Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

13 Paroles échangées avec un nakrus

— C’est un plaisir de t’accueillir à Dathrun —dit le nakrus en se déplaçant rapidement vers son bureau. Il jeta un coup d’œil radieux sur le désordre de son écritoire—. Aaah ! Je voulais te montrer quelque chose —s’exclama-t-il, indiquant de l’index un cylindre recouvert d’une matière qui ressemblait à de la mousse. À peine le toucha-t-il qu’il se mit à vibrer—. Tu sais ce que c’est ? —Je fis non de la tête—. Non ?

— Aucune idée —répondis-je.

Le maître Helith se tourna vers Murry avec les sourcils arqués et celui-ci prit une mine embarrassée.

— Un vieux cylindre ? —suggéra-t-il.

— Exact ! —fit le professeur, réjoui—. C’est un cylindre et il est vieux. J’ai calculé qu’il devait avoir dans les deux cent trente ans. Une relique. Par ailleurs, il a un nom plus technique qui est celui de modulateur essenciatique. Un véritable joyau et un instrument très utile.

Ses yeux bleus se fixèrent sur moi. Apparemment, il mourait d’envie de nous expliquer à quoi servait ce vieux machin. Refoulant l’orage de questions qui éclatait dans ma tête, je demandai poliment :

— Et à quoi sert-il ?

— Ah ! —dit-il et, soudainement, il adopta des mouvements plus lents et élégants. Il fit le tour de son bureau et regarda au-dehors par une des fenêtres rectangulaires. La lumière du jour illuminait son visage grisâtre et allongé de mort-vivant. À ce moment, j’échangeai un regard avec Murry, qui semblait inquiet et impatient, peut-être parce qu’il attendait que Marévor Helith daigne me dire que diable tout ceci avait à voir avec moi. En tout cas, moi, c’étaient ces explications que je souhaitais entendre.

— Approchez-vous et venez voir mon île. Venez voir —ajouta-t-il comme nous tardions—. Elle est juste là —expliqua-t-il, en la signalant du doigt—. À toi, Murry, je te l’ai déjà montrée.

Lorsque je m’approchai de la fenêtre, le soleil m’aveugla. Je ne voyais absolument rien et je me protégeai aussitôt en me tournant de l’autre côté.

— Ah ! —répéta le nakrus, en me regardant fixement—. Tu ne l’as pas vue, n’est-ce pas ?

Je fis non de la tête, en fronçant les sourcils.

— Il y a trop de soleil par là —expliquai-je—. Mais… toi, cela ne te dérange pas, on dirait ?

— Cela me dérange que tu ne voies pas mon île —répliqua-t-il en souriant. Il éleva alors le modulateur essenciatique devant moi. Soudain, je ressentis une décharge et le monde tel que je le connaissais tomba en miettes. Devant moi, il n’y avait plus une salle colorée, mais une pièce débordante des couleurs les plus pures et les plus nettes qui dansaient joyeusement autour de moi, au rythme d’une chanson qui peu à peu devint plus forte. Une voix sereine, mais discordante interrompit la musique :

— Par là —me dit-elle.

Je vis alors, à travers un rectangle illuminé de cent feux distincts, une file de tours sur la gauche, une mer infinie à droite et, là, au milieu, une petite île avec des palmiers et une colline où se dressait un édifice blanc et sphérique. Pendant que je contemplais l’île et le ciel illuminé par le soleil couchant, derrière moi, la musique continuait de moduler joyeusement des accords merveilleux.

— Merveilleux —prononça le nakrus.

Soudain, le nouveau monde disparut et je découvris que je me trouvais toujours dans la tour, avec Marévor Helith et Murry.

— Merveilleux ! —exclamai-je, radieuse.

Murry se gratta la tête, l’air perdu.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— L’île est magnifique —ajoutai-je, euphorique—. Ouah.

