Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 3: La musique du feu.

5 Révision

— Impossible —souffla Murry après un silence—. Notre père est mort bien avant que les nadres rouges attaquent notre village. Il n’a pas pu y aller et laisser cette… amulette.

— Très juste —fit Marévor Helith—. En fait, c’est moi qui suis allé donner le shuamir à un vieil ami de vos parents, dans votre village. Mais lorsque je suis arrivé, ça sentait le cramé, le village était tout détruit et, quand j’ai vu les nadres rouges, je n’ai pas demandé mon reste.

— Alors, comme ça, c’est toi qui as jeté le collier dans la boue ! —m’exclamai-je.

Marévor Helith me regarda et acquiesça avec une moue.

— Voilà, c’est exactement ça. Enfin, euh, presque. Je ne l’ai pas jeté exprès, j’avais d’autres préoccupations à ce moment-là. Mais ça revient au même, puisque, fort heureusement, tu as ramassé le collier —ajouta-t-il, avec un sourire approbateur.

Je le dévisageai, interdite.

— J’aurais pu ne pas le ramasser —fis-je.

Marévor Helith se racla la gorge, gêné.

— C’était une possibilité —avoua-t-il, puis il fit un geste de la main, pour changer de sujet—. Mais enfin ! Lénissu dit la vérité. J’ai offert ce shuamir à Zueryn il y a des années. À cette époque il était recherché par une confrérie de celmistes peu recommandables qui voulaient le condamner au bûcher, l’accusant d’être un yédray. En plus, il n’a pas arrangé les choses en volant un objet chez un édile avec des méthodes peu chevaleresques —expliqua-t-il, avec un sourire ironique—. Avec le shuamir, Ayerel et lui ont réussi à fuir jusqu’à Asdrumgar sans que les celmistes les localisent.

Je me sentis de nouveau paralysée par ses paroles.

— Un yédray —murmurèrent Murry et Laygra, abasourdis.

Yédray ! Avait-il dit yédray ? Yédray !, me répétai-je, abasourdie, me souvenant de ce qu’avait dit Bazundir sur la mauvaise réputation qu’ils avaient. Et, sans le vouloir, je déchirai un coussin avec mes griffes et je rougis aussitôt, honteuse, en regardant le coussin lacéré d’un air coupable.

— Ne te tracasse pas, tout se répare —me dit le nakrus avec un sourire cadavérique.

Je fis une moue et acquiesçai.

— Désolée. Alors, tu as récupéré le collier quand nos parents sont morts ?

— Je ne l’ai pas pris dans leurs tombes, si c’est ce qui te préoccupe —répliqua Marévor Helith—. Mais continuons. À présent, je vais vous exposer ma théorie. —Il nous darda de ses yeux bleus—. Il me semble que les Hullinrots n’ont appris que depuis peu que Jaïxel avait laissé une partie de son phylactère à quelqu’un d’autre. Il est bien possible qu’ils tentent de s’en emparer, mais je ne crois pas que cela puisse leur être d’une grande utilité. Honnêtement, je me demande ce qu’ils pensent pouvoir faire avec, mais, de toute façon, tu peux être plus ou moins tranquille : ils ont sûrement d’autres affaires plus urgentes.

— Quel soulagement —marmonnai-je, roulant les yeux.

— J’aimerais maintenant savoir si le shuamir a été porté par une personne autre que Zueryn ou Shaedra. Je dois pour ça l’examiner. Aurais-tu l’amabilité de me passer l’amulette ? —demanda-t-il au semi-orc.

Dolgy Vranc eut du mal à réagir, mais il finit par se lever et il la déposa dans sa main avec une extrême précaution.

— Mon shuamir n’est pas en porcelaine —observa le nakrus avec un sourire amusé—. Jamais de la vie je n’utiliserais une matière aussi peu résistante pour des gens aussi peu patients que les saïjits.

Je haussai un sourcil. Marévor Helith ne se considérait donc déjà plus comme un saïjit. Évidemment, me dis-je. Comment, après des milliers d’années, pouvait-il se considérer encore comme un saïjit ? Peut-être ne se souvenait-il même pas de sa vie lorsqu’il était encore un être vivant pour de vrai et, dans ce cas, il était difficile de s’assimiler aux gens ordinaires. Je laissai de côté de telles réflexions, en me rendant compte que la conversation se poursuivait et pour rien au monde je n’aurais voulu perdre un détail. Un instant, je regrettai que Syu ne soit pas là, en pensant que j’aurais pu commenter les nouvelles avec lui. En général, les conversations avec Syu me tranquillisaient ou, du moins, elles m’obligeaient à relativiser mes préoccupations en leur faisant adopter un aspect différent et moins dramatique.

— J’ai fabriqué ce pendentif avec un matériel très résistant —disait le maître Helith—, c’est du verre azboïrien, le même qui fut utilisé pour l’Armure Blanche du chevalier des Rondakuas, si vous vous souvenez.

