Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

7 Le dîner de l’Abondance

Le dîner de l’Abondance portait bien son nom. Quand les cloches sonnèrent annonçant l’étape de relâche, tous avaient revêtu leurs meilleurs costumes. Les mineurs avaient ôté leurs pantalons de toile grossière imprégnés de l’odeur du naldren pour revêtir de longues tuniques colorées. Parmi eux, nous passions inaperçus avec nos tuniques roses.

Lénissu était d’une humeur sombre depuis que nous lui avions fait part de notre projet. Il avait refusé catégoriquement d’accepter notre aide.

— Vous n’êtes que des gamins. Vous resterez là où on vous dira. Je ne veux pas entendre de protestations.

Il avait dû supporter une foule de plaintes avant qu’il n’explose en disant que nous fassions ce que nous voulions, que nous mourions si tel était notre principal objectif dans la vie. Son manque d’estime pour nos capacités me blessa dans mon orgueil. D’accord, nous n’avions pas été dans les Souterrains, nous n’avions vécu aucun combat réel, et encore moins contre un dragon, même si celui en question n’était qu’un dragon de terre et non un atroshas, mais, en tout cas, nous n’allions pas les laisser partir seuls. Le pire fut peut-être lorsque Dolgy Vranc nous donna raison.

— Ces gamins ne savent peut-être pas manier une épée, mais ils savent contrôler un peu les énergies. En plus, je pense qu’ils seront plus en sécurité avec nous qu’enfermés dans une chambre par les hobbits.

— Je ne crois pas que les hobbits soient des infanticides —avait rétorqué Lénissu avec emportement—. En plus, je ne sais pas pourquoi tu dis « nous ». Toi non plus, tu ne sais pas lutter.

Mais Lénissu savait qu’il était inutile d’essayer de convaincre Dolgy Vranc de quoi que ce soit. C’est pourquoi il avait à présent cette mine sombre, malgré les couleurs vives qui nous entouraient de toutes parts.

Nous nous trouvions dans une immense salle circulaire avec des degrés de pierre qui donnaient en bas sur une place où s’étaient installés, avec tout leur attirail, des artistes venus de Naerial-jur pour l’occasion.

Arfonte, le neveu de Murdoth, nous guidait sur les paliers bondés de visages souriants et festifs.

— Cette année, il y a moins de monde que d’autres fois —entendis-je dire à une femme élégante qui s’éventait.

On ne l’aurait pas dit. Les musiciens jouaient une musique rapide, légère et répétitive tandis que les gens entraient et remplissaient la salle. Deux tout jeunes enfants couraient et riaient sur le palier inférieur et celle qui semblait être leur mère, les prit tous deux par la main pour qu’ils ne s’éloignent pas. Au total, il y avait des centaines de personnes, au moins cinq cents, assises ou debout, près des rampes, comme des fourmis dans une fourmilière.

Levant les yeux, j’aperçus les espaces réservés aux gens importants de Tauruith-jur. Un des plus grands était celui de la famille Tépaydeln, mais, autour de toute la salle, je pus compter trois autres espaces qui avaient tout l’air d’être destinés à une famille nombreuse.

Arfonte nous guida jusqu’à l’espace des Tépaydeln. Toute la famille y était réunie, des plus jeunes aux plus vieux. Certains ne partageaient en rien les traits des Tépaydeln, d’autres avaient les mêmes yeux bleus que Ranoï. L’aïeul et chef de la famille nous accueillit, toujours courtois, et sa femme, qu’il présenta sous le nom de Zaïdri, se mit sur la pointe des pieds et nous donna un baiser sur le front en signe de bienvenue, sans prononcer un seul mot, mais avec un aimable sourire.

Je sentais encore le contact froid de ses lèvres gercées quand nous nous assîmes à une file de sept sièges.

— Sa femme est encore plus bizarre que lui, vous ne trouvez pas ? —chuchota Akyn.

— Je crois qu’elle est muette —répondis-je en chuchotant également.

