Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

20 Le kershi

Le jour suivant, j’arrivai en cours d’Histoire accompagnée de Steyra, Zoria et Zalen, et j’eus donc la chance de ne pas me perdre en chemin. Jirio ne se montra nulle part, mais, apparemment, selon les jumelles, ce garçon sautait beaucoup de cours. En plus, la veille, il avait réussi à électrifier un jeu de cartes et son propriétaire devait être très susceptible parce qu’il n’avait pas pu retenir un coup de poing. Le jeune ternian avait saigné du nez sur tout le chemin du retour.

Le professeur Tawb était déjà dans la salle lorsque nous entrâmes. Le ternian portait le même habit noir que le jour où j’avais passé mon épreuve d’admission. Il nous reçut tous en nous saluant très courtoisement et avec la même amabilité avec laquelle il s’était adressé à moi deux jours auparavant. Ni Yinur ni Aynorin ne racontaient l’Histoire comme le faisait le professeur Tawb et je fus surprise de découvrir que je l’écoutais avec fascination, en me rappelant le peu que j’aimais apprendre l’Histoire, qui, en fin de compte, n’était que des faits passés et morts. Le professeur Tawb, cependant, semblait raconter le passé comme une série de contes et d’anecdotes. Il connaissait tant de détails sur les évènements que je n’aurais pas été étonnée de voir apparaître le duc d’Ésolia des années 5430, dans l’encadrement de la porte, portant l’épée à la ceinture et défiant le roi Galmasior II, devant toute une cour de témoins.

Après l’Histoire, nous eûmes cours d’Harmonie avec la professeur Yadria, qui était l’elfocane qui avait présidé le conseil lors de mon épreuve d’entrée. C’était une personne sérieuse et stricte, mais une bonne enseignante. Nous eûmes un cours de pratiques, ce qui au début me rendit un peu nerveuse, parce que je connaissais beaucoup de théorie sur les harmonies, mais je savais qu’il me manquait beaucoup de pratique. Cependant, ce que je savais s’avéra être amplement plus que la moyenne de la classe. Le premier exercice consistait à créer une onde de son et j’y arrivai facilement bien que ce ne soit pas ce que je préférais. Puis les exercices se compliquèrent. Nous dûmes imiter une mélodie de cinq notes et la salle se transforma en une cacophonie discordante qui m’obligea à me boucher les oreilles. Jirio, qui était apparu au milieu du cours sans que personne ne le remarque, lança une onde d’électricité et le son émis me rappela celui de la harpïette que j’avais entendu étant petite, lorsque j’avais huit ans. J’appuyai davantage mes mains sur les oreilles, en tressaillant.

— Arrêtez, arrêtez —beugla la professeur Yadria au bout d’un moment, alors que personne ne semblait se souvenir de la mélodie qu’il fallait imiter.

Les dernières à s’arrêter furent les jumelles, qui laissèrent échapper un son semblable à celui d’une cornemuse.

— Cela suffit —répéta la professeur.

La mélodie des jumelles se termina par un son discordant semblable à une note grave de piano. Le silence tomba dans la salle.

— Bien. La prochaine fois, exercez-vous un peu avant de venir en cours. Bien —répéta-t-elle—. Maintenant, nous allons pratiquer l’émission de la lumière. Et n’utilisez pas d’énergies autres que les énergies harmoniques. Je ne veux rien qui ait à voir avec l’art invocatoire, d’accord ? Bien, je veux que vous réalisiez ceci.

Elle leva une main et, soudain, un cercle lumineux apparut silencieusement et se promena dans la salle tandis que les étudiants essayaient d’obtenir le même résultat. Ça au moins, je savais faire, me dis-je, tout en observant Steyra qui invoquait un écheveau de fil blanc.

Avec un sourire triomphal, je levai la main et je fis apparaître un globe lumineux comme celui de la professeur Yadria. C’était plus difficile de le faire léviter et voler. Je me concentrai. Il suffisait de penser que la lumière était un globe solide et qu’il pouvait s’élever comme une bulle de savon…

Brusquement, quelqu’un me plaqua au sol et mon globe de lumière s’en fut en ligne droite vers Yensria, dont la peau se mit à briller quelques instants, mais revint vite à son état normal. Pendant ce temps, je vis passer au-dessus de ma tête un éclair qui alla frapper une plante près du tableau. L’arbuste se mit à brûler et se consuma rapidement tandis que la professeur Yadria, éperdue, répétait : “Mon néparien ! Ma plante !”

— Quoi… ? —fis-je, sans rien comprendre, alors que Zalen cessait de me maintenir contre le sol.

Quand je me relevai, je vis que tous les regards étaient posés sur Jirio, qui était très pâle et affreusement honteux.

— Jirio ! —s’écria soudain la professeur Yadria, qui avait perdu son sang-froid.

Jirio descendit les marches de l’amphithéâtre et se dirigea vers la professeur, de plus en plus pâle.

— Jirio ! C’est toi qui as fait ça ? —glapit-elle.

— Oui, professeur —répondit-il, la tête baissée.

— Tu pourrais avoir blessé quelqu’un !

— Oui, professeur.

— Hors d’ici !