Déria et moi échangeâmes un regard moqueur. Nous n’avions jamais de la vie entendu parler du chevalier des Rondakuas, mais, apparemment, c’était un personnage historique et je ne pus faire autrement qu’admirer davantage l’amulette que tenait le nakrus dans ses mains.

— Cela ressemble à l’argent de Majir —observa Dol.

— En fait, parfois on réalise de fausses répliques en argent de Majir —approuva le maître Helith, sur son ton de professeur—. Mais un expert sait très bien les différencier. —Le semi-orc se racla la gorge, mais ne commenta rien et j’essayai de réprimer un sourire sans y arriver—. Ceci est de l’azboïrien enchanté. Il l’était déjà quand je me suis mis à travailler l’artefact. D’abord, j’ai fait un collier d’invisibilité, mais il ne fonctionnait vraiment que lorsqu’il en avait envie, et partiellement, de sorte qu’il était complètement impossible de prévoir ce qu’il allait faire. C’est pourquoi je l’ai transformé en shuamir quand j’ai eu un peu de temps et, après, j’ai eu l’idée de le réutiliser pour en faire une magara de protection contre certains sortilèges de localisation. C’est un azboïrien très travaillé, mais je pense pouvoir encore l’affiner un peu plus.

J’acquiesçai de la tête comme une bonne élève puis je bâillai.

— Maintenant —continua-t-il—, si une personne autre que Zueryn a mis cette amulette, nous le saurons immédiatement : je pourrais le voir les yeux fermés —ajouta-t-il, en éteignant théâtralement la lumière de ses yeux.

Nous attendîmes quelques instants, pendant lesquels j’observai pour la première fois sans être vue le visage du nakrus. Cela devait être curieux d’être moitié squelette, moitié magie vivante, pensai-je. Il était presque plus inquiétant avec les yeux éteints qu’avec les yeux allumés. Ses habits, cependant, ôtaient un peu son aspect squelettique au personnage, lui donnant toute une gamme de couleurs excessives qu’il avait tout l’air d’apprécier.

Quand il ralluma ses yeux, ses deux perles bleues se posèrent sur moi et il soutint le pendentif à la hauteur de mon regard.

— Le pendentif que tu as ramassé, tel comme il est maintenant, n’a été porté que par Zueryn —commenta-t-il—. Mais c’est curieux. Je sens une autre présence dans ce collier que je ne me souviens pas qu’il ait eu avant. Je ne sais pas si c’est une présence saïjit ou une présence énergétique ou autre chose. Tu n’as pas essayé de l’enchanter, Dolgy Vranc, n’est-ce pas ?

— Cela ne me passerait pas par la tête —répliqua le semi-orc, en roulant les yeux—. Quand je pense que j’étais convaincu qu’il s’agissait de l’Amulette de la Mort…

Le nakrus haussa les sourcils, le regarda un instant, puis observa de nouveau l’amulette.

— Comme je l’ai dit, ce shuamir avait tout d’une Amulette de la Mort avant que je ne le travaille. Mais on ne peut plus l’appeler ainsi. Et d’ailleurs, l’Amulette de la Mort, la soi-disant véritable, a reçu ce nom simplement à cause des conséquences historiques qu’elle a eues. Enfin, je dis historiques, mais ce n’est pas si lointain. —Il sourit—. Quoique je ne me rappelle plus très bien des détails.

Lénissu remua sur place et se racla la gorge.

— Je crains que nous allions passer ici toute la nuit à analyser linguistiquement et historiquement les différents mots pour désigner les magaras et les enchantements —commenta-t-il.

Le nakrus soupira.

— Toujours aussi impatient, Lénissu, mais allons au fait et parlons de ce qui importe pour le moment. Bien, voici ce que nous allons faire : je vais garder l’amulette, je renforcerai les liens de la magara et Shaedra le remettra temporellement en attendant que je trouve une façon de lui ôter les souvenirs de Ribok.

J’écarquillai les yeux un instant, surprise. Alors, comme ça, Marévor Helith savait parfaitement en quoi consistait la partie du phylactère que j’abritais dans mon esprit. Apparemment, on ne pouvait lui cacher aucun secret. Bon, ce n’était pas vraiment un secret, en réalité, mais cela me déplaisait de parler des souvenirs qui envahissaient parfois mon esprit. Ces souvenirs ne m’appartenaient pas et je me sentais comme si quelqu’un voulait s’installer dans ma tête, en faisant fi des bonnes manières.

— Je crains de ne pas rester ici beaucoup de temps, j’ai des affaires qui requièrent mon attention, mais vous pouvez être sûrs que je reviendrai d’ici un mois, je vous donnerai le shuamir et bien sûr —dit-il, en se tournant vers moi— je vous dirai où se trouvent Aléria et Akyn, s’ils sont encore en vie.

Sa dernière réflexion me resta en travers de la gorge et j’eus l’impression d’étouffer. Le nakrus se leva d’un bond, sans plus attendre.

— Je suis content que vous soyez venus. Iharath m’a dit qu’il avait eu des problèmes pour vous faire comprendre que j’étais revenu.

Iharath, adossé au mur, fit une moue.

