? Et surtout, pourquoi ne veux-tu pas répondre à ces questions ?

Lénissu, avec une grimace, écouta tout jusqu’à la fin sans m’interrompre. Lorsque je me tus, il laissa échapper un soupir et regarda comment, au loin, Aryès prenait quelques outres à Déria, pour alléger sa charge. Il sourit.

— D’accord —répondit-il—. Le problème, c’est qu’il y a certaines choses dont on ne peut pas parler si facilement. Surtout dans un cas comme celui-ci. Je crains de te donner des demi-réponses parce qu’elles aviveraient ta curiosité et chaque réponse entraînerait plus de questions. Je regrette de ne pas savoir décider ce qui est le mieux pour toi, que tu saches quelque chose ou que tu ne saches rien.

— Et pourquoi ne me laisses-tu pas en décider toute seule ? —lui répliquai-je.

Lénissu grogna.

— Je sais combien les jeunes peuvent être inconscients. Écoute, je te dirai ces deux choses que tu veux tant savoir : ces documents… contiennent des noms. Et Srakhi est parti dans une autre direction pour cacher ces documents, même si, lui, il n’a aucune idée de ce qu’il transporte. Que l’on t’obéisse sans poser de questions, ça, c’est merveilleux.

Je le contemplai avec une moue dubitative.

— Comment l’as-tu sauvé ?

— Hein ?

— Je parle de Srakhi, comment lui as-tu sauvé la vie, la première fois ?

— Oh. C’est une histoire un peu compliquée… cependant, les faits peuvent se résumer rapidement. Il était en train de prier dans un temple de pèlerins, au nord de Ténap, près d’Île-montagne. Moi, j’étais poursuivi par les gardes du comte des environs. Quand je suis arrivé au temple, Srakhi a d’abord cru que j’étais un profanateur, mais, comme je n’ai pas sorti mon épée, il ne l’a pas fait non plus. Après, il m’a expliqué que, dans les temples, c’est un sacrilège de sortir une arme. Je ne sais pas qui a eu cette idée, mais elle me semble magnifique. —Il sourit et je lui rendis son sourire—. Lorsque les gardes sont arrivés, il s’est emporté en les voyant entrer, l’épée dégainée. Moi, je courais déjà vers les escaliers et je pensais sortir du temple par une des fenêtres vitrées, quand Srakhi a poussé un cri et a commencé à jeter à mes poursuivants une série de malédictions et de chants accompagnée de sortilèges étranges. Deux hommes sont tombés en quelques secondes, en lâchant leurs épées et en se prenant la tête comme ça. —Il essaya de lever le bras, mais la douleur de sa blessure l’en empêcha et il grogna—. Entre les mains, comme s’ils avaient un horrible mal de tête. Alors, j’ai vu que la bataille n’était peut-être pas totalement perdue. Et j’ai fait demi-tour. À cette époque, mon arme favorite, mise à part Corde, c’était l’arc. Mais comme tu sais… je n’aime pas tuer des saïjits. En fait, si dans ma vie j’ai tué quelqu’un, c’est qu’il le méritait vraiment. Ces hommes poursuivaient un méchant contrebandier, qu’y avait-il de mal à cela ? Je ne les connaissais pas, je ne pouvais donc pas les tuer, tu comprends mon raisonnement ? —J’acquiesçai et il grogna de douleur en bougeant pour s’asseoir—. Alors, j’ai sorti mes flèches d’engourdissement qui venaient d’une armurerie de renom. Ma première flèche a atteint un homme à la jambe et l’a fait vaciller. Il est tombé peu après à genoux et, avec quelques flèches de plus, j’ai réussi à en endormir deux autres. Les deux restants se sont enfuis en courant et ont disparu dans les bois. Mais un de ceux qui étaient engourdis s’est alors réveillé. Apparemment, la flèche ne lui avait pas fait beaucoup d’effet. Et il a attaqué Srakhi. Il lui a planté son épée entre les côtes. Deux semaines après, Srakhi se reposait dans un lit, après avoir échappé à la Mort. Et c’est là qu’il m’a promis qu’il me suivrait partout dans le but de me sauver la vie puisque j’avais sauvé la sienne.

Lénissu sourit, espiègle.

— Mais il était encore très faible et, moi, j’avais beaucoup à faire. Je suis parti avant que le say-guétran n’arrive à se lever pour m’empoisonner la vie avec ses prières.

