Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 3: La musique du feu.

2 Apparitions

— Ferme seulement les yeux et concentre-toi. Ce n’est pas si difficile.

Jirio me foudroya du regard, mais il obéit et referma les yeux tandis que je souriais, très amusée.

— Qu’est-ce que je dois voir ?

Assis par terre, sur le sable, sous les rayons du soleil, nous essayions d’avancer dans l’apprentissage du jaïpu. Jirio avait progressé rapidement au début, mais, à présent, il était complètement bloqué et je fus surprise de me rendre compte que, finalement, il m’avait fallu des années pour contrôler le jaïpu, mais, bien entendu, je n’en dis rien à mon élève. Il était assez découragé comme ça ; il n’était pas nécessaire de le désespérer davantage.

— Tu sens le jaïpu, n’est-ce pas ?

— Évidemment, je le sens —répliqua-t-il.

— Alors, maintenant, concentre-toi uniquement sur ton jaïpu. C’est une partie qui à la fois t’appartient et ne t’appartient pas. C’est une énergie et un petit animal sympathique, comme un lapin. Tu dois le reconnaître —fis-je, sur un ton pressant.

Jirio ouvrit les yeux, totalement exaspéré.

— Un petit animal sympathique ? —répéta-t-il—. Nous parlons du jaïpu, Shaedra, comment veux-tu que je le reconnaisse sous la forme d’un lapin ? Enfin, réfléchis un peu. —Il inspira profondément—. Ne mélange pas ta perception du jaïpu avec le jaïpu lui-même : tu dois comprendre que tous les jaïpus ne se ressemblent pas. Écoute, c’est comme si je cherchais un crocodile et que, toi, tu me dises que le crocodile est en réalité un lapin. Moi, je ne perçois pas le jaïpu comme un lapin.

Je réfléchis quelques instants à ce qu’il venait de dire tout en sentant agréablement les rayons chauds du soleil. Sur la plage, des gens étaient assis, la majorité par petits groupes, avec leurs notes de cours, moitié révisant, moitié sommeillant. C’était une journée radieuse et Jirio et moi avions eu la bonne idée de nous installer là.

— Parfait —dis-je au bout d’un moment—. Tu as raison. On va faire selon ce que tu ressens. Après tout, c’est ton jaïpu et tu le connais mieux que moi. —Jirio hocha la tête affirmativement—. Essaie une autre fois. Concentre-toi. Et moi, je t’aiderai.

Jirio me regarda avec une expression interrogatrice, il haussa les épaules, fixa les yeux sur la mer, puis les ferma doucement, tout en se concentrant.

J’essayai de me souvenir de quelle façon le maître Yinur nous avait enseigné à voir notre jaïpu et je secouai la tête. C’était le maître Aynorin qui nous avait réellement aidés à communiquer avec notre jaïpu. Et il l’avait fait en seulement quelques mots. Je ne me rappelais pas qu’il ait fait davantage. Peut-être que Jirio manquait de temps pour s’exercer, pensai-je.

Je sentis que le jaïpu de Jirio virevoltait, inquiet, et je me concentrai. Je ne savais pas très bien ce que je prétendais faire pour l’aider, mais, apparemment, si je ne faisais rien, nous n’avancerions jamais. Je projetai une partie de mon jaïpu et j’essayai de comprendre le problème de Jirio. Si Jirio n’était pas capable de comprendre son jaïpu, peut-être que moi, je pourrais le faire et lui faciliter ainsi la tâche. Enfin, c’était une théorie.

Je tentai d’examiner le jaïpu de Jirio de plus près, écartant tout scrupule : normalement, à Ato, les gens qui examinaient le jaïpu des autres avec une trop grande attention n’étaient pas bien vus. On considérait cela presque comme une insulte. Mais nous n’étions pas à Ato et, apparemment, à Dathrun, le jaïpu n’était rien d’autre qu’une énergie vitale qui pouvait à la rigueur servir aux acrobates et aux moines.

Je me concentrai faisant totalement abstraction de ce qui m’entourait. Je scrutai le jaïpu de Jirio un certain temps, mais lorsque je me retirai, ce que j’avais découvert m’avait stupéfiée. Son jaïpu était constamment traversé par des éclairs d’électricité, comme recouvert d’un perpétuel orage dont l’énergie se renouvelait sans cesse. C’était une vision un peu préoccupante.

J’ouvris les yeux et je m’aperçus que Jirio m’observait, les sourcils froncés, se demandant sans doute ce que j’avais vu. Nous commençâmes à parler en même temps et nous nous tûmes aussi soudainement.

— Quoi ? —demanda Jirio—. On dirait que tu as vu un fantôme.

Je haussai les épaules.

— Tu n’as pas réussi à remarquer quelque chose de nouveau sur ton jaïpu ? —Il fit non de la tête et je soupirai—. Tu ne devrais pas laisser ton jaïpu aussi visible…

À ce moment, un cri résonna sur la colline qui menait à la plage. Lorsque je me retournai, je vis Laygra qui descendait à toute allure en criant mon nom.

— Shaedra ! Shaedra !

Je me levai d’un bond, soudain inquiète. Les cheveux noirs retenus par un ruban rouge, Laygra courait effrénée vers nous. Elle portait une jupe rouge et une chemise blanche avec de la dentelle qui remontait jusqu’au cou. Je souris en pensant que j’avais souvent surpris le regard fasciné de certains étudiants lorsqu’elle passait devant eux.

