Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

24 Harmonies

J’ouvris lentement les yeux, comme dans un rêve, et la première chose que je vis m’épouvanta. J’étais enchevêtrée dans une attrapeuse de plantes blanches qui m’immobilisait presque complètement. D’un côté, cela avait amorti ma chute, pensai-je, en essayant d’être positive.

Je bougeai un bras et je grognai. Cela ne valait pas la peine d’essayer de sortir d’une attrapeuse en utilisant la force, c’était une des choses que j’avais apprises lors de ces dernières semaines. Je devrais me libérer avec mon ingéniosité, comme avait dit le singe.

“Syu !”, fis-je aussitôt, inquiète, en m’imaginant qu’il était attrapé dans la matière gélatineuse. “Où es-tu ? Tu vas bien ?”, demandai-je, en m’efforçant d’agiter mes membres paralysés.

“Ça va, mais toi, par contre, tu as l’air d’avoir plusieurs problèmes”, dit le singe, quelque part. “Quelque chose de très bizarre est arrivé, dans ton esprit. J’ai même cru, pendant un instant, que tu avais perdu la raison.”

“Ça, c’est l’un des problèmes”, soupirai-je, en me rendant soudain compte que Syu parlait de plusieurs problèmes : à ma gauche, une masse était engloutie par l’attrapeuse. Elle bougeait à peine, mais cela ne faisait aucun doute qu’elle était vivante et, très probablement, il s’agissait de l’homme que j’avais tenté de suivre.

Sa capuche avait glissé, dévoilant un visage livide à la lumière de la Lune. Il avait les cheveux blancs, ou plutôt blonds. Tout semblait indiquer que cet homme était Amrit Daverg Mauhilver. Mais que diable faisait-il, vêtu d’une simple cape noire ? Je me rappelai que maître Helith nous avait dit que c’était un voleur, mais lui-même s’était moqué de nous, niant cette affirmation. À présent, il avait plus l’air d’un voleur que d’un gentilhomme aisé vivant dans la rue de la Reine.

J’entendis soudain le bruit d’une toux et d’une respiration suffoquée. Le corps d’Amrit Mauhilver se convulsa.

“Moi, à ta place, je ne me serais pas jetée du mur”, fit Syu. “Des gens approchent.”

J’écarquillai les yeux, atterrée. Alors comme ça, cette attrapeuse était un piège tendu délibérément. Mais bien sûr ! À Dathrun, l’énergie n’était pas aussi instable que dans l’académie pour que des pièges apparaissent au milieu d’une impasse, et encore moins des attrapeuses matérielles comme celle-ci.

Je pensai frénétiquement, essayant de trouver un moyen de sortir de là rapidement. Un éclair ? Non, je n’étais pas douée comme Jirio pour ça. Détruire une attrapeuse n’était pas facile. Pourrais-je lui faire peur ? Je n’avais jamais vu d’attrapeuse de ce style et je ne savais vraiment pas comment elle pouvait réagir. Je savais que les attrapeuses d’eau n’aimaient pas l’air et la lumière. Les moussières disparaissaient facilement avec de l’eau acide ou vitaminée et c’était pour cette raison que des étudiants se baladaient tout le temps dans les couloirs de l’académie avec une bouteille de jus d’orange. Je repassai plusieurs mutations énergétiques dont parlaient souvent les étudiants ainsi que les méthodes et remèdes que ceux-ci proposaient pour les éviter ou pour s’en libérer, mais aucune de ces solutions ne me paraissait adéquate en ce moment. Je tentai d’envoyer un éclair de feu, mais, naturellement, seule apparut une flamme visible, et non matérielle, ne réussissant finalement qu’à illuminer l’endroit pendant quelques secondes pour bien indiquer à tout le monde où je me trouvais.

Syu était devenu totalement silencieux et j’eus la désagréable impression qu’il était parti, en m’abandonnant dans le pétrin. J’essayai d’utiliser l’énergie orique, en vain, et après cela je constatai que ma tige s’était consumée bien plus que d’habitude, et je n’osai plus utiliser davantage mes énergies.

Soudain, je perçus un mouvement près du toit et les paroles de Syu me pétrifièrent sur place : “Ils vont tourner au coin de la rue.”

J’entendis des bruits de pas et j’eus envie de m’évanouir. Les larmes aux yeux, je me demandai pourquoi diable j’avais eu l’idée de me rendre à Dathrun cette nuit et je commençais à m’agiter entre les tentacules blancs, qui semblaient s’agripper à moi de plus en plus, lorsque, subitement, une ombre apparut devant et dégaina une dague, dont les reflets scintillèrent sous les rayons de la Lune.