Le nakrus, à présent assis dans son fauteuil, me regarda un instant, les yeux brillants et calculateurs et, alors, il pencha la tête en arrière et se mit à rire comme jamais je n’avais entendu rire personne dans le monde des vivants : il ressemblait étrangement au rire que j’entendais quelquefois dans mes rêves, ce rire à l’accent malveillant et fou qui me faisait tressaillir. Ma méfiance grandit comme une flèche lorsque je me rendis compte que Marévor Helith ne m’avait pas demandé l’autorisation pour essayer sur moi son modulateur essenciatique. Debout dans cette pièce fermée, je me sentis comme un lapin piégé. Pourquoi Murry était en compagnie d’un nakrus qui semblait vouloir m’épier où que j’aille ?

— Qui es-tu ? —demandai-je brusquement.

Mais, à ce moment, on frappa à la porte. Le rire s’éteignit et, s’installant plus confortablement dans son fauteuil, Marévor Helith appuya les coudes sur l’écritoire, il joignit les mains, nous regarda l’un après l’autre et prononça un :

— Entrez.

La porte en s’ouvrant ne fit aucun bruit. Je m’étais placée de façon à pouvoir voir la porte sans perdre de vue les mouvements du nakrus, auquel il était clair que je n’aurais pas fait confiance ni pour dix mille kétales.

Quand apparut dans l’encadrement de la porte une terniane d’une quinzaine d’années, vêtue d’une tunique bleutée, je restai paralysée par une vague de sentiments et de souvenirs. Je la reconnus tout de suite, soit parce que je savais qu’elle était là et que je mourais d’envie de la voir depuis tant d’années, soit parce qu’elle avait des traits très semblables à ceux de Murry et les voir ensemble ne laissait pas de place au doute.

— Laygra —dit Murry, surpris—. Qu’est-ce que tu fais là ?

Mais Laygra ne lui adressa pas un regard et avança dans la pièce. Elle s’arrêta à un demi-mètre sans prononcer un mot et me fixa de ses yeux d’un vert éclatant si intensément que j’eus l’impression d’être un peu comme un animal exotique sorti de la Forêt des Cordes. Alors je jetai un coup d’œil au nakrus, qui apparemment s’était totalement désintéressé de ce qui se passait autour de lui, car il s’était mis à écrire sur un parchemin. Si Murry était surpris de l’arrivée de Laygra, ce devait être le nakrus qui l’avait invitée, de telle sorte que toute la scène partait de son initiative. Pourquoi, alors, ne nous prêtait-il plus aucune attention ? Qu’écrivait-il donc ? Mon sang bouillait de ne pas connaître l’intention du professeur Helith.

Le silence ne dura pas beaucoup, mais suffisamment pour que je me rende compte que Laygra ne s’attendait absolument pas à me voir là. Elle avait le visage moins allongé que le mien et les sourcils plus fins et recouverts de moins d’écailles. Ses cheveux étaient plus courts que les miens et lui arrivaient à peine aux épaules.

Peu à peu, une joie et une tristesse indéfinissables m’envahirent.

— Shaedra ! —me dit-elle alors, faisant un pas en avant et me prenant dans ses bras. J’inspirai bruyamment, sentant que mes yeux étaient devenus deux arrosoirs. Je n’avais pas de voix pour lui répondre. Au bout d’un moment, je pus articuler ces quelques mots :

— Tu m’as manqué, Laygra.

— Toi aussi, tu m’as manqué, petite sœur.

Lorsque je me fus un peu tranquillisée, je me séparai de ma sœur et c’est alors seulement que j’entendis les paroles de Marévor Helith :

— J’espère que tout s’est bien passé.

— Oui, maître Helith. Je lui ai soigné la main et je lui ai donné de l’eau. Il est très intelligent et il sait se débrouiller tout seul.

— Bien. Je ne veux qu’aucun être vivant souffre à cause de mon monolithe erratique.

Laygra laissa échapper un cri de stupéfaction et d’indignation.

— Le singe est venu à travers un monolithe ?

— Euh… —répondit le nakrus avec une grimace—. Oui. Tu dois comprendre qu’on ne peut pas toujours tout contrôler et savoir si un singe est réellement un singe ou… ou ce que l’on voulait faire entrer. Après tout, il fait partie des deux seuls que j’ai réussi à ramener à bon port —ajouta-t-il, avec un sourire mi-figue mi-raisin.