— Ça alors —sifflai-je entre mes dents—. Hum… Et pourquoi n’as-tu pas utilisé le pouvoir de Corde, puisqu’elle peut invoquer des alliés ?

Lénissu me regarda, la mine ennuyée, et je regrettai d’avoir demandé cela.

— Et… quelle sorte de celmiste est Srakhi, alors ? —demanda Aryès.

Je sursautai et je vis que Déria et lui s’étaient assis sur des pierres, et écoutaient l’histoire pendant que Dolgy Vranc commençait à s’agiter. Lénissu haussa les épaules.

— Quand je lui ai demandé quelle sorte de magie il avait utilisée dans le temple, il m’a simplement répondu qu’il était un prêtre say-guétran.

— Je me demande qui sont en réalité les say-guétrans —commenta Dolgy Vranc, en se redressant et en s’étirant avec des grognements rauques—. Mais, en tout cas, cela ne tourne pas très rond dans leur tête. Il y a quelque chose pour déjeuner ?

— Des biscuits et des racines —répondit Déria joyeusement.

— Beurk ! —dit soudain une voix. Nous nous tournâmes tous vers un mur en ruines et nous vîmes apparaître Drakvian qui, sous la lumière de l’aube, semblait encore plus pâle, mais ses yeux brillaient d’une nouvelle vitalité.

Je la saluai.

— Bonjour, Drakvian.

— Hum —répliqua-t-elle—. Devinez ce que j’ai chassé cette nuit ! —fit-elle, avec un sourire diabolique.

Je perçus le mouvement de recul de Déria, Aryès et Dolgy Vranc, et je souris.

— Un ours sanfurient ? —hasardai-je, moqueuse.

— Bah ! Non, j’aurais bien aimé —grommela la vampire—. Mais, précisément, je voulais vous parler de l’ours. Il rôde toujours dans les parages, alors il vaudra mieux s’en aller le plus tôt possible.

À cet instant, Syu apparut en courant à toute allure. Il se réfugia sur mon épaule, en poussant de petits cris effrayés.

“L’ours ! Par là !”, s’écria-t-il, inquiet.

— Qu’est-ce qu’il lui arrive ? —demanda Lénissu.

— Il a vu l’ours —répondis-je—. Vers le… sud-ouest. Qu’est-ce qu’on fait ?

Nous déjeunâmes à la va-vite et nous ramassâmes toutes nos affaires qui, à ce stade du voyage, étaient assez réduites. Il nous restait encore des biscuits pour quelques jours et un peu de sel, mais le riz s’était terminé.

— Combien de jours nous faudra-t-il pour arriver à Ato ? —demanda Aryès, lorsque nous commençâmes à être convaincus que l’ours sanfurient ne reviendrait plus pour se venger.

Lénissu et Dol se consultèrent du regard.

— Si nous nous dirigeons vers le nord, nous arriverons au Pas de Marp dans… étant donné que c’est un terrain montagneux… disons dans cinq jours, mais il y a un problème…

— Quel problème ? —demanda Aryès.

— Il va falloir traverser le fleuve.

— L’Apprenti ? —exclamai-je. Le fleuve avait encore une trop grande ampleur. Comment allions-nous le traverser ? À la nage ? Dol n’allait pas du tout apprécier.

— À moins que nous continuions vers le nord-ouest —continua Lénissu—, jusqu’à un gué. L’inconvénient c’est que je ne connais pas du tout cette zone. Ce qui signifie qu’il n’y a peut-être aucun gué.

— Si nous pouvions voler —dit Déria, rêveuse.

Je m’esclaffai.

— Aryès peut voler, ce n’est pas si invraisemblable.

— Je veux dire, voler avec des ailes —rectifia Déria—. La lévitation, c’est trop… artificiel.

— Mais cela n’empêche pas que c’est fantastique ! —répliqua Aryès avec un grand sourire.

— Tu serais capable de survoler le fleuve ? —demanda Lénissu, sincèrement impressionné.

Le sourire d’Aryès se changea en grimace.

— Eh bien… Ce n’est pas si facile —expliqua-t-il avec un geste vague—. Pour le moment, j’ai seulement essayé sur un terrain plus ou moins ferme… et le contrôle des énergies change selon la composition de l’environnement… J’ignore totalement ce qui se passerait si j’essaie de léviter au-dessus de l’eau.

— Diable —souffla Dolgy Vranc—. Je comprends maintenant pourquoi l’énergie orique ne m’a jamais beaucoup attiré. D’ailleurs, on dit que les Mentistes et les Talvenirs oriques sont les celmistes les plus puissants. Il devait bien y avoir une raison.