Je le dévisageai, bouche bée. C’était Daelgar, le servant manchot d’Amrit Mauhilver. Il leva son arme et ce ne fut qu’à cet instant que je compris que ce qu’il tenait dans sa main n’était pas une dague, mais un flacon. Il le déboucha d’une main et versa le liquide sur le piège. Immédiatement, l’attrapeuse commença à se dégonfler et à s’agiter plus violemment.

Je recouvrai rapidement ma liberté et je bondis loin de l’attrapeuse et de Daelgar, puis je m’adossai au mur et je contemplai, les yeux exorbités, la scène qui se produisit alors. Quatre hommes surgirent, en courant, dans l’impasse, lançant des grognements féroces, tandis que Daelgar s’efforçait de mettre Amrit Mauhilver debout avec une seule main. Et, en voyant que ses tentatives étaient vaines, il changea de tactique, traîna le corps vers où les ombres étaient les plus denses et les ténèbres commencèrent à naître autour d’eux. Je compris que Daelgar utilisait les harmonies pour se dissimuler. Suivant son exemple, je lançai un sortilège d’obscurité et j’entrepris d’absorber la lumière, en essayant de répandre les ombres dans l’impasse de façon homogène. Lorsque les quatre inconnus arrivèrent, je retins ma respiration et je fis tout mon possible pour la calmer et l’étouffer.

— Ils devraient être là —chuchota l’un d’eux.

L’un d’eux, un humain de petite taille, brun, avec le nez aquilin et une barbe de plusieurs jours se pencha pour observer l’attrapeuse, à présent inutilisable, et il passa la main au-dessus d’elle, comme pour lancer quelque sort de modulation. Il se redressa et regarda de droite à gauche, d’abord vers où se cachaient Daelgar et Amrit Mauhilver, puis vers moi. Mon cœur se mit à battre la chamade et je sentis que mon sortilège d’absorption s’affaiblissait rapidement. Une vague d’obscurité s’étendit alors dans toute la ruelle. Je compris, bien qu’avec retardement, que Daelgar avait amplifié son sortilège pour me protéger.

— Nous ne sommes pas seuls —signala brusquement l’humain au nez aquilin—. Ils se cachent ici même.

Cela ne faisait pas de doute : sa découverte avait l’air de l’amuser. Les autres, au contraire, s’agitèrent, inquiets.

— Où sont-ils ? —demanda l’un.

— Montre-les-nous, Delniz —exigea l’autre, de mauvaise humeur.

Delniz leva une main et, d’un geste simple, il créa une sphère de lumière. La ruelle s’illumina lentement tandis qu’apparaissaient soudain deux masses compactes d’ombres. Les ombres ne servaient plus à rien, pensai-je, horrifiée. Alors, j’inversai mon sortilège et je me mis à refléter la lumière que Delniz créait.

“Par ici”, me dit Syu.

Je sentis un immense soulagement de le savoir près de moi. M’aidant de mes griffes, je grimpai sur le mur, en me servant des restes qu’avait laissés l’attrapeuse.

— Ils s’échappent ! —s’écria l’un derrière moi.

Soudain, une main m’attrapa par la cheville et, rageuse, je sortis encore davantage mes griffes, en agitant le pied et m’agrippant comme je pouvais au mur.

— Lâchez-moi ! —criai-je à pleins poumons.

La main qui me tenait le pied cessa soudain de me tirer vers le bas.

— Tais-toi —siffla l’homme.

J’entendis alors un son strident qui dut finir de réveiller le voisinage. C’était le cri de Syu, qui semblait chanter une sorte d’hymne triomphal, perdu loin en haut sur les toits. Évidemment, aucun de ceux qui se trouvaient dans la ruelle ne fut capable de comprendre ce qui se passait et avant qu’ils aient pu réagir, je donnai un grand coup de pied dans le visage de l’homme qui m’avait attaquée, lui griffant la peau avec mes griffes. Je tournai la tête et je vis que les autres avaient pris la fuite. Au début, je crus que c’était à cause du cri et de mon attaque sauvage, assez réussie d’ailleurs, mais je compris ensuite ce qui les avait réellement fait fuir : Daelgar leur avait lancé un sortilège de frayeur. De fait, moi aussi, je ressentis soudain un terrible sentiment de panique et je me laissai choir par terre, sur l’attrapeuse immobile, en faisant de grands moulinets de peur.