Jirio recula d’un pas puis acquiesça et, sans un mot, il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et la referma en sortant, en silence. La professeur Yadria inspira profondément. Aussitôt, des murmures se firent entendre dans la salle.

— Quel éclair ! —chuchota Zoria à Zalen, admirative.

— Moi aussi, je saurais faire ça —répliqua Zalen, et elle fronça les sourcils, pensant probablement comment elle pourrait prouver ce qu’elle venait de dire.

— Au fait, Zalen, merci de m’avoir écartée du chemin de l’éclair —dis-je, reconnaissante.

— Tu me dois une faveur —fit-elle.

— Prends-en note —lui conseilla Zoria.

— S’il vous plaît, silence —dit alors la professeur. Elle avait l’air remise de sa frayeur ; je la vis pourtant jeter un regard affligé sur sa plante—. Nous irons faire les pratiques dans la salle Circulaire à côté, ce sera moins dangereux.

— Pour qui ? —répliqua Steyra à voix basse.

— Pour ses plantes, à l’évidence —répondis-je.

Nous nous rendîmes à la salle Circulaire et nous y poursuivîmes les exercices. Vers la fin du cours, la professeur Yadria semblait avoir oublié l’incident. Elle nous donna ensuite des devoirs et les élèves lui rendirent celui qu’ils devaient faire pour ce jour-là. Je fus impressionnée par la pile de papiers qui s’amoncelaient sur la table de l’elfocane.

— Quelle punition vont-ils donner à Jirio, à votre avis ? —demanda Steyra alors que nous sortions de cours.

— Étant donné qu’il lui est déjà interdit d’entrer à la Bibliothèque et aux Archives… —commença Zoria.

— Et qu’il ne plaît pas spécialement ni à Erkaloth ni à Hayma… —continua Zalen.

— Je crois qu’ils vont lui donner un travail de nettoyage —fit Zoria—. C’est souvent comme ça.

— Oui, bien sûr —acquiesça Steyra, en souriant—, vous avez déjà de l’expérience pour ce qui est des punitions, j’avais oublié.

— Ils lui ont interdit l’entrée à la Bibliothèque ? —répétai-je, incrédule.

— Un jour, il a carbonisé un livre assez ancien et difficile à trouver —raconta Zoria, secouée d’un petit rire—. Heureusement qu’il a une famille riche. Ils ont payé tous les dégâts et ils ont engagé cinq scribes pour qu’ils copient le livre qui se trouvait à Aefna et, comme ça, ils ont pu restituer un exemplaire. Ça s’est passé juste le mois où nous sommes arrivées à l’académie, n’est-ce pas, Zalen ?

— Le deuxième —la corrigea-t-elle.

— Le premier.

— Non, c’était le deuxième. C’était peu de temps après que tu t’es teint les cheveux en bleu.

— En noir ! —s’exclama Zoria, indignée—. Je les avais teints en noir.

— Menteuse. C’était en bleu.

— Menteuse toi-même !

Je roulai les yeux et je soupirai. Nous allâmes manger à la Salle du Dégel, loin des fenêtres parce que le vent s’était mis à souffler et la pluie passait à travers une des vitres récemment cassée au cours d’une dispute à ce qu’on m’avait dit. Comme c’était le dernier jour de classe, tous se préparaient à retourner chez eux. Steyra s’en irait très tôt, le jour suivant, chez son oncle, à Ombay et Zoria et Zalen partaient le jour même dans l’après-midi ; une voiture viendrait les chercher de l’autre côté du pont vers quatre heures pour les emmener dans une demeure à Dathrun. Après le déjeuner dans la Salle du Dégel, je les laissai aller préparer leurs valises et je sortis à la recherche de Laygra et de Murry. Comme je ne les trouvai pas dans la Salle Érizal, je me dirigeai vers l’infirmerie Bleue. En pénétrant sous les arbres, j’entendis un bruit entre les arbustes et je vis apparaître Syu, une balle violette à la main. Je souris.

“Salut, Syu.”

“Bonjour !”, me répondit-il, sortant soudain deux autres balles et se mettant à jongler. Les balles tournaient si vite que suivre leur mouvement me donna vite le tournis.

— Démons, Syu. Depuis combien de temps sais-tu jongler ? —lui demandai-je en me laissant tomber sur l’herbe.

Le singe gonfla sa poitrine, très fier. “C’est le vieux, celui que la noyeuse appelle Docteur. Un vieux sage. Mais pas aussi habile que moi.”

— Ah bon —répliquai-je—. Très bien. Voyons, laisse-moi te montrer ce que c’est que de jongler véritablement. Allez, passe-moi les balles.

Tout d’abord, Syu protesta, en émettant des bruits sceptiques, mais, ensuite, poussé par la curiosité, il me les passa.

— Merci. Maintenant, admire une professionnelle.

Syu roula les yeux, mais il s’assit et attendit, les bras croisés. Avec un sourire espiègle, je commençai à jongler, lançant les balles de plus en plus vite. Au bout d’un moment, je lui dis, très concentrée :

“Je vais te passer une balle et tu devras me la renvoyer.”

