Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

21 Enquêtes

Après être sortie de l’infirmerie Bleue, je me dirigeai prestement vers la Salle du Dégel. D’après l’horloge de l’infirmerie Bleue, il était trois heures vingt, mais elle retardait, ce qui faisait que, d’après mes calculs, il devait être trois heures et demie. Je voulais être de retour avant quatre heures pour pouvoir dire au revoir à Zoria et Zalen et je fus soulagée de voir que je n’étais pas en retard.

— Nous avons cru que nous allions devoir te traîner par les oreilles pour que tu viennes nous dire au revoir —fit joyeusement Zalen en me voyant entrer dans le dortoir numéro douze.

— Bonjour, Écaille Verte ! —s’exclama Zoria, en arrachant le coussin des mains de Zalen qui venait de lui frapper la tête avec.

— Je vois bien que vous faites vos valises sérieusement —commentai-je, en voyant les affaires désordonnées encore étalées sur leurs lits.

Steyra était assise près de la fenêtre et s’était installée là pour dessiner, avec Mindus, son chat blanc, affalé sur la table, le nez sur la feuille. À mon entrée, tous deux avaient redressé la tête.

— J’ai essayé de les aider, mais elles sont si chaotiques que c’est inutile. Et puis j’ai fini par penser qu’elles se débrouilleraient bien toutes seules —dit-elle, revenant à son dessin, l’air concentrée.

Cependant, Zoria et Zalen finirent par boucler leurs affaires à toute vitesse quand je les informai de l’heure et elles nous saluèrent à la va-vite :

— Étudie bien, Écaille Verte ! —me lança l’une.

— Bonnes vacances ! —fit l’autre.

Nous leur souhaitâmes la même chose et les regardâmes sortir, riant de l’excentricité de ces deux humaines. Lorsqu’elles s’éloignèrent, le silence tomba et je me rendis compte pour la première fois que le vent soufflait contre la vitre. Le jour était sombre et des averses s’abattaient de temps à autre.

— Alors comme ça, tu t’en vas demain matin —dis-je.

— Oui —répondit Steyra—. Je dois embarquer à sept heures, depuis le port de Dathrun. Alors, je sortirai d’ici à six heures. J’essayerai de ne pas faire de bruit.

— Oh, ne t’inquiète pas pour ça. Qu’est-ce que tu dessines ? —demandai-je, en m’approchant de la naine, curieuse.

Le papier que Steyra me montra représentait un paysage montagneux, avec des arbres, des cascades et des roches. Il n’y avait pas de couleurs, parce que tout était tracé au crayon noir, mais l’image était impressionnante.

— Ben ça alors. —Je sifflai entre mes dents—. Tu es sacrément bonne en dessin.

Steyra sourit.

— Merci. Mon père aime beaucoup la peinture et il a voulu m’apprendre tout ce qu’il savait depuis toute petite.

— Il t’a appris ? Il existe donc des règles pour peindre ?

Steyra se moqua de moi et, après que je lui eus posé plusieurs questions, intriguée, elle commença par m’expliquer comment elle maniait l’art de la peinture et elle sortit même d’autres feuilles de papier, de moindre qualité, pour me montrer comment l’on pouvait jouer avec la profondeur et avec les ombres. Franchement, elle était très douée et j’étais fascinée par les dessins qu’elle me montrait.

— J’avoue que, moi, quand j’essaie de dessiner quelque chose, le résultat est toujours différent de ce que j’escomptais —dis-je.

— C’est vrai ? Ça, c’est parce que tu ne pratiques jamais.

— Oh, non, c’est parce que je n’ai pas l’habileté nécessaire pour ça —répliquai-je catégoriquement.

Cependant, Steyra insista pour que je lui fasse un portrait, pour voir. Finalement, je soupirai, vaincue.

— Vraiment, Steyra, je crois que tu commets une erreur. Après, ne te plains pas si tu ressembles à un monstre.

Je pris une feuille et un crayon, de ceux que m’avaient offerts Laygra et Murry, et je me préparai à dessiner Steyra. Je commençai à tracer en faisant de grands gestes, puis je me centrai sur les détails, fronçant les sourcils, pinçant les lèvres. Je crois bien que je me centrai davantage sur l’aspect théâtral que sur le dessin. Au bout d’un bon moment, Steyra se racla la gorge.

— Je peux voir ?

Je clignai des yeux, jetai un coup d’œil sur mon dessin et éclatai de rire.

— Par Karihesat ! —m’exclamai-je, horrifiée, mais sans pouvoir effacer mon sourire—. Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

Mais Steyra me l’avait déjà arraché des mains et, en le voyant, elle éclata de rire à son tour.

— Eh bien ? —grommelai-je.

— Au moins, tu as assez de talent pour ce qui est de la profondeur —dit-elle enfin—. Et les yeux ne sont pas si mal, même si ce ne sont pas les miens. Héhé. Il est assez drôle ton dessin.

Je me sentis rougir.

— Je vois que tu te moques. Moi ? Du talent pour la profondeur ? Ce n’est qu’en faisant une boule de cette feuille que je peux créer de la profondeur, je t’assure.

Steyra secoua la tête puis commença à ranger ses dessins.

— Je crois que tu te sous-estimes, Shaedra. Aucun artiste n’est artiste s’il ne pratique pas. Je vais à la bibliothèque. Je dois rendre quelques livres.

— Bien sûr —répondis-je, en m’allongeant sur mon lit, songeuse—. Dis donc, Steyra, je peux te poser une question ?

Avec son visage rose et rond, Steyra, se retourna vers moi, l’air surprise.

— Évidemment.

Je contemplai le plafond, pensive.

— Pour toi, qu’est-ce qui est le plus important dans l’amitié ?

Steyra fronça les sourcils et s’assit sur le pied de son lit, serrant entre ses bras les trois livres de la bibliothèque qu’elle devait rendre.

— Eh bien… C’est une question très personnelle. Tout le monde ne donne pas les mêmes valeurs à l’amitié.

— Je suppose que non —concédai-je.

— Mais je crois que l’amitié, sans confiance, n’est pas de l’amitié —reprit Steyra, en se levant—. Tu es très philosophique. Tu as une autre question ? —demanda-t-elle, avec un demi-sourire.

Je me grattai la joue, puis je secouai la tête.