Akyn écarquilla les yeux et lança un coup d’œil en arrière sans aucune discrétion.

— Par Ruyalé —souffla-t-il et il reporta ses yeux sur les musiciens qui jouaient—. Elle me regarde.

— C’est ce qui arrive quand on critique —fis-je.

— Je ne critiquais pas !

— Vous voulez bien vous taire ? —protesta Aléria en nous foudroyant du regard—. La pièce va commencer.

— En naïltais —ajoutai-je—. Je ne vais rien comprendre. En plus, on est très loin.

— Ne crois pas que je vais te répéter et te traduire ce qu’ils disent —grogna Aléria.

— Pff, je n’aurais jamais pensé à te demander quelque chose d’aussi absurde.

— Taisez-vous une fois pour toutes —nous enjoignit soudain Stalius.

Nous le regardâmes, interloqués. Stalius ne nous parlait ni souvent ni beaucoup ces derniers temps et nous demeurâmes interdits en l’entendant soudainement nous sermonner. En réalité, le légendaire était très peu communicatif. Ce n’était pas qu’il soit antipathique, ce n’était pas une mauvaise personne, mais il était trop sérieux et vraiment peu amusant.

J’entendis trois notes de musique pour requérir notre attention et la pièce commença. Bientôt, je compris que l’œuvre était en vers. Je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’ils disaient, mais les mimiques et les personnages suffisaient pour comprendre la trame. Deux dames puissantes éprises du même homme se disputaient. L’homme était un courtisan sans scrupules, et sa préférence changeait et allait d’une dame à l’autre, chaque fois qu’une meilleure option s’offrait à lui. Aidé de son valet, il répondait à des lettres d’amour et recevait des menaces d’autres soupirants ainsi que des billets jaloux des deux dames, folles d’amour. Les gens riaient et je me surpris moi-même à rire à des moments où il était évident que le courtisan était dépassé par les événements.

La pièce dura trois heures. Elle était divisée en trois actes et, entre chaque acte, des danses et des intermèdes étaient intercalés. Les gens se déplaçaient sur les paliers, se servaient des rafraîchissements et parlaient entre eux ou écoutaient les artistes. De notre position assez élevée, je pus voir Déria, sur un palier bondé de mineurs, très digne dans sa petite robe verte, tenant la main de sa mère, comme pour que celle-ci ne s’éloigne pas d’elle. Sa mère se remarquait aisément parmi tant de hobbits. Elle avait la peau aussi noire que sa fille et des oreilles pointues de faïngal. Je me souvins alors que Déria et moi avions rendez-vous pour une leçon le lendemain. Je ne devrais pas oublier. Son profond désir d’apprendre m’avait tout d’abord étonnée. Je supposai, qu’à la longue, sa soif d’apprendre se calmerait.

Jetant un coup d’œil en arrière, je vis que Ranoï était en train de parler avec un hobbit à l’air alarmé. Son nom était Lom, me rappelai-je. Je n’entendais pas ce qu’ils disaient, mais l’expression de Lom, plus que celle de Ranoï, qui était toujours sereine, me fit comprendre que quelque chose de déplaisant était arrivé. À moins que j’interprète mal l’expression de Lom, qui, de toutes façons, semblait être un homme irrémédiablement inquiet.

Quand le dernier acte commença, je cessai de m’intéresser à ce qui m’entourait pour me centrer sur le dénouement de la pièce. Finalement, le courtisan tombait amoureux d’une des deux dames, la plus jeune, et l’autre, qui tout au long de la pièce avait été la plus orgueilleuse et jalouse, choisissait d’épouser un soupirant, secrètement ami du courtisan. Une fois la pièce terminée, tous les acteurs se réunirent sur l’estrade et firent une révérence. Tout le monde applaudit avec enthousiasme.

Après la pièce, le grand banquet commença. Un groupe de musiciens se mit à jouer et, au son de la cornemuse et de la flûte, les gens commencèrent à danser, en virevoltant gaiement, en levant les mains, suivant les pas des danses populaires des Mines Noires.

