Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 3: La musique du feu.

7 Les Galeries

Presque dix jours s’écoulèrent avant que je ne me décide à rendre visite à Zoria et Zalen, comme je leur avais promis. Après avoir passé trois heures avec Daelgar, je pris le chemin qui conduisait à la maison qu’elles m’avaient indiquée. J’étais un peu fatiguée même si j’étais contente parce que j’avais réussi à rester invisible aux yeux de Daelgar pendant plus d’une heure au milieu de la foule. Mais, finalement, Syu avait commencé à manger les cacahuètes d’un homme du marché et je m’étais tellement indignée que j’avais laissé tomber tout type d’harmonies ; j’étais aussitôt partie chercher Syu, qui, en m’apercevant, s’était caché pendant un bon quart d’heure. Daelgar bien sûr m’avait trouvée et, quand je lui expliquai mon problème, il me fit la leçon en me disant qu’aucun sentiment ne devait me faire perdre le contrôle sur les harmonies, qu’au mieux elles cesseraient de fonctionner, mais que, lorsque les énergies se déployaient largement, il pouvait arriver des choses bien pires. Syu, caché, s’était moqué de moi et je finis par le menacer de ne pas le laisser m’accompagner voir Zoria et Zalen. Il me dit qu’il ne voulait pas aller voir ces deux folles et, quand la leçon se termina, il s’éloigna sans que je puisse rien lui dire. C’est pourquoi, même si je pensais que ma leçon s’était assez bien déroulée, j’éprouvais un léger ressentiment envers Syu, qui m’avait laissée seule sans remords.

La maison de Zoria et Zalen était dans le même quartier que la Tour du Sorcier, mais sur une colline plus au sud. C’était un quartier aux maisons bourgeoises, avec leurs jardins et leurs jardiniers, et, quand j’arrivai au numéro vingt-quatre, je restai un moment devant le portail, indécise.

Je regardai des deux côtés et je vis une femme qui m’observait depuis une fenêtre, comme si elle se demandait ce que faisait une jeune terniane négligée dans un tel quartier. Pense-t-elle donc que je suis une voleuse ?, me dis-je, moqueuse.

“Ne me dis pas que tu t’es perdue ?”, dit soudain Syu, surgissant du néant et grimpant sur le mur.

“Syu ! Je croyais que tu avais dit que tu ne voulais pas voir les deux folles ?”, fis-je, sur un ton railleur.

Syu porta la main à sa moustache l’air pensif.

“Je n’avais rien d’autre intéressant à faire”, reconnut-il.

Je souris et je levai une main pour ouvrir le portail. “Entrons.”

Nous traversâmes le jardin entretenu avec soin et j’admirai les fleurs et les arbustes.

— Tu sais ce que c’est, Syu ? —lui demandai-je, en signalant un arbuste aux fleurs rouges—. Un emzarouge. Au mois du Cerf, il a des fleurs blanches, que l’on utilise pour faire des infusions qui font baisser la fièvre ou pour faire des cataplasmes, mais, au mois de l’Amertume, les fleurs deviennent rouges et, si on en mange, elles provoquent une terrible diarrhée.

“On dirait que tu en as déjà fait l’expérience”, répondit le singe, en souriant jusqu’aux oreilles.

Je fis une moue.

“C’était une mauvaise blague de Nart, un kal que je connais. Heureusement qu’il avait un antidote. Il me l’a donné et je me suis tout de suite remise. C’est pour ça qu’il faut toujours être prudent avec les plantes.”

“Et c’est à moi que tu le dis, à un singe gawalt ?”, répliqua-t-il avec arrogance.

“Oui”, lui répondis-je sur le même ton. “Parce que, ce matin, tu aurais mangé une herbe vénéneuse si je ne t’avais pas averti du danger.”

“Oh, bien sûr. Tu penses que je te dois la vie, n’est-ce pas ? Mais sache que nous, les gawalts, nous ne sommes pas aussi sensibles que les saïjits, cette plante ne m’aurait sûrement rien fait, je dirais même qu’elle sentait très bon.”

“Raison de plus pour se méfier”, argumentai-je. “Tous les gâteaux ne sont pas bons, comme dit Aryès.”

J’entendis soudain un raclement de gorge et je levai la tête, troublée. Sur le seuil de la porte, se trouvait une femme humaine avec un habit long, large et doré, allongée sur une chaise longue, les yeux posés sur nous. Aux traits de son visage, il s’agissait sans aucun doute de la mère des jumelles.