— Que peut bien vouloir ta sœur ? —demanda alors Jirio, troublé. Lui aussi s’était levé et il ôtait le sable des notes d’invocation en les secouant vigoureusement.

— Aucune idée. Mais cela semble important.

— Shaedra ! —répéta Laygra en arrivant enfin près de nous—. Tu ne vas pas le croire ! Ils sont là, à Dathrun !

Je la regardai, bouche bée.

— Qui est là ? —demandai-je.

Ma sœur esquissa un geste, irritée.

— Eh bien, qui veux-tu que ce soit ? Lénissu et les autres.

Je sentis une vague de soulagement et de bonheur m’envahir soudain. Mon cœur se mit à battre la chamade et la tension que je maintenais cachée dans un coin de mon esprit éclata. Je fus prise d’un fou rire et j’embrassai Laygra et dansai de joie. J’embrassai aussi Jirio qui m’observait, abasourdi, pensant sans doute que je venais de le surpasser en folie, et je levai les mains au ciel en criant, radieuse :

— Bois de Lune !

Et, toute joyeuse, je me mis à faire des cabrioles et des pirouettes à n’en plus finir.

— Allez, arrête-toi, tu me fais tourner la tête avec tant d’acrobaties —se plaignit ma sœur, mais je voyais bien qu’elle était clairement impressionnée par mon habileté.

Je me calmai un peu, me rétablissant sur mes deux pieds et, impatiente de connaître la réponse, je demandai :

— Où sont-ils, Laygra ?

— Ils sont dans une auberge, à Dathrun —déclara-t-elle—. Et c’est lui qui les a trouvés.

Je compris qu’elle parlait avec précaution pour que Jirio ne comprenne pas et je ne pus éviter de faire une grimace. Si Laygra s’était donné la peine de connaître un peu Jirio, elle aurait su qu’en réalité, c’était une personne sensible en qui l’on pouvait totalement avoir confiance. Malgré l’amitié qui avait commencé à nous unir Jirio et moi, les autres, mon frère et ma sœur inclus, désapprouvaient ma conduite. Yensria et son groupe me jetaient des regards de travers quoiqu’il leur paraisse encore plus curieux qu’un fou comme Jirio puisse nouer amitié avec moi. Yensria Kapentoth m’avait avertie que mes relations laissaient à désirer et qu’elle n’interviendrait pas si Jirio lançait un éclair qui me carbonisait. Toute sa bande s’était alors mise à rire et Zoria et Zalen m’avaient entraînée vers la porte, inquiètes du regard assassin que j’avais jeté à Yensria. Cette dernière avait ajouté, en s’éloignant, que la pauvre était tombée dans les griffes des personnes les plus extravagantes de l’académie, même dans celles de “ces jumelles lunatiques”. À cet instant, j’avais réagi rapidement et refermé la porte avant que Zoria et Zalen n’aient eu le temps de réfléchir et de faire demi-tour pour l’écorcher vive.

En général, les classes communes aux départements étaient si chargées que je ne réussis jamais à connaître plus d’une vingtaine de noms. Certains élèves étaient sympathiques bien que je n’aie vraiment de relations cordiales avec aucun d’entre eux, si ce n’est avec Steyra, Klaristo, Rathrin et les jumelles. Et Jirio, bien évidemment. Mais toutes ces personnes étaient encore nouvelles pour moi. Je ne les connaissais pas à fond comme Akyn ou Aléria, ou même comme Aryès. Plongée dans mes pensées, j’expirai lentement, heureuse.

— Ils sont tous là ? —demandai-je soudain.

Laygra ouvrit la bouche puis la referma. Elle fronça les sourcils et secoua la tête.

— Ça, le message ne le disait pas.

— Où est Murry ? —demandai-je avec impatience—. Nous devons aller à l’auberge tout de suite.

Laygra m’observa, amusée.

— Il nous attend sur le Pont Froid, et on ferait mieux de se dépêcher parce qu’il doit être si pressé qu’il est possible qu’il parte sans nous.

J’écarquillai les yeux et je me mis à courir vers les murailles de l’académie comme si une armée de nadres rouges me poursuivait. Je traversai les couloirs en courant, utilisant le jaïpu comme l’aurait fait le maître Aynorin. On aurait dit que j’avais des ailes. Cependant, tout d’un coup, je heurtai une masse invisible et je dérapai sur le sol glissant et verdâtre avant de m’étaler de tout mon long. J’entendis un éclat de rire et je vis apparaître un jeune d’une quinzaine d’années au côté d’une jeune fille blonde qui se couvrait discrètement la bouche de la main tout en m’observant. Je grognai et je me relevai. Alay, pensai-je, en reconnaissant le jeune que l’on m’avait plus d’une fois désigné comme étant le meneur d’une bande de farceurs peu respectueux.

J’entendis que Laygra arrivait derrière moi, courant rapidement pour me rattraper et je lui criai :

— Attention ! Faisons demi-tour et passons par un autre endroit. Ce couloir est occupé par des sauvages —ajoutai-je sans réfléchir.

— Des sauvages ? —répéta la blonde, indignée—. Tu ne sais pas qui je suis, petite nécromancienne morveuse.

