Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 3: La musique du feu.

8 Seyrum

Le soleil avait disparu depuis environ deux heures et une ombre chargée de nuages orageux s’était abattue sur Dathrun. Sur le chemin, quelques dizaines de secondes suffirent pour que mes habits soient littéralement trempés. Pour résumer, il faisait une nuit à ne pas mettre un chat dehors. Et Syu et moi, nous étions de très mauvaise humeur parce que cette nuit nous étions censés montrer à Zoria et Zalen l’ouverture qui conduisait aux passages secrets.

Je n’arrivais pas à comprendre ce qui m’avait poussée à leur révéler l’existence des passages. Peut-être la curiosité de savoir ce qu’elles complotaient dans l’académie et aussi celle de savoir qui était cette personne dont elles m’avaient parlé une fois. Quoique… avec la pluie drue, ma curiosité commençait à rétrécir.

J’arrivai près du portail de la maison des jumelles et je me baissai brusquement en voyant que quelqu’un fermait les volets d’une fenêtre. Je regardai autour de moi et, finalement, je me dis qu’entre le déluge et l’obscurité, on ne voyait rien. Il était donc impossible que l’on me voie, ce qui ne me facilitait pas la tâche, d’ailleurs, parce que cela m’obligeait à entrer dans le jardin pour avertir les jumelles de mon arrivée.

J’ignorais si Zoria et Zalen seraient aussi stupides que moi pour sortir par une nuit pareille, mais je devais aller vérifier.

“Tu pourrais sauter sur le mur et me dire si quelqu’un est à une fenêtre ?”, demandai-je à Syu.

Le singe sauta et, peu après, il me dit que la voie était sûre. Alors, je m’agrippai au portail, je l’escaladai et je sautai par-dessus en tâchant de ne pas faire de bruit. La fenêtre de la chambre de Zoria et Zalen était au fond du jardin et je dus patauger dans tout le sentier pour y arriver. Alors, je levai les yeux et je vis qu’à l’intérieur, il n’y avait pas de lumière. Étaient-elles en train de dormir ? Avaient-elles pu oublier ? Cette dernière possibilité me paraissait presque impossible, car Zoria et Zalen n’avaient pas cessé de manifester qu’elles mouraient d’envie de savoir comment l’on pouvait entrer à l’académie “facilement et sans être vues”.

“Tu proposes quoi ?”, demanda Syu, en m’observant depuis le refuge tout relatif qu’il avait trouvé sous le feuillage d’un arbuste.

Appuyée contre le tronc d’un cerisier, je me raclai la gorge, le regard rivé sur le singe.

“Hum, tu pourrais grimper jusqu’à la fenêtre et me dire si elles dorment. Si c’est le cas, on les réveille en leur jetant deux seaux d’eau pour qu’elles se fassent une idée de ce que nous avons supporté pour venir ici, qu’est-ce que tu en penses ?”, dis-je.

“La deuxième partie de ton plan me plaît”, reconnut le singe. “La première partie, pas autant. Va te mouiller, toi, si tu veux. Moi, je t’attendrai ici avec plaisir.”

Je le foudroyai du regard.

“Sacré lâche”, marmonnai-je. “Ça va. Je vais y aller.”

Et je me mis à grimper dans les branches du cerisier, en sentant la mousse mouillée et l’écorce glissante.

“Fais attention”, me dit alors Syu.

Je roulai les yeux.

“Ne t’inquiète pas, princesse, je contrôle la situation”, lui répliquai-je sur un ton mordant.

Le singe grogna et ne put résister à l’impulsion de sa fierté gawalt : il courut jusqu’au pied du cerisier sous la pluie battante et se mit à monter, me devançant rapidement. Il grimpa sur une branche trop haute et dut redescendre, de sorte que nous arrivâmes à la fenêtre en même temps. Elle était fermée, naturellement. Je frappai quelques petits coups. Rien. Je frappai un peu plus fort, puis j’attendis. Je commençais à éprouver un sentiment curieux et je me rendis soudain compte qu’en réalité j’étais furieuse d’être sortie, par une telle nuit, me tremper jusqu’aux os, et tout cela pour rien.

J’entendis alors des voix et je me penchai vers la fenêtre.

“Tu entends ?”, demandai-je à Syu.

“Je ne suis pas sourd. Mais ces voix viennent d’en bas.”

D’en bas ?, me répétai-je, en ouvrant grand les yeux. Je jetai un coup d’œil vers le bas et je vis deux masses sombres bouger dans l’obscurité.

— Je t’ai dit qu’elle ne viendrait pas —disait une voix, presque inaudible.

— Eh bien, mince alors.

— Peut-être qu’elle nous a menti.

— Je ne crois pas. Elle a dû penser qu’il faisait trop mauvais temps.

— Peut-être —reconnut l’autre voix, incertaine. C’était la voix de Zoria—. Mais je crains qu’elle ne vienne plus maintenant.

— Quelle heure est-il ? —demanda sa sœur.

— Une heure pile.

— Une heure pile ! Jamais de la vie je n’aurais cru que je finirais par être aussi ponctuelle —fis-je, en me laissant glisser jusqu’au sol.