— Oh —dis-je, en me raclant la gorge, embarrassée. Je croisai le regard de Syu, puis je m’avançai—. Bonjour, je suis venue parce que Zoria et Zalen m’ont dit de passer les voir, un jour…

— Zoria et Zalen ? Tu es l’amie de Zoria et Zalen ? —demanda la femme, en se redressant, comme si subitement elle s’intéressait à moi.

— Oui. J’étudie à l’académie. Je m’appelle Shaedra. Euh… elles sont là ? J’espère que cela ne vous dérange pas que…

— Shaedra comment ?

Je m’interrompis, je clignai des yeux et répondis :

— Shaedra Ucrinalm Hareldyn.

— Hum, tu n’appartiens pas à la haute société, n’est-ce pas ? Cela se voit tout de suite —dit-elle, avec un sourire. Elle se leva et se dirigea vers la porte ouverte—. Entre, tu peux attendre qu’elles reviennent, n’est-ce pas ? Elles ne vont pas tarder à rentrer, mon mari les a conduites à un goûter avec d’autres amis, mais, à l’heure qu’il est, ils doivent être en chemin. Veux-tu une limonade ?

Syu acquiesça avec ferveur et je souris.

— Bien sûr, c’est très aimable.

L’intérieur de la maison était vaste et spacieux. Je me rendis rapidement compte que la mère de Zoria et Zalen était enceinte, mais elle me l’annonça elle-même, quoique d’une façon toute particulière.

— Un de plus —me dit-elle, l’air résigné—. Avec le temps, on pense que l’on va s’habituer à ce genre de choses, mais non, pas du tout, cela survient toujours comme une surprise et toujours au pire moment. Si au moins je m’étais trouvée dans cet état en hiver, j’aurais pu le supporter. J’aurais invité les autres chez moi et nous aurions causé ensemble un peu de tout, mais, en été, les gens aiment faire des goûters et des activités en plein air, enfin, ce genre de choses et, moi, il me reste à peine deux semaines, alors mon époux ne me laisse rien faire. Un homme valeureux, mon époux ! Sais-tu qu’il a participé à la bataille de Narrias, contre les rebelles ? À cette époque, il était lieutenant général. Ensuite, il s’est retiré. Dommage. Il aurait pu devenir commandant, ou même général. Mais bon, il a été décoré de la médaille d’honneur et maintenant il s’adonne à la chasse. Une activité qui ne m’a jamais plu, mais, au moins, cela me permet d’être tranquille à la maison.

Elle continua à papoter de la sorte pendant ce qui me sembla durer mille ans. Elle me présenta un des petits frères des jumelles qui ne devait pas avoir beaucoup plus de deux ans et elle me montra le jardin pendant qu’une servante préparait plus de limonades et de gâteaux. Elle me montra une très belle fleur dont j’ignorais le nom, mais dont elle me dit :

— Mon mari, avant de le devenir, m’apportait tous les jours une de ces fleurs sur le rebord de ma fenêtre et il me demandait de l’épouser. Évidemment, un jour je lui ai dit oui. Il était si assommant ! —ajouta-t-elle, avec un sourire. Elle tourna alors la tête vers le portail—. Ah ! Regarde, ils arrivent tous.

“Je ne savais pas qu’elles avaient tant de frères…”, prononçai-je, en m’adressant à Syu. Le singe haussa les épaules, comme si le nombre ne l’impressionnait absolument pas.

Zoria et Zalen se réjouirent beaucoup de me voir et je passai le reste de la journée avec leur famille, à écouter les histoires de tous ses membres. Au total, ils étaient huit, les parents et leurs six enfants. Les deux plus âgés, des jumeaux également, avaient dans les seize ans et paraissaient les plus normaux de la famille, les deux plus jeunes avaient quatre ans de différence, et celui âgé de six ans était le plus bavard de tous. Le père des jumelles me répéta plusieurs fois : “Enchanté de te connaître, Shaedra”. Et la mère, comme si elle se rendait compte qu’elle venait de raconter sa vie à une étrangère, commença à me poser des questions de tout type devant tout le monde :

— Alors, tu es étudiante fauniste aussi, n’est-ce pas ? Et dis-moi, que font tes parents ?

J’ouvris grand les yeux et je fis une moue pensive.

— Oh, euh… je suis orpheline. Mais mes parents étaient d’honnêtes marchands, à ce que j’ai entendu dire.

— Oh ! —s’exclama la mère, sur un ton faux et abominablement compatissant—. Une orpheline. Mais quelqu’un doit bien s’occuper de toi, n’est-ce pas ? —dit-elle, avec un geste de la main.