Un instant, je restai pétrifiée. Nécromancienne morveuse ? C’était une insulte courante à Dathrun ou cela s’adressait à moi expressément ?

— Tu as raison —lui dis-je—. Je ne sais absolument pas qui tu es. Mais des fois, on n’a pas besoin de savoir qui est qui. Il suffit de voir les actes. Adieux.

Et j’essayai de reculer, mais quelque chose m’empêchait de marcher rapidement et j’entendis le rire d’Alay.

— Le sortilège d’engourdissement fonctionne —remarqua-t-il, comme s’il faisait une simple observation scientifique.

— Ce n’est pas juste ! —m’exclamai-je, en me couvrant le visage avec les mains. Quelque chose en moi craqua et je me mis à pleurer. Lénissu, Akyn et Aléria étaient à Dathrun et ces chenapans sans cœur m’empêchaient de les voir ! Chaque nouvelle pensée qui traversait mon esprit faisait redoubler mes larmes qui ruisselaient sur mes joues.

Je sentis que l’on me passait une main sous chaque bras. Quelqu’un, maladroitement, déposa quelque chose dans ma main droite. J’essayai de voir ce que c’était, mais les larmes troublaient ma vue.

— Bois ça, allez. Ça fera partir l’engourdissement —dit une voix.

— Si j’avais su que cela l’affecterait autant… —disait une autre voix, celle d’Alay. Avec une certaine surprise, je crus déceler une note de culpabilité dans le ton de sa voix. Je battis des paupières, je passai ma manche sur mes yeux et je jetai un regard autour de moi. La blonde n’était visible nulle part. Alay, les lèvres pincées, observait le professeur Tawb pendant que Laygra me serrait la main avec tant de force qu’elle me faisait mal. Apparemment, je venais d’être frappée d’une commotion.

Je levai le verre que je tenais à la main et j’avalai d’un trait le liquide bleuté qu’il contenait. Sans écouter la conversation entre le professeur et Alay, je frottai mes joues irritées par les larmes et j’inspirai bruyamment.

— Shaedra, tu te sens mieux ? —me demanda Laygra, l’air préoccupé.

J’acquiesçai.

— C’est si injuste —fis-je et, sentant que mes larmes menaçaient de couler de nouveau, je secouai la tête et je pensai soudain— : Lénissu ! Vite, Laygra ! Murry va partir sans nous. Merci beaucoup, professeur Tawb ! —dis-je, me rappelant les bonnes manières.

Nous arrivâmes à l’entrée de l’académie sans autre incident, nous saluâmes rapidement le gardien et nous traversâmes le pont en courant. Là, Murry nous attendait, assis sur une pierre. Il semblait plongé dans ses pensées et j’en déduisis qu’il n’avait même pas vu le temps passer. Sans doute, il devait s’imaginer ses retrouvailles avec Lénissu. Après tout, il l’avait toujours considéré comme une personne malhonnête et, en se rendant compte qu’il l’avait peut-être mal jugé, il ne devait plus savoir quoi penser.

— Murry ? —fit Laygra lorsque nous ne fûmes plus qu’à quelques mètres.

Notre frère releva brusquement la tête et se leva d’un bond.

— Allons-y —dit-il sans autre préambule.

* * *

L’auberge Les trois sirènes était un établissement vieux et pas très bien entretenu, dans le quartier du Port. Même à l’intérieur, on percevait une forte odeur de poisson. Cependant, n’importe quelle auberge de plus de catégorie aurait été plus silencieuse. En effet, lorsque nous entrâmes tous les trois par la porte ouverte, la taverne était bondée. C’était l’heure du repas et, autour des tables et du comptoir, était installé un grand nombre de saïjits, des hommes pour la plupart, qui avaient toutes sortes d’occupations, des équipages de marins, des ouvriers, des voyageurs et des familles entières. On trouvait un peu de tout.

Un tumulte de voix et de musique résonnait. Dans un coin, un garçon qui ne devait pas être plus âgé que moi, jouait une musique joyeuse à la guitare, sûrement pour gagner quelques décimes de kétale à la fin de la journée.

Je parcourus la taverne du regard tout en suivant mes frère et sœur à l’intérieur. La taverne était très différente du Cerf ailé. Je n’avais jamais vu autant d’agitation ni autant d’ivrognes dans la taverne de Kirlens.

— Vous croyez qu’ils sont en train de manger ? —demanda Laygra.

Je jetai autour de moi des coups d’œil frénétiques, m’imaginant voir soudain apparaître Lénissu au milieu de la foule, avec ses yeux violets et souriants.

— Comment savez-vous que ce message venait de lui ? —demandai-je alors, me figurant soudain qu’une âme perfide nous avait trompés.

Murry se tourna vers moi, secouant négativement la tête.

— Qui d’autre cela pourrait être ?

Je ne trouvai rien à répondre et nous arrivâmes finalement au bas des escaliers. Là, nous nous arrêtâmes, indécis.

— Qu’est-ce qu’on fait ? —demandai-je, en me mordant la lèvre.

Mais à cet instant, je sentis quelqu’un dans notre dos et je me retournai brusquement pour découvrir un gnome encapuchonné accoudé au comptoir qui nous dit :

— En haut, numéro quinze.

J’ouvris des yeux ronds.