Les deux sœurs se tournèrent vers moi, en sursautant.

— Shaedra ! —exclamèrent-elles toutes les deux.

— Chut… Taisez-vous. Vous allez réveiller tout le voisinage.

“Bah, avec le vacarme que fait la pluie, c’est difficile”, intervint Syu.

— Nous avons cru que tu ne viendrais pas —dit Zalen.

— J’ai pensé la même chose quand j’ai vu la fenêtre sans lumière —dis-je avec calme—. Euh, mais, écoutez, j’ai pensé qu’aujourd’hui, ce n’était pas le meilleur jour pour ça… il pleut trop.

— Et ça pose un problème, ça ? —demanda Zoria, sur un ton préoccupé.

— Eh bien, comment dire, le problème, c’est que vous allez vous tremper, si vous ne l’êtes pas déjà. Moi, je ressemble déjà à la soupe de Blizzard.

Zoria et Zalen se mirent à rire toutes les deux.

— Ça, ce n’est pas un problème. Ça, c’est une autre aventure dans notre aventure, n’est-ce pas, Zalen ? —dit Zoria, en riant encore.

Je les observai attentivement au milieu des ombres de la nuit.

— Euh… vous voulez vraiment aller… ?

— Oui ! —répondirent-elles en chœur.

Il y eut un silence.

— Tu n’es pas en train de te dégonfler, n’est-ce pas ? —me reprocha Zoria.

— Oh, non, bien sûr que non —répliquai-je, avec un air de chien mouillé—. En avant, je vous suis. Comme disent ceux du nord, Asbarl.

— Où va-t-on ? —demanda Zalen.

— Logiquement, vers le Pont Froid. Je n’ai encore trouvé aucune façon d’entrer à l’académie en prenant le chemin inverse.

— Tu es de mauvaise humeur —observa-t-elle, alors que nous nous dirigions vers le portail.

Je grognai, mais je ne dis rien. La vérité c’est qu’à ce moment-là, ce dont j’avais le plus envie, c’était de rentrer à la maison, de me changer et de me mettre au lit. Ce n’est pas que j’avais froid, parce qu’en fait, l’eau qui dégoulinait sur moi était plutôt tiède, mais le simple fait d’avoir choisi précisément ce jour pour embarquer les jumelles dans cette aventure me laissait un goût amer dans la bouche.

“Allez, arrête de pleurnicher”, me dit Syu. “Il y a déjà assez d’eau dans le ciel, comme disait ma mère.”

Avec un demi-sourire, j’agrippai une des barres du portail, je grimpai et j’atterris dans la rue, éclaboussant tout. J’entendis alors un grincement métallique et je me retournai brusquement, en me blottissant contre le mur.

— Shaedra ? —appela l’une des jumelles, en apparaissant près du portail.

Je laissai échapper un soupir et me redressai.

— Ce n’était pas plus discret de passer par-dessus ?

Les deux jumelles échangèrent un regard et haussèrent les épaules.

— S’il y a une porte, il vaut mieux passer par la porte, tu ne crois pas ? —répliqua Zalen.

Je rougis dans l’obscurité, blessée dans mon orgueil et je fis un geste vague.

— En route pour le pont.

Mais Zoria et Zalen n’avaient pas fini de me surprendre. D’abord, Zoria sortit un parapluie caché sous son manteau et l’ouvrit, de sorte que nous pûmes nous protéger un peu mieux. Zalen, de son côté, laissa paraître pendant une seconde sous son manteau un sac bien rebondi, mais, quand je lui demandai ce qu’elle portait là, elle prit un air mystérieux et refusa de me répondre.

“Des secrets de folles”, résuma Syu, à moitié caché sous mon manteau.

“Ça doit être ça”, approuvai-je.

Quand nous atteignîmes le pont, cela faisait longtemps que je m’étais lassée de rester sous le parapluie et je marchais devant, d’un pas pressé, sous une pluie qui semblait faiblir. J’entendais les jumelles chuchoter par moments et je me demandai que diables elles complotaient.

Je m’arrêtai lorsque nous arrivâmes à la moitié du pont, juste avant de nous trouver sous l’éclairage d’un lampadaire placé à cet endroit, et je me tournai vers les jumelles.

— Bien. Maintenant, le chemin va être plus difficile. Là, en bas, il y a des barres de métal tout le long du pont. On devra passer par là, si on ne veut pas que le garde nous voie.

— Quoi ? —s’écrièrent-elles à l’unisson.

— Tu veux que nous avancions par-dessous le pont ?

— Le garde n’est pas là pendant les vacances —remarqua Zalen.

— C’est vrai —admis-je—. Mais je suppose qu’il y a des boucliers d’identification installés dans la dernière section, pour s’assurer qu’aucun voleur ou quelque autre intrus ne puisse entrer. Alors, le plus sûr, c’est de passer par en dessous, prêtes ?

Toutes deux acquiescèrent de la tête et je me dirigeai vers le bord. Je disparus dessous et j’attendis qu’elles me rejoignent. Il me fallut plus d’un quart d’heure pour les convaincre qu’elles étaient capables de le faire. Le courage des aventurières semblait s’être envolé.