— J’étais en train de passer un examen écrit d’invocation et le professeur Erkaloth a failli m’attraper en train de jeter un sortilège bréjique —expliqua-t-il.

— Ah ! —s’exclama Murry, comprenant soudain et il fit sur un ton moqueur— : C’est pour ça que tu avais l’air si concentré. Parce que l’examen proprement dit devait être facile pour toi, non ?

— Je crois que ça s’est bien passé —répliqua Iharath, en souriant, et mon frère souffla en secouant la tête. Apparemment, lui n’avait pas trouvé l’examen aussi facile. Le semi-elfe continua à expliquer— : Au départ, j’avais décidé de vous avertir après, parce je ne suis pas censé jeter des sortilèges en plein examen, mais, comme j’ai terminé en avance… eh bien, j’ai envoyé un message à Shaedra. J’ai vu qu’elle avait compris, alors j’ai supposé que vous viendriez cette nuit.

— Et c’est ce que nous avons fait —dit Lénissu, en se levant—. Bon ! Cette conversation a été très intéressante. Nous nous verrons donc dans un mois, Marévor, si tout marche bien. Et maintenant, espérons que ce maudit Trévan ne sera pas assez lâche pour ne pas avoir tenu sa parole de contrebandier.

Aryès et moi, nous échangeâmes un regard sceptique, en nous demandant ce que valait la parole d’un contrebandier pour la majorité des gens.

Nous fîmes de rapides adieux et nous sortîmes de l’étrange maison du maître Helith. Iharath nous aida à parcourir le chemin du retour jusqu’à la chaloupe et, en arrivant sur la plage, il nous quitta, non sans me dire à voix basse :

— Tu peux être sûre que le maître Helith reviendra dans un mois, Shaedra. C’est un nakrus qui respecte sa parole et suit son cœur.

Sa silhouette sombre inclina la tête et je devinai qu’il me souriait. Je l’observai disparaître dans les ténèbres en me demandant si un nakrus avait réellement un cœur. Bien qu’il doive bien avoir quelque chose pour demeurer en vie, n’est-ce pas ? J’étais sûre qu’Aléria aurait pu répondre à ma question. Bien sûr, je comprenais qu’Iharath avait parlé au sens figuré, mais, en réalité, le problème était toujours le même : que perdait exactement un saïjit en devenant nakrus ? L’apparence, il n’y avait pas de doute, me dis-je ironiquement, l’image de Marévor Helith en tête.

J’entendis un miaulement puis je vis une ombre passer rapidement entre les arbres. Je plissai les yeux jusqu’à ce que je le voie disparaître complètement. C’était une forme trop grande pour être celle d’un chat. Grimaçant de peur, je me dis que le plus probable était qu’il s’agisse de Drakvian, la vampire servante de Marévor Helith. Alors, j’entendis un rire mental qui me paralysa. Ce rire… était le même que celui que j’avais entendu à Ato, pendant les épreuves pratiques… Le rire d’une vampire.

— Shaedra —murmura Murry, en me prenant par le bras pour me faire avancer.

— Bon, bon, Trévan ! —dit joyeusement Lénissu, près de la barque—. C’est incroyable comme nous nous connaissons bien toi et moi, n’est-ce pas ? Allez, on embarque tous !

L’obscurité occultait trop le visage de Trévan, mais je perçus parfaitement son grognement bourru. Nous grimpâmes dans le canot, Dolgy et Lénissu le poussèrent à flot et le silence retomba entre nous. Je pariai que nous étions tous en train de penser à la conversation et au « plan » du maître Helith, même si, moi, je ne pouvais cesser de penser que Drakvian avait été à Ato. C’est elle qui m’avait avertie en me disant que le papier que tenait Suminaria était un piège réel. Et peut-être avais-je ressenti sa présence d’autres fois dont je ne me souvenais pas. Je ne pouvais pas nier que j’étais un peu effrayée. De son côté, Trévan godillait, silencieux, plongé lui aussi dans ses pensées.

Lorsque nous débarquâmes, Lénissu et Trévan s’éloignèrent un peu, à l’évidence pour finir de conclure leur marché et, entretemps, nous nous mîmes lentement en marche sur la jetée déserte et sombre. Au loin, les lumières des lampadaires de Dathrun brillaient doucement.

— Nous avons oublié de demander quelque chose —dit soudain Aryès.

Je me tournai vers lui, un sourcil arqué.

— Quoi ?

Aryès, les sourcils froncés, secoua la tête.

— Eh bien, en fait… est-ce que tu sais pourquoi tu as une partie de Jaïxel dans la tête ?

— Oh —fis-je, surprise—. Eh bien, non, je ne sais pas. Nous lui demanderons la prochaine fois.

— Dans un mois —se lamenta Laygra—. Le maître Helith ne prend pas son travail de professeur au sérieux comme les autres. Je ne sais pas ce qu’il a tant à faire hors de Dathrun, il n’a pas voulu me répondre quand je le lui ai demandé.