Je lui jetai une balle et, peu après, nous jouions à nous envoyer les trois balles en tournant et en faisant les fous au milieu des arbres. Syu était rapide, mais il n’était pas habitué à ce genre d’exercices et je riais de le voir grogner chaque fois qu’une balle lui échappait. Moi, je ne ratai la balle que lorsque Syu décida de tricher, en me l’envoyant trop haut ou trop bas : c’était un mauvais perdant.

— Quelle paire de fanfarons —fit soudain une voix grave, en riant.

Le singe, tellement absorbé par le jeu, se détourna et reçut la balle sur la tête.

— Aïe —fit-il, en se massant la tête. Il imita si bien la voix humaine que j’éclatai de rire.

— Bonjour, docteur —dis-je, en me tournant vers un vieil homme qui s’appuyait sur une canne—. Vous êtes le docteur Bazundir, n’est-ce pas ?

Le vieil homme acquiesça en hochant la tête tout en souriant.

— Oui, c’est moi.

— Ma sœur m’a parlé de vous. Il paraît que vous aussi vous entendez les pensées de Syu.

— Pas ses pensées. Plutôt ses paroles mentales —rectifia-t-il.

— Ah.

Nous gardâmes le silence quelques instants, tout en nous regardant. Quelque chose semblait émerveiller le docteur Bazundir.

— Que se passe-t-il, docteur ? —lui demandai-je, au bout d’un moment, en le voyant hocher la tête pour la énième fois, les commissures des lèvres relevées.

— Que dis-tu ? Oh, oui, je suis certain qu’il se passe quelque chose. Venez, je vous invite à prendre une infusion.

— Nous ? —répétai-je.

— Syu et toi. Tu sais, Laygra aussi m’a parlé de toi. Crois-moi, normalement elle n’oublie jamais de donner à manger aux poissons de l’aquarium et, pourtant, le jour où tu es arrivée, elle a oublié. Je suis sûre que tu lui manquais beaucoup —commenta-t-il.

Syu sauta sur l’épaule du vieil homme et je les suivis prestement. Laygra m’avait beaucoup parlé du docteur Bazundir et j’étais curieuse de savoir quel était ce personnage. Ma sœur disait qu’étant plus jeune, il avait été un grand guérisseur et que c’était lui qui soignait les animaux et qui avait fait en sorte que ce coin de bois à l’intérieur de l’infirmerie Bleue ne disparaisse pas.

Sa maison était une grotte située au bout du petit parc, dans la paroi rocheuse. Il avait tout le mobilier nécessaire, sans compter une cuisinière à bois et une étagère avec des accessoires de cuisine et des bocaux remplis de plantes et d’onguents.

— Asseyez-vous et mettez-vous à l’aise —nous dit le docteur en entrant—. Comme tu peux le voir, ce n’est pas une maison très spacieuse, mais on y est bien et, si l’on regarde par la fenêtre, on pourrait croire que nous sommes au milieu d’un bois.

C’est en effet ce que je vis, en regardant par une fenêtre ronde. On avait vraiment l’impression de se trouver dans une clairière au milieu d’un bois. Après être passée devant les étagères et avoir jeté un coup d’œil curieux un peu partout, je m’assis sur une des chaises tandis que mon amphitryon mettait de l’eau à chauffer et je me mis à contempler les fleurs que Bazundir avait plantées devant chez lui.

— Je vois que vous aimez le jardinage —remarquai-je.

— Oh, beaucoup, vraiment beaucoup —assura-t-il, en sortant un bocal et le posant sur la table—. Je cultive toutes sortes de choses. Mon jardin est magnifique, n’est-ce pas ?

— Vraiment magnifique.

— Ceci —me dit-il, en me montrant le bocal sur la table— c’est du moïgat rouge, tu en as déjà goûté ?

J’ouvris grand les yeux de surprise.

— Du moïgat rouge ? Mais…

— Oui, je sais, par ici on ne le cultive pas. J’ai essayé d’en cultiver dans mon jardin, mais toutes mes tentatives ont échoué, cette plante a besoin d’un certain équilibre du morjas que je n’ai pas encore réussi à atteindre. Ce bocal vient directement d’un marchand de Yurminth qui fait du commerce avec les Terres du Fer. Chaque fois qu’il passe par ici, il m’apporte un kilo entier de fleurs de moïgat rouge.

— J’aimerais bien le goûter —lui dis-je—. Je ne savais pas que l’on faisait des infusions de moïgat rouge. Je pensais qu’on l’utilisait seulement pour les gâteaux. J’ai entendu dire que c’est très sucré et qu’on a la bouche en feu pendant plusieurs minutes.

Bazundir éclata de rire.

— Cela dépend de la quantité employée. Mais, oui, ces herbes peuvent détruire l’estomac si l’on en prend trop. Cependant —poursuivit-il, en ouvrant le bocal—, une pincée de moïgat rouge, c’est excellent pour la santé. Tu peux me croire, je prends une infusion de moïgat rouge tous les jours depuis plus de vingt ans.