— Et si l’une d’entre nous tombe ? —demanda Zoria, appréhensive.

— Vous savez nager ?

— Évidemment, mais, là, en bas, il peut y avoir… toutes sortes de créatures —dit Zalen, les yeux exorbités par la peur.

— Oh, allez, vous n’allez pas tomber —leur affirmai-je avec toute l’assurance dont je fus capable—. Et à moins que vous vouliez faire demi-tour, il n’existe pas d’autre chemin.

Ce fut étonnamment le meilleur argument que je leur donnai. Protégées sous le pont, nous commençâmes notre lente progression, en nous accrochant aux barres de métal.

— Que c’est passionnant —fit Zalen devant moi, en riant—. C’est presque aussi drôle que…

Elle se tut et je remarquai le raclement de gorge de Zoria. Je roulai les yeux et je pris les choses patiemment, tout en observant la lente progression des jumelles.

Cependant, au bout d’un moment qui me sembla une éternité, nous arrivâmes sur le rivage. Zalen me le fit savoir en se laissant tomber sur le sable.

— Mission accomplie ! —dit-elle.

Zoria, après une légère hésitation, se jeta elle aussi à terre. J’entendis un cri de surprise suivi d’un cri de douleur. Je me dépêchai de les rejoindre, inquiète.

— Que se passe-t-il ? —demandai-je, le cœur battant précipitamment.

— Tu brûleras en enfers ! —grogna Zalen.

— Que diable faisais-tu là, juste en dessous ? Je croyais que tu te serais écartée —protestait Zoria, de mauvaise humeur.

— Argh, aïe, que tu sois pendue —fit sa sœur, la voix rageuse.

— Que s’est-il passé ? —répétai-je, tâtonnant dans l’obscurité.

— Zoria m’a cassé la cheville !

— Je te l’ai cassée ? Tu exagères !

— Ben, tiens, ça me fait sacrément mal.

— Ça, c’est à cause du coup de pied que tu m’as donné —répliqua Zoria.

— Tu t’es jetée sur moi.

À partir de là, commença un échange d’insultes et de protestations qui finirent par me faire perdre patience. Zalen ne paraissait plus faire grand cas de sa cheville.

“Tu crois que si on s’en allait, elles s’en rendraient compte ?”, demandai-je à Syu sur un ton purement scientifique.

“Probablement”, répondit le singe. “Dans une heure, minimum.”

Je laissai échapper un soupir et je décidai de passer à l’action.

— Zoria, Zalen ! Oh, s’il vous plaît !

Il n’y avait rien à faire. Elles ne m’écoutaient pas.

“Tu pourrais lancer un sortilège de silence. Pour qu’elles ne s’entendent pas. Qu’est-ce que tu en penses ?”

La proposition du singe n’était pas si mauvaise, mais cela aurait été de mauvais goût d’utiliser un sortilège contre les jumelles.

— D’accord ! —criai-je—. Continuez avec vos histoires. Moi, je m’en vais.

Au moins, ceci fonctionna. Elles se turent soudain et se tournèrent vers moi à l’unisson.

— Tu t’en vas ?

— Où ça ? —s’enquit Zoria.

— Puisque vous ne paraissez pas vouloir poursuivre le plan initial, je préfère être à la maison que sous le pont à écouter vos stupidités.

Il y eut un silence.

— D’accord —dit Zoria au bout d’un moment.

— Ma cheville tordue, ce n’est pas une stupidité —intervint Zalen.

Pour éviter qu’une querelle éclate de nouveau, je dis :

— Si tu ne peux pas marcher, nous te ramenons à la maison. Ce n’est pas la peine non plus que tu te traînes dans les passages secrets.

— Des passages secrets ! —s’exclama-t-elle, en se levant—. Il y a un passage par ici ? Où ça ?

— Cette nouvelle semble avoir guéri ta cheville d’un coup —lui fit remarquer Zoria, railleuse.

— Tu peux marcher ? —lui demandai-je.

— Oui, qu’est-ce que tu crois ? Je ne suis pas comme Ireli.

En percevant le regard moqueur de Zoria, je m’empressai de demander :

— Qui est Ireli ?

— La fille du baron de Rhynk. Une pleurnicheuse. Elle nous déteste.

— Oh, elle nous déteste au plus haut point —insista Zoria—. Chaque fois qu’on fait une bêtise et qu’elle l’apprend, elle va cafarder en courant auprès de son père.

— Quelle honte —grogna Zalen—. Pour elle, je veux dire.

— Revenons à ce qui nous occupe —dit soudain Zoria—. Où est l’entrée ?