— Tu vas à la bibliothèque ?

Steyra me regarda étrangement.

— Ben oui, je viens de te le dire.

— Eh bien, je t’accompagne. Je dois me mettre au travail. Devoir payer plus de deux mille kétales pour pouvoir rester ici m’a donné envie de profiter de l’occasion tant que les portes de la bibliothèque sont ouvertes. On y va ? —dis-je, en bondissant sur mes pieds.

La bibliothèque de Dathrun était très différente de celle d’Ato. Loin d’occuper un seul étage, elle était assez labyrinthique et peu pratique. De fait, il y avait des couloirs et des tours avec des escaliers un peu partout dans les recoins et c’était plutôt facile de s’y perdre. Tout, les étagères incluses, était en pierre, ce qui réduisait considérablement le risque d’incendie. Seules les tables étaient en bois, ainsi que les bancs et quelques meubles vides qui avaient été abandonnés là.

Jusqu’alors, je n’avais pas eu le temps de fouiner et Steyra, une fois les livres rendus, me montra plusieurs sections qu’elle connaissait bien.

— Par ici, il y a beaucoup de livres sur les invocations, regarde, ce livre est très amusant, je ne sais pas très bien qu’est-ce qu’il fait dans cette section, c’est plutôt un conte de fées, mais c’est un bon livre. Ces livres-là, par contre, ce sont les cinq livres d’invocation —dit-elle, avec une gravité moqueuse—. La professeur Drashia adore cette collection.

Je blêmis.

— C’est elle qui donne les cours d’invocation ?

— Ouaip. C’est un bon professeur, quoique, moi, je ne lui aie jamais plu.

— Ah, oui. Je crois que tu n’es pas la seule. Elle m’a paru assez peu expressive.

Steyra sourit.

— Très peu, en effet.

— Où sont les livres de créatures ? —demandai-je, en tournant sur moi-même.

— Comment ?

— Je dis, les livres sur les animaux et tout ça. Nous sommes des faunistes, après tout.

— Ah, oui, je vois ce que tu cherches. Les livres qui décrivent les animaux, il y en a beaucoup par ici, mais tu peux en trouver aussi dans la section de biologie et d’anatomie. Ici, sur ces étagères-là, il y a des livres d’alchimie et, par là-bas, ce sont les livres d’endarsie, mais bon, tout ça, c’est indiqué sur les écriteaux, pas la peine que je te les lise.

Je regardais les écriteaux un à un tandis que nous parcourions l’un des couloirs principaux. Dans certains domaines, la classification était assez semblable à celle d’Ato, mais, parfois, elle était totalement différente. Par exemple, je ne vis aucune section sur les énergies darsiques et asdroniques, mais j’en vis sur les spécialités de ces énergies, ce qui, en quelque sorte, était plus logique. Au bout d’un moment, je fronçai les sourcils.

— Attends un peu, sur cet écriteau, il y a écrit « Astronomie » en abrianais, naïltais et…

— En caeldrique et en zribil —acquiesça Steyra—. Ne me demande pas pourquoi, je crains que ces écriteaux ne soient très très vieux.

— En zribil ? —répétai-je.

— Tu n’as jamais entendu parler du zribil ? C’est une langue ancienne. Elle était utilisée par les Âmenobles. Le professeur Tawb dit que c’était la langue noble de l’époque, mais plus personne ne la parle.

Lorsque nous fûmes de retour à la Salle du Dégel, c’était l’heure de dîner et, pourtant, presque toutes les tables étaient vides. La plupart étaient déjà partis pour regagner leurs maisons et passer les vacances avec leur famille. Il restait à peine une vingtaine d’étudiants. Parmi eux, je reconnus seulement Rathrin, l’étudiant bréjiste qui jouait parfois au mulkar avec nous. En nous apercevant, il se leva de la table où il mangeait et vint nous rejoindre.

— Comment s’est passée la journée ? —demanda-t-il gaiement.

— Je vois que nous avons du riz au menu du jour —commenta Steyra, en jetant un regard tristounet à son assiette.

— Zoria et Zalen sont déjà parties ? —j’acquiesçai et il soupira— Klaristo aussi. C’est un avantage d’avoir sa famille à Dathrun. Vous aussi, vous restez ?

Steyra fit non de la tête et avala le riz qu’elle mastiquait.

— Je vais voir mon oncle Rivjur à Ombay. Il est pâtissier et chocolatier.

Ces deux mots nous firent sursauter et nous commençâmes aussitôt à nous plaindre et à l’envier. Steyra grogna.

— Je verrai ce que je peux faire. Peut-être que je pourrai vous apporter une boîte, mais je ne promets rien.

— Tu es adorable —exclama Rathrin avec les yeux brillants de gourmandise.

J’échangeai un regard amusé avec Steyra. Je ne connaissais pas Rathrin en profondeur, mais je commençais à le connaître et je savais que la générosité n’était pas une de ses qualités, qu’il était gourmand, un peu pédant et qu’il pouvait parfois être lourd. Cependant, il avait aussi des côtés drôles et je comprenais que les jumelles et lui soient amis parce qu’aucun d’entre eux ne se prêtait une réelle attention. Bien sûr, je préférais Zoria et Zalen parce qu’elles étaient bizarres et sympathiques.

Ce jour-là, cependant, nous ne parlâmes pas beaucoup et nous nous couchâmes tôt. Lorsque nous montions les escaliers de bois qui conduisaient à notre dortoir, je signalai l’arbre qui poussait au milieu de la tour de la Faune.

— Tu sais quel est cet arbre ?

— Aucune idée —répondit Steyra en haussant les épaules—. Mais il doit être très vieux.

— C’est un aldik d’or —répondit une voix dans notre dos.

Nous nous retournâmes toutes les deux en sursautant. Celui qui venait de parler était le veilleur, sieur Nyuvel, un brave homme.

— Et il a plus de mille ans —ajouta-t-il portant la main au bord de son large chapeau—. Bonne nuit.

— Bonne nuit, sieur Nyuvel —répondîmes-nous en chœur, Steyra et moi.

— À partir de maintenant, je regarderai cet arbre avec plus de respect —commenta Steyra—. Un aldik d’or. Je n’avais jamais entendu parler de cette espèce.

