Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

10 Le gnome prêtre

Nous passâmes plusieurs jours à Ténap avant de reprendre notre voyage, principalement parce que l’idée de sortir dehors par le temps qu’il faisait n’attirait personne ; depuis le lendemain de notre arrivée où il avait commencé à pleuvoir à verse, la pluie n’avait pas cessé, excepté de rares moments de pause où l’on entendait dans la rue des gens patauger dans la boue. On apprit que des inondations s’étaient produites dans une zone de la ville où passait un ruisseau qui, les dix dernières années, s’était presque complètement asséché et qui maintenant resurgissait comme autrefois, selon les dires d’un vieil habitué de la taverne.

Profitant de ces jours de repos, je m’apprêtai à dresser un programme pour enseigner ce que je savais à Déria, qui non seulement était toujours aussi assoiffée d’apprendre, mais qui maintenant voulait devenir une « aventurière » comme moi, abandonnant son projet initial d’acrobate.

— Bien —lui dis-je le premier jour au petit déjeuner—. J’ai pensé que nous pouvions commencer dès maintenant ton apprentissage sérieusement. Qu’en penses-tu ?

— Ouah ! —s’écria Déria, enchantée, en bondissant sur sa chaise et attirant vers nous des regards à moitié endormis et presque renfrognés.

— Je prendrai ta réponse pour un oui —répliquai-je, un ample sourire aux lèvres. Et je plissai les yeux en regardant les autres—. Je ne veux pas de spectateurs.

Akyn prit un air innocent.

— Moi, je voulais juste voir comment tu te débrouillais.

— Et moi, la vérité, cela m’intéresserait d’assister à tes cours, Shaedra —intervint Aléria sur un ton d’expert.

— Aléria ! —protestai-je—. Tu ne voulais pas visiter la ville ?

— On peut faire les deux choses en même temps —dit-elle—. En plus, à ce que j’ai entendu dire, le maître qui refuse à un autre maître l’autorisation d’assister à ses cours, c’est qu’il craint d’être jugé inapte pour son métier.

Je roulai les yeux, à la fois exaspérée et amusée.

— Dernièrement tu aimes beaucoup ce livre, Le séisme des sensations, je crains.

Aléria grogna, irritée.

— Ça ne vient pas de ce livre, mais d’un de Malanvars. Appels artificieux de l’esprit. Je ne l’ai pas lu en entier —admit-elle l’air coupable—, mais ce que j’ai dit, c’était dans le prologue, si je me souviens bien…

Le raclement de gorge de Lénissu interrompit ses pensées et notre conversation et je levai la tête pour poser le regard sur mon oncle, debout, la tête penchée et moqueuse.

— Si cela ne vous dérange pas, je vous laisse avec Dolgy Vranc. Si vous allez visiter la ville, je vous avertis que les semi-orcs n’ont jamais eu un sens de l’orientation très développé, alors prenez bien soin de lui et qu’il ne s’égare pas, étant donné ce qu’il porte.

— Où vas-tu ? —interrogeai-je, curieuse, tandis que Dolgy Vranc, qui semblait l’instant d’avant à moitié endormi, vociférait quelque chose pour défendre les semi-orcs et qu’Aryès demandait :

— Étant donné ce qu’il porte ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

Lénissu sembla considérer moins dangereuse la deuxième question, car il répondit :

— Le pesant fardeau des ans et que sais-je encore. Bon, je vous laisse, passez une bonne journée, ah, et, vous, n’oubliez pas votre promesse, n’est-ce pas ?

Il fixa successivement Aléria, Akyn et Aryès, leur jetant un regard éloquent, il me sourit et, d’une salutation cordiale de la main, il nous dit au revoir et sortit de la taverne, sous mon œil étonné.

— Que voulait-il dire quand il a parlé de promesse ?

Aléria et Akyn échangèrent un regard et levèrent les yeux au ciel.

— Bah, des réflexions à lui, tu sais bien comment il est… —dit Aléria.