Sans plus attendre, je leur montrai le chemin vers l’ouverture. Zalen secoua son parapluie à l’entrée, j’allumai quant à moi une lumière harmonique et nous continuâmes, ruisselantes comme des cascades. Les jumelles ne manquèrent pas de faire quelques commentaires sur l’état dégoûtant du tunnel. Il y avait des toiles d’araignée, des substances décomposées et cela sentait l’humidité. La pluie semblait avoir trouvé quelque fente par où s’infiltrer, parce qu’un ruisseau s’était formé entre les décombres qui jonchaient le sol du passage. Moi, je connaissais parfaitement cette section des tunnels et je conduisis ma petite expédition jusqu’à la salle du Dégel sans douter une seule fois. Le singe, maintenant que nous étions à l’abri, s’était éloigné de mes habits trempés et courait devant moi comme une ombre agile et fugace.

Je supposais qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de monde dans l’académie, mais j’intimai aux jumelles de garder le silence, principalement pour qu’elles cessent de se disputer. Lorsque nous arrivâmes à la salle du Dégel, je leur dis :

— Maintenant, c’est votre tour de guider. Où va-t-on ?

Les jumelles me regardèrent avec un air mystérieux et je remarquai une certaine hésitation lorsque Zoria répondit :

— Tu veux vraiment le savoir ?

Je levai un sourcil.

— C’est un endroit dangereux ?

— Pas si tu nous imites exactement en tout.

— Qui est-ce ? —demandai-je—. La dernière fois, vous avez parlé d’un homme qui se cachait en quelque part… C’est un élève ?

Zoria et Zalen éclatèrent de rire.

— Un élève ! —s’écria Zalen—. Pas du tout ! Il est là depuis très longtemps. Il a beaucoup de manies mais aussi beaucoup de travail et, nous, nous l’aidons.

— Pas d’autres questions —intervint Zoria, en voyant que j’ouvrais la bouche—. Maintenant, tu nous suis.

Une fois hors du passage, les jumelles passèrent donc devant et je les suivis avec curiosité. La lumière que créa Zalen était invoquée et, lorsqu’elle laissa échapper des lumières vertes et bleues, il nous fut impossible de les changer. Zalen grogna à voix basse pendant un bon moment, en essayant de calmer la lumière, et elle obtint finalement que son globe émette une couleur pourpre.

— La dernière fois en classe, j’avais bien réussi —se plaignit-elle—. Pourquoi faut-il toujours que je le rate quand j’en ai enfin besoin ?

— Fais-le avec les harmonies —proposai-je—, cela demande moins d’énergie.

— Ça m’étonnerait —répliqua-t-elle—. L’invocation, c’est ce que je réussis le mieux… on se contentera de cette lumière.

Au début, nous suivîmes un chemin connu. C’était le même que celui qui menait à l’Infirmerie Rouge. Mais ensuite, nous déviâmes, nous descendîmes des escaliers et nous nous retrouvâmes dans la galerie où j’avais trouvé Jirio un mois auparavant. Nous descendîmes d’autres escaliers et, avant de tourner pour prendre la suivante volée de marches, Zalen s’arrêta et Zoria écarta une des nombreuses tapisseries qui recouvraient les murs de l’édifice B. Je ne fus pas surprise d’apprendre qu’il cachait un passage secret, mais ce qui me surprit, malgré tout, ce fut de voir que, pour y pénétrer, Zoria dut ouvrir une sorte de porte camouflée avec quelque chose qui ressemblait à une clé.

Zoria et Zalen disparurent par la porte. Avant de les suivre, j’examinai la tapisserie. Elle représentait un dragon de glace tombant en piqué sur deux féroces guerriers en plein combat qui ignoraient que tous deux allaient bientôt mourir, mais non par la main de l’autre. C’était une tapisserie quelque peu inquiétante.

Je me dépêchai de suivre les jumelles dans le passage secret, qui était plus large que les tunnels auxquels j’étais habituée et, en plus, il était propre et le sol plus ou moins régulier.

— Ne te sépare pas de nous —avertit Zoria, à voix basse—. Cela pourrait être fatal.

Je pris un air soupçonneux, mais je les suivis. Aucune de nous ne dit un mot en suivant le passage. Au bout d’un moment, Zoria chuchota :

— Nous sommes arrivées.

Je fus stupéfaite lorsqu’elle tendit une main et tenta de pousser le mur qui, effectivement, glissa, comme un fin panneau de carton. Une explosion de lumière nous aveugla quelques instants et je clignai des yeux, en baissant la tête. Au bout de quelques secondes, je pus enfin voir que nous étions parvenues dans une petite salle circulaire remplie de bougies et de lampes allumées.

— Il n’est pas là —observa Zoria.

— Ces bougies sont fabriquées avec de la bave disséquée de caméléons marins —dit Zalen, sur le ton d’une experte—. Il y a des lampes d’huile noire, tu vois ? En voici une. Seyrum nous a expliqué tout ça et bien plus —ajouta-t-elle, avec fierté—. Shaedra, approche-toi, ça, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde.

Zoria s’était approchée d’une table d’où elle avait saisi une bouteille. Elle la déboucha et but plusieurs gorgées. Elle sourit, enthousiaste, et la tendit à Zalen.

— Du jus mildique —m’expliqua cette dernière, en buvant à son tour.