— Les Talvenirs ? —répéta Déria sur un ton interrogatif.

— Ce sont les celmistes oriques qui se spécialisent dans le contrôle des forces de l’air —expliquai-je—. Ils sont capables de faire bouger des objets, de léviter, et certains particulièrement talentueux arrivent même à créer des monolithes. Évidemment, aucun Talvenir ne sait faire toutes ces choses à la fois. Comme je te l’ai expliqué, plus tu te spécialises dans une branche…

— Plus il est difficile d’apprendre à contrôler d’autres énergies ou à moduler la même différemment, oui, je sais —m’interrompit Déria. Elle sourit largement et je ris.

— Bon, ne nous séparons pas —nous avertit Lénissu, en se tournant vers nous—. Plus nous avançons, plus cela grimpe et plus la forêt devient épaisse. Nous entrons dans les Extrades.

— On dit… on dit que c’est plein de bêtes des Souterrains —dit Déria.

— Vraiment ? —répliqua Lénissu, un sourire en coin—. Maintenant que tu le dis, c’est probable. Alors, plus vite nous sortirons de là, mieux ce sera.

Sans un mot, nous accélérâmes le pas, mais, bientôt, nous dûmes affronter une pente assez abrupte et nous commençâmes vite à souffler. Le singe sautait de branche en branche chantant mentalement en chœur avec Frundis. Je ne comprenais pas comment il réussissait à entendre Frundis à travers moi, mais il en était ainsi. Moi, je les accompagnais de temps en temps et Frundis jouait le rôle de chef de chorale.

Le bâton conservait en mémoire des chansons très anciennes, des romances entières qu’il nous chantait à Syu et à moi pour nous encourager à grimper. Parfois, j’oubliais que je marchais avec les autres, mais heureusement, je n’étais pas distraite au point de m’égarer. À plusieurs reprises, Lénissu m’attrapa par le bras pour me rappeler que je ne devais pas le dépasser et il toisait mon bâton d’un mauvais œil ; cependant, même si l’accord d’amitié que j’avais passé avec Frundis ne lui plaisait pas, il ne pouvait pas nier qu’il nous avait aidés plus d’une fois depuis les falaises d’Acaraüs.

Les pires moments du voyage, c’était lorsque Frundis décidait de composer. Alors, on entendait des sons discordants, des mélodies répétitives, des grognements de mécontentement, des cris de joie interrompus par de brefs commentaires où il m’expliquait comment il faisait pour réussir les belles musiques orchestrales qu’il me faisait ensuite écouter. Sincèrement, en découvrant sa méthode pour composer sa musique, je commençai à me demander s’il était réellement l’auteur des œuvres musicales qu’il disait avoir créées, mais il m’assurait qu’en fait, le problème c’était qu’il manquait d’une source d’inspiration.

Nous continuâmes notre marche en remontant le fleuve jusqu’à six heures de l’après-midi environ. Les jours étaient de plus en plus courts et les feuilles des arbres, sous le soleil d’automne, avaient bruni et tombaient, mortes, sur le sol, au moindre souffle d’air.

Nous traversâmes plusieurs affluents et, parfois, l’un d’entre nous se trempait de la tête aux pieds, mais leurs courants n’étaient pas aussi forts que celui de l’Apprenti. Cependant, peu à peu, la largeur de ce dernier se réduisait. Nous dûmes nous éloigner plusieurs fois du fleuve et faire un détour pour éviter les cascades et les terrains trop abrupts. Le jour suivant, nous réussîmes à traverser le fleuve à un passage plus étroit, sautant de roche en roche.

Drakvian apparaissait de temps en temps, mais elle ne restait normalement jamais plus d’un quart d’heure avec nous. Elle prétendait toujours nous effrayer en se faisant passer pour un être sanguinaire, mais, en réalité, je savais qu’elle n’agissait ainsi que pour défendre qui que ce soit de la traiter de vampire. Moi, à vrai dire, depuis que je savais qu’elle buvait du sang de cerfs ou de lapins, je me sentais plus tranquille en sa présence. Ensuite, elle nous apportait même ses proies pour que nous puissions récupérer la viande. Et, un jour, Syu, Drakvian et moi, nous fîmes une course dans les arbres, puis Déria montra à la vampire comment on jouait à Bois de Lune. Et pourtant, le terrain montagneux n’était pas le meilleur endroit pour faire des courses acrobatiques.