— Srakhi ? —murmurai-je, stupéfaite.

Les yeux intelligents du gnome m’observèrent un instant. Je perçus un bref assentiment et, lorsque je me rendis compte que mon frère et ma sœur nous regardaient tour à tour, l’expression interrogatrice, j’acquiesçai moi aussi, indiquant d’un geste discret les escaliers.

Sans plus attendre, Murry et Laygra grimpèrent les escaliers et en lisant l’avertissement implicite sur le visage de Srakhi, je tus la question qui avait failli naître sur mes lèvres et je suivis mes frère et sœur en silence.

Les marches de bois crissaient sous les pas, mais aucune n’était cassée et, quand nous arrivâmes en haut, nous trouvâmes un couloir sombre avec beaucoup de portes. Les chambres ne devaient pas être très grandes.

— Où est le gnome ? —demanda Murry à voix basse, en jetant un coup d’œil en arrière, l’air inquiet.

Je secouai la tête.

— Il doit surveiller sans doute, même si je ne sais pas quoi. Par Nagray, on ne voit presque pas les numéros —grognai-je.

Cependant, nous trouvâmes facilement le numéro quinze et nous frappâmes à la porte deux coups sourds. Nous ne savions pas pourquoi, mais l’air mystérieux de Srakhi nous incitait tous à la discrétion.

La porte s’ouvrit et une ombre sortit, tel un éclair, se précipitant sur moi.

— Shaedra ! —s’écria Déria, les yeux brillants de joie.

Je l’étreignis fortement entre mes bras.

— Déria —dis-je, émue.

La porte était restée grand ouverte et je vis les personnes à l’intérieur : Dolgy Vranc et Aryès. Où étaient Aléria, Akyn et Lénissu ?, me demandai-je, alors que je me sentais envahie par un mélange de bonheur et de préoccupation.

Déria s’écarta de moi avec un énorme sourire que je lui rendis. Aryès m’observait, le regard intense. Ses cheveux noirs étaient emmêlés et il portait des vêtements de voyageur de bonne qualité qui lui allaient bien. Son visage d’un bleu pâle s’était légèrement modifié, se faisant plus ferme et plus mûr. Comment était-il possible que je sois capable de remarquer tous ces changements ?, me demandai-je, surprise, en battant des paupières. Dans un subit élan, Aryès fit un pas en avant et me serra dans ses bras ; moi aussi, je le serrai fort, les yeux humides. Je ne m’étais pas rendu compte jusqu’à présent qu’une continuelle tristesse m’avait accompagnée tout ce temps, une tristesse que je ne parvenais qu’alors à chasser en partie. Il me restait seulement à savoir où étaient Aléria, Akyn et Lénissu, pensai-je, en essayant de ne pas me laisser trop emporter par mon imagination.

— Tu nous as manqué —dit alors le semi-orc, en m’ébouriffant affectueusement, pendant qu’Aryès s’écartait—. Nous t’avons cherchée à travers toutes les Communautés d’Éshingra. J’espère qu’en notre absence, tu n’as pas trouvé quelque anneau destructeur ou quelque gemme perdue depuis des milliers d’années, hein ?

Je souris, en faisant une moue.

— Pas encore —répondis-je—. Mais avec la chance que j’ai, je finirai par trouver les pires objets de toute la Terre Baie. Voici mon frère, Murry et ma sœur, Laygra. —Je me tournai vers eux et énonçai les noms de mes amis— : Elle, c’est Déria. Et voici Aryès et Dolgy Vranc.

— Enchanté —dit Murry, avec son habituelle courtoisie de gentilhomme. Je ne pus ne pas remarquer, cependant, qu’il observait fixement le visage du semi-orc avec une certaine appréhension. Laygra, si prompte à accepter les différences, souriait, prudente, et maintenait une distance raisonnable entre Dolgy Vranc et elle.

Dolgy Vranc, habitué à ce type de réactions, n’y accorda pas beaucoup d’importance et il sourit.

— Entrez. Nous parlerons avec plus de calme assis.

Après ces retrouvailles chaleureuses, je me sentais beaucoup mieux. Nous refermâmes la porte et nous nous assîmes sur le lit et sur les chaises.

— Tu dois te demander où diable est ton oncle, n’est-ce pas ? —dit le semi-orc sur un ton affable.

J’acquiesçai, en les observant tous avec attention, tentant de lire leurs pensées et de deviner ce que Dolgy Vranc allait me dire.

— Eh bien, voilà. Je vais vous raconter ce qui s’est passé. À peine entrés dans la ville, hier soir, est apparue la silhouette d’un homme qui connaissait Lénissu. Celui-là même qui vous a avertis que nous étions là.

J’acquiesçai de la tête.

— Oui. Nous le connaissons.

Dol arqua un sourcil intéressé.

— Ah ? Eh bien, nous non. En fait, au début nous avons cru que c’était un bandit. Avant de partir avec lui, Lénissu nous a seulement dit que c’était un vieil ami et il nous a demandé de nous installer dans cette auberge en attendant son retour. Il nous a aussi avertis que tu viendrais probablement nous voir.

— Alors, Lénissu doit probablement parler avec lui en ce moment —commentai-je pour moi-même, soulagée et inquiète à la fois, parce que je ne me fiais toujours pas aux plans du sieur Mauhilver—. Et Srakhi ?