J’écarquillai les yeux. On disait que le jus mildique était la meilleure boisson elfique de tous les temps. On disait qu’il accélérait la guérison des blessures, qu’il soulageait les douleurs de la vieillesse et qu’il avait goût de miel. Je me souvins qu’Aynorin avait dit qu’une fois, il avait goûté du jus mildique à Mythrindash, mais que le simple fait de payer quatre-vingts kétales pour une bouteille avait annulé tous ses effets. Je souris en me souvenant de la tête du maître Aynorin, indigné d’avoir eu à payer une somme si élevée.

Lorsque Zalen me tendit la bouteille, je humai le liquide, curieuse. Qui était ce Seyrum dont avait parlé Zalen ? Comment pouvait-il avoir assez d’argent pour acheter du jus mildique ? Cela sentait la framboise et l’écorce. Et cela avait un goût de miel et de pomme. J’avalai et je pris une autre gorgée avant de le repasser à Zoria.

— C’est bon, hein ? —dit-elle.

J’acquiesçai et je fronçai les sourcils.

— Seyrum —répétai-je, pensive—. Ceci est un nom typique d’Iskamangra. Même les princes s’appellent Seyrum. Et c’est l’empereur Seyrum II qui donna une fleur de muguet au Daïlerrin d’Aefna au Traité de la Colline d’Inisria. Il vient de là-bas ? —demandai-je, me rendant compte que mes pensées prenaient la tangente des marais.

— Il ne nous l’a jamais dit —répondit Zoria—. Mais son abrianais est étrange. Il n’a jamais parlé en naïltais. Mais il nous a aussi fait promettre que nous ne lui poserions jamais de questions sur sa vie.

— Il dit que son histoire ne vaut pas la peine d’être racontée —dit Zalen avec un léger sourire—. Soit il a trop de choses à raconter, soit il n’a rien à raconter.

Je fronçai davantage les sourcils, mais je ne dis rien. Soudain, Syu grimpa sur mon épaule sans prévenir.

“Je crois que quelqu’un approche.”

— Le singe ! —dit Zalen, surprise—. Depuis quand nous suivait-il ?

Je haussai les épaules.

— Depuis le début. Tu ne t’en étais pas aperçue jusqu’à maintenant ?

Les jumelles firent non de la tête et je pris une autre gorgée de jus mildique. J’entendis soudain un cri.

— Non, mais que faites-vous ? Qu’êtes-vous en train de faire ? Que les dieux aient pitié de vous !

Apparut alors en furie un homme aux cheveux argentés, mais au visage encore jeune, qui se rua sur moi. Tout se passa en quelques secondes. Moi, je m’écartai d’un bond, en lâchant la bouteille qui se brisa en mille morceaux en heurtant le sol, répandant le jus. L’homme furieux se pencha sur les morceaux de verre, en serrant les poings et tremblant de colère.

— Allez en enfer ! —vociféra-t-il—. Ces boissons ne sont pas pour vous. Je vous ai fait promettre de ne rien boire de cette étagère !

— Mais… mais ce n’était pas sur l’étagère. C’était sur la table —balbutia Zoria.

Apparemment, elles n’avaient jamais vu Seyrum aussi furieux. Collée contre le mur, je vis près de moi une fenêtre avec un volet. L’ouverture du mur par où nous étions arrivées se trouvait à gauche de Seyrum. Si je devais fuir, par où m’enfuirais-je ?

“Je n’aime aucune des deux échappatoires”, opina Syu, agrippé à mon bras et tremblant de peur.

— Moi non plus —articulai-je, paralysée, les yeux rivés sur l’homme.

— Ce n’était pas sur l’étagère ? —demanda-t-il, après un long silence très tendu.

Les jumelles firent non de la tête. L’homme se tourna vers moi et, à mon tour, je hochai négativement la tête. Ses yeux bleus lançaient des étincelles.

— Qui es-tu ?

J’ouvris la bouche et je dus inspirer profondément avant de pouvoir répondre.

— Mon nom est Shaedra.

— Pourquoi l’avez-vous amenée ? —poursuivit-il, sans cesser de me regarder.

Son visage était humain sans équivoque. Il n’avait aucune ride, même si Zoria et Zalen m’avaient dit qu’il était à l’académie depuis très longtemps. Bien sûr, je ne pouvais savoir ce que signifiait « très longtemps » pour Zoria et Zalen. Il avait aussi quatre anneaux à chaque main, plusieurs bracelets aux poignets et il était vêtu d’un pantalon de toile grossière qui lui arrivait à mi-cheville et d’une vieille chemise rapiécée. Rencontrer une telle personne au beau milieu de l’académie aviva intensément ma curiosité. Qui était cet homme ?

— Nous savions que cela te ferait du bien de manger correctement et Shaedra connaissait une entrée que nous ne connaissions pas. C’est pour cela que nous avons pensé qu’elle aussi avait le droit de venir ici…

— Personne n’a le droit de venir ici sans ma permission ! —s’emporta Seyrum.

Je sursautai et me préparai à fuir.

— Ce que vous avez fait est une stupidité. Je vous ai déjà dit que cet endroit était dangereux. Et vous deux, vous auriez dû savoir que cette bouteille n’était pas là pour que vous y goûtiez. Et toi —ajouta-t-il, en s’adressant à moi sur un ton méprisant—, tu devrais te méfier un peu plus et ne pas boire n’importe quoi.