— Moi si —dis-je—. Il y en a très peu au monde et ils vivent très très longtemps. C’est la première fois que j’en vois un.

— Ils ne donnent pas d’or, non ? —demanda Steyra. Je pouffai et hochai négativement la tête.

Cette nuit-là, j’eus du mal à m’endormir, mais je me réveillai tout de même quand Steyra était sur le point de sortir de la chambre.

— Bon voyage —lui dis-je à voix basse et je bâillai.

Steyra soupira.

— Je ne voulais pas te réveiller. Au revoir. Et rendors-toi.

Elle sortit avec toute la discrétion dont est capable une naine, c’est-à-dire, peu. Les escaliers de bois couinèrent sous le poids de ses bottes. Je l’entendis descendre, murmurer quelque chose, probablement une salutation au veilleur Nyuvel, puis tout redevint silencieux, mais pas très longtemps, car deux ou trois autres élèves sortirent peu après, probablement pour embarquer sur le même bateau que Steyra. Ombay, pensai-je. Cette ville était très renommée. Des voyageurs venaient à Ato et parlaient avec admiration de la variété des produits que l’on y trouvait. Des bateaux venus de terres lointaines y débarquaient, chargés de marchandises et on disait que là-bas se trouvaient les meilleurs ingénieurs de la Terre Baie. On disait aussi que l’on y contrôlait durement les gens avec des lois strictes, mais, de ce côté-là, Ato n’était pas mieux. Je me souvins que certains voyageurs se plaignaient qu’Ajensoldra demandait des autorisations pour plein de choses ce qui n’était pas le cas à Ombay selon eux. Cela faisait longtemps que je m’étais rendu compte que les opinions et les histoires entendues dans une taverne devaient se prendre comme des rumeurs et non comme des vérités : tant que l’on ne voyait pas les choses de ses propres yeux, on ne pouvait savoir réellement ce qu’il en était.

Après de telles réflexions, je finis par me lever. Le ciel commençait à bleuir et une tourterelle s’était posée près de la fenêtre émettant son roucoulement guttural habituel. Je passai la tunique verte par-dessus ma tête, je réunis quelques papiers, je les mis dans le sac que m’avait donné Laygra, je le passai à l’épaule et j’ouvris la porte. Lorsque j’atteignis le sol de pierre, je me rendis compte que j’avais oublié de mettre mes bottes. Le veilleur Nyuvel sommeillait, assis sur une chaise, et je décidai de passer discrètement pour ne pas le réveiller, ce qui ne s’avéra pas difficile.

J’avais prévu de faire plusieurs choses. J’avais réfléchi et j’étais arrivée à la conclusion que le plus urgent, c’était de me débarrasser du phylactère. Sans lui, tout s’arrangerait, j’en étais convaincue. Il suffisait que je découvre la façon d’enlever la partie de l’esprit de la liche et de l’envoyer le plus loin possible de moi, par exemple à travers un monolithe… Mais pour cela, je devais avoir des idées et des connaissances que je ne possédais pas et que j’espérais trouver en consultant des livres.

Avec cette honorable intention, je pris le chemin de la bibliothèque sans même penser qu’à cette heure, elle devait plus que probablement être fermée. De toute façon, je me trompai de chemin. J’arrivai à un croisement et je tournai sur ma droite, puis descendis des escaliers de pierre qui débouchaient sur une galerie ouverte sans vitres. Les rayons du soleil entraient joyeusement par les baies. Le sol était recouvert de poussière et en haut d’un pilier brisé, un oiseau avait fait son nid. Apparemment, cette galerie était peu fréquentée et ne menait pas à la bibliothèque. J’allais faire demi-tour quand, soudain, j’entendis un bruit et je me tournai sur ma droite, où de larges escaliers descendaient. Il me suffit de faire quelques pas pour voir que quelqu’un était assis sur une des marches de pierre. C’était Jirio. Les épaules tombantes et la tête basse, il semblait être plongé dans des pensées amères. Je ne sais pourquoi, cela me fit de la peine de le voir si déprimé et je me demandai quelle punition on lui avait bien infligée pour qu’il soit si abattu. M’éloignant du chemin de la bibliothèque, je m’approchai de lui, en descendant les marches.

— Jirio ? —dis-je, hésitante, lorsque je fus à deux mètres de lui. Il ne semblait pas m’avoir entendue. Je descendis quelques marches pour voir son visage et je restai stupéfaite. Il pleurait.

Le jeune ternian, en me voyant, essaya de sécher ses larmes sans y parvenir.

— Va-t’en —fit-il sur un ton misérable.

Je ne l’écoutai pas et je m’assis sur une marche poussiéreuse.

— Pas question. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Jirio fuit mon regard et se leva, en inspirant profondément.

— Rien. Il vaudra mieux que tu ne t’approches pas de moi. Je suis un monstre dangereux et je pourrais te faire du mal.

— Qui t’a dit ça ? —demandai-je, horrifiée, en me levant d’un bond.

Il me tournait déjà le dos quand il répondit :

— La professeur Djeïhirn.

Un professeur ! Comment avait-elle pu tenir de telles paroles à Jirio ?

— Eh bien, elle ment ! —affirmai-je catégoriquement.

— Elle ne ment pas. Je suis un danger pour moi-même et je n’arriverai jamais à rien en étudiant ici.

— La professeur Djeïhirn t’a dit ça ? —haletai-je, stupéfaite.

Jirio s’arrêta en haut des escaliers et fit non de la tête.

— Ça, c’est le professeur Erkaloth qui me l’a dit.

— Quoi ?! Mais tu sais quel genre de personne c’est ? —éclatai-je—. Il dit des choses désagréables à tout le monde.

Jirio se tourna vers moi avec une expression fataliste.

— Peut-être. Mais ce qu’il a dit, c’est vrai. Ma mère aussi me l’a dit. Elle a dit que je finirai comme mon père. Fou. Au début, j’ai cru que je pourrais contrôler mon énergie. Mais je ne peux pas. Si je reste ici plus longtemps, je finirai par tuer quelqu’un sans le vouloir —fit-il, une expression d’horreur sur le visage—. Tu as bien vu ce qui s’est passé hier, en cours d’harmonies. Je suis maudit.

— Ils t’ont dit que tu étais maudit ? —dis-je, hallucinée.

— Non. Ça, c’est moi qui le dis.