Nous dormions toujours sur nos gardes, craignant d’être attaqués par surprise par des nadres rouges ou par d’autres créatures, mais, fort heureusement, nous ne rencontrâmes aucun problème sérieux jusqu’au Pas de Marp. Le seul inconvénient fut celui de ne pas connaître la région, car nous tardâmes six jours à arriver au Pas, c’est-à-dire le double de ce que Lénissu avait prévu. Et tout cela, parce que Lénissu et Dol ne voulurent pas écouter Drakvian et passer par un petit sentier qui grimpait le flanc abrupte et escarpé d’un précipice. Lorsque, au bout d’une journée, nous nous retrouvâmes encerclés par des défilés, nous fîmes demi-tour et nous suivîmes Drakvian sur le sentier, en nous attachant avec la bienheureuse corde que nous avions utilisée également, quoique de façon moins justifiée, pour descendre les Falaises d’Acaraüs.

Ce fut une ascension horrible. Au cas où, j’attachai Frundis à mon poignet avec une ficelle et je dis à Syu de faire très attention. Les plus appréhensifs furent Aryès et Dolgy Vranc. Je pouvais comprendre que le semi-orc craigne que le sentier s’effondre sous son poids, mais Aryès adorait léviter, comment pouvait-il avoir le vertige ?

Lorsque je le lui demandai sur un ton moqueur, Aryès se racla la gorge.

— Le problème n’est pas de léviter, le problème c’est que je fais toujours des gaffes aux moments les plus cruciaux —répondit-il avec une moue résignée.

Je m’esclaffai.

— Moi aussi ! Ne te tracasse pas, Drakvian va nous guider.

Aryès me regarda fixement.

— Cela ne me tranquillise pas beaucoup. Toi… tu fais confiance à Drakvian ?

Je levai un sourcil.

— Je croyais que tu acceptais les étrangetés des gens avec facilité —lui répliquai-je avec un large sourire.

Aryès haussa les épaules.

— Oui, mais toi, je te connais —murmura-t-il simplement.

— Elle a un caractère bizarre —concédai-je—, mais je la trouve sympathique. Marévor Helith a dit que nous allions tout de suite bien nous entendre.

Les lèvres d’Aryès se tordirent en un rictus ironique.

— Marévor Helith —répéta-t-il—. Oui, peut-être que tu as raison et que je la juge trop rapidement.

J’appréciai son changement d’attitude et j’approuvai de la tête.

— Et maintenant, il vaudra mieux que nous nous attachions à la corde. —Je penchai la tête sur le côté et je souris—. Frundis dit que je ne lui laisse jamais de temps libre pour composer.

— Va savoir ce qu’il va composer après ça —commenta Aryès—. Il va sûrement introduire le bruit d’une roche dégringolant dans le précipice et des cris terrifiés…

— Aryès ! —protestai-je, en ouvrant grand les yeux.

Aryès s’esclaffa.

— Il y a un mois et quelque, c’était toi qui étais effrayée par les éclairs —remarqua-t-il.

Je ne pus qu’accepter la réplique. Comme je disais, l’ascension fut horrible et interminable. Nous passâmes cinq heures entières à grimper. Parfois, le sentier s’élargissait ou cessait d’être aussi abrupte, et cela nous permettait de nous reposer de temps en temps. Cette nuit-là, nous dormîmes comme des loirs et c’est seulement lorsque nous nous réveillâmes à la mi-matinée que nous nous rendîmes compte que l’on aurait pu nous attaquer pendant la nuit. Malgré notre inconscience, nous nous réjouîmes tous d’avoir récupéré un peu de sommeil.

Tous nos malheurs ne se terminaient pas là. Le massif des Extrades ne portait pas bien son nom. Ce n’était pas un massif, c’était un tas de montagnes pentues remplies de précipices, de pics rocheux et de bois épais qui, de temps à autre, s’arrêtaient brutalement pour céder la place à des versants recouverts uniquement de roches, de quelques arbrisseaux et d’herbe clairsemée. Le temps pluvieux du début de notre voyage avait disparu et, maintenant, nous cheminions sous un soleil ardent qui, à peine disparaissait-il derrière les montagnes, emportait toute la chaleur. Les nuits, dans la montagne, étaient froides. Le vent soufflait sans arrêt et, parfois, je me demandais si cela n’aurait pas été une meilleure idée de contourner les montagnes et de redescendre sur l’autre rive de l’Apprenti.