Quand l’eau se mit à bouillir, il versa une petite cuillerée d’herbes dans la bouilloire et, peu après, il nous servit à tous les deux une tasse remplie d’un liquide rouge comme le sang. Je humai la vapeur minutieusement. Cela sentait à la fois l’herbe coupée et les fraises sucrées.

— J’ai remarqué quelque chose de curieux chez toi —dit le vieil homme.

J’étais sur le point de goûter l’infusion, mais son ton attira mon attention et je levai les yeux pour l’observer, intriguée. Tentait-il de me dire qu’il savait que j’avais en moi une partie de l’esprit de Jaïxel ? Ou voulait-il seulement dire que je n’avais pas l’air d’une terniane bien éduquée et de bonne famille comme la majorité des étudiants de Dathrun ? À moins, me dis-je nerveuse, à moins que je ne sois en train de fabuler.

— Que voulez-vous dire ? —balbutiai-je.

Bazundir but une gorgée et se leva.

— Attends, veux-tu des biscuits ? Je les fais moi-même. Je tiens la recette d’un elfe qui me l’a donnée un jour. Ils sont délicieux. Enfin, c’est mon avis. Dis-moi ce que tu en penses.

Troublée, je pris un biscuit et je le mis dans ma bouche. Je mâchai fermement et j’avalai.

— Tout à fait délicieux, docteur !

Le vieux docteur sembla flatté de l’enthousiasme que je démontrai pour ses biscuits.

— Eh bien, prends-en autant que tu veux. Toi, je ne sais pas si cela te convient —dit-il à Syu, alors que celui-ci regardait l’assiette avec des yeux avides. Le singe lança un grognement de protestation, vola un biscuit et alla s’asseoir sur le rebord de la fenêtre ouverte, prêt à fuir si nécessaire.

“Bon appétit”, fis-je, amusée, alors qu’il mâchait le biscuit, la bouche pleine.

La conversation du docteur Bazundir était agréable et j’en oubliai presque tous les problèmes que j’avais alors. À dire vrai, il me posait plus de questions que moi à lui. Il me demanda ce que je pensais de la situation politique dans les Communautés d’Éshingra et je dus faire un effort de mémoire pour me souvenir des noms des Quatre Rois Majeurs et des Cinq Mineurs. Il s’avéra que le livre d’histoire que nous avait fait lire le maître Yinur sur les Communautés d’Éshingra datait de plus de dix ans et qu’un des rois, Tarebuth-sut, avait déjà quitté ce monde.

Le moïgat rouge n’était pas aussi sucré qu’il en avait l’air, mais la première gorgée me brûla la gorge et mille saveurs différentes m’envahirent. Le vieil homme me demanda aussi quelles saveurs je reconnaissais.

— Ce n’est pas une question facile —dis-je, en prenant une autre gorgée du liquide rouge—. Cela sent l’herbe coupée et les fraises, mais cela a un goût qui ressemble à la réglisse ou à la tomate acide. —Je fronçai les sourcils—. En fait, ce n’est pas aussi sucré que ce que je pensais.

Bazundir acquiesça en hochant la tête. Il semblait songer à autre chose et je le laissai méditer alors que j’admirais le jardin fleuri, en essayant de ne penser à rien.

“Je m’en vais”, dit alors le singe gawalt.

“À tout à l’heure, Syu”, répondis-je avec un mouvement de la tête. Syu ramassa ses balles et partit en plissant les yeux quand il vit que je le regardais d’un air moqueur. “C’est bien que tu continues à t’entraîner à jongler”, lui lançai-je comme il sortait. Il répondit par un reniflement bruyant.

Lorsque je me retournai vers le docteur Bazundir, celui-ci m’observait avec attention.

— Curieux —mâchonna-t-il, comme se parlant à lui-même.

Je fronçai les sourcils, soudain méfiante.

— Qu’est-ce qui est curieux, docteur Bazundir ?

— Vous deux —répondit-il—. Vois-tu, j’ai pas mal de pratique en ce qui concerne l’énergie bréjique et je peux t’assurer avec toute la fermeté possible que je n’avais jamais vu une jeune de ton âge capable de si bien cacher un échange mental, et encore moins avec un singe gawalt.

Je le regardai, bouche bée. Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il parle de ça.

— Vraiment ? —bredouillai-je.

— Oui, les singes gawalts sont très bavards et très intelligents, mais ils n’ont pas l’habitude d’établir de liens avec les saïjits, tout simplement parce qu’ils les méprisent. Ils pensent que nous avons un comportement très médiocre. —Il sourit et se racla la gorge en s’apercevant que je le dévisageais tout ébahie—. Je voulais juste te dire ça, jeune terniane, parce que j’ai l’impression que tu n’en étais pas consciente.

Je l’observai un instant, hésitante. Syu avait établi un lien avec moi ? Que voulait-il dire ? Et pourquoi semblait-il si troublé ?

— Consciente de quoi ? —demandai-je alors.

Le docteur Bazundir soupira et finit le fond de sa tasse en une longue gorgée. Ses yeux brillaient étrangement lorsqu’il me regarda.

— Eh bien, consciente que l’échange mental entre Syu et toi n’utilise pas d’énergie bréjique.