— Attends ! —criai-je, en voyant qu’il s’en allait—. Jirio ! Par tous les démons, tu te moques de moi ?

Je grimpai les escaliers à toute allure, j’entrai dans la galerie, je pris appui sur le sol et je m’élançai pour barrer le passage à Jirio.

— Attends —répétai-je, en le foudroyant du regard.

Jirio me renvoya un regard courroucé, puis, finalement, il soupira et fit un geste interrogateur de la main.

— Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que j’attende ? Que je lance un nouvel éclair comme celui d’hier et que je tue quelqu’un ? Non, merci.

Il me contourna et commença à s’éloigner. Je grognai, en secouant la tête. Cela ne se pouvait pas que Jirio se montre si peu persévérant !

— Le seul problème que tu as, c’est que tu travailles avec des choses dangereuses —déclarai-je.

Mon intention était de le surprendre suffisamment pour lui ôter de l’esprit l’idée qu’il pouvait me faire du mal à n’importe quel moment sans le vouloir et, effectivement, Jirio s’arrêta ; son visage reflétait clairement son trouble.

— Quelles choses dangereuses ? —dit-il, avec méfiance.

— Eh bien, je supposais seulement —répondis-je avec un grand sourire—. Quand tu as lancé cet éclair, je me suis dit que c’était impossible que tu aies une charge électrique aussi importante à moins que tu te sois chargé au préalable. Et j’ai pensé que tu faisais peut-être des expériences qui…

— D’accord —m’interrompit Jirio—. Je suis chercheur. Le plus jeune des chercheurs d’ailleurs. —Il se tut un instant puis continua— : Les professeurs ont été impressionnés par ce que je savais faire. Mon père m’a enseigné des choses qu’eux ignoraient totalement et même encore il y a des choses que… —Il secoua la tête—. Je ne devrais pas te parler de ça. Mais oui, le principal problème est celui-là.

— Lequel ?

— Normalement, les professeurs n’ont pas le droit d’utiliser des étudiants mineurs pour la recherche. Moi, bien sûr, j’étais d’accord pour les aider dans leurs expériences parce que l’énergie brulique, c’est toute ma vie.

— Ah —dis-je—. Mais ?

— Mais je les mets en danger, ils savent que, sur certaines choses, j’en sais beaucoup plus qu’eux et ils savent aussi que je n’arrive pas à contrôler l’énergie même si je sais l’intérioriser, et cela les rend nerveux.

— Oui. Rien de plus normal —admis-je, un peu confuse—. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Les professeurs veulent que tu t’en ailles ?

Jirio fit une moue.

— Ils ne l’ont pas dit aussi directement, mais je crois que c’est ce qu’ils attendent que je fasse après les examens.

— C’est-à-dire, dans un mois —conclus-je, méditative. Je le fixai du regard—. Mais… toi, tu ne veux pas t’en aller, n’est-ce pas ?

— Et quelle importance ? —rétorqua le jeune ternian, laissant échapper un soupir—. Je m’en irai parce qu’ils baisseront le prix de l’inscription. Ils connaissent mon frère.

— Quoi ? —fis-je, hallucinée, en croyant avoir mal entendu.

— Oui —affirma-t-il, très sérieux—. Mon frère ne payera jamais moins de mille kétales pour une inscription. Il ne laisserait pas son frère dans une telle école, il me l’a juré plusieurs fois.

— Ton frère est plus âgé que toi ?

— Il a vingt-huit ans. Tu n’as jamais entendu parler de lui ? —demanda-t-il, un peu surpris—. Il s’appelle Warith et il a tout hérité des Melbiriar, sauf le génie et le caractère de mon père. C’est un type hypocrite et tout le monde dit qu’il est fou. Il m’a envoyé ici parce que mon père a demandé dans son testament qu’on me paye des études à Dathrun. Quand Warith est revenu d’Ombay pour les funérailles, il a tenu sa promesse et il m’a aussitôt envoyé à Dathrun, sans respecter les mois de deuil. Il a payé quatre mille kétales pour mon entrée.

Je ne sus que répondre à cela. Il n’était pas difficile de deviner que Warith et lui ne s’aimaient pas et que Jirio s’était résigné à quitter Dathrun.

— C’est injuste —dis-je finalement.

Les yeux verts de Jirio brillèrent, souriants et amers à la fois.

— La vie n’est pas juste. Bienvenue au monde réel. Remontons.

Il allait poser le pied sur la première marche des escaliers suivants lorsqu’il se heurta de nouveau à moi. Il grogna.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Pourquoi tu t’interposes toujours sur mon chemin ?

— J’ai une idée ! —m’exclamai-je.

Il secoua la tête comme s’il essayait d’écarter les pensées tristes de son esprit.

— Très bien, de quoi s’agit-il ?

— Tu as dit que le problème venait principalement du fait que tu n’étais pas capable de contrôler ton énergie, n’est-ce pas ?

Jirio ne répondit pas immédiatement, puis il soupira et acquiesça.

— Et ?

— Eh bien, je crois que le problème que tu as vient de ce que tu n’as jamais sympathisé avec ton jaïpu —lui expliquai-je avec sérieux.

Jirio me regarda comme si j’étais devenue folle.

— Sympathiser avec le jaïpu ? De quoi tu parles ? On ne peut pas sympathiser avec son jaïpu. C’est comme si tu sympathisais avec un bout de bois. Il n’a pas d’âme, c’est seulement de l’énergie darsique.

— Bon, oublie l’histoire de sympathiser —répliquai-je, impatiente—. Ce que je veux dire, c’est que le jaïpu peut t’aider à contrôler les énergies asdroniques. C’est comme un bouclier entre les énergies et toi. Si tu apprenais à l’utiliser…

— Shaedra ! —s’exclama Jirio, en soufflant—. C’est une académie celmiste, pas un camp d’entraînement. Le jaïpu s’utilise seulement pour donner de l’élan ou pour contrôler les mouvements du corps. Il ne sert pas de bouclier. Tous les livres le disent, c’est une énergie darsique. Comme le morjas. C’est presque comme si tu disais que je dois apprendre à contrôler mes éternuements pour me protéger d’un éclair brulique. Cela n’a pas de logique, je regrette, ça n’a pas de sens.