— La bouteille n’était pas pour nous ? —souffla Zalen avec une petite voix.

— C’est la typique bouteille que tu laisses pour nous —dit Zoria, la voix tremblante—. Tu laisses toujours une de ces bouteilles sur la table.

— Quand je sais que vous allez venir, oui —admit Seyrum, en se relevant lourdement. Il nous scruta toutes les trois pendant un moment, les yeux plissés, comme s’il nous examinait—. Vous ne sentez rien d’étrange ?

Zoria et Zalen échangèrent un regard éloquent.

— Je me disais bien que ça n’avait pas le même goût —dit Zalen.

— C’était même encore meilleur —renchérit Zoria avec un grand sourire.

— Arrêtez de sourire bêtement —fit Seyrum, en ramassant les morceaux de verre avec un balai—. Ceci n’était pas une potion comme celles que vous connaissez. Ce n’était pas une bouteille pour vous amuser.

— Si ce n’était pas une bouteille de jus mildique —prononçai-je lentement—, qu’est-ce que c’était ?

Seyrum me jeta un coup d’œil et grogna.

— Vous l’avez fait venir et vous ne lui avez même pas dit ce qu’elle allait trouver ? Vous lui avez dit que ce qu’elle buvait était du jus mildique ? Par le saint éclair ! Je crois qu’il est temps que vous partiez. Si, demain, on trouve trois monstres morts dans une rue de Dathrun, je n’aurai aucun remords. Je ne veux plus vous revoir.

— Seyrum ! —protesta Zoria, tandis que les larmes commençaient à couler sur les joues de Zalen.

L’humain fit un geste brusque et leur indiqua la porte en la signalant de son balai.

— Dehors. Je n’ai pas besoin de gens stupides capables de boire n’importe quoi à portée de la main. Ceci est un laboratoire, pas une salle de récréation. Je vous avais averties des risques. Je vous donnerais l’antidote si je l’avais, mais vous ne m’avez même pas laissé une goutte de ce liquide qui puisse me servir et c’était une des solutions les plus difficiles à comprendre. J’ignore totalement ce qui va se passer et je ne veux pas vous voir souffrir, alors : dehors.

“Syu !”, dis-je, précipitamment. La panique commençait à me paralyser. “Que se passe-t-il ?”

“Tu me le demandes à moi ?”, fit le singe, caché sous mon manteau. “Je crois que nous n’aurions jamais dû venir ici.”

Soudain, j’entendis un cri aigu et je me tournai brusquement. Zoria était tombée à genoux et elle essayait à présent de s’asseoir sur la chaise la plus proche, à tâtons, comme si elle ne voyait rien autour d’elle. Ses yeux dilatés et sa moue d’horreur me laissèrent sans voix. Qu’est-ce… ?

— Je vous l’ai dit —grogna Seyrum avec un soupir.

“Syu. Tu crois que c’est une mauvaise blague ?”

Le singe sortit la tête de sa cachette et observa la scène un moment.

“On ne dirait pas”, répondit-il enfin, avec lenteur.

Les minutes qui suivirent furent une véritable torture. Seyrum avait totalement oublié sa colère et s’était précipité pour aider Zoria à s’asseoir sur une chaise. Zalen aussi commença à ressentir les effets et se laissa choir sur une autre chaise, secouée de spasmes sporadiques.

— Fais quelque chose ! —dit Zalen.

— Aide-nous, s’il te plaît —demanda Zoria, les yeux troubles.

Seyrum tournait dans la pièce, s’arrachant les cheveux, sans savoir quoi faire. Quant à moi, je restai appuyée contre le mur, attendant les tremblements, les sueurs et atrocités qui débuteraient d’un instant à l’autre. Peu après, Zoria et Zalen appuyèrent leur tête contre la table et ne bougèrent plus.

— Zoria ! Zalen ! —criai-je, bougeant enfin pour me précipiter vers elles.

Seyrum s’approcha et leur prit le pouls.

— Elles sont toujours vivantes.

— C’était quoi, cette potion ? —demandai-je.

— Une des nombreuses expériences que je fais. —Il me regarda étrangement—. Combien en as-tu bu ?

— Trois ou quatre gorgées —dis-je, en rougissant.

Il me contempla, les sourcils froncés, et m’indiqua l’unique chaise qui restait.

— Assieds-toi.

— Nous allons mourir ? —demandai-je avec un filet de voix.

Seyrum laissa échapper un grognement.

— Je ne le sais pas. Mais, au moins, vous n’êtes pas mortes d’un coup.

— Et cela veut dire quelque chose ?

— Oui. Que vous êtes encore en vie. Qui aurait l’idée de boire ça ? —dit-il, comme se posant la question à lui-même—. C’est de la folie. Comment n’as-tu pas eu l’idée de sentir le liquide avant de le boire ? Tu te serais rendu compte tout de suite que ce n’était pas du jus mildique. Du jus mildique ! —répéta-t-il, en secouant la tête, halluciné.