Je continuai à les observer, tous les deux, d’un regard scrutateur et Akyn finit par reconnaître :

— Bon, en fait, il nous a demandé de te protéger parce que… tu sais… avec l’histoire de la liche et tout ça…

Aléria lui donna un violent coup de coude qui lui fit pousser une exclamation de douleur et, pendant cela, je vis l’expression de stupéfaction et d’incrédulité d’Aryès qui nous regardait tour à tour et semblait penser frénétiquement. J’aurais dû tout lui raconter beaucoup plus tôt, pensai-je alors, envahie par les remords. Pourquoi le laissai-je toujours à l’écart, l’excluant de mes confidences ? Le mal était déjà fait. Et en ce moment, il devait être furieux contre moi. Je l’observai du coin de l’œil tandis que je déclarais :

— Lénissu exagère toujours, évidemment. Je me débrouillerais toute seule même face à une manticore. Vous me connaissez : “moi, tueuse de dragons, preuse et hardie, je vais”.

Aléria adressa de nouveau à Akyn un regard assassin, puis elle secoua la tête.

— Cela ne me dit rien.

Je frappai des mains et me levai d’un bond en déclarant :

— Eh bien, voici le dragon qui arrive pour défendre sa tanière —dis-je, en montrant mes griffes, l’âme théâtrale. Et je me mis à réciter.

— Qui ose m’affronter,
me défendant d’entrer ?
— Moi, vil dragon féroce,
je viens pour te tuer.
Je viens détruire l’horreur,
ton cœur noir et mauvais
je viens venger les pleurs
que t’apporte le vent.
— Toi, saïjit, si chétif,
bien trop inoffensif,
comment crois-tu, arrogant,
pouvoir verser mon sang ?
— Je viens pour me venger,
moi, tueuse de dragons,
preuse et hardie, je vais
là où le bien répond.

Des voyageurs qui comprenaient l’abrianais et qui avaient écouté ma prestation, applaudirent d’un air moqueur et je leur fis une révérence d’actrice professionnelle avec un air non moins moqueur, pendant que Déria, Dol et Akyn riaient aux éclats de mes mimiques exagérées. Finalement, je trébuchai contre le pied d’un banc et je me cognai le petit orteil ce qui fit redoubler le rire de mes amis tandis qu’Aléria laissait échapper un soupir.

— Je crois que pour une fois Lénissu avait raison, tu as vraiment besoin d’un protecteur pour te retenir pendant que tu tues des dragons ; il ne faudrait pas que tu termines en morceaux.

Je pouffai.

— Bah, pour le moment, je suis toujours en vie. —Je croisai alors le regard pensif d’Aryès et j’inspirai profondément—. Eh bien, on y va ?

Dolgy Vranc approuva de la tête, il termina sa deuxième coupe de vin, et il se leva. Chaque fois qu’il se levait, j’étais impressionnée par sa grande taille et, sans aucun doute, lorsque nous fîmes le tour de la ville, il attira le regard des gens sur son passage, car ce n’était pas courant de rencontrer un semi-orc, qui plus est si imposant.

Pendant que nous visitions les fontaines, les places, le marché et je ne sais combien de quartiers de Ténap, je commençai à enseigner à Déria les notions basiques du jaïpu et du morjas ; je lui parlai des énergies, lui citant le nom de toutes ; je lui fis un résumé historique très bref sur la découverte et l’étude des énergies et, finalement, quand j’eus ennuyé tous les autres et que nous étions sur le chemin du retour à la taverne après plusieurs heures de déambulation, j’entrepris de lui donner des consignes sur la façon d’utiliser le jaïpu en diverses situations ; Déria s’émerveilla lorsque je lui dis qu’on pouvait utiliser le jaïpu même pour cuisiner.

— Mais c’est vrai ? —demanda Déria, sans pouvoir le croire.