— Bah, de toute façon, cela n’a pas beaucoup d’importance d’en savoir plus sur Jaïxel, si le maître Helith m’enlève son phylactère —prononçai-je avec philosophie—. Après cela, tout sera réglé. Nous irons à la recherche d’Aléria et d’Akyn et, après, nous rentrerons à Ato, qu’en penses-tu, Aryès ?

— Génial ! —répondit-il, un grand sourire sur les lèvres.

Murry et Laygra ne répondirent pas et je me rendis soudain compte de leur silence.

— Je crois que, pour l’instant, nous resterons ici de toute façon —intervint Dolgy Vranc—. Selon les rumeurs, les flux de monstres venant du portail funeste de Kaendra se sont accrus. Tout de suite, ce n’est pas le meilleur moment pour voyager de l’autre côté des Hordes.

Je l’observai puis acquiesçai. Je me souvins alors de quelque chose.

— Dol, quand le maître Helith t’a questionné sur l’amulette, tu as dit que tu ne l’avais jamais mise, mais que tu ressentais une étrange attraction pour cet objet… tu crois que moi aussi je la ressentais sans m’en rendre compte ?

Le semi-orc haussa les épaules.

— Il y a tant de questions qui n’ont pas de réponses… normalement, quand il s’agit d’un objet enchanté aussi puissant que celui-là, il est très difficile de comprendre le pourquoi de ses effets. Le créateur lui-même sera probablement surpris de sa propre création —ajouta-t-il, avec un sourire narquois—. Parfois, lorsqu’on croit en savoir très long sur une chose, on se rend compte que, finalement, on n’était pas aussi talentueux que ce que l’on pensait.

À l’évidence, avec cette dernière réflexion, il se référait plus à lui-même qu’à Marévor Helith. Lorsque Lénissu nous rejoignit, nous amorçâmes le chemin vers le Port, puis mon frère, ma sœur et moi, nous nous séparâmes des autres et nous poursuivîmes, escortés de Lénissu qui, depuis qu’il nous avait retrouvés, n’osait pas s’éloigner de nous. D’un accord tacite, nous décidâmes de ne parler ni de liches, ni d’amulettes et nous avançâmes en causant tranquillement jusqu’au Pont Froid.

— Au fait, comment avance ton apprentissage, Shaedra ? —demanda Laygra alors que nous descendions déjà l’avenue principale.

Je pâlis et mon pouls s’accéléra.

— Étoiles errantes ! —m’exclamai-je, horrifiée—, j’avais classe avec lui cette nuit, à trois heures !

— De quel apprentissage parlez-vous ? —demanda Lénissu, le sourcil froncé.

— Shaedra a des leçons d’harmonie avec Daelgar, l’homme qui…

Je ne restai pas pour entendre la phrase de Murry en entier. Je m’étais élancée à toute allure dans la ruelle perpendiculaire, sentant le jaïpu accélérer chacun de mes mouvements. J’entendis un grognement dans mon dos, mais je ne m’arrêtai pas. Je m’imaginai Daelgar attendant dans la tour, mécontent de mon retard, et je redoublai mes efforts. Comment avais-je pu oublier ?

Lorsque les maisons laissèrent la place aux jardins et aux grandes demeures, j’entendis sonner des cloches. Trois heures. Je n’arrivais pas à croire que j’allais arriver presque à l’heure. Je soufflai et je ris intérieurement de ma réaction. Pourquoi cela m’importait tant que Daelgar voie en moi une élève exemplaire, attentive et intéressée par l’apprentissage ? Peut-être parce que, d’une certaine façon, j’admirais cet humain manchot qui répondait, avec une sérénité presque sacrée aux questions que je m’étais maintes fois posées. Car Daelgar ne m’avait pas seulement enseigné les harmonies, il m’avait également enseigné une façon de penser et de critiquer, une façon de voir les choses sous différents angles, et ceci était, je m’en rendis compte, ce qui me conduisait à le considérer comme un jeune savant.

Je grimpai jusqu’au sommet de la rue et je commençai à prendre le chemin qui conduisait à la tour, un chemin rempli de hautes herbes et de fleurs de toutes les couleurs, qui dans l’obscurité semblaient toutes identiques.

— Shaedra —dit soudain une voix hachée derrière moi.

Je sursautai et je regardai en arrière. Lénissu m’avait suivie en courant et, à présent, il respirait précipitamment, la main sur le cœur.

— Diable —dit-il, en soufflant et inspirant profondément—, qui t’a appris à courir si vite ?

Je souris largement.

— C’est dû en grande partie à Aynorin et Suminaria.

Lénissu secoua la tête et se redressa un peu, la respiration plus régulière.

— Où allais-tu ?

— À mes leçons avec Daelgar. Il m’apprend les harmonies. On donne les cours dans la Tour du Sorcier.

Lénissu m’observa attentivement.

— C’était une idée d’Amrit, n’est-ce pas ? —dit-il, après une pause.

— C’est lui qui l’a proposé —acquiesçai-je—. Daelgar est un professeur incroyable ; je t’ai déjà raconté qu’il avait lancé un sortilège de peur à toute une bande qui les poursuivait, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est aussi un très bon harmonique.