Alors, je compris.

— Quoi ? —fis-je, abasourdie.

Murry, appuyé contre le mur, se racla la gorge.

— Je crois qu’il est en train de te dire qu’il t’a confondue avec un singe.

— C’est intolérable ! —s’exclama Laygra, suffoquée—. Et d’où vient-il ? J’espère qu’il ne vient pas de très loin parce que je veux le renvoyer aussitôt qu’il sera remis !

Je contemplai mon frère et ma sœur, bouche bée.

— Du calme, jeunes celmistes de pacotille —répliqua le nakrus, les sourcils froncés—. Je veux que vous sachiez que faire un monolithe avec quatre entrées, disposées approximativement dans un lieu que je ne connais même pas, ce n’est pas du tout facile. D’ailleurs, je n’ai pas réussi à ce que les autres passent par mon chemin énergétique et ils ont été déviés. Mais ne vous inquiétez pas, je ne crois pas qu’ils aient atterri dans l’océan ou dans un volcan, c’est improbable, vu comment fonctionnent les voies énergétiques. —Je grimaçai, peu convaincue, en me rendant compte que je n’avais aucune connaissance sur le fonctionnement des voies énergiques—. C’est plus que ce qu’aucun celmiste de la Superficie ait jamais fait ! —s’exclama-t-il—. Alors, si cela ne te dérange pas, Laygra, tu emmènes le singe à l’Île Perdue si tu en as envie, mais ne me martyrise pas la tête avec lui, je te vois venir. —Il me jeta un coup d’œil et ajouta— : Oui, ce n’est pas la première fois qu’elle me fait le coup. Cet oiseau…

— Ne me dis pas encore que ce n’était pas de ta faute ! Némaro avait tout d’un oiseau normal, ne me mens pas : tu as fait quelque chose de terrible.

— Pas tant que ça, ma chérie. Il était juste un peu décharné.

Laygra écarquilla les yeux et souffla.

— Pas qu’un peu, tu as fait de lui un squelette —grogna-t-elle.

— Vraiment ? —intervins-je, intéressée—. Et comment était-il ?

Laygra me foudroya du regard.

— Toi, ne commence pas ! —soudain, elle se tranquillisa et sa voix s’attendrit— la nécromancie est quelque chose d’horrible que je ne te recommande pas, Shaedra.

— Horrible —répéta le maître Helith, offusqué—. Quel manque de tact. Moi, je ne suis pas horrible.

— Non, bien sûr que non —répliqua Laygra—. C’est pour ça que chaque fois que quelqu’un voit Némaro, il parcourt la moitié de l’île avant de se remettre de sa frayeur.

— Des poules mouillées, ils s’effraient pour un rien. Shaedra, jeune fille, dis-moi, as-tu déjà eu affaire à un nécromancien ?

— Pas avant de te connaître —répondis-je.

— Ça, ce n’était pas une question innocente —dit Murry en se séparant du mur.

— Oh, allons donc, Murry, laisse-moi raconter l’histoire depuis le début. Allez, asseyez-vous, il vaut mieux, mes histoires sont en général très longues.

Murry haussa les épaules.

— Comme tu veux. Je vais chercher une chaise.

Murry disparut par une porte entrebâillée. Pendant ce temps, Laygra et moi, nous nous assîmes sur les deux sièges libres devant le bureau.

— Parfait, parfait. Quelqu’un veut-il une infusion ? Je suppose que tu dois avoir soif —me dit le maître Helith— et, peut-être, quelque chose à manger ne vous ferait pas de mal. —Il se leva et traversa la pièce jusqu’à une grande caisse d’où il sortit une assiette avec du fromage, du pain et des fruits—. Vous voyez ? Je n’oublie jamais l’hospitalité des vivants. Servez-vous, moi, je n’ai pas faim, cela fait deux mille ans que je n’ai pas faim ! —ajouta-t-il et il laissa éclater un rire tonitruant.

Je me raclai la gorge, moitié amusée moitié effrayée, mais malgré tout je me servis abondamment. Sentir la nourriture avait réveillé en moi un appétit vorace.