Dolgy Vranc m’observa attentivement et répondit :

— Le gnome n’a confiance en personne et il est d’une humeur exécrable parce que le prétendu ami de Lénissu ne lui a pas permis de les accompagner. Tu sais bien qu’il essaie de sauver la vie de ton oncle pour payer sa dette envers lui.

— Lui sauver la vie ? —répétai-je, hallucinée. Je n’aurais jamais imaginé qu’il s’agissait de ça.

— Tu sais, il y a des gens qui suivent à la lettre les principes de leurs confréries.

— Srakhi appartient à une confrérie ? —demandai-je, étonnée.

— Ouaip. Tu n’as pas eu beaucoup de temps pour le connaître, mais moi, cela fait plus d’un mois que je le supporte. C’est un say-guétran —ajouta-t-il en baissant la voix.

J’écarquillai les yeux.

— Ça alors —dis-je.

— Et c’est quoi ça ? —demanda Murry humblement, en me jetant un regard interrogateur.

— La vérité, c’est que je ne sais pas très bien —répondis-je, en secouant la tête—. Une confrérie religieuse, n’est-ce pas, Dol ?

— Bon. Je ne sais pas grand-chose sur eux. Mais je sais qu’au moins un de leurs membres passe deux heures par jour à prier avant de dîner —annonça-t-il sur un ton plaintif assez comique—. Mais cessons de parler du gnome et parlons de toi, Shaedra, comment vas-tu ? Où es-tu apparue après avoir traversé le monolithe ?

— Ici même, à Dathrun. Je me suis réveillée dans l’une des infirmeries de l’académie où m’avait conduite Murry. Apparemment, j’avais souffert une petite commotion en traversant le monolithe, mais je me suis rétablie presque aussitôt. Laygra et Murry étudient ici, dans cette académie —expliquai-je.

Aryès siffla entre ses dents, dévisageant mon frère et ma sœur, l’air impressionné.

— L’académie celmiste de Dathrun ?

Laygra rougit et Murry se racla la gorge.

— Oui… Mais ce n’est pas grâce à notre mérite. Quelqu’un nous a aidés.

— Marévor Helith —ajoutai-je, sans comprendre pourquoi Murry voulait toujours garder des secrets.

— Marévor Helith —répéta Dol, en fronçant les sourcils. Il demeura pensif un moment, puis secoua négativement la tête—. Je ne le connais pas, je devrais ?

Je haussai les épaules.

— C’est un professeur de l’académie.

— Ah.

— Et il est très âgé parce que c’est un nakrus —ajoutai-je.

Dolgy Vranc et Aryès pâlirent.

— Un nakrus ? —fit ce dernier d’une voix gutturale.

— Je préfèrerais vous expliquer tout cela quand Lénissu, Aléria et Akyn seront là. Ils ne me le pardonneraient pas, si je commençais à raconter l’histoire sans eux…

Je me tus en me rendant compte du voile de tristesse qui était apparu sur leurs visages.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Aléria et Akyn n’étaient pas avec nous lorsque nous avons traversé le monolithe —expliqua Dol—. Ils ont suivi Stalius et nous ignorons où ils se trouvent.

J’acquiesçai tristement sans répondre, sentant que quelque chose s’était bloqué dans ma gorge.

— Enfin… peut-être qu’ils n’ont même pas traversé le monolithe —reprit-il—. Je n’en ai aucune idée.

— Ils ont emprunté une entrée du monolithe —intervins-je, essayant de m’en convaincre—. Marévor Helith nous a dit qu’il avait créé un monolithe avec quatre entrées, mais qu’il n’avait pu contrôler qu’un seul chemin.

Dolgy Vranc me regarda, l’air méditatif, et acquiesça.

— Aryès, Srakhi et moi, nous sommes passés par un portail. Lénissu et Déria par un autre.

— Et Stalius a dû passer par la dernière entrée, avec Aléria et Akyn —conclut Aryès, soudainement plus enthousiaste—. Ils sont vivants, Shaedra.

Je lui adressai un pâle sourire et j’acquiesçai.

— Alors, comme ça, ce nakrus nous a sauvé la vie —commenta le semi-orc—. J’aimerais bien le connaître.

— C’est surtout Srakhi qui va vouloir le connaître —dit Déria, en blaguant—. Il ne va plus savoir qui suivre, si Lénissu ou le nakrus.

— Eh bien, dans les deux cas, il aura du mal à les suivre —dis-je, en souriant.

Je regardai ma prétendue apprentie et je me rendis compte qu’elle aussi avait changé. Ce n’est pas qu’elle avait beaucoup grandi, bien que ce soit difficile à savoir, étant donné qu’elle était moitié hobbit moitié faïngale, mais ses yeux ne semblaient plus plongés dans les souvenirs comme avant. Sans doute le temps finissait par étouffer les pires malheurs et, maintenant qu’elle voyait de nouveau le groupe réuni, elle semblait totalement heureuse.

— Alors, comme ça, tu as traversé un portail avec Lénissu ? —lui demandai-je.

Déria se mordit la lèvre, mal à l’aise.

— Lénissu ne voulait pas entrer dans le portail. Il est devenu comme fou et… il s’est agenouillé sur le sol en jetant de côté son épée ensanglantée. Les nadres fondaient sur nous et, lui, il me disait qu’il préférait mourir plutôt que de traverser un autre monolithe !