Aussi vite qu’elle était apparue, la sensation s’évanouit. Daelgar passa un bras autour de la taille d’Amrit Mauhilver.

— Fuyons avant que les curieux ne viennent —chuchota-t-il.

Amrit Mauhilver acquiesça et secoua la tête comme pour se remettre d’un choc. Alors, sans plus attendre, il prit appui sur sa jambe, appuya la main sur le mur et disparut de l’autre côté.

— Ça alors —fis-je, impressionnée et toujours assise par terre.

“Joli saut”, approuva Syu. “Presque élégant.”

Daelgar m’observa pour la première fois et grogna.

— Tu peux passer de l’autre côté sans mon aide ?

J’ouvris et refermai la bouche deux ou trois fois avant de répondre.

— Je crois que oui.

Je me levai et, un instant, je pensai imiter Amrit Mauhilver, mais, finalement, je m’approchai du mur et je m’y agrippai avec mes griffes, grimpant jusqu’au faîte avec un gros effort.

“C’est une escalade pitoyable”, se moqua le singe.

“Les murs sont trop lisses”, protestai-je mentalement.

“Il faut faire avec”, répliqua-t-il.

Je pus voir Daelgar ramasser les débris de l’attrapeuse avant de me laisser glisser dans la rue Sans Issue. J’allais soupirer de soulagement lorsque soudain une main me tira vers un mur.

— Attention —me chuchota Amrit Mauhilver à l’oreille.

Je vis un homme passer dans la rue de la Reine avec une lanterne, jetant un regard inquisiteur vers nous, mais, apparemment, il ne nous vit pas et continua son chemin.

Alors, Amrit Mauhilver me prit par le bras et m’entraîna vers la porte de service numéro cinq. Il sortit une clé, la fit tourner dans la serrure avec un bruit sourd et poussa la porte. Sans cesser de me tenir le bras, il entra et, refermant derrière lui, il m’obligea à avancer jusqu’à une autre porte qu’il ouvrit également avec une clé, puis il me dit sur un ton catégorique :

— Descends.

Je sifflai, stupéfaite. Qui était donc Amrit Mauhilver ?, me demandai-je, peut-être pour la vingtième fois, en observant sa silhouette. Il n’arborait plus aucun signe de richesse, mais il conservait encore toute son élégance.

— Je ne vois pas pourquoi je devrais descendre —répliquai-je, têtue—. Vous devez m’expliquer un certain nombre de choses, sieur Mauhilver. Je sais que vous dites être l’ami de mon oncle, mais comment savoir si c’est vrai ?

Mais il m’interrompit en me poussant par l’épaule.

— Descends. Ici on pourrait nous entendre.

Je le regardai, l’air dubitatif, puis je haussai les épaules et je commençai à descendre les escaliers avec la ferme intention de lui formuler, une fois en bas, toutes les questions que je m’étais posées ces deux dernières semaines.

Les escaliers étaient propres et on voyait qu’ils servaient fréquemment. Lorsque j’arrivai devant une porte, je l’ouvris et une file d’ercarites s’alluma, illuminant une salle qui était assez grande, bien qu’assez claustrophobique, parce qu’il n’y avait pas une seule fenêtre. Je remarquai l’énorme différence entre cet endroit et le bureau où nous avions pris le thé avec sieur Mauhilver : le bureau était recouvert de papiers, les livres semblaient avoir été lus et relus et cette pièce avait tout l’air d’être ordonnée et désordonnée chaque jour. Mais, apparemment, c’était une pièce secrète.

J’entendis la porte se fermer et je me retournai vers Amrit Mauhilver en sursautant.

— Cet endroit est ma véritable maison —prononça-t-il, sans cesser de me dévisager. Il ôta sa cape noire, révélant des pantalons bruns moulants et une chemise de lin propre, mais très élimée. Pourquoi utilisait-il de vieux vêtements avec tout l’argent qu’il possédait ? Il y avait trop de mystères autour d’Amrit Mauhilver et je n’étais pas sûre de vouloir tous les connaître.

— Tu veux un peu de vin ? —demanda-t-il, en s’asseyant à son bureau et en me tendant une sorte d’outre.

Je fis non de la tête et je gardai le silence sans cesser de l’observer du coin de l’œil pendant que je contemplais l’intérieur. Lorsque le sieur Mauhilver alluma la lampe, tout prit un aspect plus familier et rassurant.

— Où est Daelgar ? —demandai-je, agitée.