J’étais tout absorbée dans la contemplation des gens joyeux et colorés qui riaient, mangeaient et buvaient avec insouciance lorsqu’une silhouette rose me boucha soudain la vue.

— Je peux danser avec toi ?

Je levai les yeux et croisai le regard bleu d’Aryès. Je cherchai Aléria et Akyn et je constatai qu’ils n’étaient plus assis mais debout, quelques mètres plus loin, essayant d’imiter la danse des hobbits. Je ne vis Dolgy Vranc nulle part et, chose étrange, Lénissu parlait avec Stalius.

Alors, j’aperçus la main que me tendait Aryès, de plus en plus nerveux face à mon silence. Sans y penser davantage, je lui pris la main et me levai.

— Ce sera avec plaisir —répondis-je, sur un ton grandiloquent et amusé.

Nous nous rapprochâmes des danseurs, mais, alors, une immense surprise m’envahit soudain.

— Aryès ! —dis-je. Il me regarda, étonné.

— Quoi ?

— Eh bien… je ne sais pas danser. J’avais oublié ce détail. Désolée.

Je lâchai sa main et Aryès demeura stupéfait tandis que je m’apprêtais à rejoindre mon siège. J’étais curieuse de savoir ce que tramaient Stalius et Lénissu et je voulais m’assurer qu’ils ne s’échapperaient pas quand ils apprendraient quelque chose sur le dragon de terre. Lénissu était capable de ne rien nous dire…

Une main me saisit le bras et, irritée, je dus me retourner.

— Aryès, je ne sais pas danser !

À mon grand étonnement, Aryès éclata de rire.

— Tu ne le crois pas, n’est-ce pas ? —sifflai-je, de mauvaise humeur—. Mais la vérité, c’est que je n’ai jamais dansé. Wiguy a déjà essayé de m’apprendre, mais Wiguy a un don pour convertir les choses qui pourraient être amusantes en travail forcé —et tandis que le rire d’Aryès redoublait, j’ajoutai tout à fait sérieuse— : Je me souviens qu’elle voulait à tout prix m’apprendre. Ça a été un désastre, mais de courte durée, parce que Wiguy passe tout de suite à autre chose. C’est un de ses points positifs… mais pourquoi tu ris ?

— Danser, ce n’est pas très différent de la lutte avec le jaïpu. En plus, c’est facile d’apprendre. Allez, viens —m’encouragea-t-il.

Je me mordis la lèvre, nerveuse, et, rougissant légèrement, je lui pris la main.

— Si je me casse une cheville, ce sera ta faute —affirmai-je.

Aryès roula les yeux et me conduisit à l’endroit où de nombreux jeunes dansaient. Alors, il me lâcha la main et fit le typique salut d’Ato auquel je répondis presque instantanément sans y penser. Ma première danse commença. Franchement, elle fut désastreuse. Je voyais au fond des yeux d’Aryès que mon incompétence l’amusait et mon irritation augmenta.

La musique était joyeuse et rapide. Aryès me faisait tourner et tourner et, inconsciemment, je laissai le jaïpu se répandre dans tout mon corps pour prévenir un possible vertige et pour ne pas perdre l’équilibre.

— Shaedra, ce n’est pas nécessaire d’utiliser ton jaïpu pour danser —me dit Aryès. Il semblait que ma réaction le mettait mal à l’aise.

— Quoi ? Oh, pardon.

J’entendis soudain un rire et Akyn apparut entouré de hobbits.

— Tu utilises toujours le jaïpu pour tout, Shaedra. Au fait, est-ce que vous avez vu ? Arfonte nous fait des signes depuis un moment.

Je tournai la tête vers l’endroit où se trouvaient les Tépaydeln et ce que je vis me glaça le sang. Maudits soient-ils ! Je me mis à courir entre les gens qui dansaient comme un lièvre pourchassé. Quand j’arrivai auprès d’Arfonte, mes soupçons se confirmèrent : il n’y avait pas trace de Stalius, ni de Lénissu, ni de Dolgy Vranc. Ce n’était pas nécessaire, mais Arfonte m’expliqua à voix basse que le monstre était plus proche que ce qu’ils croyaient.