Murry revint avec une chaise et, pendant que le nakrus nous divertissait avec des historiettes drôles sans importance, nous commençâmes à manger. La verbosité de Marévor Helith était impressionnante. Il avait de l’humour, mais parfois son humour était macabre et il faisait des plaisanteries, se moquant des manies ridicules des vivants. Il portait une grande tunique à rayures, aux couleurs dorées et ornée de filigranes et de parures très riches. Par contre, son chapeau brun semblait avoir appartenu à toute une lignée de mendiants, il avait des trous partout et il était si aplati qu’il ressemblait à un torchon raide.

— Mais assez de contes invraisemblables —dit Marévor Helith après avoir raconté l’histoire d’un nain amoureux d’une elfe de la terre—. Maintenant, je vais vous raconter l’histoire d’un homme né en Ajensoldra sur la terre qu’on appelait alors Urjundith.

Nous nous assîmes plus commodément sur nos sièges sans cesser de mâcher et nous écoutâmes avec attention l’histoire du maître Helith.

— Cet homme était un homme quelconque qui vivait il y a environ cinq cents ans. Enfant, il jouait à la koria avec les autres enfants du village, il aidait sa mère à la maison et son père aux champs. Il avait plusieurs frères et sœurs qu’il aimait de tout son cœur. Il connaissait les pouvoirs de nombreuses plantes parce qu’il aidait souvent un vieil herboriste et il eut même quelques amours de ceux qui ne sont que des amours innocents. Eh bien, jusque là, tout laissait à penser que l’histoire se terminerait ainsi : le garçon se maria, il eut des enfants, il travailla comme un nain des cavernes et il mourut entouré de son épouse, de ses enfants, de ses parents et de ses amis, fin de l’histoire ! —Il sourit tristement—. Mais il n’en fut pas ainsi. Un jour, il y eut un terrible tremblement de terre qui fit s’écrouler les maisons, les arbres et les tunnels des souterrains —ses yeux bleus brillaient intensément—. Les créatures étaient agitées et craignaient pour leur propre survie. Beaucoup sortirent par les portails funestes, qui étaient alors plus nombreux et plus larges qu’aujourd’hui. Le village dut supporter d’abord le passage de plusieurs saïgéants qui détruisirent leurs champs et blessèrent plus d’un habitant. Nombre de villageois s’enfuirent épouvantés et ne revinrent jamais sur leurs terres. Mais centrons-nous sur le jeune garçon qui s’appelait Ribok. Lui ne s’en alla pas. Ses parents envisageaient de partir, bien sûr, mais, une fois la décision prise, il était trop tard. Le village fut attaqué par une mer de créatures. Il y avait des nadres rouges, des trolls, des squelettes… tout le monde souterrain semblait avoir resurgi cette nuit-là, comme fuyant quelque chose de terrible.

Je terminai mon pain et mon fromage et je pris une orange que je commençai à éplucher, un œil rivé sur le nakrus, fascinée par le conte.

— Le garçon survécut, bien sûr —dit le maître Helith—. Sinon, ce conte n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Mais sa famille, elle, fut exterminée. Cependant, comme il était travailleur, Ribok était resté achever un travail au champ. Quand il entendit les premiers cris et qu’il vit les premières colonnes de fumée provoquées par les nadres, il eut le temps de courir jusqu’au bois avoisinant, de grimper dans un arbre et de voir ce qui se passait. Quand il vit son peuple mourir, il devint fou furieux. Au point que, sans prendre le temps de réfléchir, il descendit de l’arbre et courut armé de sa pelle, l’esprit bouleversé. Là, il vit une bande de squelettes tuer ses parents et un nadre rouge embraser une de ses sœurs par des bouffées de feu. Cela finit de lui faire perdre la tête. Il chargea contre les attaquants avec un cri de rage. Il tua trois squelettes et deux nadres rouges, il tua tous ceux qu’il put, le cœur brisé. Il avait dix-sept ans et c’était un jeune grand et fort, mais évidemment pas assez pour faire face à l’avalanche de créatures qui détruisaient tout sur leur passage. Les yeux brouillés par les larmes, épuisé par un tel combat, il vit venir un squelette noir avec une épée. Et il ne fit rien pour l’empêcher de la lui planter dans le corps.