Le jour où nous commençâmes réellement à descendre vers le Pas de Marp fut peut-être le pire. La descente était très abrupte et Frundis se plaignait tout le temps de la façon dont je le traitais.

“Je suis un lutteur”, gémissait-il, “pas une canne.”

Et il se mettait alors à parler des porteurs qui l’avaient fait traverser des volcans, des déserts rocheux et des déserts de sable… toujours avec une petite musique de fond qui, parfois, ne s’accordait pas du tout avec son histoire.

Je descendais en m’appuyant constamment sur le bâton et il me faisait des plaisanteries en créant des illusions de précipice et de serpents énormes ou des choses de ce genre. Il riait aux éclats chaque fois que je m’y laissais prendre. Je tombai plus d’une fois, même davantage qu’Aryès, ce qui n’est pas peu dire. Dolgy Vranc faisait rouler des pierres à chaque pas, c’est pourquoi il passa en tête alors que Lénissu fermait la marche. Drakvian n’était pas aussi habile lorsque nous traversions des terrains pierreux et elle descendait avec précaution, de côté et inclinée en avant. Ses cheveux verts brillaient sous les rayons du soleil, mais sa peau était toujours aussi pâle.

Nous avions descendu la moitié du terrain rocailleux, quand Déria poussa un cri et me prit par le bras.

— Aïe ! —protestai-je.

— Des nadres rouges —murmura-t-elle.

Aussitôt, ce fut l’affolement.

— Où ? —demanda Dolgy Vranc, en mettant sa main en visière.

— Dans le bois —répondit Lénissu—. On voit à peine d’ici. Si j’avais une longue-vue…

— Il y a plusieurs choses qui bougent dans le bois —commenta Drakvian, en plissant les yeux.

— Pourquoi dis-tu que ce sont des nadres rouges ? —demandai-je, en me tournant vers la drayte.

Déria ouvrit grand les yeux et haussa les épaules.

— Peut-être que ça n’en est pas.

Lénissu tourna la tête vers le versant que nous étions en train de descendre et secoua la tête. La vampire, devinant peut-être ses pensées, grogna.

— Regrimper tout cela n’est pas une bonne idée. Si vous m’aviez écoutée, nous aurions débouché sur l’autre mont et nous aurions évité cette rocaille.

Lénissu se racla la gorge.

— Peut-être, mais maintenant que nous sommes là, il ne nous reste plus comme option que celle de descendre par là et de prier pour qu’une armée de nadres rouges ne nous attende pas en bas.

Dol glissa et on entendit un fracas de pierres tomber, accompagné de plusieurs jurons. Dans la forêt, les silhouettes qui avant s’agitaient s’immobilisèrent.

— Ça ne me plaît pas, tout ça —murmurai-je.

— À présent, qu’importe —répliqua la vampire.

Et nous continuâmes à descendre. Frundis, à ce moment-là, me fit une blague qui aurait pu me coûter la vie. Soudainement, je vis le terrain bouger et j’entendis un craquement si terrible que l’on aurait dit que le monde venait de se couper en deux. Je ne savais plus où poser les pieds et il m’était impossible de rester immobile même si je savais que tout n’était rien qu’une illusion. Je perdis l’équilibre.

Je roulai jusqu’en bas, me meurtrissant sur les cailloux et me faisant des égratignures partout. Dans ma chute, je sentis que mon jaïpu subissait une convulsion qui, ajoutée à la peur, finit par me convaincre que mon cœur ne pourrait pas battre si vite pour bien longtemps. Alors, je me rendis compte que je me transformais… Pff, comme si cela pouvait m’aider, pensai-je, désespérée.

Tout alla très vite. Je me transformai et je sentis que les marques d’énergie me protégeaient davantage contre les coups, comme si j’avais une peau plus dure. Je continuai à rouler sur un bon tronçon d’herbe et j’allais essayer de récupérer l’équilibre lorsque, soudain, je chutai d’une hauteur et je terminai au milieu d’un ruisseau.

Je crachai de l’eau et je laissai échapper une malédiction.

— Frundis ! —criai-je à pleins poumons.

J’entendis tout à coup des bruits de pas et je levai la tête, horrifiée, en me souvenant des silhouettes que nous avions aperçues depuis le terrain rocailleux. J’eus à peine le temps d’apercevoir de grands yeux bleus et une queue couverte d’écailles bleues avant qu’ils ne disparaissent, accompagnés d’autres silhouettes qui fuyaient à toute allure.