— Je suppose qu’il est en train d’effacer les traces de ce qui s’est passé. J’avoue que peu de nuits ont été aussi peu productives que celle d’aujourd’hui. —Il soupira et il prit une longue gorgée de son outre. Il ne semblait pas s’être complètement remis de son passage dans l’attrapeuse.

— Pourquoi ces gens vous cherchent-ils ? —demandai-je, sans plus supporter le silence.

Le jeune homme blond fronça les sourcils et me regarda fixement.

— Et, toi, pourquoi me suivais-tu ?

Je rougis aussitôt.

— Hum, eh bien —articulai-je, mal à l’aise—, je n’étais pas sûre que c’était vous. Mais je voulais m’assurer que vous étiez réellement un ami de Lénissu et, en fait, j’ai toujours de sérieux doutes. J’ai besoin que vous m’expliquiez qui vous êtes en réalité.

Amrit Mauhilver m’observa un moment en silence, comme il en avait l’habitude, puis, d’un geste, il m’indiqua un tabouret.

— Approche le tabouret et assieds-toi, tu seras plus à l’aise.

Je fis ce qu’il me demandait et, une fois assise, l’humain but de nouveau une gorgée de son outre. À cet instant, son teint me sembla plus livide que le teint habituel d’un humain et je me demandai s’il allait bien. Il se rendit compte que je l’observais et il leva un sourcil.

— Je ne suis pas en train de m’enivrer —assura-t-il, comme si je lui avais fait un reproche.

Je me raclai la gorge, embarrassée.

— Vous vous sentez bien ? Je veux dire, l’attrapeuse semble vous avoir affecté davantage que moi…

— Ces attrapeuses paralysent le corps —me coupa-t-il, tranquillement—. Et elles donnent une décharge au premier corps qui heurte leur matière. Apparemment, quand elle t’a attrapée, elle s’était déjà entièrement déchargée sur moi. Mais je vais bien, merci de t’inquiéter. Tu ne veux vraiment pas un peu de vin ? —Je secouai de nouveau la tête ; il reprit une gorgée, plus longue cette fois et laissa enfin échapper un soupir de soulagement—. Je crois que cette nuit est la plus ridicule que j’ai passée depuis plus de deux mois. J’ai relâché mon attention et ces gens ne pardonnent pas. Le pire, c’est qu’à présent je crains qu’ils ne se rapprochent dangereusement de la vérité, mais ça ne fait rien, cela devait arriver un jour.

Il se tut et nous demeurâmes silencieux un long moment. Moi, je ne savais pas quoi dire. J’avais beaucoup de questions en tête, mais, maintenant, elles ne me semblaient pas aussi urgentes. Quand soudain la porte s’ouvrit et Daelgar entra, je me rendis compte que l’humain manchot n’avait pas un jaïpu commun : il courait harmonieusement avec le morjas et il se confondait de telle façon qu’il était difficile de le percevoir et, par conséquent, difficile de deviner sa présence.

— C’était une attrapeuse invoquée —dit-il simplement en s’approchant du bureau. Il regarda sieur Mauhilver, le visage interrogateur, et celui-ci grogna.

— Je me porte à merveille. Tout le monde semble se préoccuper de moi. Même cette petite, qui est plus pâle que moi.

Cela m’aurait étonnée que je sois plus pâle que lui, mais je ne dis rien. J’observai Daelgar attentivement. D’après ce que je venais de voir, il savait utiliser les harmonies, mais aussi les énergies bréjiques ; du moins, il était capable de jeter un sortilège de frayeur suffisamment puissant pour provoquer la fuite de quatre hommes, parmi lesquels le dénommé Delniz avait démontré avoir quelques capacités celmistes. Décidément, Daelgar n’était pas un serviteur qui se contentait d’ouvrir la porte aux invités.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’ils tendent des pièges si vils —commenta alors sieur Mauhilver.

— Vraiment ? —répliqua Daelgar, en esquissant un léger sourire.

— Ne m’interprète pas mal —grogna le jeune humain—. Je sais de quoi ils sont capables, mais rends-toi compte que, cette fois, ils semblent en savoir plus qu’ils ne devraient.

— Si tu parles trop, une autre personne en saura plus qu’elle ne devrait —fit Daelgar sur un ton d’avertissement.

C’est à moi qu’il faisait allusion, bien sûr. Cette observation mena le sieur Mauhilver à fixer de nouveau son attention sur moi. Je m’agitai sur mon siège, mal à l’aise, sous son regard perçant.

— Qu’avais-tu en tête quand tu as commencé à me suivre ? —demanda-t-il alors.