Pendant son discours, il faisait de grands gestes et se promenait dans la galerie en parlant de façon accélérée. Appuyée contre le mur de la première marche des escaliers, je le contemplais, exaspérée. Pourquoi une idée nouvelle devait toujours être accueillie par un refus catégorique, sans même se donner la peine de raisonner ?

— Très bien —fis-je, une fois le silence retombé—. Alors, si tu ne veux vraiment pas m’écouter, j’irai m’occuper de mes affaires. Au revoir.

Je lui tournai le dos et je commençai à grimper les escaliers. Je crois que cela m’attrista qu’il n’essaie même pas de me rattraper. Jirio était sympathique, mais il semblait parfois être un peu dans les nuages et agir rapidement n’était pas dans son tempérament. Je revins donc au croisement et, cette fois, j’empruntai le bon chemin. Peu après je me retrouvai devant la porte de la bibliothèque. Ce n’est qu’alors que je me rendis compte que, très probablement, elle était fermée et, effectivement, elle l’était. Seule la salle d’étude était ouverte et il s’y trouvait plusieurs étudiants matinaux, la tête penchée, lisant des livres ou écrivant sur un papier de botrille.

Lorsque j’entrai, c’est à peine si certains levèrent la tête. Je fermai discrètement la grande porte et je me dirigeai vers l’endroit où se trouvaient les registres des livres. Le mieux serait de commencer par là. Je m’assis devant un livre énorme sur lequel était inscrit « Énergies bréjiques », et je cherchai le titre d’un livre où apparaîtrait le mot « liche » ou « phylactère » ou quelque chose du genre, mais je me rendis rapidement compte que c’était inutile de chercher de cette façon parce que, finalement, ce n’était pas tous les jours que l’on trouvait des saïjits vivants avec une partie de l’esprit d’une liche dans la tête. Alors je continuai à chercher des livres qui aient à voir avec la composition de l’esprit, car, immanquablement, il me fallait d’abord savoir où se situait le secteur que je devais interdire à Jaïxel et, ensuite, l’amputer et le lancer très loin de Dathrun et de la Terre Baie. Ça, c’était la théorie.

Je passai peut-être une heure à consulter les titres des livres. Au-dessous du titre, il y avait normalement un résumé de l’œuvre de quelques lignes, ce qui s’avérait utile pour mieux savoir de quoi elle traitait. Pendant cette heure, je notai quelques titres qui me semblaient intéressants, mais, au bout d’un moment, j’eus l’impression de lire des titres que j’avais déjà lus et, tout d’un coup, je me rappelai que je n’avais pas déjeuné. Comment avais-je pu oublier ce détail ?

Je posai mon crayon, je fermai le livre des registres, je me frottai les yeux et je me levai en m’étirant. Entretemps, la salle s’était pas mal remplie, surtout d’étudiants plus âgés qui devaient se préparer à quelque prochain examen. Il régnait un silence total. En sortant de la bibliothèque, j’eus l’impression que le monde revenait à la vie lorsqu’un groupe de jeunes étudiants descendit les escaliers en courant et chahutant dans les couloirs. Ils répandaient un liquide poisseux qui avait tout l’air d’être enchanté et, pour revenir à la Salle du Dégel, je dus me débrouiller pour l’éviter, en faisant de petits sauts et en essayant de ne pas trop respirer, car ce liquide verdâtre dégageait une odeur fétide de pourriture qui donnait la nausée.

Lorsque j’arrivai à la Salle du Dégel, j’entrai d’un pas hésitant. Mon envie de déjeuner s’était envolée. Soudain, Laygra apparut près de moi, en haletant.

— Shaedra, je t’ai cherchée partout ! Que diable faisais-tu ? Viens, nous avons du travail à faire.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais qui vaillent ! —rétorqua-t-elle, sur un ton catégorique—. Allez, on n’a pas de temps à perdre.

— Mais je n’ai pas déjeuné —murmurai-je tout bas, alors que ma sœur disparaissait par la porte avec précipitation. Je passai la main dans mes cheveux, pensive. Quelle mouche l’avait donc piquée ? Avec un soupir résigné, je sortis de la Salle du Dégel avant qu’elle n’ait l’idée de revenir pour me tirer les oreilles et me dire de me dépêcher.

Elle me conduisit à l’entrée de l’académie. Elle donnait à toutes mes questions des réponses évasives et, la seule chose que je compris, c’est que Murry nous attendait en bas et que nous allions à Dathrun.

— Mais pourquoi est-ce si pressé ? —demandai-je.

Laygra laissa échapper un grognement, elle poussa la porte d’entrée et s’exclama :

— Je l’ai trouvée !

Murry soupira de soulagement et s’approcha rapidement de nous.

— Bonjour, sœurette.

— Bonjour —répondis-je les sourcils froncés—. Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi… ?

— Il vaut mieux y aller tout de suite, ils doivent être sur le point d’ouvrir —dit Laygra à mon frère.

Murry acquiesça.

— Allons-y.

J’essayai de prendre les choses patiemment, mais je ne bougeai pas.

— Murry et Laygra, qu’est-ce que vous manigancez ? —Mon frère et ma sœur échangèrent un regard entendu qui m’énerva.

— Tu te souviens du travail à faire, n’est-ce pas ? —commença Murry.

— Le travail auquel, toi aussi, tu participes —souligna Laygra.

Je restai bouche bée. Comment avais-je pu l’oublier ?

— Il… il faut y aller maintenant ?

Murry et Laygra se regardèrent de nouveau. Mon frère se racla la gorge.

— Pas précisément.

— Je ne comprends pas. Quand devons-nous y aller ?

— Aujourd’hui. Cette après-midi, à cinq heures, selon ce qu’on m’a dit, à l’heure du thé —fit Murry, sur un ton cérémonieux et moqueur.

— Oh. Et tout de suite…

Laygra m’interrompit.

— Tout de suite, nous allons t’acheter des habits, Shaedra. Le maître Helith nous a laissé une bonne somme d’argent, et j’ai pensé que c’était une bonne occasion de l’utiliser.

Je la regardai fixement.

— Des habits ? —répétai-je déconcertée.

— Une robe comme toutes les filles de Dathrun —acquiesça Murry, avec entrain.

Je laissai échapper une exclamation et je les regardai tour à tour. Je n’en revenais pas.