J’attendis impatiemment les autres et croisai le regard de Ranoï. Celui-ci m’observait, le visage impassible, mais je devinai ce qu’il attendait de moi. Je hochai légèrement la tête et il me répondit de la même façon. Il n’y avait pas de temps à perdre. Je cherchai Murdoth du regard, mais ne le trouvai pas. Il était sûrement parti avec un détachement de gardes pour s’assurer que Stalius allait bien tuer le dragon.

Je me surpris à sortir mes griffes et je les rentrai si vite que l’une d’elles se coinça. Je fronçai les sourcils. Cette griffe poussait-elle de travers ?

— Que se passe-t-il ? Où sont les autres ? —demanda Akyn.

— Ils sont partis —répondis-je sans pouvoir cacher ma rage et ma préoccupation—. Arfonte va nous montrer le chemin.

Arfonte nous conduisit au fond de l’espace réservé aux Tépaydeln. Là, se trouvait une tapisserie qui occultait une porte. Nous sortîmes de la salle en silence et nous avançâmes dans une galerie, en courant.

Arfonte alluma une torche et nous indiqua des escaliers qui grimpaient, noirs dans l’obscurité. Nous courûmes pendant peut-être un quart d’heure avant d’entendre un bruit fracassant qui fit trembler la terre comme je ne l’avais jamais vue trembler. À Ato, il y avait déjà eu quelques tremblements de terre, mais ce n’était pas du tout la même chose de devoir se protéger en se cachant sous une table que de devoir courir à l’intérieur d’une montagne pleine de tunnels et parcourue de secousses. J’étais certaine que, dans la salle, les airs festifs s’étaient transformés en cris de panique.

— Euh !… c’est le dragon ? —souffla Aryès.

Arfonte acquiesça.

— Ça en a tout l’air.

Sans prendre le temps de réfléchir, je me précipitai et grimpai les escaliers et les autres me suivirent.

Nous débouchâmes sur un tunnel irrégulier. Là se trouvaient Lénissu et Dolgy Vranc, apparemment en pleine discussion. Lénissu secouait la tête, l’air exaspéré. Il tenait l’épée à la main et celle-ci émettait une lumière bleutée qui illuminait le tunnel.

— Ne sois pas ridicule ! —disait-il—. Nous l’attraperons beaucoup plus facilement s’il ne se déchaîne pas contre nous.

— Lénissu ! Dol ! —cria soudain Aléria.

Tous deux se tournèrent vers nous et je pus lire la colère et la peur sur le visage de Lénissu avant que toute la terre n’explose soudain sous nos yeux. Tout mon monde s’écroula devant moi comme du fer changé en farine.

“Tu connais l’histoire du bouffon de Yamarol ?” disait une voix calme.

“Non”, répondait une autre.

“Le bouffon de Yamarol, le créateur de rêves !” La voix rit. “L’histoire raconte qu’il vivait dans une chaumière, près de la mer. Il créait des rêves et les gens qui faisaient des cauchemars l’engageaient pour que le bouffon leur donne ses rêves. Lui gardait les cauchemars de tout le monde et, à la fin, il crut que c’étaient les siens et il se sentit coupable de toutes les calamités qui s’étaient perpétrées, crimes, abus de toutes sortes. Se rendant compte, des années plus tard, de qui étaient les coupables, il tua l’un après l’autre, tous ceux qui avaient un cœur noir.” Si l’histoire avait une suite, je ne la connus jamais parce que je compris soudain que j’étais en train d’épier une conversation qui ne m’appartenait pas et je me retirai, sachant que le moment était impérieux et que je devais agir.

J’ouvris les yeux juste à temps pour voir disparaître la longue queue du dragon. Je suivis les autres dans le tunnel, troublée. Mais qui diable était le bouffon de Yamarol ?