Bien malgré moi, je rougis.

— Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas confiance en vous. Vous avez dit que vous nous préviendriez quand vous auriez des nouvelles de Lénissu et vous ne nous avez rien dit.

Le sieur Mauhilver se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les sourcils froncés.

— Voyons, fillette. Je t’ai dit que, si je savais quelque chose, je vous le communiquerais. Si je n’ai rien dit, c’est parce que je n’en sais pas plus que toi sur le sujet. Si j’avais voulu m’en désintéresser, je vous l’aurais dit à toi et tes frère et sœur et je n’y serais pas allé par quatre chemins et je vous aurais mis aussitôt à la porte de ma respectable demeure. Je n’aime pas l’hypocrisie inutile, je te l’assure.

Je fis une moue et acquiesçai, à la fois déçue et penaude. Le sieur Mauhilver se racla la gorge et ajouta :

— Mais maintenant que j’y pense, j’ai reçu une note il y a quatre jours où l’on m’informait d’un fait insolite.

Je haussai les sourcils et le dévisageai.

— Un fait insolite ? —répétai-je.

— Oui —répondit-il lentement et baissant la voix—. Mais je ne sais pas s’il te convient de le savoir.

Je me levai d’un bond, les poings serrés.

— Pourquoi il ne me convient pas de le savoir ? Cela a à voir avec Lénissu, non ?

Sieur Mauhilver, les bras croisés, m’observait attentivement.

— Oui —répéta-t-il—. Cela a à voir avec lui. Comme il ne m’informait pas de l’endroit où il se trouvait, je ne vous ai rien dit, mais ce que je peux te dire, c’est qu’un de mes serviteurs l’a vu dans une auberge sur la route d’Ombay. Je sais qu’il s’y est rendu et je sais aussi que sa trace a disparu mystérieusement.

Je pâlis et je me sentis très faible. Lénissu avait disparu une autre fois ? Je priai de tout mon cœur pour que ce gentilhomme blond et embourgeoisé se trompe.

— Je te l’ai dit —continua-t-il, secouant la tête et l’air amusé—. Ton oncle est du style à disparaître et réapparaître où on l’attend le moins. Peut-être va-t-il passer cinq nouvelles années dans les souterrains —ajouta-t-il, en souriant.

Il récupéra son sérieux quand je le foudroyai du regard, stupéfaite et furieuse. J’essayai de me calmer et je laissai échapper un grognement.

— Vous en êtes sûr ? —demandai-je.

— Oui, j’en suis sûr. Et je te promets de nouveau que, si un jour j’apprends où il est, même s’il se trouve au fin fond des profondeurs du monde, je te le dirai. —Il joignit ses deux mains et se racla la gorge—. Il n’y a pas grand-chose à ajouter, petite. Et maintenant, si tu ne veux pas être surprise par le chant du coq, tu devrais vite t’en aller.

Il se tourna vers Daelgar, un sourcil levé, et celui-ci lui rendit un regard neutre, mais il acquiesça de la tête.

— Au fait —dit le sieur Mauhilver alors que je faisais un pas vers la sortie. Je me tournai vers lui, le regard interrogateur, et je le vis hésiter quelques instants avant de se décider—. J’ai observé que tu débrouilles assez bien avec les arts harmoniques. Après tout, la lettre de celui qui vous a envoyés disait que vous étiez trois excellents élèves. On voit que tu as une certaine prédisposition pour les harmonies, mais je veux que tu saches qu’à Dathrun aucun professeur n’a beaucoup d’estime pour tout ce qui est harmonie… Pour beaucoup ce sont des arts inutiles, des énergies artistiques qui créent seulement des illusions.

Tout en parlant, il s’était levé et s’était approché de moi avec une expression mystérieuse sur le visage.

— Mais les illusions —reprit-il, en se penchant vers moi— sont la magie de l’ingéniosité. Même le meilleur des invocateurs ne pourrait combattre une armée. Le meilleur des harmoniques, cependant, pourrait les induire en erreur, sans même les influencer de l’intérieur comme le font les bréjistes. Et il pourrait se débrouiller pour ne pas être vu.

— Pourquoi vous me racontez tout ça ? —demandai-je, surprise.

Le sieur Mauhilver m’observa quelques instants, comme s’il m’évaluait, et je crus voir sur ses lèvres l’esquisse d’un sourire subtil.

— Parce que Daelgar a besoin d’une apprentie. Et comme il est de mon devoir de m’occuper de la nièce de Lénissu, il m’a semblé que c’était une bonne idée de te choisir.