J’avalai ma salive avec difficulté et je me défendis comme je pus :

— Je l’ai senti, mais je n’avais jamais bu de jus mildique, je savais seulement que cela sentait la framboise et que ça avait goût de miel, et cette bouteille avait tout l’air d’en être. Je ne me suis trompée ni sur l’odeur ni sur le goût.

En plus, je n’aurais jamais cru que Zoria et Zalen pourraient me mentir sur ça, ajoutai-je pour moi-même.

— Tes amies pensaient que c’était une autre de ces potions amusantes qui te rallongent le nez ou changent la couleur des cheveux pendant dix minutes… ce genre de choses. Mais le cas est que vous avez fait la plus grande bêtise de votre vie.

— Ce n’est pas la peine de me le dire —murmurai-je, les yeux remplis de larmes.

Je pensai à Lénissu, Murry, Laygra, Akyn et Aléria, Aryès, Déria et Dol… Kirlens et Wiguy… Sayn. Sayn était le seul à savoir ce que signifiait mourir. Pour la première fois, je me mis à penser à ce que disaient les prêtres érioniques sur la mort. Ils disaient que chaque mort se transformait en un esprit et que, chaque fois qu’un membre de sa famille était en danger, il se portait à son secours. Mais, moi, je préférais aider ma famille, en étant vivante plutôt que morte. Je laissai soudainement échapper un violent sanglot.

— Je ne veux pas mourir !

— Calme-toi, il y a de grandes chances que cela ne provoque pas la mort. Je dirais même qu’à présent tu ne devrais plus rien sentir. Et Zoria et Zalen semblent aller mieux.

Je jetai un coup d’œil sur les jumelles et je secouai la tête. Elles ne semblaient pas aller mieux. Je sentis ma gorge se nouer et je commençai à suer. Je clignai des paupières, aveuglée par les larmes.

— Syu —dis-je, sans prendre la peine de le lui dire par voie mentale—. Merci de m’avoir accompagnée tout ce temps —le singe sortit de mon manteau, l’air courroucé. Je souris, en pleurant—. Tu as une grande âme.

“Arrête de parler comme ça !”, me dit-il.

“Je vais mourir”, lui dis-je, plus sereinement. “N’as-tu pas entendu ce qu’a dit Seyrum ? C’est seulement pour ne pas me faire paniquer. Je sais très bien lire les expressions, et Seyrum disait le contraire de ce qu’il pensait…”

Le singe gawalt laissa échapper un soufflement de singe, frappa la table de la main, pour me montrer son désaccord, et grimpa de nouveau sur mon épaule, en me prenant une mèche de cheveux pour me la tresser. Il ne faisait ça que lorsqu’il s’ennuyait ou lorsqu’il était très inquiet. Dans ce cas, il était facile de deviner comment il se sentait.

— Tu ne sens rien encore ? —demanda Seyrum, avec un certain soulagement.

— Non…

Soudain, j’entendis des souffles de respiration haletante et je me levai brusquement. Zoria et Zalen se redressèrent, en clignant des paupières.

— Ça y est ? —demanda Zoria.

— Je n’en serais pas si sûr —dit Seyrum, les sourcils froncés—. Mais peut-être. Comment vous sentez-vous ?

— Bien —dit Zoria.

— Bien —répondit Zalen à son tour.

Les jumelles se tournèrent vers moi.

— Shaedra ? Tu vas bien ?

— La terniane n’a rien ressenti —dit Seyrum—. Apparemment, cela ne l’a pas affectée.

— Quelle sorte de potion c’était ? —demanda Zoria, tendue.

— C’est le genre de potions dont les effets peuvent varier selon le jour, le temps, la personne, la quantité… Ne me demandez pas quels effets peut avoir ce que vous avez bu parce que je n’en ai aucune idée, la potion n’était même pas terminée. Je vous dirai seulement que ce genre de potions est spécial. Alors, si un jour vous avez plein de boutons sur la figure, avant de me le reprocher, sachez que ce n’est pas complètement ma faute.

— Nous savons reconnaître notre tort —intervint Zalen, avec un grand sérieux, ce qui n’était pas habituel chez elle—. Nous n’avons pas le droit de rejeter la faute sur toi.

— Je suis heureux que vous preniez les choses comme ça. Maintenant, si vous vous sentez assez remises, partez. J’ai du travail à faire.

Nous nous levâmes toutes les trois et nous nous dirigeâmes vers la porte.

— Je t’ai laissé la nourriture sur la table —dit Zalen—. Il y a des légumes, une bouteille de vin de Quenouille, des pâtes, de la tomate, du maïs et aussi du chocolat.

— Vous avez été de magnifiques collaboratrices —affirma Seyrum d’un mouvement de la tête—. Maintenant, je veux que vous me promettiez une chose.

— Quoi ? —demandèrent les jumelles en même temps.

— Rendez-moi la clé et ne revenez plus jamais ici, pour votre santé et pour la mienne.