— C’est ça, déguerpissez ! —criai-je, en faisant la courageuse.

Et, au cas où, je regardai autour de moi pour vérifier que c’était bien mon arrivée fracassante qui les avait fait fuir. Plus tranquille, j’ouvris les bras et me contemplai. J’étais trempée. Et pleine de boue.

— Elle est là ! —cria soudain la voix de Drakvian.

La vampire atterrit à côté de moi en éclaboussant tout autour d’elle et elle me contempla avec un grand sourire.

— Quelle chute !

Je lui rendis son sourire.

— On recommence ?

Quelque chose qui ressemblait à de la surprise brilla dans les yeux de la vampire.

— Je comprends maintenant pourquoi il t’arrive tant d’histoires —répliqua-t-elle. Je m’esclaffai—. Je t’avertis que tu es encore transformée. Il vaudra mieux que tu reviennes à ton état normal.

J’écarquillai les yeux et je vis qu’effectivement, sous la boue qui me couvrait, les marques sur mes bras étaient toujours là.

— Drakvian —prononçai-je—. Toi… tu sais qui est Zaïx, n’est-ce pas ?

La vampire haussa un sourcil.

— Évidemment. C’est le Démon Enchaîné.

— Et, à ton avis, qu’est-ce qu’il prétend faire avec moi ? —demandai-je d’une petite voix.

La vampire me regarda fixement puis, au bout d’un moment, elle roula les yeux.

— Les démons ne s’intéressent qu’aux autres démons —finit-elle par dire—. Du moins presque toujours.

— Mais… moi, je ne suis pas un démon —protestai-je.

Elle haussa les épaules et écarta une mèche verte de son visage.

— Tu es en train de reprendre ton autre forme.

Aryès apparut en haut du monticule et, bientôt, les autres aussi apparurent. J’espérai que Drakvian disait vrai et que mes yeux avaient perdu leur éclat rouge et retrouvé leur couleur verte habituelle.

— Je ne sais pas pourquoi —me murmura Drakvian—, mais as-tu remarqué ? Chaque fois que tu es seule ou que tu perds le contrôle, tu te transformes. C’est drôle.

— Drôle —répétai-je sur un ton grognon.

— Presque autant que descendre une pente rocailleuse en roulant —ajouta la vampire, en riant, sarcastique.

Je secouai la tête, en soupirant et je relevai la tête en entendant mon nom. Lénissu portait Frundis et je me rappelai le mauvais moment que m’avait fait passer le bâton.

Une fois tous réunis, je leur dis que les créatures que nous avions aperçues avant s’étaient enfuies effrayées en me voyant.

— Je leur ai dit de s’en aller, et elles sont parties ! —racontai-je joyeusement.

— Elles ressemblaient à quoi ? —demanda Lénissu.

— On aurait dit des nadres rouges, mais en bleu.

Lénissu fronça les sourcils puis se mit à rire.

— C’étaient des nadres de la peur ! Oui. Sûrement. Ils ressemblent beaucoup aux nadres rouges, sauf qu’ils sont très peureux.

Je fis une moue en me rendant compte que, finalement, peut-être que je n’avais effrayé qu’un groupe de lâches. Lorsque je récupérai mon bâton, j’eus une longue conversation avec Frundis. Syu me soutint en lui disant qu’il ne s’était pas comporté comme un gawalt digne de ce nom. Finalement, Frundis, après une vive discussion, finit par s’excuser de son attitude indigne. J’ignorais s’il tarderait beaucoup à me faire une autre farce de ce genre, mais je savais que, dans le fond, Frundis était un bon compagnon.

À partir de là, le chemin fut beaucoup plus tranquille. Nous traversâmes la forêt et nous atteignîmes la route du Pas, qui était fréquemment empruntée par des patrouilles. La majorité de ces gardes provenait de la Pagode Bleue d’Ato. Au début, Lénissu nous fit passer par un chemin différent, en contournant la route.

— Pourquoi nous ne prenons pas le chemin le plus simple ? —demanda Déria, en voyant s’éloigner derrière elle la route du Pas, dégagée et plate.

— Parce que ce n’est pas le chemin le plus simple —répliqua Lénissu, sans plus d’explications.

Après plusieurs heures passées à traverser des collines et à faire des détours inutiles, je commençai à me demander si Lénissu nous conduisait vers Ato ; cependant, je n’avais aucune raison d’en douter, car cela faisait plus d’un mois que nous cherchions Aléria et Akyn. Mais, dans ce cas, pourquoi nous retarder ?