Il continua à me regarder avec insistance, comme si sa phrase avait un sens évident qu’il hésitait à me dire clairement. J’observai le peu de liquide rouge qui restait dans ma tasse et je le fis tourner, tout en réfléchissant. Au bout d’un moment, je soupirai, vaincue.

— Je ne comprends pas, docteur. Qu’est-ce que cela signifie ? Je croyais que tous les échanges mentaux avaient besoin d’énergie bréjique…

— Mais toi, tu ne sais pas utiliser l’énergie bréjique et tu ne t’en rendrais même pas compte si tu l’utilisais. Ta sœur l’utilise. Inconsciemment, bien sûr, mais elle l’utilise : je le sais parce que je remarque les ondes bréjiques quand elle parle avec Syu ou avec l’écureuil de Reisil ou n’importe quel autre animal. Par contre, quand Syu et toi vous parlez… Rien.

— Rien ? —répétai-je, un peu perdue.

— Rien —confirma le docteur Bazundir, en se levant et en se dirigeant vers la fenêtre.

Je finis de vider la tasse de moïgat rouge et je m’agitai nerveuse sur mon siège.

— Bon… Et alors, qu’est-ce que c’est, si ce n’est pas de l’énergie bréjique ?

Le docteur Bazundir contemplait le parc avec calme et, lorsqu’il me répondit, il le fit sans me regarder.

— C’est quelque chose que tout le monde connaît, mais que peu de gens parviennent à utiliser.

— Oh, c’est un don ou quelque chose comme ça ? —demandai-je, sceptique.

— Un don ? —répéta le vieil homme, en se tournant vers moi—. Eh bien, pas exactement. Je veux dire que beaucoup de gens de ce monde seraient capables d’utiliser cette énergie, mais ils ne l’utilisent pas et pour plusieurs raisons. D’abord, parce que c’est une énergie difficile à contrôler. —Il frissonna—. Eh bien, il fait frais aujourd’hui, on ne dirait pas que nous sommes en été.

Je balayai la pièce du regard.

— Vous voulez que je vous passe ce manteau ? —lui proposai-je.

Le docteur Bazundir toussa et se racla la gorge, tout en grognant.

— Je ne suis pas vieux au point d’avoir besoin d’une servante —rétorqua-t-il—. Je le prendrai moi-même.

Il ferma la fenêtre et traversa la pièce pour chercher son manteau. Une fois couvert, il alla s’asseoir dans le fauteuil à côté de la cuisine et, moi, j’allai m’asseoir sur le tapis, les yeux rivés sur lui.

— Et alors ? C’est quoi exactement cette énergie dont vous parlez ?

— Oh. Oui. Alors tu ne sais pas de quelle énergie il s’agit. —Je secouai négativement la tête—. Bien. Je te dirai une chose : je ne te crois pas. Avec les problèmes qu’il y a eu dernièrement, cela m’étonne que tu n’aies pas entendu parler des yédrays.

Je fronçai les sourcils, en essayant de me souvenir. Des yédrays. Avais-je déjà entendu ce mot ? À cet instant, en tout cas, cela ne me disait rien et, pourtant, selon lui, c’était quelque chose de très connu.

— Eh bien —commençai-je à dire lentement—, ces yédrays, ce sont… —j’agrandis soudain les yeux—. Attendez, vous avez dit yédrays ? On les appelle aussi les fées noires, n’est-ce pas ? Oui, elles utilisent une variante de l’énergie du païras, bien sûr que j’en ai entendu parler, en Ajensoldra aussi… je veux dire… eh bien, mais qu’est-ce qu’a à voir une fée noire avec… ? —Je fronçai les sourcils, troublée—. Hein ? —fis-je, en levant les yeux vers lui, inquiète.

— Tu mens très mal —remarqua le docteur Bazundir, en souriant—. Tu sais, ce n’est pas la peine d’essayer de convaincre qui que ce soit que tu viens des Communautés d’Éshingra. Tu as un accent ajensoldranais de mille démons… je dirais de l’est d’Ajensoldra, pour être plus exact. Ato, peut-être ? —Il rit de mon expression ahurie—. Oui, cela doit être de par là.

Remise de ma frayeur, je me raclai la gorge.

— Ma famille vient de là, mais, moi, je suis d’un village du nom de Numkaar —dis-je d’un air de défi, répétant la phrase que j’avais apprise presque par cœur.

— Bien sûr, c’est pour ça que ton frère et ta sœur ont le même accent que toi, parce que vous avez grandi ensemble. Mais arrêtons les mensonges —me dit-il, en levant la main pour bloquer la vague d’objections et d’arguments qui me vinrent aussitôt à l’esprit—, je ne prétends pas te soutirer des choses qui ne me concernent pas.

Nous nous regardâmes un moment, en silence, puis je me raclai à nouveau la gorge, plus tranquille.

— Et alors ? Qu’est-ce que les yédrays ont à voir dans toute cette histoire ? —demandai-je.

— Les gens croient que les yédrays utilisent le même païras que certaines créatures souterraines, comme les nadres de la peur. En réalité, ce qu’ils utilisent, c’est une variante du païras, comme tu l’as très bien dit avant. On appelle cette variante le kershi. Et les yédrays sont en réalité un nom vulgaire pour nommer tous ceux qui utilisent cette énergie. Je suppose que tu as entendu parler du problème survenu il y a moins d’un mois.