— Moi, je n’arrêtais pas de le faire —lui assurai-je—. J’habitais dans une taverne, alors je m’amusais à utiliser le jaïpu dès que je pouvais. Pour servir, par exemple, je portais le plateau en équilibre sur la main et je parvenais à calculer le moment précis où il pouvait se maintenir immobile sans tomber, même si je faisais des acrobaties. Mais des acrobaties, je n’en faisais pas souvent parce que ma sœur, Wiguy, ne le tolérait pas.

— Tu as une sœur ! —exclama Déria, surprise.

— Euh… oui, bon, on est sœurs uniquement parce qu’on a grandi ensemble, mais je la considère comme une sœur de toute façon. Ce que je t’interdis de faire, pour revenir à ce que je disais, c’est d’utiliser le jaïpu à l’extérieur, parce que ça, ça peut être dangereux. Il y a des gens qui sont morts parce qu’ils sont devenus fous en perdant le jaïpu. Tu dois savoir que le jaïpu, ce n’est pas toi et qu’il a une conscience propre que tu dois apprendre à connaître. Aucun jaïpu n’est pareil, mais je crois que tous, si tu leur lâches trop la bride, tendent à vouloir récupérer leur liberté, s’ils ont été libres un jour, évidemment, ce qui est discutable. Enfin, que je sache, même les plus savants ne savent pas d’où vient le jaïpu ; on dit que c’est la seule énergie vivante avec le morjas et le païras, bien que je ne voie pas pourquoi les autres énergies ne peuvent pas être vivantes —réfléchis-je, pensive—. Je t’ai déjà dit comment s’appellent les énergies du jaïpu et du morjas ?

— Les énergies darsiques —acquiesça Déria.

— Exactement. Avec le païras, ce sont les trois énergies que l’on dit darsiques. Bon, je ne sais pas comment on dit darsique en naïdrasien ou en naïltais, mais comme je ne sais pas ce que cela signifie ni en abrianais, je ne peux pas t’en dire plus.

— Ça ne fait rien, je me suis déjà habituée à ce que tu dises des mots bizarres en abrianais —assura Déria avec sérieux.

Je souris.

— Bon, pour le moment on a assez travaillé. L’après-midi, on peut continuer un peu si tu veux. Tout de suite, j’ai faim —dis-je, en entrant dans la taverne derrière les autres.

Quand je passai la porte de la taverne, la première chose que je vis, ce fut Lénissu assis en compagnie d’un gnome portant un habit de prêtre. Il lui parlait avec une très grande volubilité. Le gnome, par contre, semblait très réservé, il soupirait et souriait mystérieusement.

— Lénissu ! Toujours en train de manigancer quelque chose, n’est-ce pas ?

Dolgy Vranc souriait de son sourire de semi-orc et Lénissu lui répondit par une moue innocente.

— Ah ? Bah, moi, manigancer ? Ça ne me viendrait même pas à l’esprit. Shaedra ! Ma nièce, approche-toi, j’ai quelque chose pour toi.

Dès qu’il m’avait vue, il s’était tourné vers un sac de sparte qu’il gardait sous la table et je m’approchai avec curiosité pour voir mon oncle sortir une paire de bottes marron clair. Les yeux de Lénissu étincelaient de joie.

— Je crois qu’elles t’iront à merveille. Mais… lave-toi les pieds avant de les mettre, d’accord ?

Je jetai un regard sur mes pieds couverts de boue et je fis une grimace amusée.

— Merci, Lénissu, c’est… gentil.

Son sourire s’élargit et il me tendit le cadeau. Je pris les bottes et les examinai minutieusement tandis que mon oncle ajoutait en parlant pour tout le monde :

— J’ai pensé que vous souhaiteriez changer de vêtements, vu que ceux que l’on porte ne conviennent pas précisément bien à un groupe aussi fameux que le nôtre. Srakhi Léndor Mid, ici présent, est un vieil ami à moi et il dit qu’il va nous fournir ce dont nous avons besoin, n’est-ce pas ?

Le gnome prêtre n’avait pas cessé de nous regarder avec ses yeux globuleux et bruns. Après un moment de silence, il se racla la gorge et acquiesça.