— Oui, euh, j’ai un oncle —répondis-je, désinvolte.

— Ah, et à quoi se consacre ton oncle, ma chérie ?

Ignorant son évidente commisération et les regards surpris des autres, je dis :

— Au commerce.

— C’est un commerçant ? Comme mon frère, il était marchand lui aussi, quoique de très haut niveau… alors comme ça, c’est un commerçant ?

— Voilà, c’est cela, un commerçant.

— Et… de quoi fait-il le commerce ?

J’arquai les sourcils, surprise.

— Oh… eh bien, quel commerce font les commerçants ? —dis-je, avec un sourire forcé—. Une question intéressante… Je suppose qu’un peu de tout ; comme dit mon oncle : il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier, comme ça, si le prix d’un produit tombe à pic, il te reste toujours quelque chose.

Ça, en réalité, je l’avais entendu dire à Sayn, il le répétait souvent, mais en réalité peu importait qui avait pu le dire, puisque, de toute façon, j’étais déjà en train de mentir.

— Très intelligent, tout à fait ! —exclama le père, en se frappant le genou de la main—. Leiri, s’il te plaît, veux-tu me passer ce petit gâteau ?

La mère fronça les sourcils en voyant le gâteau au chocolat et à la crème qu’indiquait le père.

— Je suis sûre que tu as déjà dû t’empiffrer au goûter. Tu vas grossir, je t’avertis, je ne crois pas que cela te convienne.

Et, prenant le gâteau, elle mordit dedans sous le regard affligé de son époux. Avant de pouvoir le réprimer, je laissai échapper un grand éclat de rire face à cette moue surprise et l’époux de Leiri poussa un immense soupir.

— Tu vois, Leiri ? Tu me tournes en ridicule devant une amie de nos filles…

— Comme si c’était ma faute…

— Et après je deviendrai la risée de tout le quartier…

— Et de toute la ville, tant que tu y es —répliqua-t-elle, en ne faisant qu’une bouchée du reste de gâteau—. Oh, allons, chéri ! Tu sais bien que je ne pense qu’à ta santé.

— Je ne suis ni malade, ni obèse, ni rien de tout cela, n’est-ce pas, les enfants ?

Les deux plus jeunes firent non de la tête et revinrent à leurs affaires, les aînés levèrent les yeux au ciel, comme si cette conversation les ennuyait profondément, et Zoria et Zalen échangèrent un regard et commencèrent à chuchoter entre elles.

— Très bien, je vois bien que personne ne m’écoute dans cette maison —dit-il, et il se tourna vers moi comme pour me prendre à témoin de ce qu’il allait dire—. Demain, je monterai la Butte et je le ferai tous les jours. Si quelqu’un veut m’accompagner, qu’il le dise avant que j’aille me coucher parce que je me lèverai très tôt… à six heures… non, disons à sept heures du matin.

— La Butte est très raide, ce n’est bon de grimper ça à aucun âge —protesta Leiri.

Il s’ensuivit une conversation sur les différents âges et sur les différentes collines de Dathrun. Au bout d’un moment, Zoria et Zalen réussirent à se libérer et nous sortîmes toutes les trois dans le jardin, accompagnées du singe qui avait pris plus de limonade qu’il n’aurait dû et qui, incommodé, ne cessa de se plaindre que cette limonade était vraiment mauvaise et écœurante.

“Qui a bien pu avoir l’idée d’en boire autant, alors ?”, rétorquai-je.

Syu se mit à ronchonner. Entre lui et Zoria et Zalen qui n’arrêtaient pas de se plaindre de la frivolité de la vie dans cette maison, j’eus l’impression d’être entourée de mécontents. Zoria et Zalen, pour la première fois depuis que je les connaissais, s’intéressèrent à moi et me demandèrent où je m’étais installée pour les vacances. Elles parurent déçues lorsque je leur répondis et Zoria avoua qu’elle espérait pouvoir m’inviter à passer quelques jours chez elles.

— Ce lieu est un enfer —dit-elle, avec naturel—. On ne nous laisse pas faire ce qu’on veut. On doit s’habiller avec ces tenues de filles de bonne famille et, après, on doit aller à des goûters et parler à des filles insupportables qui ne font que parler de poupées, à treize ans ! Et elles parlent de garçons et de tomber amoureuses et de ces bêtises qui nous ennuient mortellement.