Je fronçai les sourcils et fis non de la tête devant son regard interrogateur.

— Je dois confesser que dernièrement je ne suis pas très au courant de ce qui se passe dans la Terre Baie —dis-je.

Je ne mentionnai pas que, perdue dans la vallée d’Éwensin, il m’aurait été difficile de me maintenir au courant de quoi que ce soit. Je n’aurais même pas su si d’un coup la Terre Baie avait été anéantie par les eaux, alors, je ne risquais pas de connaître je ne sais quel événement arrivé dans les Communautés d’Éshingra à un groupe de fées noires.

— Bon. Eh bien, je te raconterai l’histoire depuis le début. Tu sais que les yédrays ne sont pas bien accueillis dans les Communautés d’Éshingra, ni non plus en Ajensoldra d’ailleurs. On les considère comme des gens peu fiables, au caractère sombre et imprévisible. Les fées noires dont tu m’as parlé sont seulement un groupe restreint de yédrays, une confrérie ayant très mauvaise réputation, qui souille entre autres, le prestige des confréries du kershi. Il y eut une époque où cette énergie était presque considérée comme une énergie asdronique et celui qui la pratiquait, comme un celmiste. Mais ces choses changèrent il y a longtemps, dans la deuxième moitié du quarante-troisième siècle. À cette époque, les yédrays commencèrent à être poursuivis dans toute la Terre Baie. Les premiers à les expulser de leurs terres furent les Ajensoldranais et, face à l’invasion de yédrays, les Communautés d’Éshingra, qui alors étaient une union de républiques, les conduisirent aux frontières de l’est et du nord.

Je fronçai les sourcils, pensive. On enseignait toujours davantage cette époque que les autres à Ato, parce que c’était à ce moment qu’était née la religion érionique en Ajensoldra, après la bataille de la Colline de la Paix, en l’an 4259. Après cette année-là, les elfes noirs avaient expulsé ou réduit en esclavage des peuples entiers, surtout des caïtes et des humains. Je me sentis fière de me souvenir de plusieurs noms de généraux et de dirigeants qui s’étaient distingués par leurs actions à cette époque.

— Les corporations du kershi disparurent officiellement et tout le système des confréries yédrays s’effondra —continua le vieil homme—. Mais jamais les confréries yédrays n’ont cessé d’exister et, aujourd’hui encore, plusieurs supposent de graves problèmes pour les Communautés. Bien sûr, il y a sûrement des yédrays qui ne font de mal à personne, bien que le simple fait de vouloir apprendre à contrôler le kershi soit pour beaucoup un motif d’arrestation. Principalement, parce qu’il existe certains clans qui se font passer pour des yédrays bien qu’ils ne le soient pas. Le Clan d’Aynarheth, par exemple, tu n’en as jamais entendu parler ? Ah, je vois que si. Eh bien, tu dois savoir alors que ses membres sont en réalité des voleurs et des bandits, mais ils revendiquent le nom de yédrays. Et maintenant pour la grande majorité des gens, yédray est synonyme d’obscurité, de mal, et beaucoup pensent également qu’il est synonyme de fée noires. Mais revenons à l’affaire qui est survenue il y a peu —dit-il, en changeant de ton.

Presque tout ce qu’il disait, je le savais déjà plus ou moins, mais les conséquences de ses insinuations m’atterraient. L’esprit en ébullition, j’écoutai la fin de l’explication du docteur Bazundir. Le vieil homme semblait prendre plaisir à me raconter cette histoire.

— Comme je disais, il y a peu de temps, la Garde d’Ombay a découvert l’un des refuges du Clan d’Aynarheth. Les gardes sont allés les déloger, mais ils n’ont réussi à capturer que l’un de leurs membres et, en plus, ce dernier était très jeune, il n’avait que dix ans. L’enfant capturé n’a voulu répondre à aucune question malgré l’insistance de la garde. Personne ne sait comment, une nuit, il a réussi à s’évader de sa cellule et c’est alors qu’il a assassiné le chef de la Garde d’Ombay avant de s’enfuir. Depuis ce jour, ils ont compris qu’il fallait faire quelque chose contre le Clan d’Aynarheth et les répressions contre les yédrays ont augmenté. Et voilà, après avoir entendu des dizaines de cas de yédrays emprisonnés et condamnés à la potence, tu apparais, en utilisant tranquillement le kershi sans même te cacher. Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu as pu apprendre le kershi sans t’en rendre compte, alors que tu sais à peine l’utiliser comme une débutante. C’est une énergie très dangereuse et c’est impossible de l’utiliser sans la connaître un minimum. J’avoue que je ne comprends pas.

Il se tut et un silence de plomb tomba entre nous. Soudain, je me rendis compte que j’avais arrêté de respirer depuis un moment et j’inspirai profondément.

— Je vais vous poser une question stupide —annonçai-je—. Pourquoi êtes-vous si sûr que j’utilise le kershi ?

— Je t’ai déjà dit que j’avais certaines bases en énergie bréjique. C’est une énergie mentale. Elle peut sonder et voir.