— Il n’a rien fait ? —m’indignai-je—. Il s’est laissé tuer comme ça ? Pourquoi ne s’est-il pas enfui ?

Marévor Helith me contempla un instant.

— Il avait perdu sa famille et son village. Il a essayé de les venger, mais il n’a pas pu. Son intention n’était pas de fuir.

— S’il te plaît, Shaedra, ne m’éclabousse pas avec ton orange —intervint Laygra qui venait de recevoir un jet de jus d’orange.

— Oups, pardon —dis-je, en rougissant—. Mais… il est mort ?

— Bien sûr qu’il est mort, mais pas à ce moment-là. En recevant le coup d’épée, il s’effondra par terre, évidemment, mais quelqu’un le recueillit. Un squelette-aveugle, Jiléhy.

— Un squelette-aveugle ! —exclama Murry, effrayé—. Et il l’a guéri ?

— Comment veux-tu qu’il le guérisse ! —protesta Laygra—. Les morts-vivants ne savent pas guérir.

— Là, tu te trompes, ma chérie —la corrigea Marévor Helith—. Jiléhy est un bon guérisseur, bien que, bien sûr, pas autant que son maître, auquel il rapporta le corps du garçon. Le maître, impressionné par la valeur dont avait fait preuve le jeune paysan, guérit Ribok. Le garçon se remit vite, vous savez comment est la jeunesse et, un jour, le maître de Jiléhy lui raconta ce qui s’était passé.

— Il a dû vouloir cent fois la mort ! —murmura Murry entre ses dents.

— Qui ? —rétorqua le maître Helith goguenard—. Mais poursuivons le conte. Le garçon, c’est un fait, devint furieux. Mais le temps passant, il se calma et il apprit à vivre dans les souterrains.

— Ah ! —fis-je—. Alors Jiléhy l’avait emmené dans les souterrains.

— C’est cela. De toutes façons, à partir de là presque toute l’histoire se déroule dans les Souterrains. Il faut dire que le garçon était encore vivant comme vous. En quatre ans d’apprentissage, il obtint le même niveau que les autres mages, ce qui était une injure pour les autres. Essayez de comprendre : la majorité des élèves étaient des squelettes noirs, mais il y avait aussi des fils de nécromanciens, surtout des elfes noirs et, bien sûr, quelques nains des cavernes, de ces nains de fer. Enfin, il est clair que l’on n’adore pas les saïjits de la Superficie, là-bas dans les Souterrains.

— Mais ce garçon… —interrompit Laygra, méditative.

— Ribok.

— Oui, Ribok, de quelle race était-il ?

— Oh, je ne vous l’ai pas dit ? C’était un ternian. Et en plus un ternian à queue.

— Un ternian à queue ? —grogna Murry—. Ça n’existe pas. Les ternians, nous n’avons pas de queue.

— Je te le jure, il avait une queue.

— D’accord. Après tout, c’est ton conte —soupira Murry avec ironie.

— C’est vrai. Continuons. Comme il apprenait tant et si vite, Ribok finit cependant par être respecté de tous. Il était le premier de toutes les épreuves. À vingt-quatre ans, il fut engagé comme mercenaire par une compagnie de voyages et, les quatre années suivantes, il les consacra à emprisonner des bandits et à égorger des harpies et autres créatures au caractère belliqueux qui, personnellement, m’ont toujours inspiré de la répugnance.

Laygra ne dit rien, probablement parce que la mort de ces créatures ne devait pas non plus lui inspirer beaucoup de peine, même si, à ce que j’avais pu voir, c’était une passionnée des animaux.