— Tu dois te douter que, dans ces goûters, on ne trouve pas une seule personne normale à qui parler —ajouta Zalen.

— Ça doit être terrible —fis-je sérieusement, en réprimant un sourire.

— Et ça l’est ! Et le pire, ce sont les présentations. Les parents nous présentent leurs enfants, comme si nous devions être amis seulement parce que nos parents le sont. C’est absurde !

— Je ne dis pas le contraire —répondis-je.

— Et il faut savoir les noms par cœur, à quel cercle ils appartiennent et des bêtises du style. Comment diable veux-tu que je n’oublie pas tout ?

— On le note tout sur un papier —acquiesça Zoria.

— Ah, pour ne pas faire le ridicule, bien sûr —dis-je.

— Tu te moques de nous —maugréa soudain Zalen.

— Mais non, penses-tu —répliquai-je, avec un grand sourire—. Pourquoi je me moquerais de deux gentilles demoiselles comme vous ? Sincèrement, j’ai du mal à croire que vous pouviez supporter tout ça —et je partis d’un grand éclat de rire.

Zoria et Zalen échangèrent un coup d’œil rapide et se précipitèrent sur moi avec des cris de guerre. Je redoublai de rire en tombant, mais lorsque je me rendis compte que j’étais tombée au beau milieu du massif de fleurs ; je me relevai aussitôt, horrifiée.

— Par tous les dieux ! —m’exclamai-je—. Votre mère va me tuer, elle m’a dit que ces fleurs étaient spéciales, que votre père lui en apportait une tous les jours en lui demandant de l’épouser et, maintenant, j’ai tout écrasé… —Je poussai soudain un cri, en entendant un bourdonnement d’abeille à mon oreille et je m’écartai sur la droite, en faisant un bond impressionnant.

Aussitôt, j’entendis les rires espiègles de Zoria et Zalen qui, assises à l’endroit où elles étaient tombées elles aussi, se moquaient effrontément de moi.

— Bon —dis-je avec philosophie, en me tournant vers Syu, qui était tranquillement assis sur la branche d’un arbuste—. Je crois que le moment est venu de prendre congé de la bonne société. Le soleil est déjà très bas sur l’horizon.

— Oh —se plaignirent les jumelles, en se relevant—. Tu es sûre que tu ne veux pas rester un peu plus longtemps ? On s’amuse bien.

Je fis non de la tête.

— Je crois que je n’ai dit à personne que j’allais vous rendre visite, alors ils vont commencer à se préoccuper.

— On peut envoyer Lisi les prévenir —dit Zalen.

— Tu as vu ? Elle passe toute une après-midi dehors et ils commencent à se préoccuper de savoir où elle est, des heures après, ça, c’est une vie ! —s’exclama Zoria, drôlement émerveillée.

Je roulai les yeux.

— Je n’ai pas l’impression que vous vous priviez beaucoup de votre liberté, je parierais même que vous avez une ou deux manières pour sortir sans que personne ne soit au courant dans la maison.

Zoria et Zalen me regardèrent, surprises.

— Bon, mais… où irions-nous ? L’endroit le plus intéressant de Dathrun, c’est l’académie et elle est fermée.

Elles ne connaissaient donc pas le passage qui débouchait sous le pont, pensai-je. Pour une fois, je savais quelque chose sur l’académie qu’elles ne savaient pas. Là, je marquais un point, songeai-je.

— À moins que vous ne trouviez un moyen d’y entrer qui ne soit pas par la grande porte —leur dis-je mystérieusement.

Les jumelles prirent aussitôt ce ton de conspiration qui les caractérisait, elles échangèrent un regard éloquent et se tournèrent vers moi à l’unisson.

— Tu connais un autre chemin ? —demanda Zoria.

Je leur fis un sourire jusqu’aux oreilles comme le faisait souvent Syu.

— Je connais un autre chemin —acquiesçai-je.

— Et qui ne soit pas par mer, bien entendu —dit Zalen, moqueuse.

— Je vous promets que ce n’est pas par mer —leur assurai-je.

* * *

Deux jours plus tard, je fus étonnée, en me réveillant, de m’apercevoir que Laygra et Déria s’étaient déjà levées. Je regardai vers la fenêtre et je vis qu’il n’était pas précisément tôt. Je m’assis sur le lit, je bâillai, je m’étirai un peu et je réfléchis quelques instants. Aujourd’hui, c’était le troisième Lubas du mois de l’Amertume et, par la fenêtre, on voyait déjà que les arbres perdaient leurs premières feuilles. L’automne s’infiltrait peu à peu dans le dernier mois d’été. Cependant, ce jour-là, il faisait une chaleur asphyxiante et le vent soufflait, violent, sec et brûlant.