Je le regardai fixement, alarmée.

— Qu’est-ce que vous pouvez voir ?

Le docteur Bazundir me contempla, en souriant.

— J’ai sondé la superficie de ton esprit et je me suis rendu compte que tu affectionnais particulièrement le jaïpu.

J’arquai un sourcil, confuse.

— Et qu’est-ce que cela a à voir ?

— Eh bien, rien, c’était seulement une observation.

— Docteur Bazundir, qu’est-ce que vous avez vu d’autre ? —demandai-je sur un ton inquiet.

— Eh bien, quand tu parles avec Syu, c’est comme si un vide s’ouvrait entre le singe et toi, comme s’il n’y avait besoin d’aucune sorte d’ondes énergétiques pour traverser la distance qui vous sépare. Seule une énergie darsique peut avoir cet effet. Et seul le kershi peut être utilisé pour le dialogue mental à distance.

— Vous paraissez très sûr de ce que vous avancez —prononçai-je, en essayant de ne pas montrer le soulagement qui m’avait envahie en comprenant que le docteur Bazundir n’avait pas pu approfondir ses recherches mentales.

— Et je le suis. J’ai lu plus d’un livre sur le sujet. La vérité, c’est que le kershi m’a toujours intéressé. C’est un de ces rêves obscurs que l’on garde des années et des années dans son cœur sans y prêter attention. —Il se mit à rire puis secoua la tête, en soupirant.

Lorsque je croisai son regard mélancolique, je me rendis compte soudainement que le docteur Bazundir venait de me révéler une information très grave que quelqu’un qui lui aurait voulu du mal, aurait pu employer contre lui. Sans aucun doute, le simple fait d’avoir tant de connaissances sur une énergie maudite était plus que suspect.

— S’ils veulent réellement capturer tous les yédrays, pourquoi me parler de ça alors ? —lui demandai-je—. Le plus simple serait de me dénoncer.

— Le plus simple serait de ne rien faire du tout —me corrigea-t-il avec calme—. Mais, ne t’en fais pas, je ne veux rien avoir à faire avec la Justice. En plus, les yédrays qu’ils poursuivent ne sont pas comme toi. Je t’ai observée, je sais que tu ne serais capable de faire de mal à personne, n’est-ce pas ?

Je pensai au dragon de Tauruith-jur qui était tombé au milieu de la salle où se célébrait le Dîner de l’Abondance et je dus faire un effort pour ne pas penser aux gens qui n’avaient pas encore eu le temps d’échapper et qui étaient restés là, ensevelis pour toujours. Selon Aryès, lui aussi avait réalisé un sortilège orique qui avait renvoyé le venin toxique contre la bête, mais je restais convaincue que le dragon s’était mis à s’agiter à cause du sortilège de chatouille que je lui avais lancé sans le vouloir.

Avec un extrême effort, j’adressai un demi-sourire au docteur Bazundir.

— Pourquoi me le demander, si vous en êtes si sûr ?

Le vieil homme me contempla avec perplexité, puis soupira.

— Ton frère et ta sœur sont adorables —dit-il—. Je connais surtout Laygra, mais Murry est aussi un bon garçon. Aucun des deux n’est très habile en ce qui concerne les énergies, mais cela n’est pas frappant, car beaucoup d’élèves ne viennent ici que pour acheter le diplôme de celmiste au bout de quelques années d’étude, et le niveau n’est pas spécialement excellent.

— C’est curieux —dis-je—, parce que d’où je viens, on a toujours dit que l’académie de Dathrun est une des meilleures académies de la Terre Baie.

— Oh, bien sûr, c’est d’ici que sortent les meilleurs celmistes ; même à Aefna, ils ne sont pas si bons —affirma-t-il, avec tant d’assurance que je le regardai d’un air moqueur—, mais cette académie était autrefois moins généreuse lorsqu’il était question d’accepter les étudiants. Aujourd’hui, celui qui a les moyens de payer une bonne somme d’argent a les portes ouvertes.

— Mon frère et ma sœur travaillent très dur et on ne les accepte pas seulement pour l’argent —protestai-je.

Le docteur Bazundir haussa les épaules sans répliquer et mon manque d’insistance me fit honte parce que je me rendais compte qu’effectivement, ni Murry, ni Laygra, n’avaient le niveau d’un néru à Ato, même Taroshi savait mieux contrôler son jaïpu.

— Docteur —dis-je soudain.

— Oui ?

— J’ai remarqué quelque chose en venant ici qui m’a beaucoup surpris.

— De quoi s’agit-il, jeune terniane ?

— Oh, appelez-moi Shaedra —lui dis-je avec éducation—. Eh bien, il s’agit de la façon d’enseigner et d’apprendre. Ce matin, j’ai observé que la plupart de ceux de ma classe ne savent pas allumer une lumière harmonique qui dure. Et un garçon m’a raconté qu’il y avait beaucoup d’accidents à cause des énergies.

— C’est vrai.

— Et aussi… j’ai l’impression qu’on ne considère pas que le jaïpu joue un rôle essentiel pour stabiliser les énergies asdroniques. Je veux dire que je n’ai vu personne dans la classe utiliser le jaïpu pour réaliser le sortilège.