— Un jour, un prince l’engagea pour un voyage de courtoisie à Aefna. Ils partirent en grande pompe et, lorsqu’ils sortirent à la Superficie, Ribok se souvint de son ancienne vie et, le jour suivant après avoir touché sa paie, il disparut d’Aefna. Peu sont ceux qui savent où il s’en fut. Pendant plusieurs mois, il vécut du travail des champs, essayant d’oublier sa vie antérieure. Il tomba amoureux d’une femme, se maria et eut deux enfants. Pendant quatre ans, il vécut heureux comme jamais et il profita de la vie de la Superficie comme si ses connaissances de nécromancie n’avaient jamais existé. Cependant, un jour, un nakrus se rendit chez lui pour l’avertir qu’un grand malheur allait survenir dans sa vie s’il ne réutilisait pas ses pouvoirs. Mais Ribok jura qu’il ne les utiliserait plus jamais. Quelques mois plus tard, des squelettes blancs attaquèrent la maison où ils vivaient, attirés par un objet dont Ribok ne se séparait jamais et qu’il avait reçu de son maître comme gage de son indépendance. Ils tuèrent son épouse et ses deux fils et lorsque Ribok revint des champs et trouva leurs corps sans vie, il tomba évanoui. Les jours suivants, il se contenta de se promener dans les bois et la campagne, la tête baissée, les yeux exorbités. Il n’adressait la parole à personne et ceux qui l’entendaient prononcer quelque chose, rapportaient qu’il murmurait des mots inintelligibles qui semblaient venir directement d’outre-tombe. Les vivants du voisinage disaient qu’il était devenu fou.

Je me rendis compte que j’étais restée la bouche ouverte et, avant de la refermer, j’avalais le dernier quartier d’orange que je tenais oublié dans ma main poisseuse de jus.

— Ribok avait vécu deux attaques qui venaient des souterrains. Il connaissait les Souterrains puisqu’il y avait vécu pendant quinze ans. Il y retourna incognito et se fit passer pour un scribe du temple de Kurbonth, ce qui lui donnait la liberté de lire les livres qui l’intéressaient. Des livres de nécromancie, bien sûr, mais aussi des livres très rares.

Je roulai les yeux. Les livres de nécromancie n’étaient pas très fréquents à la Pagode Bleue. Il est vrai que Kurbonth était une ville souterraine et la culture était extrêmement différente.

— Un spectre le surprit au bout de quelque temps et il dut fuir Kurbonth, poursuivi par la garde, qui le condamna à mort et qui, sans nouvelles de lui, finit par brûler son effigie quelques années plus tard. Ribok continua ses recherches dans les souterrains, les années passèrent et un jour, il disparut.

Marévor Helith se tut et nous attendîmes qu’il continue, mais, comme il n’en faisait rien, je soufflai, étouffant un éclat de rire.

— Il disparut et c’est tout ? C’est une drôle d’histoire, non ?

— Une histoire de nécromanciens —répliqua-t-il, très sérieusement.

— Mais qu’est-il arrivé à Ribok ? —demanda Laygra.

— Ah ! Il disparut. Ribok disparut —répondit-il—. Et à la place de Ribok apparut Jaïxel.

Un silence de plomb tomba sur nous. Je m’attendais à ce qu’il cite le nom, j’étais convaincue qu’il manigançait quelque chose avec cette histoire bien sûr, mais, en entendant le nom de Jaïxel dans la bouche du nakrus, j’eus une étrange impression.

— Eh bien, vous avez perdu la parole. Comme c’est facile de vous surprendre ! Que les démons d’Ithruil me coupent en morceaux si toute cette histoire n’est pas réelle ! Mais qui se fie à la parole d’un nakrus ? —ajouta-t-il, en se tournant vers moi.

Je le contemplai la bouche sèche.

— Se fier à un inconnu n’est pas une bonne idée en général —répliquai-je.

— Mais… —intervint Murry, plongé dans ses pensées—. Si tu dis vrai, Jaïxel vivait il y a cinq cents ans.

— Il vivait il y a cinq cents ans —acquiesça tranquillement le maître Helith—. Et il vit toujours. C’est un dur à cuire. Il ne plaît à personne. Il anéantit tout squelette se trouvant à dix kilomètres à la ronde, il exècre les nadres rouges et il abhorre les morts-vivants en général. Les harpïettes, peut-être, lui gardent une certaine considération… Mais en réalité non. Elles ne sont intéressées que par les gratifications. À part ça, c’est un garçon assez désagréable. Il ne l’était pas autant à l’époque, pourtant, mais il a perdu la tête et cela fait cinq cents ans qu’il ne parvient pas à la retrouver. Une perte lamentable qui m’a donné bien des maux de tête.