“Et j’espère que c’est aussi un homme patient parce que tu arrives en retard”, dit soudain Syu, apparaissant à côté de moi comme une ombre allongée et étroite.

— Syu ! —m’exclamai-je joyeusement.

Il grimpa sur mon épaule et lança un petit feulement. “Où étais-tu ?”

“J’ai failli oublier que nous avions cours avec Daelgar. Nous sommes tous allés parler à Marévor Helith, le nakrus, je t’ai déjà parlé de lui.”

“Ah ? Je ne m’en souviens pas”, dit-il, en sautant d’un bond sur le sol.

— Syu assiste aux leçons aussi —ajoutai-je avec un grand sourire.

— Après ça, rien ne pourra me surprendre —dit Lénissu, en riant—, cependant… —Il prit une mine plus sérieuse et secoua la tête—. Je vais devoir parler avec Amrit… et avec ce Daelgar. Cela ne te paraît pas beaucoup de travail, déjà, d’assister aux cours de l’académie ?

Je le regardai, la mine agacée.

— Pour rien au monde je ne renoncerais aux leçons de Daelgar —répliquai-je—. En plus, je suis en retard. Si tu veux, tu peux m’accompagner et parler à Daelgar.

Lénissu jeta un coup d’œil sur la tour et, presque aussitôt, il secoua négativement la tête.

— Non, mais je parlerai à Amrit. Rends-toi compte qu’Amrit n’est pas de ceux qui donnent sans rien demander en échange. Tu ne devrais pas avoir accepté cet apprentissage. Sais-tu combien l’on paie un précepteur celmiste dans les bonnes familles ? Si Daelgar est aussi bon que tu le dis, je préfère ne pas penser ce qu’Amrit a l’intention de faire avec toi. Mais va donc à ta leçon, j’arrangerai tout. Normalement Daelgar te raccompagne jusqu’au pont, n’est-ce pas ?

J’ouvris grand les yeux et je gonflai les joues, amusée.

— Non, bien sûr que non. Pourquoi voudrais-tu qu’il m’accompagne ? Aucune liche ne va m’attaquer dans les rues de Dathrun.

Lénissu grogna, mais se contenta de maugréer :

— Maudits inconscients.

Syu agita sa queue et demanda : “On monte ?”

J’acquiesçai mentalement et je grimpai les marches du perron jusqu’à la porte sous le regard d’un Lénissu inquiet.

— Ne te préoccupe pas autant, Lénissu —lui dis-je, et je levai une main en signe de salutation—. Au revoir !

Lénissu me répondit et fit demi-tour comme s’il avait pris une décision. J’espérai de tout mon cœur qu’il n’irait pas trouver Amrit pour lui annoncer que sa nièce ne pouvait continuer son apprentissage, cela n’aurait pas été juste.

Daelgar était assis devant l’échiquier d’Erlun, bougeant des pièces.

— Salut —dit-il simplement.

— Salut, je regrette d’arriver en retard —répondis-je—, mon oncle vient d’apprendre que tu me donnais des leçons et… l’idée ne semble pas lui avoir plu.

Daelgar, les yeux rivés sur l’échiquier, bougea finalement une autre pièce et leva la tête.

— Assieds-toi et regarde bien l’échiquier. Tu peux gagner en deux coups.

Je m’assis et je m’apprêtai à analyser la position des pièces avec une extrême attention, entendant clairement Syu philosopher et dire que les saïjits savaient parfois raisonner sur des échiquiers et jamais dans la vie réelle.

“Bah, tu veux dire que les gawalts savent raisonner sur des échiquiers ?”, répliquai-je, en me moquant.

“Bien sûr, mais ils ne se laissent pas tromper. Ce qu’il y a, c’est qu’un gawalt n’a pas besoin de jeux fabriqués pour se divertir. Nous autres, nous jouons à des jeux similaires, mais à plusieurs, dans les branches, et nous changeons de positions, et tout est beaucoup plus amusant. Ces pièces sont mortes et il n’y a que toi qui les contrôles, par contre, dans nos jeux, tout est beaucoup plus vivant et imprévisible, parce que c’est la vie réelle.”

Les explications de Syu se poursuivirent un long moment et, pendant que j’essayais de penser comment gagner en deux mouvements, il me raconta des histoires de sa “vie antérieure”, sur ses jeux et sa façon de penser. Ce n’était pas la première fois qu’il essayait de m’expliquer la façon de penser des gawalts, comme s’il essayait de me convaincre que celle des saïjits était remplie de défauts et, dans ces occasions, je m’amusais à critiquer les gawalts et leur orgueil, que Syu nommait “fierté gawalt”.

Je résolus finalement l’énigme et Daelgar m’en proposa quelques-unes de plus ; je trouvai les solutions de plus en plus vite, me rendant compte que les situations se ressemblaient beaucoup.

— C’est bien, maintenant je pense que nous devrions revoir ce que nous avons vu jusqu’à présent —dit Daelgar, en se redressant et en appuyant son bras sur le rebord d’une fenêtre.