Vêtue seulement d’une chemise de nuit blanche que m’avait donnée Laygra parce qu’elle lui était trop petite, je me levai, j’ouvris la porte entrouverte et je jetai un coup d’œil dans le petit couloir. La porte de la chambre de Dol, Aryès et Murry était grande ouverte et les lits étaient vides. Il semblait que personne n’avait jugé opportun de me réveiller.

Je descendis les escaliers et je vis que quelqu’un avait pensé à moi et m’avait laissé une pomme, du fromage et du pain sous un torchon pour les protéger des mouches. Je m’assis et commençai à manger, profitant de la tranquillité du matin. On entendait, de temps en temps, des cris lointains qui provenaient du Port et de la plage. Par la fenêtre du rez-de-chaussée, on pouvait apercevoir des enfants déguenillés courir sur le sable.

Au bout d’un moment, je levai la tête.

“Syu ? Tu es là ? Je t’ai entendu.”

“Tu m’as senti”, me corrigea-t-il. Et il apparut soudain sur le bord de la fenêtre, un bâton entre ses dents blanches.

J’avalai mon dernier morceau de pomme et je penchai la tête.

“Que fais-tu avec ce bâton ?”

“Ce n’est pas un bâton, ils les vendaient sur le marché.”

“Tu as encore volé”, grognai-je. “Combien de fois je t’ai dit que cela ne se fait pas ?”

J’ouvris la fenêtre et le singe gawalt se glissa à l’intérieur de la maison, en même temps qu’une rafale de chaleur. Je refermai aussitôt les battants.

— Diables, quelle chaleur ! —marmonnai-je.

“Il ne reste pas de bananes ?”, demanda Syu.

— Hier, Aryès a mangé la dernière. Vous avez tous les deux le même penchant pour les bananes. Dis-moi, Syu, où sont allés les autres ?

“Ils sont tous partis, je ne sais où. Ah, si, j’ai vu Dol au marché et Srakhi est entré au même endroit où je l’ai vu la première fois.”

“Il est entré aux Trois sirènes ? C’est peut-être un say-guétran, mais c’est aussi un bon buveur”, fis-je. “Et mon frère et ma sœur ? Et Aryès ?”

“Aryès et Déria sont allés…” Le singe fronça les sourcils, comme s’il essayait de se rappeler du mot. “Aux Galeries ! Je crois que c’est ce qu’ils ont dit. Ils m’ont dit aussi de te prévenir.”

Les Galeries étaient un tunnel commercial souterrain idyllique les jours de chaleur comme celui-ci. Je remontai dans ma chambre et, écartant d’un geste de la main le pantalon épais que je portais d’habitude, je décidai de mettre la jupe bleue et blanche et la chemise aux tons clairs, qui étaient d’un tissu plus fin. Lorsque je redescendis, je trouvai Syu en train de jouer avec les affaires de Srakhi.

— Syu ! —sifflai-je, sur un ton d’avertissement.

“Oh, voyons, je ne suis pas un fouineur, mais je trouvais que ça sentait bizarre et, d’ailleurs, regarde.”

Je lui lançai un coup d’œil accusateur, mais je m’approchai, curieuse, tandis que le singe sortait une boîte en bois circulaire d’un empan de diamètre.

“Sens.”

Je me penchai et je fronçai le nez.

“Ça doit être une plante bizarre.”

Syu essaya de forcer l’ouverture, mais je la lui arrachai des mains, en le foudroyant des yeux.

“Déjà que tu fouines dans ses affaires, tu ne vas pas en plus lui casser quelque chose ?” J’examinai la boîte et ses filigranes finement élaborées puis je pris une brusque inspiration. “Remets-la où elle était et n’en parlons plus.”

“Tu n’es vraiment pas très curieuse”, grogna le singe, en prenant la boîte ronde et la remettant dans le sac. “Cela sentait ma terre. Je veux dire que ça sentait ma famille d’avant.”

Je l’observai un moment, stupéfiée.

“Allons retrouver Aryès et Déria”, dis-je.

Mais en me dirigeant vers la porte d’entrée, j’entendis un bruit sourd. Cela provenait de la chambre de Lénissu. Lénissu ! Dormait-il encore ? Je m’approchai de la porte discrètement, je tournai la poignée et je passai la tête. Là, sur le lit, couché sur le dos, Lénissu Hareldyn ronflait tout en marmonnant.