— Oh, oui. C’est de ça dont tu veux parler. Eh bien, il existe plusieurs méthodes pour réaliser un sort. Mais je ne sais pas laquelle est la meilleure. Je suppose qu’aucune. Chacun doit s’adapter à ce qui lui convient le mieux, tu ne crois pas ? Mais tu as raison en ce qui concerne le peu de cas que l’on accorde au jaïpu dans cette académie. Rien n’est parfait.

Je soupirai et je posai alors la question qui me brûlait la langue :

— Que pensez-vous faire ? Si j’utilise vraiment le kershi dont vous parliez… vous ne le direz à personne, n’est-ce pas ?

— Je te l’ai déjà dit, je crois que tu mérites mieux que la potence, Shaedra —me répondit-il—. Je ne dirai rien à personne, je te le promets. La question est : toi, que vas-tu faire ? Tu as plusieurs possibilités. Ou tu te sépares de Syu —j’écarquillai les yeux, stupéfaite—, ou tu pars loin d’ici —je fis non de la tête : je ne pouvais abandonner Laygra et Murry—, ou je devrai t’apprendre quelques petites astuces pour que l’on ne remarque pas que tu es une yédray.

Une yédray, me dis-je, en tressaillant. Cela avait l’air si étrange, comme si j’étais une bête exotique qui jetait des sorts ténébreux et malveillants !

— Quelles astuces ? —demandai-je

— Je commencerai par l’énergie bréjique —dit-il, l’air enthousiaste—. Je crois que si tu l’utilisais en même temps que le kershi, on ne verrait pas la différence et les gens croiraient que tu communiques avec le singe avec l’énergie bréjique. J’essaierai aussi de comprendre comment fonctionne le kershi que tu utilises pour t’aider à le perfectionner.

Cette fois, je restai bouche bée, totalement estomaquée.

— Perfectionner mon kershi ? Mais… ce n’est pas censé être illégal ?

— L’utiliser, c’est illégal.

Je roulai les yeux, hallucinée.

— Et comment peut-on perfectionner une énergie si ce n’est en l’utilisant ?

Le docteur Bazundir sourit de nouveau, apparemment très amusé.

— Tu as confiance en moi ?

Je le regardai droit dans les yeux et je soufflai, en me levant d’un bond.

— Non —j’inspirai et grognai, sentant que j’allais faire une des plus grandes bêtises de ma vie—. Mais ça ne fait rien. Si cela vous fait tellement plaisir… euh, eh bien, j’aimerais apprendre à manier le kershi et l’énergie bréjique. Mais avec deux conditions.

Le visage du docteur Bazundir s’était illuminé et, faisant un geste rapide de la main, il me demanda :

— Lesquelles ?

— D’abord, je veux que Syu aussi assiste à nos leçons —comme il arquait les sourcils, surpris, j’expliquai— : Lui aussi a le droit de perfectionner son kershi.

Il acquiesça vivement.

— Bien sûr qu’il en a le droit. Vous viendrez tous les deux. Demain, qu’en penses-tu ? J’ai l’impression que je vais beaucoup m’amuser —dit-il et il se leva en s’appuyant sur son bâton.

Je l’observai un moment, ébahie. Apparemment, le docteur Bazundir était un passionné des énergies mentales. Cela ne supposait aucun problème en soi, mais je ne pouvais éviter de me demander s’il savait réellement dans quoi il s’embarquait. Mais, après tout, moi non plus, je ne savais pas dans quoi je m’embarquais.

Le vieil homme s’était mis à parler de la vieillesse et de livres, marmonnant je ne sais quoi sur les fleurs et les artifices, et je me raclai la gorge, gênée.

— Oh —fit-il, apparemment surpris que je sois encore chez lui.

— Vous avez oublié la deuxième condition, docteur.

— Ah ! Oui, bien sûr, la deuxième condition —dit-il, en arquant un sourcil.

— En réalité, ce sont deux conditions en une —dis-je—. Je veux être sûre que vous m’expliquerez tout ce que vous apprendrez sur mon kershi et, en plus… je veux que vous me promettiez de ne pas essayer de sonder de nouveau mon esprit, ni le mien ni celui de mon frère et de ma sœur.

— Ah —grogna le docteur Bazundir. Apparemment, il ne s’attendait pas à ce type de conditions—. Eh bien, la deuxième condition me semble correcte. La troisième… est absurde. Tu dois comprendre que pour t’enseigner l’énergie bréjique, je devrai te guider… mais je te promets que je ne sonderai pas ton esprit au-delà du kershi, bien évidemment, ce n’était pas mon intention d’être indiscret.

Je me mordis la lèvre et presque aussitôt j’acquiesçai, enthousiaste.

— Alors je reviendrai demain matin.

— Le matin ? Le matin non —protesta-t-il—. Je me réveille assez tard et… —Il hésita et grogna—. Viens vers onze heures.

Je souris largement et j’acquiesçai, en me dirigeant vers la porte.

— À demain, docteur Bazundir. Merci pour le moïgat rouge et les biscuits !