— Tout à fait. Je vous fournirai les vêtements cette après-midi —dit-il en se levant—. Maintenant, si vous me permettez, on m’attend pour manger.

— Bien sûr —répliqua Lénissu, en se levant lui aussi avec la même courtoisie que Srakhi.

Le gnome salua de la tête. Concis, mais sympathique, pensai-je, en suivant du regard sa silhouette quelque peu rondelette à la démarche énergique.

— Un curieux personnage —commenta Dolgy Vranc—. Il ne partage pas, par hasard, le même métier que toi autrefois, mon ami ?

Lénissu fit non de la tête, tout en jouant avec une petite pierre bleue.

— Non, absolument pas… c’est un homme honnête. Ce qu’il y a, c’est que c’est une personne originale, c’est pour cela que nous sommes amis.

— Oh, je comprends —grommela Dolgy Vranc, en s’asseyant à table.

— Comment s’est passée la promenade ? —demanda Lénissu—. Je suppose que vous devez avoir faim, je vais parler au tavernier et ensuite vous me raconterez ce que vous pensez de Ténap.

Akyn grogna.

— Shaedra et Déria n’ont pas arrêté de parler. J’avais l’impression d’être de retour à la Pagode !

Lénissu sourit avant de s’éloigner.

— Heureusement, vous avez échappé aux devoirs —répliquai-je et j’ajoutai— : Au moins pour cette fois, n’est-ce pas Déria ?

Je fis un clin d’œil à Akyn et, tous deux, nous éclatâmes de rire devant l’expression stupéfaite de Déria.

— Des devoirs ? —répéta-t-elle.

Je fis un geste vague de la main, minimisant l’importance du sujet.

— Bah, il n’y en aura pas beaucoup, ne te tracasse pas. Juste suffisamment pour que tu en aies assez.

— Au fait —intervint Akyn—. Où est Stalius ?

Aléria, Akyn et moi balayâmes des yeux la taverne, mais il n’y avait pas trace de Stalius. Je fronçai les sourcils et j’échangeai un regard avec Aléria.

— Je n’ai aucune idée d’où il a pu aller —me dit-elle, devinant ma question silencieuse.

* * *

Stalius n’apparut qu’à l’heure du repas, alors que nous avions depuis longtemps déjà remercié le gnome pour les habits qu’il nous avait apportés. C’étaient des vêtements simples, mais pratiques, des plus courants que l’on pouvait trouver dans la Terre Baie : des chausses, une tunique et une cape de voyage, sans ornements, mais de bonne qualité et chauds. Les autres chaussèrent des bottes de cuir rigide et sombre et moi, les bottes que Lénissu m’avait offertes. Elles m’allaient parfaitement et, bien que je ne sois pas habituée à marcher avec quelque chose aux pieds, ces bottes furent les premières qui me semblèrent réellement commodes.

Les jours suivants, Déria se montra très attentive et enthousiaste dans son apprentissage et j’en venais à penser que, pour ce qui était de la ténacité, elle n’avait rien à envier à Aléria. Au total, nous restâmes huit jours à Ténap, beaucoup plus longtemps que ce que nous escomptions. Stalius était chaque jour plus nerveux et, bien que ce ne soit pas dans ses habitudes de beaucoup parler, ces jours-là, il répéta inlassablement qu’Aléria ne pouvait pas attendre, que la Fille du Vent devait se rendre sur sa terre le plus tôt possible. Et avec une certaine surprise, je vis qu’Aléria était tout aussi impatiente. Pensait-elle donc que ce que disait Stalius sur la Fille du Vent avait un fondement plus réel que celui d’une croyance locale ?

Je marchais dans la rue avec Déria et, pendant qu’elle tentait de réaliser l’exercice mental que je lui avais demandé, j’avançais plongée dans mes pensées et je ne vis la femme que lorsque je la heurtai. Elle était beaucoup plus grande que moi, c’était une elfocane d’une vingtaine d’années, blonde et vêtue élégamment ; elle me dévisagea, avec l’air aussi surprise que moi. Elle battit des paupières plusieurs fois, de ses yeux d’un bleu très clair.