— Vin rouge —disait-il, et il laissa échapper un rire sarcastique—. Maudits… Enfer… —ajouta-t-il peu après.

Près du lit, j’échangeai un regard avec Syu. Il valait mieux le laisser se reposer, décidai-je. Nous sortîmes de la maison et j’eus l’impression de rentrer dans une forge.

— Comment ces enfants peuvent-ils jouer dehors avec cette chaleur ? —dis-je, suffoquant, tandis que j’avançais sur le chemin de la plage. Sur le sable, toute une bande d’enfants de moins de dix ans, coiffés de chapeaux de paille ou de foulards, couraient en poussant des cris, produisant une clameur confuse.

Sur notre chemin vers les Galeries, nous trouvâmes peu de signes de vie : un énorme chat feulant après un chien galeux, un vieux au large chapeau élimé qui entrait dans une taverne en s’appuyant sur sa canne, et quelques chargements de poissons qui, bientôt, iraient rejoindre le marché dans des caisses pleines de sel. Le vent soufflait par fortes rafales dans les rues poussiéreuses du Port.

Lorsque j’arrivai dans la rue principale, cependant, il y avait davantage d’animation. On avait monté des auvents bien fixés de chaque côté de la rue et les tavernes étaient bondées. Je passai sous un de ces auvents, étourdie par la chaleur, puis je descendis les larges escaliers de pierre qui conduisaient aux souterrains de la ville. En réalité, les Galeries se résumaient à trois grands couloirs souterrains en forme de H, qui réunissaient tous les magasins. En bas, les tunnels étaient illuminés par de longues bandes d’ercarites incrustées dans le toit qui brillaient de jour comme de nuit. Les ercarites étaient chères parce que la plupart étaient importées des Souterrains et peu de commerçants s’embarquaient dans de si longs voyages.

Dans les Galeries, circulait un air frais et revigorant qui avait attiré toutes sortes de gens de Dathrun. Les dames se promenaient avec leurs ombrelles, comme si le soleil pouvait traverser les mètres de terre qui les séparaient de la superficie et elles jouaient de leur éventail en jetant des regards aux alentours, l’air ennuyé, mélancolique ou séducteur. Beaucoup d’hommes portaient des chemises blanches, au col ouvert, de hauts chapeaux, des chaussures à boucle basse et même des monocles.

Je fis abstraction de tous ces gens et je commençai à chercher Aryès et Déria, en me disant que ce serait vraiment un miracle si j’arrivais à les trouver dans un endroit si peuplé. Pour une fois, Syu ne se sépara pas de moi et, perché sur mon épaule, il plissait les yeux comme si un tel tumulte l’étourdissait à l’excès.

“Dis-moi si tu les vois”, lui dis-je. Je perçus l’assentiment de Syu et je me demandai si tant de jaïpus autour de nous n’affectaient pas notre communication. Je connaissais à peine l’énergie du kershi, aussi me permis-je d’accepter ma supposition uniquement comme une possibilité.

Nous parcourûmes les trois couloirs et, quand je commençais à avoir mal à la tête à force de respirer tant d’odeurs de parfums et de sueur, Syu me tira une tresse.

— Aïe ! —me plaignis-je.

Je vis qu’il indiquait du doigt une direction. Je remarquai alors qu’il avait essayé de me le dire par voie mentale, mais que je ne l’avais pas entendu. Avec tout ce bruit, il m’était difficile de me concentrer. Je me tournai vers l’endroit qu’indiquait Syu. Assise sur une chaise en paille, devant un tonneau, je vis Déria, un jeu de cartes à la main, et coiffée d’un grand chapeau verdâtre et pointu que portaient en général les illusionnistes et autres artistes, peut-être en souvenir des Dix Druides de la Justice Divine sur lesquels j’avais entendu raconter beaucoup d’histoires, presque toutes de la bouche de Sayn. Je me mis à rire en voyant que Déria n’avait pas renoncé à faire des tours d’adresse et je me dirigeai vers l’endroit où la drayte jouait avec habileté devant un petit public.

— Qui a vu le Chat Gris parmi ces cartes ? —demandait Déria en naïltais, sur un ton d’experte, faisant passer rapidement les cartes sous les yeux de ses spectateurs. Quelques-uns répondirent et Déria reposa les cartes et en prit dix nouvelles, en répétant le même procédé, cette fois avec le Lézard Rouge—. Et parmi celles-ci ?