— Attends un moment —dis-je avec lenteur—. Toi, tu as connu Jaïxel quand il était Ribok, n’est-ce pas ?

— Je l’ai connu —répondit-il simplement.

Il m’observa, les yeux mi-clos, comme s’il attendait que j’ajoute quelque chose. Je me raclai la gorge.

— Si tu l’as connu, alors tu as plus de cinq cents ans.

L’éclat de rire que laissa échapper le nakrus était clairement moqueur.

— J’ai plus de deux mille ans, ma chérie, je fais partie des vieux durs et coriaces, parce que, bien que techniquement certains morts-vivants aient une longue espérance de vie, ils ont si mauvais caractère qu’ils s’entretuent avec une facilité impressionnante. Peu sont ceux qui possèdent autant de sagesse que moi.

Je réprimai l’envie de rouler les yeux et je conservai un visage plus ou moins impassible.

— Bien sûr —dit Laygra, pensive—. Mais alors, si tu as connu Ribok, qui étais-tu pour lui ?

— Ah ! Qui étais-je pour le brave homme ? —répéta-t-il, en se levant pour contempler son île par la fenêtre.

— Son maître —répondis-je finalement, comme personne ne disait rien—. Tu étais le maître du guérisseur, c’est toi qui l’as guéri. Il n’y a que comme ça que tu peux savoir autant de détails.

— C’était trop facile —mâchonna Marévor Helith, remuant les mâchoires—. Et pour votre information, c’est moi le nakrus qui l’ai averti que le talisman, l’objet que je lui avais donné, attirerait les squelettes. Il ne m’a pas écouté, c’est pourquoi, je l’ai délaissé. C’était peut-être une mauvaise idée, mais bah. Je gardais l’espoir qu’il se reprendrait, mais ce n’est pas ce qui s’est passé et, quand il s’est transformé en liche —il fit une grimace—, j’ai commencé à me demander si ces massacres de squelettes dans le labyrinthe de Tafosia ou dans les bois de Rilgath termineraient un jour… Mais cela fait cinq cents ans que cela dure. On dirait que sa haine est inapaisable. Il finira par devenir le plus grand exterminateur de squelettes des souterrains… un étrange objectif. Enfin —ajouta-t-il en soupirant— je suppose que tu dois avoir des questions, Shaedra.

— Tu ne lui as pas encore raconté le reste —intervint Murry.

Je plissai les yeux et les regardai tous deux.

— Le reste ? Que dois-je savoir encore ?

Marévor Helith se retourna, illuminé par les rayons du soleil qui disparaissaient à l’horizon.

— Il y a beaucoup de choses que tu devrais savoir si tu veux survivre à ce qui t’attend —j’arquai un sourcil interrogatif—. Tu sais que tu possèdes quelque chose qui appartient à Jaïxel.

— Oui. Le phylactère.

Alors, c’était cela, me dis-je mentalement. Et Marévor Helith, quel rôle jouait-il dans tout ça, celui d’un ami ou d’un ennemi ?

— Exactement. Ce qu’il a perdu le jour où il s’est retrouvé nez à nez avec Zueryn Ucrinalm et Ayerel Hareldyn n’était ni plus ni moins qu’une partie de son esprit.

Je sentis le muscle de ma mâchoire se relâcher sans le vouloir.

— Vraiment ? —bégayai-je, terrifiée.

Le nakrus s’approcha de la table en acquiesçant de la tête et il appuya ses mains sur l’écritoire.

— Moi, franchement, depuis qu’il a perdu cette partie de l’esprit, je ne l’ai pas trouvé très différent. Quand je suis allé rendre visite à des parents à Dumblor, j’ai appris qu’il continuait de se consumer, solitaire, à tendre des pièges à nos pauvres squelettes. C’est pourquoi je ne crois pas qu’il ait perdu beaucoup de pouvoir.