— Oups —fis-je, en m’efforçant de sourire malgré le choc que j’éprouvai—, je suis désolée.

Visiblement, elle appartenait à une famille aisée. Elle portait un habit couleur paille et un panier vide qu’elle avait maladroitement laissé tomber. Son visage demeura hébété et abasourdi pendant un bon moment, mais, finalement, elle esquissa un vague sourire, comme si elle se rendait soudain compte que je me trouvais devant elle, et elle continua sa marche en me contournant et en murmurant pour elle-même des mots inintelligibles. J’échangeai un regard rapide avec Déria et je ramassai le panier pour le rendre à la jeune femme qui semblait être totalement dans les nuages.

Je la poursuivis en l’appelant, mais elle ne se retourna pas et je dus la tirer par la manche pour attirer de nouveau son attention.

— Euh… je crois que vous avez oublié ça —lui dis-je, en lui montrant le panier et en baragouinant le naïltais.

L’elfocane battit des paupières et agita la tête, comme pour émerger d’un rêve et, quand elle me regarda, elle semblait plus éveillée.

— Tu me parlais, petite ?

— Hum… euh… Tenez, vous l’avez laissé tomber dans la rue et c’est à vous, je crois.

Elle abaissa les yeux sur le panier et fronça les sourcils.

— Je n’ai besoin d’aucun panier, merci. Mais, que faites-vous là ? Vous ne devriez pas être en classe ?

J’échangeai un regard inquiet avec Déria. Décidément, cette elfocane délirait.

— Allons-nous-en —me murmura Déria à l’oreille.

Mais moi, le panier toujours à la main, je ne pouvais pas croire que cette femme qui l’avait laissé tomber, ne veuille pas le récupérer.

— Mais c’est à vous, vous l’avez fait tomber là-bas, dans la rue, nous nous sommes heurtées…

— Heurtées ? À un endroit si plat comme celui-là et si désert ? Mais que dis-tu, fillette !

Je fronçai les sourcils et je haussai les épaules, décidée à la convaincre de reprendre le panier.

— Je crois que vous avez un problème de perception. Nous sommes à Ténap, vous êtes en train de grimper une côte. Et il y a des gens qui passent. Comment une ville pourrait-elle être déserte ?

— En effet, si nous sommes dans une ville, il se peut qu’il y ait des gens, mais… —et elle me sourit avec compassion— ces gens ne sont que des fantômes. C’est dommage que tu ne le voies pas.

— Ah. —Je me tus un instant, puis je soupirai, jetant un regard accusateur au panier—. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas récupérer le panier ?

Un elfocane d’une soixantaine d’années apparut alors et courut vers nous en criant :

— Ladori ! Ladori !

L’homme était presque aussi grand que la jeune femme et, à ses traits, je compris qu’il devait faire partie de la même famille. Le visage pâle et allongé, les yeux bleus grands ouverts, l’homme nous rejoignit, la respiration entrecoupée. Il ne paraissait pas habitué à de telles courses.

— Le ciel soit loué ! —s’exclama-t-il—. À quoi pensais-tu, ma chérie ? Je t’avais dit de m’attendre.

Ladori ne répondit rien, mais en le voyant, un sourire s’était mis à flotter sur ses lèvres rosacées.

— Père. Bien sûr que je t’attends. Pourquoi ne t’attendrais-je pas ? —Elle fronça les sourcils—. Mais que veux-tu attendre ?

Elle inclina la tête sur le côté et battit des cils comme si une lumière intense la gênait. Soudain, un rayon de lumière éclaira mon esprit. Ladori avait souffert une crise d’apathisme ! Et son mal avait tout l’air d’être incurable. Avec mon jaïpu, j’examinai discrètement le sien et je le découvris aussi effiloché que celui du vieux Jenbralios, mais d’une façon différente ; il était plus homogène, comme de l’huile incapable de se reconstruire.