— Mais, vous ne voyez pas que ce type n’en a rien à faire que nous allions le voir avec des vêtements en or ou tout nus ? C’est un vol…

Murry me mit la main sur la bouche, l’air sévère.

— Sortons d’ici et mettons-nous en route.

Ils durent me traîner jusqu’à la sortie et je n’arrêtai pas de grogner et de protester.

— Vous ne pouvez pas me faire ça, ce n’est pas possible —fis-je, la voix rauque.

— Écoute-moi bien, Shaedra —me dit Murry avec patience—. Je vais te dire une chose qui va te surprendre. Le sieur Mauhilver n’est pas n’importe quel voleur.

— Ah non ? —répliquai-je, ironique.

— Non. J’ai un peu fouiné à Dathrun, j’ai cherché la rue Sans Issue pour ne pas perdre de temps à la trouver aujourd’hui, et je l’ai trouvée, mais figure-toi que le numéro cinq de cette rue, c’est la porte de service d’une maison énorme avec un jardin magnifique.

J’écarquillai les yeux.

— Ce n’est pas la bonne adresse ? Mais alors…

— Je ne crois pas qu’on se soit trompé en nous donnant l’adresse. J’ai fait des recherches et il s’avère que cette maison appartient à la famille Mauhilver.

Je le regardai, bouche bée.

— Et comment as-tu eu le temps d’aller en cours avec tout ça ?

Murry grogna, écartant la question d’un geste.

— Ne pose pas de questions stupides. Et dépêche-toi, je te rappelle que l’on doit t’acheter une robe.

— Ça va, d’accord. Mais on n’est pas si pressés, non ? En plus, ma tunique et mon pantalon ne sont pas si mal. Moi, sincèrement, je suis plus à l’aise comme ça et…

Un grand éclat de rire de Murry m’interrompit et, en me tournant vers Laygra, je la vis sourire avec indulgence. Je les foudroyai tous les deux du regard. Non mais, qu’est-ce qu’ils avaient ?

— Franchement, Shaedra —me dit alors Murry, en essayant de prendre un air sérieux—, que crois-tu que le sieur Mauhilver pensera s’il voit arriver trois ternians déguenillés dans son élégante demeure de Pilendrgow, venant salir son parquet ? On dit de lui que c’est une personne très à cheval sur la propreté et qui s’habille comme un gentilhomme.

Je fis une moue.

— Cette description ne me plaît pas. Qu’est-ce qu’on dit d’autre sur lui ?

Murry haussa les épaules.

— Je n’en sais pas beaucoup plus. Hier soir, j’ai appris que son nom complet est Amrit Daverg Mauhilver. Ah, j’ai aussi entendu que c’est un grand consommateur de fraises et que, ce printemps, il en a acheté plusieurs kilos. Je sais qu’il n’est pas marié, mais je ne sais pas s’il vit seul dans cette grande maison ; après tout, ce n’est peut-être pas lui le véritable propriétaire de la maison, je n’ai pas pu le savoir, mais ce qui est sûr, c’est que les gens le considèrent comme un homme dépensier qui soigne excessivement son image et qui méprise les pauvres et tous ceux qui ne sont pas du même monde.

— Je crois qu’il ne va pas du tout me plaire —marmonnai-je.

— Peut-être, mais nous ne prétendons pas qu’il soit notre ami, nous voulons juste qu’il ne nous mette pas à la porte en nous voyant. Je vois que tu commences à comprendre.

Je soupirai et acquiesçai.

— Ce livre est vraiment important ?

Murry prit une mine perplexe.

— Sans doute. Le maître Helith pense qu’il nous aidera.

— Oh. Bien sûr. Alors allons-y —dis-je sur un ton hésitant.

Murry me sourit et m’ébouriffa affectueusement les cheveux.

— Tu es plus sympathique quand tu ne grognes pas, sœurette.

Je laissai échapper un grognement irrité, puis je leur souris.

— Enfin, vous savez, j’ai toujours aimé les aventures.

Cependant, l’aventure du matin fut plus dure que ce que j’avais prévu. Mon frère et ma sœur me conduisirent dans un commerce assez grand rempli de très jolies toilettes qui m’épouvantèrent aussitôt.

— Laygra ! —m’exclamai-je, lorsque je vis les vitrines.

— L’Aberlan —énonça-t-elle sans m’écouter—. C’est un endroit où vont tous les étudiants de Dathrun, je t’assure. Je connais certaines personnes qui semblent y avoir oublié quelque chose toutes les semaines —ajouta-t-elle en arquant les sourcils.

— Tu ne prétends tout de même pas que je rentre ici ? —fis-je, effrayée, alors que je voyais l’intérieur déjà bondé de monde. Une vraie foule s’y bousculait !—. Tu dis qu’ils viennent d’ouvrir ? Ils y dorment ou quoi ?

— C’est la dernière semaine de la Gorgone —expliqua Murry les yeux rivés sur une très belle jeune fille qui entrait par la grande porte du magasin.

Je lui donnai un coup de coude et j’inspirai profondément pour essayer de me tranquilliser.

— Je vous ai dit que j’étais courageuse, n’est-ce pas ?

— Bien sûr. En plus, Laygra va t’accompagner —dit Murry, l’air de plus en plus moqueur.

Je le regardai, surprise.

— Toi, tu ne viens pas ?

— Oh, moi ? Non, ce n’est pas mon passe-temps favori et j’ai déjà un costume approprié pour l’occasion. Je vais faire un tour, pour voir si j’apprends de nouvelles choses sur notre gentilhomme. On se retrouve tout à l’heure.

Laygra me tira par le bras, impatiente, tandis que j’observais l’expression souriante de Murry, déçue.

— Allez, Shaedra, ou ils vont tout emporter avant que nous soyons entrées !

— Je ne voudrais pas être embêtante —commençai-je à dire, en regardant ma tunique verte toute propre et mes superbes bottes— mais c’est vraiment nécessaire… ?

Le regard de Laygra me suffit comme réponse et je me laissai conduire à l’intérieur. Là, tout n’était qu’agitation et cris de femmes excitées qui allaient et venaient de tous les côtés, essayaient des robes, des ceintures de tissu, admiraient des foulards… Ce fut un enfer de courte durée. En fait, à peine entrée, je fus envahie par un tel ennui que je pressai Laygra en lui demandant de vite trouver quelque chose, mais, comme elle ne se décidait pas et que la tête commençait à me tourner d’entendre les sottises qui fusaient autour de moi, j’essayai d’accélérer les choses.