J’observai l’expression imperturbable de Seyrum et les visages décomposés des jumelles avec une certaine impatience. Je voulais m’en aller le plus tôt possible. Je n’avais plus envie de connaître davantage cet homme, ni de parler avec les jumelles. Je voulais revenir à la maison et aller me coucher et dormir enfin…

Les jumelles n’eurent pas d’autre solution que d’obéir et de rendre la clé qui ouvrait la porte derrière la tapisserie du dragon de glace. Elles promirent de ne pas revenir au laboratoire de Seyrum, la voix empreinte d’une profonde peine.

Nous parcourûmes le long chemin du retour dans un silence absolu. Inexplicablement, je sentais qu’elles me considéraient comme coupable de tout cela. C’était absurde, c’était absolument illogique, mais, quand Zoria se tourna un instant vers moi, je crus voir dans ses yeux un muet reproche chargé d’hostilité.

Lorsque nous sortîmes, il pleuvait encore, mais la pluie n’était pas aussi dense, elle tombait doucement, comme un fin rideau chaud. Même après avoir traversé le Pont Froid, l’ambiance ne s’était pas améliorée.

— Allez, ce n’est pas la fin du monde… —commençai-je à dire.

Zoria et Zalen se tournèrent vers moi simultanément.

— Ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais tout cela est bien pire —dit Zoria.

— Nous ne le reverrons plus, Shaedra —murmura Zalen—. Il était la seule chose fantastique que nous avions dans cette vie. Il nous a enlevé ce que nous étions.

— Il nous a interdit d’être comme lui et tout est de ta faute.

— Zoria… —dis-je, abasourdie—. Je n’ai rien fait…

— Cela faisait presque deux ans que nous le connaissions. Et voilà que tu arrives et qu’il nous défend de le revoir. C’est ta faute, tu ne peux pas le nier.

Zoria se retourna brusquement et se mit à grimper l’avenue principale. Zalen hésita un instant puis la suivit sans un mot. Je remarquai qu’elle boitait un peu.

Je restai un bon moment debout sous la pluie, sans pouvoir croire ce que j’avais entendu. Bien sûr, Zoria et Zalen n’avaient jamais eu un jugement très perspicace. Mais, malgré tout, cela me faisait mal de les voir si fâchées avec moi. Enfin, plus que de la peine, je ressentais de la perplexité.

Je levai la tête vers le ciel noir.

“Il pleut toujours”, observai-je inutilement.

“Et, toi, tu es toujours immobile comme une statue”, grogna Syu, relativement à l’abri sous mes cheveux.

Je soupirai.

“Tu as raison. Je n’ai pas envie d’attraper une pneumonie. Même Aléria ne sait pas comment soigner ça. Il vaut mieux ne pas prendre de risque.”

Cette nuit avait été terriblement mauvaise. D’abord la pluie, ensuite la potion et Seyrum et, pour comble, j’avais perdu deux amies. Eh bien, que pouvait-on y faire ? Si elles n’étaient pas capables de penser correctement, c’était mieux comme ça. Et, vu sous cet angle, j’aurais mieux fait de ne pas leur montrer le passage secret. Sans cela, tout aurait été très différent. Cette dernière remarque, je me la répétai de nombreuses fois après cette nuit maudite, et je me la fis aussi, sur le chemin du retour vers la maison près de la plage, lorsque je fus prise d’une douleur qui me plia en deux et m’aveugla à moitié.

D’abord, je sentis une terrible douleur à l’estomac, puis cela cessa et je fus assaillie alors d’horribles élancements dans la tête. Je ne pouvais même pas me concentrer pour écouter les paroles de Syu, et le singe s’était éloigné de moi, atterré, tandis que j’avançais en aveugle, sans voir où j’allais. Peu après un élancement particulièrement douloureux, je me heurtai contre quelque chose de froid et de dur qui avait tout l’air d’être un mur. Un peu plus tard, j’éprouvai une terrible envie de crier, mais ma gorge ne répondait plus et mes pensées ne pouvaient se centrer que sur une chose : la douleur. Le moment arriva où je fus incapable de bouger et je restai étendue sur le sol boueux, morte de peur. Qu’est-ce qui pouvait être pire que de mourir ? me demanda une petite voix dans ma tête. Je ne mis pas longtemps à le savoir. Un éclair lancinant me parcourut tout le corps et je me relevai, je marchai je ne sais combien de temps, l’esprit confus, pensant peut-être pouvoir fuir la douleur en avançant.

Un bref instant, j’eus une lueur de lucidité. Je me vis debout sur une colline verte, sous une pluie fine, mais persistante. Je vis un éclair et j’entendis le tonnerre. Ce fut comme un signal. D’un coup, tout mon corps se mit à brûler. Comme dans un feu de joie. Mais ce n’était pas un feu normal et ordinaire. On ne le voyait pas. Et pendant que mon jaïpu se consumait peu à peu, je sentis que quelque chose en moi changeait irrémédiablement. Je ne compris pas tout de suite ce que c’était, mais mon corps réagit immédiatement : de toute la force de mes poumons, je criai de douleur, les yeux atterrés, fixés sur la pluie et la lumière des éclairs. J’enfonçai mes griffes dans la boue, sentant que je sombrais dans l’obscurité.