Soudain, je reçus comme une bourrade et, en croisant le regard du père de Ladori, je ressentis une certaine gêne, comprenant qu’il avait perçu mon exploration avec le jaïpu.

— J’aimerais savoir qui vous êtes —prononça-t-il, les sourcils froncés.

J’échangeai un regard rapide et appréhensif avec Déria et je me raclai la gorge.

— Nous marchions tranquillement quand j’ai heurté votre fille et comme elle a laissé tomber son panier, je l’ai ramassé pour le lui rendre, mais elle dit qu’elle n’en a pas besoin, c’est pour ça que, vous comprenez, je ne savais pas quoi faire…

— Eh bien —m’interrompit-il, en me prenant le panier des mains—. Merci pour le panier. Allons-nous-en, Ladori, ou nous arriverons en retard.

Ils s’en furent sans un regard en arrière et je ne pus que m’étonner de l’âpreté soudaine du père. Était-ce parce qu’il s’était rendu compte que j’avais compris que sa fille était apathique que son ton s’était ainsi aigri ? C’était possible.

Sur le chemin du retour à la taverne, je donnai à Déria tous les avertissements possibles sur l’anéantissement de la tige et sur l’apathisme jusqu’à ce qu’elle me jette des regards de clair ennui. Finalement, avec un soupir, je cessai de l’embêter, mais voir une personne si jeune, apathique, m’avait réellement et profondément ébranlée.

Finalement, le moment de quitter Ténap arriva et nous fûmes tous surpris lorsque, le matin du départ, Srakhi Léndor Mid fit son apparition à la porte de la taverne. Le gnome revêtait toujours le même habit de prêtre, mais il portait sur le dos un sac de voyage.

Nous nous tournâmes tous vers Lénissu, avec les sourcils levés, mais celui-ci ne nous accorda même pas un regard.

— Bien —lança-t-il joyeusement—. Nous sommes tous prêts ? Oui ? Eh bien, en avant, après un bon petit déjeuner, on apprécie une bonne marche. Srakhi, mon ami, ouvrons la marche.

Nous sortîmes de la taverne en silence. Nous étions en train de sortir de la ville, lorsque Aléria murmura, l’air contrariée :

— Lénissu nous réserve toujours des surprises.

— Ton oncle a d’étranges amitiés —renchérit Akyn, en acquiesçant de la tête—. Ses amis vont des contrebandiers aux prêtres.

— Et qui sait s’il n’est pas les deux choses à la fois —soupirai-je, le regard posé sur la pointe de l’épée qui dépassait sous la tunique de Srakhi.

Ce gnome inconnu, qui que ce soit, nous avait donné des vêtements. Ce n’était donc pas impossible que Lénissu lui ait fait un jour quelque faveur… ou qu’il pense lui en faire une à l’avenir. Mais, bah, qui pouvait savoir ce que Lénissu avait fait dans sa vie ? Après avoir passé plusieurs années dans les souterrains, il devait sans aucun doute avoir des amitiés encore plus étranges que celle-ci. Cependant, quelque chose chez Srakhi attirait mon attention. Une aura étrange l’enveloppait, comme si le morjas essayait de pénétrer dans son jaïpu… Quelle drôle d’idée !

— Aryès —dis-je soudain, tandis que nous marchions—. Toi qui sais des choses sur l’énergie orique… est-ce que tu sais si l’on peut faire léviter plusieurs choses à la fois et les faire se heurter entre elles sans qu’elles rebondissent ?

Akyn et Aléria me jetèrent un regard étonné alors qu’Aryès semblait absorbé par les implications de ma question.

— Eh bien —répondit-il finalement—. Si tu gardes une force égale pour les deux objets, je crois que ce serait possible, sans qu’ils rebondissent, oui. Mais cela demande beaucoup plus d’énergie que de faire léviter un seul objet. Ce n’est pas une question d’habileté, mais de concentration.