— Moi ! —dit un homme déjà assez vieux et ratatiné qui sentait le poisson et portait une pipe éteinte entre les dents.

Déria réunit les vingt cartes, les mélangea et poursuivit le jeu, mais mon regard se tourna alors vers un jeune aux yeux bleus et à la peau bleue très pâle qui observait le spectacle, moitié amusé moitié inquiet. Je souris, je m’approchai de lui avec discrétion et je posai mes mains sur ses yeux.

— Bouh —lui dis-je.

Aryès se retourna en sursautant et, en me voyant, il soupira soulagé.

— Shaedra ! On commençait à penser que tu ne te réveillerais jamais.

À ce moment, deux mains me bouchèrent la vue et je laissai échapper un grognement.

— Syu, cela ne fonctionne que lorsqu’on ne t’a pas vu, sinon ce n’est pas drôle.

Le singe haussa les épaules avec une moue malicieuse et se joignit à Déria pour tourmenter davantage les spectateurs.

— Pourquoi vous m’avez laissée dormir autant ?

— Eh bien, on savait que tu avais eu une leçon avec Daelgar, cette nuit, alors on a pensé qu’il vaudrait mieux que tu récupères, pour une fois.

— Hum. Aryès… D’où Déria tient-elle ce jeu de cartes et ces dés ?

— De Murry.

— Et le tonneau et la chaise ?

— Oh, c’est une personne de la taverne qui nous les a prêtés —dit-il, en signalant la baie vitrée près de laquelle se tenait Déria—. Sincèrement, je crois que le propriétaire ne peut pas se plaindre. Elle attire les clients et ils finissent par avoir soif.

— Où est le Chat Gris ? —demandait Déria.

Quelqu’un s’écria alors avec entrain :

— Je parie cinq décimes qu’il est là !

— Ils parient… de l’argent ? —articulai-je, m’intéressant de nouveau au jeu.

— Bon, sinon, elle n’aurait que des enfants autour d’elle. Et les adultes, dès qu’il s’agit de jouer, ils ont besoin de parier.

— Ça alors. Cela me rappelle un peu le Cerf ailé —dis-je au bout d’un moment—. Mais les paris étaient en général plus élevés. Taetheruilin le Forgeron finissait toujours par perdre —me rappelai-je avec un sourire.

— Vraiment ? —dit Aryès. Je remarquai un changement dans le ton de sa voix et je me tournai vers lui.

— Tu aimerais revenir chez nous, n’est-ce pas ?

Aryès prit un air surpris et fit une moue.

— Asseyons-nous.

Il me prit par le bras et nous allâmes nous asseoir sur des chaises adossées contre la baie vitrée de la taverne. Jetant un coup d’œil vers Déria, je vis qu’elle avait déjà amassé un bon petit tas de pièces.

— Pourquoi as-tu décidé de faire ça ? —demandai-je alors.

Je n’eus pas besoin d’expliciter davantage ma question, Aryès savait parfaitement à quoi je faisais allusion.

— Ce jour-là —commença-t-il, songeur—, ce jour-là, j’ai traversé le monolithe sans beaucoup réfléchir. J’ai suivi mon instinct. J’avais besoin de nouveautés et je ne voulais pas perdre l’occasion de ma vie. Je n’aurais pas cru laisser ma famille si longtemps.

— Je regrette.

Il me regarda, l’expression surprise.

— Tu regrettes ? —répéta-t-il, sans comprendre—. Tu n’es responsable de rien.

Nous demeurâmes un moment en silence et je finis par dire :

— Dès que nous saurons où se trouvent Aléria et Akyn, nous irons les chercher. S’il s’avère que… nous ne les trouvons pas facilement, nous irons à Ato. Je n’aurais jamais dû demander à Dol de nous accompagner, c’était une folie, je l’ai mis en danger sans réfléchir. Et toi… tu reviendras à Ato aussi.

— Mais toi, tu ne penses pas y rester —comprit Aryès.

Je le regardai dans les yeux et je fis non de la tête.

— Je ne peux pas abandonner Aléria et Akyn.

Aryès laissa échapper un rire bref et secoua la tête, les yeux souriants.

— Moi non plus.

Je restai bouche bée puis je souris largement.

— Tu sais ? Je regrette de ne pas avoir voulu te connaître davantage, avant. Je ne pensais pas que tu étais comme ça.

Aryès fit une moue, mais il n’eut pas le temps de répondre parce que Déria venait de pousser un cri.

Nous nous tournâmes brusquement et nous vîmes qu’un garde voulait l’emmener.