Je l’observai, bouche bée. Lénissu s’était résigné à mourir plutôt que de traverser un monolithe ? J’essayai de me représenter la scène et, au bout de quelques instants, je contemplai le visage de Déria, atterrée.

— Que s’est-il passé ? —demandai-je.

Déria rougit.

— Je lui ai dit que je ne voulais pas mourir. Alors, il a semblé sortir d’un rêve, il a pris son épée et juste avant que les nadres rouges nous atteignent, il m’a poussée dans le portail.

J’étais demeurée stupéfaite essayant de me représenter la scène. C’était ainsi que je m’occupais de mes élèves ? En les abandonnant à leur sort ? Envahie par la honte, je pensai qu’heureusement que Lénissu s’était trouvé avec elle.

— Et les nadres rouges ne sont pas passés à travers le monolithe ? —demanda Laygra, tout aussi impressionnée.

— Non —fit Déria, en soufflant—. Heureusement, les animaux sont plus prudents que nous…

Pff, me dis-je. Seuls les saïjits auraient l’idée de traverser un monolithe qui conduisait les démons savaient où. Ou bien les singes gawalts, ajoutai-je dans mon for intérieur, avec un petit sourire. Déria tressaillit.

— Les nadres rouges sont vraiment pas beaux —grogna-t-elle.

J’éclatai de rire et j’acquiesçai.

— Et surtout, quand ils meurent, parce qu’au bout d’un moment, leur corps explose —lui dis-je.

— Vraiment ? —s’exclama Déria, horrifiée.

— Oui, c’est pour ça qu’on les brûle normalement pour éviter qu’ils explosent et qu’ils répandent leur énergie dans l’air —expliqua Dol.

Apparemment, Déria ne savait pas grand-chose sur les nadres rouges. À Ato, la garde ne cessait de défendre la ville contre des bandes vagabondes et affamées qui provenaient du portail funeste du sud. Mais, dans les Communautés d’Éshingra, il n’y avait pas de portails funestes et, dans la partie située à l’est, il était difficile de trouver de telles créatures. Il n’en était pas de même à l’ouest des Communautés d’Éshingra, car toutes les créatures refoulées de Kaendra et d’Ato se répandaient dans les montagnes et beaucoup migraient vers l’est, vers la Forêt des Cordes et les Terres d’Acaraüs. Mais la Garde des Communautés d’Éshingra s’assurait qu’aucun habitant d’Ombay ne voie le bout de la queue d’un nadre rouge. Cette question était un des points de tension entre Ato et Ombay, parce que le portail funeste se situait en Ajensoldra et, par conséquent, c’étaient les Ajensoldranais qui devaient s’en charger. J’écartai toutes ces pensées futiles et je sifflai entre mes dents, impressionnée par l’histoire.

— Et où êtes-vous apparus ? —demandai-je.

— Près de Nuina —répondit-elle simplement.

— Quoi ?! —m’exclamai-je, foudroyant Murry du regard. Nuina se trouvait dans la Forêt des Cordes, il fallait presque trois semaines pour y arriver !

Mon frère ouvrit de grands yeux, prenant un air innocent et il fit un geste apaisant.

— Tout s’est bien terminé, n’est-ce pas ? —répliqua-t-il—. En plus, ne t’en prends pas à moi, je n’ai pas fait grand-chose.

— Shaedra ! —intervint Dolgy Vranc, esquissant un sourire—. Tu ne vas tout de même pas t’en prendre à lui pour nous avoir sauvés des nadres rouges ?

Je baissai les yeux en faisant une moue et je songeai à lui dire qu’il ne penserait peut-être pas de la même façon si le sauvetage du grand Marévor Helith avait mal tourné, mais je me ravisai.

— Et vous, où êtes-vous apparus ? —m’enquis-je.

— Près de la côte, entre Ombay et Dathrun —répondit le semi-orc.

— Au milieu d’un bois —précisa Aryès, avec une curieuse expression. Dol toussa et sourit. Je les regardai tour à tour, intriguée.

— Quelqu’un vous a vus apparaître ?

— Non, grâce au ciel —répliqua immédiatement Dol—. On nous aurait dépecés.

— Qui ?

— Un groupe de guerrières humaines. Elles se baignaient dans la rivière.

— Ah —fis-je alors, en rougissant.

— Nous nous sommes éloignés discrètement —continua Dolgy Vranc— et nous sommes arrivés dans un petit village côtier. Nous y sommes restés une semaine, ensuite nous avons voyagé vers le nord. À Ombay, Srakhi est allé voir des gens qu’il connaissait. Ensuite, on s’est mis à vous chercher. Nous ne savions absolument pas par où commencer. Plusieurs semaines se sont écoulées avant que nous apprenions qu’un ternian avait disparu sur le chemin menant à Dathrun. Nous sommes partis aussitôt dans cette direction, mais nous sommes arrivés à Dathrun sans avoir de nouvelles de Lénissu. Nous pensions déjà au pire, lorsque nous avons vu Déria avec une troupe de jongleurs.

Je me tournai vers Déria, tout étonnée.

— Une troupe de jongleurs ?

Elle sourit, très contente.