À un moment, je m’avançai et me portai à la hauteur de Lénissu, ignorant le chœur religieux qu’émettait Frundis.

— Lénissu —dis-je—, j’ai une question… où nous emmènes-tu ?

Lénissu se tourna vers moi, surpris.

— À Ato, où veux-tu que je vous emmène ?

— Mais, alors, pourquoi prenons-nous un chemin si peu… pratique ?

— Eh bien, je sais que cela peut sembler incroyable, mais il y a quelque poste de garde dans les parages où l’on ne me tient pas en grande estime. Je t’ai déjà dit que je passais souvent des marchandises des Cordes à Ato. J’explorais régulièrement la zone. La garde m’a attrapé quelquefois, mais ils n’ont jamais rien pu prouver —dit-il, en souriant—. Malheureusement, au moins un de leurs chefs est toujours là… je m’en suis aperçu lorsque je suis venu te chercher à Ato. Il me reconnaîtrait immédiatement, tu peux en être sûre. Il conserve en mémoire tous les visages des détenus, c’est à en dégoûter n’importe qui.

— Mince alors —dis-je.

— En plus, notre groupe attire trop l’attention. Un semi-orc, une vampire, une drayte… c’est trop pour qu’ils ne nous demandent pas où nous allons et pourquoi nous allons à Ato.

Je soupirai et j’acquiesçai.

— D’accord, tu m’as convaincue. Comment va ta blessure ?

— Mieux. Aryès et toi, vous avez fait un bon travail.

Je fis non de la tête.

— Aléria aurait fait bien mieux, c’est une experte en énergie essenciatique.

Lénissu sourit en remarquant mon changement de ton.

— Nous n’allons pas tarder à arriver à Ato et tu pourras voir tes amis, Shaedra.

Je lui rendis un sourire radieux.

Nous continuâmes à avancer à travers monts et forêts, en évitant la route. Le temps, soudain, se gâcha. Le soleil disparut derrière des nuages sombres et il se mit à pleuvoir et à grêler. À Ato, l’hiver avait déjà commencé et l’air était froid, les arbres avaient perdu presque toutes leurs feuilles et nous devions nous emmitoufler dans nos capes pour couper le vent glacial qui venait des Montagnes Enneigées en passant par l’océan Dolique.

Nous passâmes de l’autre côté du Tonnerre et, au bout de trois jours, nous vîmes les premiers troupeaux et champs cultivés qui entouraient la ville d’Ato. Les maisons étaient toujours là, intactes, et les choses avaient à peine changé. Une ferme brûlée était en pleine reconstruction sur la rive où nous nous trouvions, et on avait agrandi l’entrepôt d’alimentation. Mais, mis à part ces détails, rien n’avait changé en sept mois.

Aryès et moi rêvions de ce jour depuis longtemps et nous échangeâmes un sourire euphorique. Nous traversâmes le pont sans écouter la voix pressante de Lénissu et nous courûmes en remontant la rue du Couloir. Déria nous suivait de près et tous trois nous riions, heureux.

“C’est ton foyer ?”, demanda Syu.

Je souris.

“Oui. Ça te plaît ?”

Syu contempla la petite ville et acquiesça.

“Au moins, il y a des arbres et des maisons. Et cela ne sent pas aussi mauvais qu’à Ombay ou Acaraüs.”

“Je vais te présenter mon père !”, lui dis-je, avec entrain.

“Je suis curieux de savoir qui c’est”, dit Frundis, en bâillant.

Je courus vers le Cerf ailé et j’ouvris la porte. J’entrai. L’intérieur était bondé de gens qui s’étaient réfugiés là, fuyant le froid du dehors. Aryès était parti chez lui et Déria était restée à regarder la vitrine d’un marchand de chaussures tandis que Lénissu et Dolgy Vranc grimpaient la rue calmement.

Je refermai la porte et, lorsque je me retournai, je trouvai deux yeux châtains qui me contemplaient comme dans un rêve.

— Shaedra ? —bredouilla Kirlens.

Je souris.

— Shaedra ! —brama-t-il. Au milieu d’un silence étonné, l’aubergiste sortit de derrière son comptoir et se précipita sur moi. Il m’écrasa en m’étreignant de ses deux mains fortes et me souleva en l’air tandis que nous riions. Je jetai Frundis par terre pour répondre à l’étreinte de Kirlens et je cessai d’entendre la musique romantique et ironique du bâton.