L’un comme l’autre, Daelgar et moi, nous nous regardâmes stupéfaits, mais je crois que je le fis plus ouvertement.

— Une apprentie ? Une apprentie harmonique ? Moi ? —dis-je, sans comprendre tout à fait ce que prétendait Amrit Mauhilver—, mais… mais Daelgar n’est pas un professeur d’harmonies, n’est-ce pas ? Il n’a pas la licence de professeur celmiste, je suppose.

— Amrit Mauhilver —prononça Daelgar, sans cesser de le regarder—, qu’est-ce que tu manigances ?

Le sieur Mauhilver leva les yeux au plafond et prit un bâton appuyé contre le mur.

— N’en parlons plus —dit-il—. Cela me semble une idée excellente et je suis curieux de savoir ce que Lénissu en pensera. Tu as un grand potentiel —me lança-t-il, en me montrant du doigt— et je ne souhaite pas le gaspiller.

De mon côté, je pensai qu’il y avait sûrement un motif autre que celui de mon “grand potentiel”, mais je n’osai pas répliquer.

— En plus, ma chérie, tout ce que tu apprendras t’aidera plus tard pour ce que tu auras à accomplir, avec ton fameux ami squelettique.

Vraiment ? Savoir m’entourer d’harmonies m’aiderait à me dissimuler aux yeux de Jaïxel ? Je méconnaissais la véritable puissance des énergies harmoniques, mais je doutais que Jaïxel ne soit pas capable de les annuler. Une autre pensée me vint à l’esprit en regardant Daelgar. Il savait manier les énergies bréjiques. Je commençais à penser que c’était un homme mystérieux et très savant, un peu bourru et rude, mais loyal à son maître, et qu’il finirait par accepter de m’aider dans l’objectif que je m’étais fixée, celui d’éliminer de mon esprit le phylactère de la liche.

Je me demandai alors pourquoi diable le sieur Mauhilver insistait tant à faire de moi l’apprentie de Daelgar. Plus tard, je me posai souvent la même question.

* * *

Lorsque Daelgar fut de retour dans le bureau d’en bas, après avoir accompagné Shaedra à la sortie, Amrit garda le silence pendant un moment. Il se sentait encore étourdi par la décharge de l’attrapeuse et il pensait qu’il ne recouvrerait pleinement tous ses sens tant qu’il n’aurait pas fait un bon somme sans interruption. Le sieur Mauhilver ne serait pas matinal ce jour-là.

— Tu l’as laissée partir —observa Daelgar sur un ton neutre.

Amrit leva les yeux. Daelgar, près d’une table, se servait un verre de jus de pomme.

— C’est une petite fille —se défendit-il—. Je lui ai fait promettre de ne rien dire à personne.

Daelgar se tourna vers lui et c’est alors seulement qu’Amrit vit qu’il souriait.

— Tu ne cesseras pas de me surprendre —dit-il—. Une apprentie. Quelle idée extravagante.

Amrit fronça les sourcils.

— Nous ne partageons pas la même opinion. C’est une jeune dégourdie, peut-être trop et, toi, tu t’ennuies de plus en plus dans cette ville. Je devais trouver un remède.

— Ce genre de remède demande à être médité avec plus d’attention —fit Daelgar.

— Mais cela ne te paraît pas une mauvaise idée —observa Amrit, sans cesser de le dévisager.

Daelgar sourit de toutes ses dents avec un air mystérieux.

— C’est une mauvaise idée qui peut occasionner de bonnes idées.

Amrit, assis dans son fauteuil, se massa les tempes, à moitié endormi.

— Que va-t-on faire, Daelgar ? S’ils commencent à essayer de nous capturer, nous avons peu d’espoir.

Daelgar but une petite gorgée, pensif.

— Tu connais le dénommé Delniz, celui qui a jeté le sortilège d’illumination ? —demanda-t-il.

Amrit fit non de la tête.

— Aucune idée de qui cela peut être.

— Moi, je le connais. Il y a dix ans, il travaillait pour les Nézaru.

Amrit fronça les sourcils.

— Les Nézaru ? Mais… alors, nous avons plus de problèmes que ce que je pensais. Si non seulement nous avons affaire à Easver et sa troupe, mais aussi aux Nézaru… Les choses deviennent intéressantes —ajouta-t-il, l’air satisfait.

Daelgar le contempla comme s’il se trouvait face à un enfant un peu perturbé.