— Cette robe, qu’en penses-tu ? —dis-je, en montrant du doigt un tas de robes.

Laygra fronça les sourcils.

— Laquelle ?

— Une de celles-là. Elles sont parfaites, tu ne crois pas ?

— Non, non, non. Ces robes sont trop élégantes et trop longues. Dis donc, et si on achetait une jupe ?

— Excellente idée ! —grognai-je, en regardant une femme bien enveloppée qui essayait de convaincre sa fille toute menue, qu’elle pouvait loger dans une petite robe bleue marine dans laquelle même sa fille ne serait pas rentrée—. Alors, vas-y, dépêche-toi.

— Tu viens avec moi. Par ici.

— Nous n’allons pas rester là jusqu’à ce que les pierres aient des feuilles, n’est-ce pas ? —fis-je, au bout d’un moment, pendant que Laygra cherchait une jupe.

Je lançai quelques phrases de plus pour exprimer mon ennui et Laygra finit par se tourner vers moi, l’air irritée.

— Tu es comme une gamine ! Tu as treize ans, tu pourrais m’aider. Ce n’est pas aussi difficile que de tuer un dragon.

J’inspirai profondément.

— D’accord, laisse-moi t’aider —lui dis-je.

Je tendis la main, je fouillai et dérangeai un peu l’étagère et en sortis une jupe bleue et blanche.

— Celle-là. On y va ?

Laygra se racla la gorge.

— Maintenant, il ne nous manque plus que la chemise, le foulard et les chaussures, mais, pour les chaussures, il faudra aller ailleurs.

Je laissai échapper un gémissement et, pour la première fois, ma sœur me regarda avec compassion.

— Courage —me dit-elle—. Un petit effort de plus et le sieur Mauhilver aura bientôt devant lui trois charmants ternians.

Je fis une moue peu élégante.

— Charmants —marmonnai-je, épouvantée, tandis que je la suivais dans le labyrinthe de l’Aberlan.

* * *

Lorsque j’entrai à l’infirmerie Bleue, il était onze heures passées et mon apparition dut attirer l’attention de plus d’un, alors que je courais entre les pavillons, le cœur emballé.

J’arrivai chez le docteur Bazundir à onze heures vingt et à peine le vieil homme eut-il ouvert la porte que je m’empressai de dire :

— Excusez-moi, docteur, j’étais à Dathrun et le temps a passé à toute vitesse et… —je haletai—, mais je suppose que vous pourrez me pardonner. Vous êtes un homme compréhensif.

Le docteur Bazundir cessa de froncer les sourcils et ses lèvres esquissèrent un sourire amusé.

— De toute façon, normalement, je ne bouge pas beaucoup d’ici. Entre donc. Le singe est déjà là —j’expirai d’un coup et j’acquiesçai en le suivant à l’intérieur.

“Bonjour”, me dit Syu, perché sur une des poutres du plafond. Ses yeux verts brillaient dans les ombres. Je souris, contente de le voir.

“Bonjour, Syu. Le docteur Bazundir t’a expliqué ce qu’il voulait nous apprendre ?”

“Il a essayé, mais je n’arrive pas à comprendre vos problèmes. Selon le vieux, tu ne me parles pas de la même façon que lui. Jusque là, je crois que j’ai compris. Et, après, je me suis perdu”, dit-il, en se laissant choir sur la table avec légèreté.

Je laissai échapper un petit rire.

“Je crois que, moi non plus, je n’arrive pas à tout comprendre, mais le vieux nous l’expliquera.”

Le singe prit une mine sceptique. Je remarquai que l’échange mental avait été si rapide que le vieil homme avait à peine eu le temps de sortir une casserole de l’armoire quand je finis de parler avec Syu.

— Du thé ? —demanda le vieil homme.

Soudain, je me rendis compte que je n’avais même pas déjeuné et que je mourais de faim. J’acquiesçai énergiquement de la tête.

— Oui, s’il vous plaît. Et peut-être quelques-uns de ces si bons biscuits que vous faites ? —dis-je, et je rougis lorsqu’il me regarda un sourcil arqué—. Je crois que nous avons besoin de forces pour commencer une leçon si… dense, vous ne croyez pas ?

— Dense ? —répéta le vieil homme, alors qu’il mettait l’eau à bouillir— Eh bien, je ne prétends pas t’enseigner tout ce que je sais sur l’énergie bréjique. Il nous faudrait plus que quelques biscuits pour ça. Il nous faudrait des années entières.

— Le temps —soupirai-je—. Évidemment. Mais je ne prétends pas non plus apprendre tout ce que vous savez. En plus, l’énergie bréjique n’est pas l’énergie qui m’intéresse le plus. Je préfère les harmonies et l’énergie brulique. Ce sont mes favorites.

— Vraiment ? —fit le docteur Bazundir—. Assieds-toi, tu veux bien ? Tu n’as pas besoin d’attendre que je t’y invite, c’est une réunion informelle —poursuivit-il pendant que je m’installais—. Eh bien, toi, je ne sais pas, mais, moi, j’ai pensé comment organiser ces leçons, sachant que l’objectif est de comprendre comment fonctionne, dans la pratique, le kershi entre un saïjit et un singe gawalt.

Il se racla la gorge plusieurs fois pour se nettoyer la gorge et s’assit. Syu était à présent suspendu par la queue, à une poutre qui se situait à une certaine hauteur au-dessus de la table.

— Et je veux ajouter à cet objectif celui de t’enseigner à reconnaître les échanges bréjiques de sorte que tu puisses occulter tes échanges de kershi avec l’énergie bréjique, et que personne ne sache que tu es une yédray, qu’en penses-tu ?

— Eh bien, cela me semble juste —approuvai-je lentement—. Mais… vous êtes sûr de ne pas vous tromper ? Je veux dire… pourquoi pourrais-je utiliser le kershi et mon frère et ma sœur non ? Enfin… je ne sais pas si c’est héréditaire…

— Cela se peut —m’interrompit le docteur—. Que ce soit héréditaire, je veux dire. Je suppose que certaines personnes ont plus de kershi et sont davantage prédisposées à savoir l’utiliser que d’autres. Mais je t’ai déjà dit que presque tout être de la Terre Baie possède le kershi, ne serait-ce qu’un tantinet. Le kershi se comporte comme une énergie darsique et n’a besoin d’aucun phénomène pour exister. Ce qui est difficile, c’est d’apprendre à l’utiliser et c’est son apprentissage qui est strictement interdit.