— Tout ce que nous avons vu jusqu’à maintenant ? —demandai-je, bouche bée.

— Rapidement, pour que tu n’oublies pas. Il faut répéter les choses, sinon on les oublie. Plus tu t’entraînes, plus tu auras un bon résultat.

Nous passâmes les deux heures suivantes à revoir tous les tours harmoniques qu’il m’avait enseignés. En même temps, il me racontait des anecdotes, tranquillement appuyé contre le rebord de la fenêtre, tout en approuvant le résultat de mes sortilèges.

D’une certaine façon, j’eus l’impression qu’il me faisait passer le dernier examen de la semaine. Je réussis assez bien mon sortilège d’obscurité et aussi celui d’invocation d’images ; celui des sons aurait pu être pire et ensuite je réussis à créer une odeur de bois et de soupe de riz qui me rappela douloureusement le Cerf ailé.

— Très bien ! —me dit mon professeur—. Je crois que ce sera suffisant pour aujourd’hui, ça te fera du bien de dormir un peu.

Assis chacun sur une couverture, nous venions de revoir les sortilèges d’étourdissement et d’absorption de chaleur. Et tout ce temps, je n’avais pas cessé de bâiller discrètement.

— Désolée —dis-je en bâillant ouvertement cette fois—, je n’ai pas du tout dormi cette nuit.

— Je le sais. Au fait, ce n’est pas la peine que tu le caches plus longtemps. Je sais qu’il est ici.

Il me prit au dépourvu la bouche ouverte en plein bâillement et je refermai la bouche avec un claquement de dents.

— Quoi ? —fis-je et, sans réfléchir, je me tournai vers l’endroit où se cachait Syu, étourdie—. Comment… ?

— Je l’ai entendu il y a deux jours déjà. C’est un singe, n’est-ce pas ? Celui qui se promène avec toi normalement ?

Je soupirai et acquiesçai, résignée.

“Je parie que c’est la fois où tu t’es mis à rire bêtement parce j’avais créé l’image d’une vache en train de paître au lieu de produire un mugissement”, lui dis-je, en grognant mentalement.

Syu ne répondit pas, mais je remarquai qu’il souriait en s’en souvenant ; alors, il me dit :

“N’oublie pas de me parler comme t’a dit le Vieux.”

“Dis donc, tu fais bien de me le rappeler”, reconnus-je, en projetant un léger fil d’énergie bréjique afin que Daelgar croie que je communiquais ainsi avec le singe. “Syu, tu peux venir. De toute façon, il t’a découvert.”

Syu passa la tête par la fenêtre, me regarda d’un air malicieux, fit un bond et atterrit à côté de moi. Il fit une pirouette et s’arrêta, moitié assis moitié debout, les deux yeux rivés sur le visage de Daelgar.

Je me raclai la gorge.

— Euh, je te présente Syu —dis-je—, c’est un singe gawalt. Il voulait assister à tes leçons, il ne m’a pas laissé le choix.

Syu et moi nous bâillâmes tous deux à la fois. Daelgar nous dévisagea tous les deux pendant un bon moment, les commissures des lèvres relevées ; il laissa soudain échapper un rire, il nous regarda de nouveau et, là, il s’esclaffa ouvertement.

Lorsqu’il riait, on apercevait deux fausses dents argentées. Ses cheveux désordonnés tombaient sur son visage étrangement détendu. J’étais sûre de ne jamais l’avoir vu rire si ouvertement et je me demandai ce qui pouvait tant l’amuser.

— Allez, partez dormir maintenant —dit-il simplement, en se raclant la gorge et en se levant—. Comme les examens sont terminés et que tu as plusieurs semaines de vacances, nous travaillerons de jour lorsque je le pourrai. Il est temps que tu apprennes à utiliser les harmonies avec discrétion. Viens demain à cinq heures, devant la taverne Le diamant héraldique, à côté de la Place du Rebdel. Et cette fois, n’arrive pas en retard, s’il te plaît.

Je rougis et je fis énergiquement non de la tête, en me levant à mon tour.

— Je n’arriverai pas en retard —lui promis-je—. J’arriverai à la minute exacte.

— Si je dis ça, c’est parce qu’il vaut mieux ne pas rester longtemps planté devant l’auberge pour ne pas attirer l’attention.

J’acquiesçai, pensive, et je lui posai une question que j’avais en tête depuis longtemps :

— Daelgar… pourquoi vis-tu incognito ?

L’humain arqua un sourcil et secoua la tête.

— Je ne vis pas incognito. Je suis le premier serviteur de sieur Mauhilver. Que je ne crie pas aux quatre vents que je suis celmiste n’a rien à voir.

Je l’observai un moment attentivement.

— Tu ne considères pas sieur Mauhilver comme ton maître. La nuit où je suis descendue dans son bureau secret… tu le traitais comme un jeune écervelé…

Mais Daelgar m’interrompit :

— Que je le serve ne signifie pas que je doive voir en lui un homme plein de vertus et sans défauts. —Il haussa les épaules—. Je suppose que je le traite comme tu as dit parce qu’en réalité, ce n’est qu’un jeune garçon… qui doit supporter beaucoup de responsabilités. Rien de plus.