Je baissai involontairement les yeux sur mes mains. Je possédais vraiment quelque chose de Jaïxel en moi ? Et comment était-ce possible ? Avec une moue de dégoût, je tressaillis. Et alors je me rappelai deux mots qu’avait prononcés Marévor Helith.

— Avant tu as dit Zueryn Ucrinalm et Ayerel Hareldyn ?

— C’est ce que j’ai dit —acquiesça-t-il, en s’asseyant—. Tu sembles vouloir aller directement au fait. Bien. Je vous dirai ce que je sais sur vos parents. Apparemment, ils étaient impliqués dans une histoire de contrebande entre Jurvoth et Kurbonth, les villes que l’on nomme les Jumelles du Soleil. Je suppose que tu connais un peu la géographie souterraine ? —s’enquit-il, haussant un sourcil.

— Un peu —répondis-je, regrettant l’absence d’Aléria en cette circonstance…

En pensant à Aléria, il me sembla que quelque chose, dans mon cerveau, se remettait à fonctionner et je me souvins avec netteté de tout ce qui était arrivé depuis notre départ de Ténap. J’avais fui les nadres rouges en abandonnant Lénissu !

— Que se passe-t-il ? —demanda soudain Murry.

Je me rendis compte que je m’étais levée d’un bond et je soufflai deux fois pour essayer de me calmer, en vain.

— J’ai besoin de réponses ! —grognai-je, les yeux rivés sur le nakrus qui me regardait avec une absurde sérénité.

— C’est ce que nous essayions de résoudre —soupira le maître Helith.

— Pas ce type de réponses, pas pour le moment —dis-je, très agitée—. Où est Lénissu, où sont les autres ? Pourquoi j’étais si étourdie et pourquoi je ne pouvais pas penser correctement ? Je viens de me réveiller d’un rêve ! Qu’est-ce qu’il est arrivé à Aléria, Akyn, Aryès, Déria et Dol ? Ils étaient entourés de nadres rouges ! Par Ruyalé —en poussant un gémissement, je griffai le dossier de la chaise avec mes griffes sorties, m’imaginant les pires scènes. Déria fuyant une créature crachant le feu et munie d’une queue recouverte de piquants venimeux, Aléria sortant et consultant des livres à toute allure alors qu’une bande de nadres l’encerclait lentement… Non ! J’ouvris les yeux.

— Je veux savoir s’ils sont sains et saufs.

— Ils sont sains et saufs —répondit Murry—. Maître Helith a dit qu’il était très peu probable qu’il leur soit arrivé quelque chose.

— Bien sûr —affirma le nakrus.

En le voyant si tranquille, je me sentis un peu rassurée, même s’il me restait un doute.

— Bien sûr —répétai-je, en m’asseyant.

Laygra me donna de petites tapes sur l’épaule pour me tranquilliser.

— Le maître Helith pense à tout —me dit-elle doucement. Elle fronça les sourcils et admit— : Même aux singes.

Soudain, on frappa à la porte bruyamment.

— Ah —fit Marévor Helith, avec une mine peinée—. Je crois que ma pause se termine, j’ai cours de transmutation. J’arrive ! —cria-t-il pour qu’on l’entende du dehors—. Ma chérie —dit-il plus bas, en s’adressant à moi—, si tu as d’autres questions, tu peux revenir quand tu voudras tous les… comment dit-on en Ajensoldra déjà ? Ah, tous les Lubas et tous les Blizzards. Les autres jours, je ne suis pas là.

Tout en parlant, il s’était levé et avait traversé la pièce d’un pas rapide. J’étais abasourdie qu’après m’avoir fait venir à Dathrun à travers un monolithe et m’avoir révélé que j’avais une partie de l’esprit d’une liche, il m’abandonne si rapidement et avec tant de réponses en suspens.

— Bienvenue à Dathrun, Shaedra —ajouta le nakrus, puis il nous tourna le dos et s’en fut par le couloir donner son cours de transmutation, avec l’élégance des morts-vivants.