— Je ne crois pas qu’Easver sache quoi que ce soit de ce qui s’est passé cette nuit —commenta-t-il—. Si tant de gens commencent à être au courant, il faudra changer de plan, mais je crois que cela peut tourner à notre avantage.

— Ah ? Si tu le dis. Attends une seconde, tu as dit que Delniz travaillait pour les Nézaru. Il ne travaille plus pour eux ?

Daelgar haussa les épaules.

— Dans la mesure où il fait partie de la famille des Nézaru, c’est probable qu’il travaille toujours pour eux.

Amrit Mauhilver ouvrit grand les yeux, surpris.

— Un Nézaru à Dathrun ?

— Les Nézaru sont connus pour leur avarice et leur caractère aventurier —répliqua Daelgar—. Mais c’est évident que Delniz n’est pas son vrai nom. En réalité, il s’appelle Arimelio Nézaru et c’est le fils cadet de la famille. Il a ton âge, vingt-cinq ans.

— Comment le connais-tu ? —s’enquit Amrit.

— Je l’ai connu au monastère d’Alazul. Apparemment, ses parents souhaitaient qu’il se consacre à l’étude de la spiritualité et, alors qu’il avait dix-sept ans, ils l’ont envoyé en mission caritative à Kaendra. Il y a huit ans de cela —dit-il, en insistant sur ces derniers mots.

Amrit fronça les sourcils, en essayant de se souvenir.

— Il y a huit ans… Ce fut une année sombre, n’est-ce pas ?

Daelgar acquiesça, la mine grave.

— Une année dont peu de gens aiment se souvenir. Le tiers de la population de Kaendra est mort des fièvres froides. Et un autre tiers a gardé des séquelles à vie.

— Je ne savais pas que tu t’étais trouvé là cette sinistre année —s’étonna Amrit.

— J’avais une mission à remplir —dit simplement Daelgar.

— J’essaierai de m’informer un peu sur cet Arimelio Nézaru. —Amrit s’étira et cligna des paupières, fatigué—. Il vaudra mieux que j’aille me coucher. Cette nuit, j’irai dîner avec la comtesse de Clairefontaine. C’est une femme très subtile et je voudrais pouvoir me maintenir à la hauteur de la conversation.

Daelgar, qui était en train de terminer son verre, faillit avaler de travers et toussa.

— Tu n’en tireras rien —déclara-t-il—. Je ne l’ai jamais connue personnellement, mais on dit qu’elle fut la plus belle dame de la Cour et la plus astucieuse comploteuse ; on dit encore que sa beauté s’est réduite avec les ans, mais que son esprit d’intrigue a atteint son point culminant.

— C’est une experte en matière de joaillerie —intervint Amrit.

— Oui, mais elle est aussi très curieuse. De toutes façons, tu peux toujours essayer. Et maintenant, va dormir ou tu vas finir par te déboîter la mâchoire.

Amrit se leva paresseusement.

— Cette attrapeuse m’a affaibli tous les muscles.

— J’avoue que je n’ai jamais essayé de me jeter tête la première dans une attrapeuse —rétorqua Daelgar sur un ton railleur—. Je te préparerai un breuvage pour te remonter le moral. Bonne nuit.

— Bonne nuit —répondit Amrit, tout en bâillant—. Ah, au fait, j’ai acheté un magnifique collier de trois mille deux cents kétales avec des perles d’aeser et une écaille de dragon leawargue. Tu crois que ça lui plaira ?

— C’est toi l’expert en la matière —riposta-t-il et, comme Amrit lui adressait un large sourire moqueur, il roula les yeux—. Allez, va te coucher, mon garçon.

Amrit Daverg Mauhilver, un sourire aux lèvres, sortit et ferma sans bruit la porte derrière lui.

* * *

Lorsque je sortis de la ruelle Sans Issue, je sentis que l’on m’observait, mais mes tentatives pour me dissimuler avec les harmonies échouèrent totalement.

“J’ai cru que tu ne ressortirais plus de là”, dit Syu, alors que nous courions dans les rues vers l’avenue principale.

“Ne dis pas de bêtises”, répliquai-je. Et alors je lui contai ce qui m’était arrivé. Le singe gawalt n’arrivait pas à comprendre pourquoi j’allais devenir apprentie d’harmonies alors que ce que je voulais, c’était apprendre à contrôler les énergies bréjiques pour, lui avais-je dit, “réparer ce que j’avais en trop dans mon esprit”. J’admis que ce n’était pas facile à comprendre et je crois que, moi non plus, je n’avais pas les idées très claires à ce moment-là.