— Et pourquoi tu voulais savoir ça, comme ça d’un coup, Shaedra ? —demanda Aléria, curieuse.

— Oui, pourquoi ? —dit Akyn avec un extrême intérêt.

— Oh —fis-je, avec un air mystérieux—. Vous voulez vraiment le savoir ? —Leurs expressions suffirent à me convaincre—. Eh bien —repris-je, en baissant la voix—. Observez le jaïpu du gnome. Vous ne remarquez rien de bizarre ?

Tous deux regardèrent le gnome en essayant de sentir ce que je percevais. Les sourcils froncés, plongé dans ses pensées, Aryès avait totalement oublié ce qui l’entourait, et son pied se dirigeait directement sur une énorme bouse de vache que les pluies avaient délayée, mais qui restait encore bien visible.

— Eh ! —lui dis-je, en le tirant par le bras, tandis qu’Akyn secouait la tête sans arrêter de regarder le gnome.

Aryès, surpris, vacilla et les diables savent comment, nous perdîmes tous deux l’équilibre. La boue gicla de tous les côtés lorsque nous nous affalâmes tout du long sur le chemin.

Pendant ce temps, en tête, Dolgy Vranc, Lénissu et Srakhi parlaient avec animation et Stalius fermait la marche avec son habituel silence de légendaire peu bavard. Je laissai échapper un gémissement en sentant tous mes habits s’imprégner d’eau.

— Désolé —dit Aryès qui, tout rougissant, se redressa et me tendit la main pour m’aider à me relever.

— Je suppose que c’est bien fait pour moi —répondis-je avec optimisme, tout en secouant les bras pour en faire tomber la boue—. Après tout —ajoutai-je en me raclant la gorge— je te dois quelques explications. J’y ai pensé et je suis arrivée à la conclusion que ça avait été une erreur de ne rien te dire de tout ça.

Aryès me regarda stupéfait et, après une légère hésitation, il acquiesça de la tête.

— En fait, je me demandais si tu aurais confiance en moi un jour. Commence depuis le début parce que je crois que j’ignore plus de choses que ce que tu penses…

À cet instant, Akyn et Aléria nous signalèrent, en riant aux éclats, et Lénissu, en tournant la tête et nous voyant Aryès et moi couverts de boue, m’adressa un grand sourire surpris.

— Par Éladar, ma nièce, tu ne cesseras jamais de me surprendre. Il suffit que j’arrête de te surveiller un instant pour que tu te transformes en…

— En un élémental de terre ! —exclama Déria, très amusée.

Je leur jetai un regard renfrogné et je redressai fièrement la tête, en espérant que l’on ne verrait pas mon visage rougir.

— Continuons. La pluie nous nettoiera —déclarai-je.

Et effectivement, la pluie nous nettoya et nous trempa jusqu’aux os lorsque peu de temps après, il se mit à tomber des hallebardes. Il semblait vraiment qu’un Cycle des Marais nous attendait. À cet instant, je regrettai profondément le solide toit du Cerf ailé. La pluie nous permit de parler tranquillement sans que Srakhi et les autres puissent nous entendre et, ainsi, avec l’aide d’Akyn et d’Aléria, je parvins à expliquer à Aryès et à Déria tout ce qui leur manquait pour comprendre comment Lénissu était apparu dans ma vie et pourquoi Dolgy Vranc faisait partie de notre groupe pittoresque. Aryès écoutait avec une grande sérénité et, finalement, il accepta tout avec un naturel qui curieusement me tranquillisa. Je m’étais imaginé qu’Aryès se fâcherait avec moi, ou se plaindrait d’avoir traversé le monolithe, mais son manque de réaction, outre me surprendre, me fit surtout penser que rien de ce qui était arrivé n’était irréparable et qu’il suffisait peut-être de garder le calme pour trouver Murry et Laygra et enfin pouvoir retourner à Ato tous sains et saufs.