— Oui. Quand Lénissu a disparu, la troupe de jongleurs m’a trouvée et m’a accueillie. Ils ont dit que j’avais des prédispositions pour devenir jongleuse !

Je souris en la voyant aussi enthousiaste, puis je fronçai les sourcils.

— Oui… mais, comment Lénissu a-t-il disparu ? Et comment l’avez-vous retrouvé ?

— Selon Déria, il est parti chercher du bois pour préparer le repas et il n’est pas revenu —expliqua Dol—. Après, nous l’avons trouvé par hasard sur le chemin, à quelques jours d’ici, au nord. Nous avons failli nous croiser sans nous voir.

— Que lui est-il arrivé ? —demanda Laygra.

Dolgy Vranc et Aryès échangèrent un regard.

— Euh… Eh bien… —dit Dol—, il n’a pas voulu nous le dire. Mais il est revenu de très mauvaise humeur.

— Il n’a pas voulu vous le dire ? —demanda Murry avec curiosité.

Dolgy Vranc observa le visage de mon frère, sa grande tête de semi-orc penchée sur le côté.

— Je suis curieux de vous connaître, tous les deux —dit-il—. Mais, diables, pourquoi ne sortons-nous pas faire un tour ?

— Lénissu nous a dit de ne pas bouger —protesta Déria.

— Srakhi restera là —grogna Dolgy Vranc—. En plus, cela fait des heures que nous sommes enfermés dans ce taudis. Je crois que le moment est venu de profiter de cette merveilleuse journée.

Aryès et moi approuvâmes énergiquement et, peu après, nous marchions sur la plage, sous un soleil radieux, baignés par un air chaud qui nous fit bientôt transpirer.

En chemin, Dolgy Vranc demanda à Murry et à Laygra comment ils étaient arrivés à Dathrun et mes amis furent très impressionnés d’apprendre que mon frère et ma sœur avaient voyagé seuls, depuis les Hordes jusqu’à Dathrun, en traversant certaines des terres les plus dangereuses de la Terre Baie.

— Une fois, nous avons vu une bande de gobelins dans un défilé —raconta Murry—. Heureusement, eux, ils ne nous ont pas vus. Nous avons fait un détour et nous nous sommes cachés pendant deux jours sans rien à manger et avec seulement une outre à moitié vide. Lorsque j’ai été voir s’ils étaient toujours là, j’ai senti une odeur de brûlé et j’ai compris qu’une patrouille d’Ajensoldra s’était chargée de les incendier. Je crois que c’est la plus grande frayeur que nous avons eue.

Déria avait poussé une exclamation de terreur.

— Cela a dû être horrible ! —dit-elle.

Murry sourit, amusé d’avoir une spectatrice aussi compréhensive, puis il se tourna vers Dol.

— Moi aussi, j’aimerais mieux te connaître, Dolgy Vranc. Ma sœur m’a raconté que tu étais un grand identificateur.

Dolgy Vranc adopta une expression modeste.

— Oh, Shaedra, tu leur as vraiment dit ça ? —Il fit une pause et acquiesça—. C’est peut-être bien vrai. J’ai identifié l’Armure des Morts ; vous n’avez jamais entendu parler de cette histoire ?

— Eh bien… —commencèrent à dire Murry et Laygra, les sourcils arqués.

— Laissez-moi vous la raconter —les interrompit le semi-orc—. Cela s’est passé un jour, il y a pas mal d’années déjà. J’avais passé ma journée à vendre des attrape-couleurs et d’autres jouets que je fabrique et je revenais tranquillement chez moi, quand, soudain, en ouvrant la porte, j’ai senti que quelque chose avait changé.

Il fit une pause et, bien que je connaisse déjà l’histoire, je l’écoutai avec la même fascination que les autres.

— Je pose les clés sur le buffet, comme d’habitude, je me dirige vers la cuisine et, en chemin, j’entends un bruit métallique dans le salon. À l’évidence, quelqu’un était entré dans la maison. Alors, je me retourne, je prends mon bâton de marche et je m’approche prudemment. Je pousse la porte et vlan ! —Nous tressaillîmes tous, effrayés, et il sourit—. Je vois un homme très corpulent assis sur mon sofa, avec un énorme paquet enveloppé dans une toile qui ressemblait à un tapis multicolore.

Il relata alors sa conversation avec l’homme et la version de ce dernier selon laquelle il avait hérité une armure magique d’un parent éloigné qui était mort après l’avoir endossée.

— L’imbécile pensait que j’allais tout gober —dit Dolgy Vranc en riant—. Mais, quand j’ai réalisé mes expériences et que je me suis rendu compte que l’armure n’était autre que l’Armure des Morts, j’ai tout de suite compris que cet homme n’était pas des plus honnêtes et qu’il avait sûrement volé l’armure à un malheureux ambitieux. Vous savez sans doute que l’Armure des Morts tue en peu de temps celui qui l’endosse. Heureusement pour l’homme, il était trop gros pour la mettre, mais, de toute façon, je crois qu’il n’a même pas essayé ; ce qu’il cherchait à savoir, c’est si l’armure était magique, pour pouvoir la vendre à un bon prix. Lorsque je lui ai dit la vérité, il ne m’a pas cru. J’ai averti le Capitaine de la Garde et le Daïlerrin a réquisitionné l’armure comme propriété d’Ajensoldra. Je dois admettre que le vendeur a reçu une indemnisation bien supérieure à ce qu’il aurait dû recevoir —ajouta-t-il.