— Je veux savoir une chose —dis-je, mal à l’aise—, pourquoi sieur Mauhilver a voulu que tu m’enseignes les harmonies ?

— Ah ! —Daelgar porta ses mains aux tempes et les massa, comme s’il réfléchissait à une réponse possible—. Je suppose que Lénissu t’a raconté quelques histoires sur Amrit et, maintenant, tu doutes de sa bonne foi, n’est-ce pas ? —Je penchai la tête d’un côté puis de l’autre, troublée—. Eh bien, je pensais que tout était clair. Amrit a beaucoup de travail et il en a assez de mes conseils et de mes réflexions qui lui rajoutent des préoccupations. Ce n’est pas qu’il soit paresseux, mais je crois qu’il est arrivé à ses limites et la vérité, c’est que moi, je serais incapable de supporter tant de bals, de dîners et de goûters… je préfère rester en retrait et recueillir des informations avec plus de discrétion… c’est pourquoi cela ne m’étonne pas qu’il ait fait de toi mon apprentie. Bon, c’est une des raisons. Mais, en plus, tu es la nièce de Lénissu et je suppose qu’Amrit ne voulait pas te perdre de vue. Et en fait, je me suis rendu compte que tu apprends vite et je pense que si tu continues comme ça, tu pourrais facilement trouver du travail à nos côtés, ou dans n’importe quel groupe d’espions ou d’explorateurs.

Je l’observai, les yeux écarquillés. Moi, travailler comme espionne ? Je n’avais pas la moindre intention de devenir espionne. Je n’avais jamais aimé les gens qui agissaient avec dissimulation… bon, en fait, j’aimais bien Daelgar, mais, lui, ce n’était pas un espion, n’est-ce pas ? Je fronçai les sourcils.

“Tu crois que c’est un espion ?”, demandai-je à Syu sans laisser voir sur mon visage que je communiquais avec le singe.

“Bah, c’est quoi un espion ? Daelgar est quelqu’un de bien pour un saïjit. Il a sûrement du sang gawalt dans les veines. Un ancêtre éloigné peut-être…”

“Ne dis pas de bêtises”, l’interrompis-je, exaspérée. “Bien sûr que Daelgar est quelqu’un de bien, mais je n’arrive pas à comprendre ce qu’il fait dans la vie.”

“Ah ! Ces questions sont vraiment très peu utiles”, répliqua Syu, en croyant que je faisais allusion à quelque question philosophique. “Mais si tu veux vraiment connaître mon opinion, je crois que Daelgar est un…”

J’attendis une seconde et je haussai un sourcil sans le vouloir.

“Un ?”, l’encourageai-je, curieuse.

“Bah, le mot ne me vient pas.”

Je me tournai vers lui et le pris avec les mains comme un chat, en riant intérieurement.

— Je crois que cette profession ne me convient pas —répondis-je à Daelgar—. Je suis… un vrai désastre quand il s’agit d’être silencieuse et ce genre de choses.

Daelgar eut l’air surpris.

— Mais tu sais marcher très silencieusement, même moi j’ai du mal à t’entendre, quand tu montes la Tour du Sorcier et, pourtant, j’utilise les harmonies pour affiner mon ouïe.

— Vraiment ? —dis-je, surprise.

— Vraiment. Bon, je vois que cette conversation t’a un peu réveillée, tu n’as plus l’air aussi fatiguée.

Je fis une moue de protestation.

— Je disais simplement que je n’avais pas une âme d’espionne. Euh… alors, tu veux dire que sieur Mauhilver et toi, vous êtes des espions ?

Daelgar commença à descendre les escaliers et je le suivis prudemment, en regardant briller en contrebas les pâles lumières nocturnes de la ville.

— Non —répondit simplement mon maître—. Notre travail ne consiste pas seulement à recueillir des informations.

— Et il consiste en quoi, alors ? —demandai-je, en me rendant parfaitement compte que je me mêlais trop de ce qui ne me concernait pas.

— Eh bien… Lénissu pourra te le dire. Il sait parfaitement ce que nous faisons.

— Mon oncle ? —dis-je, sans savoir si je pouvais encore être étonnée par quelque chose concernant Lénissu. Apparemment, il était fourré dans toutes les affaires occultes de la Terre Baie. Il me restait à savoir qui étaient réellement les eshayris et avec ça, j’aurais eu assez de nouveautés pour la journée. Je laissai échapper un soupir—. Comment l’as-tu connu ? —demandai-je, au bout d’un moment, alors que nous descendions déjà les escaliers intérieurs.