— Kirlens, tu m’as tellement manqué —sanglotai-je.

À ce moment-là, la porte s’ouvrit et Lénissu entra.

— Comment vont les affaires, Kirlens ? —lui dit-il, en lui donnant une petite tape sur l’épaule.

Le visage de Kirlens s’assombrit en le voyant, mais, au moins, il ne lui demanda pas de s’en aller. Les gens de la taverne, après un bref mutisme, se mirent à commenter l’évènement à voix haute et c’est tout juste si l’on entendait encore le musicien employé au milieu du tumulte.

— Je vais appeler Satmé. Et, après, tu me racontes tout, Shaedra.

Je ramassai Frundis, et Kirlens nous fit entrer dans la cuisine, où Wiguy s’évanouit presque et m’embrassa en pleurant d’une telle façon que cela semblait presque une plaisanterie. Alors, sans doute en entendant tout ce remue-ménage, Taroshi apparut dans la cuisine et, criant mon nom, il m’étreignit avec force avant que je n’aie le temps de m’écarter. Je souris, agréablement surprise de voir que Taroshi se comportait enfin comme un enfant normal.

Nous nous assîmes tous les cinq dans la cuisine et Kirlens nous servit de la soupe à l’ail avec des légumes et une tarte aux framboises et même s’il manquait encore deux heures pour l’heure du dîner, Lénissu et moi, nous mangeâmes avec voracité, parce que cela faisait trois jours que nous nous contentions de manger des racines et pas grand-chose de plus.

— Tu as une mine horrible, Shaedra —sanglotait Wiguy, en me regardant fixement.

— Wiguy, laisse-les manger tranquillement —l’interrompit alors Kirlens—. Va aider Satmé, je m’occupe de la cuisine.

Wiguy protesta, mais elle finit par sortir, emmenant Taroshi de force et laissant un relatif silence derrière elle.

— Et le singe ? —demanda Kirlens.

— C’est un gawalt —répondis-je, entre deux cuillerées—. Il s’appelle Syu, c’est mon ami.

Syu montra les dents et acquiesça de la tête vigoureusement. Kirlens écarquilla les yeux.

— Il a l’air intelligent.

Je crachai la soupe que j’étais encore en train d’avaler, étouffant de rire. Lénissu s’esclaffa.

— Je t’assure, Kirlens, que Syu est bien davantage qu’un simple singe.

Kirlens s’assit à la table et nous observa tour à tour.

— Et alors ? Quelle est l’histoire ? Par tous les dieux !, je te croyais morte, Shaedra. Ce jour-là…

Il secoua la tête et je parlai avant qu’il ne continue :

— C’est une histoire assez longue. Mais je vais te faire un résumé. Nous sommes passés par un monolithe, en suivant les pas d’Aléria. Nous sommes apparus dans la vallée d’Éwensin, et nous avons rencontré Stalius, un légendaire renégat qui protégeait Aléria. Nous avons marché vers l’ouest, nous avons affronté un dragon de terre à Tauruith-jur, puis nous avons traversé un autre monolithe près de Ténap et je me suis retrouvée à l’académie de Dathrun. Mon frère et ma sœur se trouvaient là-bas. J’y suis restée plusieurs mois et puis j’ai retrouvé Lénissu et les autres, sauf Aléria et Akyn. Nous sommes partis de Dathrun à leur recherche, mais cela fait seulement quelques jours que nous savons qu’ils sont à Ato sains et saufs.

Kirlens cligna des yeux pendant plusieurs secondes, puis il s’appuya contre le dossier de sa chaise, étourdi.

— Je crois qu’il vaudra mieux parler de tout ça plus tard —signala Lénissu—. Une fois reposés. Cela fait plusieurs semaines que nous marchons sans aucun répit ou presque… la chambre que tu m’avais donnée la dernière fois est toujours libre ?

Kirlens leva la tête et acquiesça.

— Oui. Oui —répéta-t-il—, il vaudra mieux que vous vous reposiez un peu.

— Je dois aller voir Aléria et Akyn —déclarai-je, en me levant—. Je ne peux pas attendre davantage.

— Bonnes retrouvailles —me souhaita Lénissu—. Moi, je les verrai demain, je crois que maintenant je vais monter et dormir un peu.

“Dormir un peu” signifiait qu’il allait dormir approximativement douze heures. En souriant, je sortis de la cuisine et dix minutes plus tard je courais sur les toits, en me dirigeant chez Aléria.