— Aryès !, Aryès ! —criait Déria.

— Le ciel nous protège —murmurai-je.

Nous courûmes vers le garde. Les spectateurs, loin de se disperser, protestaient contre les manières grossières du garde.

— Laisse-la jouer !

— J’ai peut-être cent trente-trois ans, mais je ne permettrai pas que l’on traite de la sorte une fillette ! —renchérissait le vieux pêcheur.

— Emmenez-la, elle m’a pris vingt décimes en trichant, c’est sûr ! —disait un jeune au visage antipathique.

— Messieurs, s’il vous plaît ! —disait le garde courtois—. Une fillette n’a pas le droit de gagner sa vie d’une façon aussi vile. Il faut avertir ses parents.

— Vous n’allez pas l’emmener au poste de garde ? —demanda une brave femme.

— Où sont tes parents, petite ? —demanda une autre voix.

Déria cria quelque chose que je ne compris pas, mais, vu le ton, cela avait tout l’air d’être une insulte. Toutefois, cela ne sembla pas choquer la foule qui se concentrait autour du garde et de la drayte.

— S’il vous plaît, laissez-moi passer —dis-je en naïltais, en essayant de m’ouvrir un passage à travers tout ce monde.

— C’est inutile —dit Aryès, en grognant à côté de moi—. Ces gens sont comme un mur.

— Aryès ! —criait Déria, de l’autre côté.

— Laissez-moi passer ! —criai-je—. Déria !

— Shaedra !

Soudain, comme si j’avais ouvert une brèche dans un mur, les gens s’écartèrent légèrement, se tournant en arrière et je me faufilai dans ce passage. J’entendis Aryès protester derrière moi.

— Ne vous préoccupez pas, messieurs dames, circulez s’il vous plaît ! —criait le garde. La concentration de gens commença à se dissiper rapidement. Le jeu était terminé.

— Shaedra, il n’a pas le droit de m’emmener au poste, n’est-ce pas ? —demanda Déria, à voix basse. Sur son visage sombre, on lisait l’appréhension.

Je lui souris.

— Mais non.

— Où est Aryès ?

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, mais je ne le vis nulle part. Inquiète, je dus cependant prêter attention aux questions que le garde commença à nous poser et j’essayai d’y répondre avec toute la diplomatie dont j’étais capable.

— C’était un jeu —dit Déria, les lèvres serrées, comme si elle était sur le point de pleurer. J’appuyai Déria, argumentant beaucoup, mais sans le convaincre, c’est pourquoi je fus surprise lorsque j’entendis sa sentence :

— Bah, mais que je ne vous reprenne pas à jouer avec des paris —le garde, avec une moue, regardait ailleurs, comme s’il voulait passer à autre chose de plus intéressant—. Ça ira, rentrez vite chez vous et ne provoquez plus de bazar.

“Tu te fourres toujours dans des embrouilles quand je m’éloigne”, dit soudain la voix de Syu, alors qu’il s’approchait en se grattant la tête avec la main.

À peine le garde était-il parti qu’Aryès apparut suivi de Dolgy Vranc. En les voyant s’approcher précipitamment, je remarquai que plus d’une personne se retournait sur le passage du semi-orc, les yeux plissés, l’air de se demander si cette tête était réelle ou simplement un masque amusant.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Où est passé le garde ? —demanda Aryès, la respiration entrecoupée.

Je compris tout de suite quelle avait été son intention lorsqu’il était parti chercher Dolgy Vranc. Le semi-orc n’était certes pas une personne qui inspirait confiance, mais c’était un adulte et, par conséquent, il aurait pu éviter qu’on emmène Déria au poste de garde pour un simple jeu sans importance. Je leur expliquai ce qui s’était passé et Dolgy Vranc grommela.

— Déria, tu devrais te consacrer à des choses plus productives qu’un jeu de cartes.

La drayte fit une moue têtue.

— Je n’ai pas fait une seule erreur. Je savais toujours où était la carte que je cherchais —dit-elle, avec orgueil.

— Hum, allez, venez avec moi, je vous apprendrai à fabriquer des jouets, puisque vous ne savez pas vous divertir sans provoquer un esclandre.

J’écarquillai les yeux, éberluée.

— Tu vas nous apprendre à fabriquer des attrape-couleurs et des petits tapis volants et des lampes sifflantes ? —demandai-je, sans pouvoir y croire.

— Ouaip.

— Ouah ! —Je soufflai, très enthousiaste.