— Lénissu ? Eh bien, moi, je ne le connaissais pas personnellement. Amrit m’en a beaucoup parlé. Il me l’a décrit comme quelqu’un chargé de secrets, habile en rhétorique et aux amitiés multiples et peu fiables, mais il m’a dit que c’est “un homme admirable qui sait se tirer des pires situations”, il me l’a dit exactement en ces termes. Tu sais que ton oncle a sauvé la vie du garçon, et celui-ci me le rappelle tous les jours depuis qu’il est arrivé à Dathrun. Aider Lénissu est devenu une obsession pour lui. Et sa première action a été de faire de toi mon apprentie.

Je souris, contente.

— Tu es un bon professeur.

— Et moi, j’ai deux élèves très attentifs —répliqua Daelgar, refermant la porte, après être sortis.

“Au jeu de l’Erlun, plusieurs mouvements, c’est moi qui les ai faits !”, commenta soudain Syu en nous parlant à tous les deux.

Daelgar arqua un sourcil, étonné, et se tourna vers le singe.

— C’est vrai ?

“Pourquoi je mentirais ?”

“Tu ne peux pas retenir ta “fierté gawalt” un moment ?”, lui demandai-je, en roulant les yeux.

— Désolée —dis-je—, mais parfois il est impatient et il me dit de bouger telle ou telle pièce sans me laisser le temps de penser et, si je ne l’écoute pas, je me retrouve toujours dans une pire situation et il se moque ouvertement de moi. C’est un singe gawalt —ajoutai-je, comme si cela expliquait tout.

— Hum, oui, sincèrement, je crois que c’est la première fois que je vois un singe gawalt seul, en compagnie d’une saïjit.

Je sentis ma gorge se serrer et je m’éclaircis la voix.

— Il n’est pas seul, il est avec moi. C’est comme s’il appartenait à ma famille.

“Comme si ?”, répéta le singe, sans comprendre.

“Je veux dire que tu es de ma famille, n’est-ce pas ?”

“Évidemment, de quelle famille veux-tu que je sois sinon ? Dis-moi, et si, au retour, nous passions par la rue des tonneaux ?”

Je roulai les yeux : “la rue des tonneaux” était une rue située derrière celle des tavernes et des auberges, où l’on laissait les tonneaux vides et tout ce qui encombrait à l’intérieur. Syu adorait passer par là, et j’acquiesçai mentalement alors que je disais au revoir à Daelgar et lui promettais encore que nous n’arriverions pas en retard pour la leçon du lendemain.

— Tu es un rapporteur, Syu —grognai-je tout bas, tandis que nous nous dirigions vers le centre de Dathrun.

Le singe courait dans la rue sombre et il me répondit sans se retourner, sur un ton moqueur :

“Ce n’est pas vrai, peut-être, que je t’ai aidée au jeu de l’Erlun ?”

“Eh bien, si… mais plus d’une fois tu m’as fait bouger une pièce que je n’aurais pas dû bouger”, répondis-je en faisant une moue.

“Bah, qui peut savoir ce qui est mieux ou pire dans cette vie”, répliqua-t-il, philosophe.

Je sautai sur un tonneau et j’atterris à côté du singe.

“Je parie un jus d’orange que je te bats à la course jusqu’au pont !”, lui dis-je.

“D’accord ! Et après, tu me racontes qui est Marévor Helith, je ne me rappelle pas qui c’est.”

“D’accord”, répondis-je. “À trois… Un, deux… Trois !”

Nous bondîmes et nous nous élançâmes dans la rue, sentant sur notre visage une fine et chaude bruine qui sentait la terre. Au début, Syu allait en tête, mais, en descendant l’avenue principale, je réussis à le rattraper ; malgré tout, la course n’était pas gagnée. Il restait environ cinquante mètres pour atteindre le pont et nous redoublâmes nos efforts.

“J’ai gagné !”, annonçai-je, joyeusement, alors que Syu freinait comme il pouvait, heurtant cependant brutalement ma jambe.

— Attention, Syu —dis-je, en soufflant bruyamment.

Le singe gawalt ne semblait pas de bonne humeur et, les mains derrière le dos, il laissa échapper des petits grognements de protestation, avançant avec une allure comique.

“Allez, tu ne vas pas te fâcher parce que tu as perdu une fois, n’est-ce pas ?”, lui dis-je, en roulant les yeux.

Je ris et Syu, se tournant vers moi, me regarda, les yeux plissés.

“Si nous avions été dans un bois, j’aurais gagné”, assura-t-il.

“Des excuses”, grognai-je, en haletant, encore essoufflée par l’effort de la course. Et je bâillai ouvertement. “Allons dormir, Syu. Demain, on partage le jus d’orange et je te raconte ce qui s’est passé chez le maître Helith. Qu’est-ce que tu en penses ?”

Syu grimpa sur mon épaule et s’étira paresseusement.

“Eh bien, allons-y”, se contenta-t-il de répliquer, commodément assis.

J’observai, moqueuse, sa paresse, mais je ne dis rien et je me dirigeai vers l’académie en pensant que cette nuit, je ne serais pas la seule à n’avoir pas beaucoup dormi : la plupart des étudiants aussi avaient terminé les examens ce jour-là et, d’après ce que m’avait dit Murry, ils avaient l’habitude de fêter cela jusqu’à des heures bien avancées de la nuit.