“Alors comme ça, le saïjit qui t’a libérée de l’attrapeuse va maintenant être ton maître ?”, demanda le singe gawalt.

J’acquiesçai. “Et j’ai ma première leçon dans trois jours.”

“Je pourrai y aller moi aussi ?”, demanda Syu.

“Tu t’ennuieras”, prétextai-je.

“Tu recommences, hein ? Tu ne veux jamais que je t’accompagne nulle part.”

J’écoutai sa phrase avec une certaine surprise.

“Si tu en as envie, tu peux venir”, grognai-je, résignée. “Mais tu verras bien que tu en auras assez au bout de dix minutes.”

Le singe, orgueilleux, haussa les épaules dans l’ombre de la nuit, sans répondre. Je levai les yeux vers le ciel étoilé et serein et je soupirai, tranquille, concluant que, finalement, cela n’avait pas été une erreur d’aller à Dathrun cette nuit. Lorsque je baissai la tête en direction de l’avenue principale, mes yeux aperçurent une ombre familière et je fronçai les sourcils, me dissimulant dans l’ombre. Qui… ?

Soudain, je fus assaillie par une terrible envie de rire et je fermai fortement la bouche tandis que mes yeux suivaient la silhouette de Murry qui avançait dans la rue, avec à la main un énorme bouquet de fleurs. Je décidai qu’il valait mieux ne pas interrompre ses projets et je me faufilai entre les grands arbres plantés dans l’avenue et je pris le chemin opposé à celui de Murry en direction du Pont Froid.

“C’était ton frère, n’est-ce pas ?”, demanda Syu.

“Oui”, répondis-je, avec un petit rire.

Le singe resta un moment silencieux, comme s’il réfléchissait. Puis il sauta sur un arbre et de là sur mon épaule.

“On dirait que je suis tombé sur une famille aux habitudes nocturnes”, dit-il simplement.

“Et c’est mal ?”, répliquai-je avec un sourire, alors que je me rendais compte que Syu semblait totalement convaincu d’appartenir à la même famille que moi.

“C’est difficile de répondre à cela.” Syu médita durant quelques instants. “Les saïjits ont des idées bizarres. Aucun gawalt ne se promènerait avec des fleurs.”

“C’est un symbole”, expliquai-je patiemment, en sentant que l’envie de rire me reprenait. “Murry va donner les fleurs à Keysazrin parce qu’il l’aime.”

Syu souffla. “Les saïjits ont des idées bizarres. Les gawalts n’ont pas besoin de fleurs pour ça.”

Je lui grattai le menton, en souriant. “Chacun est ce qu’il est.”

Syu acquiesça. “Chacun est ce qu’il est et, toi, tu ne pourras jamais passer par-dessus les murs aussi bien que moi.”

“Et toi, tu ne pourras jamais jongler avec sept balles à la fois”, répliquai-je sur le même ton arrogant.

À partir de là, nous commençâmes à énumérer tout ce que chacun faisait mieux que l’autre et nous finîmes par nous rendre et nous esclaffer à l’unisson. C’est ainsi que nous arrivâmes au pont de Dathrun. Nous fîmes alors silence et je me mis à penser à la situation présente. Je n’arrivais pas à écarter de mon esprit une pensée inquiétante : où était Lénissu en ce moment ? Et où étaient Déria, Aléria, Akyn, Aryès et Dol ? Les reverrais-je un jour ?

“Cela ne sert à rien de se répéter tant de fois des choses qui font mal”, intervint Syu.

J’étais surprise de voir comment parfois Syu était capable de deviner mes pensées beaucoup mieux que moi, les siennes.

“Je pensais.”

“Penser. Penser, ce n’est pas se répéter la même chose à chaque instant”, objecta le singe. “Les saïjits, vous tournez et retournez dans votre tête les problèmes que vous ne savez pas résoudre. C’est une conduite tout à fait exotique.”

Je laissai échapper un soupir fatigué.

“Non, Syu, il y a des problèmes qui peuvent avoir une solution et celui-ci est l’un d’eux. Le problème, c’est que je ne sais pas comment trouver la solution.”

Je contemplai un instant la Lune, les pensées perdues, avant de m’agripper à la balustrade et de disparaître sous le Pont Froid en silence.

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Note de l’Auteur : Fin du deuxième tome ! J’espère que la lecture vous a plu. Pour vous tenir au courant des nouvelles publications, vous pouvez jeter un coup d’œil sur le site du projet ou mon blog.