— Et toi, combien t’a-t-on payé ? —demanda Aryès.

— Oh. Je ne peux pas me plaindre —répondit-il avec un petit sourire—. Et pourtant, le vendeur était particulièrement avare. J’ai dû utiliser mes dons d’orateur pour faire monter un peu le prix de mon identification. —Il nous adressa un clin d’œil avec un air complice et je souris, amusée.

Le soleil flottait sur la mer et les rayons du soir illuminaient les tours de l’académie sur son îlot d’une lumière rougeoyante et paisible. Lorsque le soleil ardent disparut enfin en plongeant dans la mer, je pus admirer le crépuscule et je remarquai, au nord-est de l’académie, la présence d’une île sur laquelle s’élevait un édifice de forme sphérique. La maison de Marévor Helith, me rappelai-je. Vivait-il vraiment en cet endroit, si à l’écart ? En tout cas, cela faisait plus d’un mois qu’il avait disparu sans laisser de trace et aucun professeur n’avait mentionné son absence, comme si le fait de perdre un collègue du jour au lendemain était une chose tout à fait ordinaire. Les élèves, par contre, avaient commenté abondamment sa disparition. Nombreux étaient ceux qui disaient qu’on l’avait expulsé, et avec raison, parce qu’en fin de compte, c’était un nakrus et il était inacceptable d’avoir un professeur mort-vivant qui avait été capable de succomber aux « forces du mal ». D’autres regrettaient le départ d’un bon professeur, et d’autres encore pensaient qu’il avait été renvoyé parce qu’il commençait à donner de mauvaises idées à certains élèves. Quand Murry en avait assez d’entendre ces rumeurs, il grognait en affirmant que jamais Marévor Helith ne prendrait le risque d’enseigner à qui que ce soit les arts nécromantiques. Les professeurs le connaissaient depuis de nombreuses années. Il était comme une pierre de plus de l’académie. Et cependant Marévor Helith nous avait confié qu’un jour il s’en irait, me souvins-je.

Nous nous étions assis sur le sable et nous discutions tranquillement de banalités. Moi, je leur racontai ma vie à Dathrun et je leur décrivis les jumelles, en leur contant toutes les bêtises qu’elles faisaient jour après jour.

— Elles ont dans la tête une véritable pagaille d’insultes, d’espiègleries et d’idées extravagantes —dis-je en prenant un air affligé, pendant que les autres riaient—. C’est rare qu’elles se tiennent tranquilles, et je crois que je ne les ai jamais vues méditer calmement sur quoi que ce soit.

— En classe, elles doivent bien être plus sérieuses, non ? —intervint Laygra.

— Elles sont excitées comme des puces —répondis-je, en secouant la tête—. À certains cours, à peine arrivées, elles se mettent à prendre des notes n’importe comment et, d’autres fois, elles n’apparaissent même pas. Elles manigancent quelque chose. Mais elles sont sympathiques.

— Vraiment curieuses, ces jumelles —observa Dolgy Vranc avec un sourire.

— Jirio est encore plus curieux, n’est-ce pas, Shaedra ? —dit Laygra sur un ton qui m’irrita un peu. Je soupirai.

— Il est curieux, c’est sûr. Mais c’est un bon ami, Laygra. Je ne comprends pas pourquoi tu ne vois que son côté lunatique.

— Qui est Jirio ? —demanda Déria, intriguée.

— Oh, s’il ne s’agissait que de ça… —me répondit Laygra les sourcils froncés—. Jirio est un ternian de quatorze ans qui perd le contrôle de ses énergies avec une énorme facilité —expliqua-t-elle en s’adressant à Déria—. On dirait presque qu’il le fait exprès —ajouta-t-elle, en me regardant dans les yeux—. Je n’ai pas confiance en lui, c’est quelqu’un d’instable.

Je fis non de la tête et je la contredis :

— Son énergie est instable, mais lui ne l’est pas. Et j’ai l’intention de l’aider.

— Une noble intention —remarqua le semi-orc.

Je levai les yeux vers lui et le mouvement d’une ombre sur le sable attira mon attention. Je scrutai durant trois secondes la silhouette qui avançait sur la plage d’un pas silencieux et rapide. Elle portait une épée à la ceinture et une ample tunique d’un vert sombre. De longs cheveux noirs entouraient son visage plongé dans l’ombre du crépuscule, mais il n’y avait pas de doute, c’était lui.

— Lénissu ! —criai-je, me levant d’un bond.

Les dernières lueurs du soleil teintaient le ciel. Je courus vers lui, un grand sourire dessiné sur le visage.

— Shaedra —dit-il, lorsque j’arrivai à sa hauteur. Il m’étreignit avec force—. Comment vas-tu ?

— Moi, parfaitement —répondis-je, en le regardant droit dans les yeux—. Mais… toi ?

Lénissu haussa les épaules, esquissa un sourire et m’ébouriffa d’une main affectueuse.

— Maintenant que je suis ici avec toi, je vais beaucoup mieux, ma nièce.

— Eh bien, tu vas te sentir trois fois mieux quand tu verras tes deux autres neveux —déclarai-je.

Et je souris largement en voyant briller la joie dans ses yeux violets.