— Alors… —Je méditai quelques instants, troublée—. Ce que nous faisons est interdit.

— C’est interdit —acquiesça le docteur Bazundir calmement—. Mais personne ne le saura.

— L’eau bout —dis-je, en me levant.

— Oh —grogna le vieil homme, pendant que je prenais deux bols et y versais l’eau bouillante— je t’ai déjà dit que je n’avais besoin d’aucune servante, pour qui me prends-tu ?

À mon tour, je grognai et roulai des yeux.

— Je ne suis pas une servante —rétorquai-je—. Mais vous me parliez du kershi et l’eau s’évaporait.

Où étaient les biscuits ?, me demandai-je, en regardant autour de moi. Le docteur comprit au bout d’un moment ce que je cherchais et il se leva en soupirant.

— Non, tu ne ressembles pas à une servante, mais plutôt à une invitée gourmande.

— Oh —m’exclamai-je, en rougissant— excusez-moi, docteur, mais c’est que… je n’ai pas déjeuné.

— Ah, je comprends —dit-il, en riant—. Je sais ce que c’est d’avoir faim à douze ans.

Je pris un biscuit et je revins m’asseoir.

— J’ai treize ans —rectifiai-je.

— Ah bon ? Eh bien, tu devrais savoir que l’on ne parle pas avec la bouche pleine —me sermonna-t-il.

— Excusez-moi.

— Pour l’amour d’Éladar ! C’est la troisième fois que tu me demandes des excuses.

J’avalais mon deuxième biscuit et je me mordis la lèvre pour ne pas demander d’excuses une nouvelle fois. J’avalai une gorgée de thé et je souris.

— Il est délicieux —le docteur arqua un sourcil, l’air moqueur, et je me raclai la gorge—. Vous disiez donc que tout le monde possède un brin de kershi, mais que ce qui est difficile, c’est de l’utiliser. Alors comment est-ce possible que, moi, je l’utilise ?

— C’est là le problème. Tu me dis que tu n’as jamais entendu parler de yédrays et de kershi et il s’avère que tu sais parler au singe comme lui te parle.

— Syu utilise vraiment le kershi, comme moi ? —demandai-je, consternée.

“Moi, je n’utilise pas ça”, grogna le singe depuis sa poutre. “On n’a pas besoin d’utiliser de truc bizarre pour parler par voie mentale.”

“Je crois que là tu te trompes, mon ami”, lui dis-je.

“Je ne suis pas ton ami”, repartit le singe, grognon.

Je soupirai et je vis que le vieil homme nous regardait alternativement, les sourcils froncés.

— Vous avez échangé des paroles, n’est-ce pas ? —j’acquiesçai—. Bien. Écoute, commençons par nous assurer que tu utilises réellement le kershi.

— Alors, vous n’en êtes pas sûr —dis-je, un peu confuse.

— Je suis sûr que ce n’est pas de l’énergie bréjique et, d’après mon expérience, il n’y a pas beaucoup d’énergies qui permettent un échange mental. Syu et toi, vous allez communiquer et, moi, je vais essayer de rentrer dans ton esprit… superficiellement bien sûr —assura-t-il en voyant que je lui jetais un regard méfiant—. Allez, commençons.

“Cela ne me paraît pas très amusant”, fit le singe, avec l’air de s’ennuyer. “Je préfère jongler. Tu sais que je me suis amélioré ? Maintenant, je peux durer un bon moment avec quatre balles.”

“Je te crois, après tu me montreras”, lui dis-je, tout en observant le visage concentré du docteur. “Tu sens quelque chose ? Apparemment le docteur Bazundir doit entrer dans mon esprit pour voir si j’utilise bien le kershi.”

“Je sais, je ne suis pas sourd. Ça, j’avais compris”, répliqua le singe, avec un soupir. Après un bref silence, il dit : “Eh bien non, je ne sens rien, pourquoi je devrais sentir quelque chose ?”

“Hum. Je ne trouve rien à dire. Dis quelque chose. Raconte-moi comment s’est passée ta journée”, lui dis-je.

“La matinée, tu veux dire ? Eh bien, comme je t’ai dit, j’ai pratiqué l’agilité.”

“Moi, j’arrive à jongler avec sept balles”, lui révélai-je avec une fierté goguenarde. “Il te reste à faire quelques progrès pour arriver à en faire autant.”

Soudain, je sentis quelque chose d’étrange qui n’était pas vraiment une douleur, mais qui, cependant, était une sensation désagréable et, dès que cette sensation disparut, le docteur Bazundir se mit à parler avec un grand sourire.

— C’est du kershi —annonça-t-il joyeusement—. Pas de doute possible, j’ai pu le sentir. Et maintenant que nous en sommes sûrs, il faut se mettre au travail…

— Comment diable avez-vous fait ? —l’interrompis-je, un peu effrayée— Vous êtes entré dans mon esprit et vous en êtes sorti en une seconde.

— Non, non, tu ne sais pas comment fonctionne réellement l’énergie bréjique. Depuis le début, j’étais près de ton esprit, je suis entré à la superficie, je t’assure que je n’ai rien vu de tes si précieux secrets. J’ai seulement une légère idée de ce dont vous parliez, le singe et toi. Quelque chose sur l’art de jongler, n’est-ce pas ?

Je soufflai et j’acquiesçai, stupéfaite.

— Cela ne doit pas te surprendre que tu ne m’aies pas remarqué jusqu’au moment où je me suis retiré —me dit-il avec naturel—. J’ai beaucoup d’expérience et toi aucune.

— Je comprends. Alors, apprenez-moi.

— C’est ce que nous allons faire —répondit avec entrain le docteur Bazundir. Après s’être assuré que ce que j’utilisais était réellement le kershi, il semblait avoir rajeuni de dix ans.

Influencée par son enthousiasme, je me préparai à écouter la leçon du docteur Bazundir avec la plus grande ardeur.