Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

5 La pause thé

La famille Tépaydeln vivait à l’intérieur de la mine, dans une ample caverne dont les murs étaient recouverts de tentures et le sol de tapis. Mais à dire vrai, c’est qu’ils avaient bien besoin de tout cet espace. Ils étaient très nombreux. Je compris que beaucoup étaient cousins et qu’ils vivaient tous dans la même grotte. Ils revêtaient des tuniques semblables à celles que nous portions, quoique beaucoup plus agrémentées. Leurs ceintures avaient des pierres précieuses incrustées. En fin de compte, si cette mine n’avait pas de pierres précieuses, au moins les hobbits en tiraient-ils suffisamment de naldren pour s’offrir le luxe qui les entourait.

Cependant, nous n’étions pas attendus par toute la famille Tépaydeln, mais seulement par quelques-uns de ses représentants. Notre nouveau guide qui avait relayé le jeune hobbit, était un homme mince d’âge mûr qui n’arrêtait pas de nous lancer des regards méfiants alors que nous traversions les couloirs luxueux de la grotte. Comme si nous avions pu avoir l’idée de dérober quelque chose ! Je m’imaginai pliant tranquillement un tapis et le cachant sous ma tunique et je faillis éclater de rire.

— Il est de plus en plus nerveux —commentai-je à Akyn. Celui-ci se mit la main devant sa bouche pour étouffer un rire.

Le guide, qui, soit dit en passant, s’appelait Lom, demeura sur le qui-vive pendant tout le trajet. Finalement, nous débouchâmes dans une salle plus ou moins rectangulaire avec une grande table placée au centre. Trois personnes étaient assises et elles se levèrent en nous voyant.

— Je me réjouis que vous ayez accepté mon invitation. Mon nom est Ranoï Tépaydeln, fils de Surshilia et Mirren. Voici mon fils, Murdoth, et mon petit-fils, Laaco. Je vous prie de vous asseoir et de prendre le thé avec nous, honorables aventuriers.

L’homme qui avait parlé était le plus âgé, ses cheveux étaient gris, son nez, pointu et ses yeux bleus brillaient de perspicacité. Je crois que nous fûmes tous surpris par son accueil chaleureux. Un autre avantage, c’est qu’il connaissait l’abrianais et le parlait correctement.

Nous nous assîmes et notre groupe commença à se présenter. Mon regard se posa sur une petite corbeille pleine de fruits à la peau jaune qui avaient tout l’air d’être des sortes de pêches. Je sentis l’eau me venir à la bouche. Je n’avais rien mangé depuis le déjeuner. Comment les autres parvenaient-ils à se concentrer sur autre chose que les fruits ?

— Et moi, c’est Lénissu et, elle, Shaedra Ucrinalm Hareldyn, ma nièce.

Pourquoi s’obstinait-il toujours à rajouter ces noms rocambolesques que je ne connaissais que depuis un mois ? Si, au moins, ces noms n’avaient pas eu trois syllabes ! Mais après avoir entendu les noms courts des autres, Ranoï Tépaydeln, fils de Surshilia et Mirren, m’observa avec curiosité.

— Es-tu noble ?

— Noon ! —m’exclamai-je, foudroyant Lénissu du regard—. Je ne suis pas noble.

— Elle est ignoble —renchérit Lénissu—. Mais c’est une gentille nièce.

Ranoï nous regarda à tour de rôle et esquissa un sourire.

— J’ai ouï dire qu’un groupe de voyageurs s’est rendu dans les Terres de Cendre il y a environ deux mois. Ce n’est pas vous, par hasard ?

— Les Terres de Cendre ? —répéta Dolgy Vranc, sans comprendre.

— Si tu continues à marcher quelques semaines vers le sud-est, tu tomberas dessus, si je ne me trompe pas —dit Lénissu—. Toi, tu dois connaître cette région sous le nom de Maydast. Des terres pleines de lave. Une terre repoussante pleine de bestioles —conclut-il—. Et non, nous ne sommes pas ces voyageurs —ajouta-t-il en s’adressant aux Tépaydeln.

Ranoï l’observa attentivement.

— Mais vous, vous avez déjà été là-bas.

Mon oncle leva les yeux au ciel.

— Eh bien, oui. J’y suis resté un jour et une nuit —précisa-t-il—. Une terre où il n’est agréable ni de naître, ni de vivre, ni de mourir. Les bestioles ne te laissent pas tranquille une minute. Une terre maudite —grogna-t-il.

Ranoï échangea un regard avec son fils et acquiesça de la tête.

— Laaco, peux-tu servir le thé à nos invités ?

Je vis le jeune hobbit se lever aussitôt et prendre une des deux théières qui reposaient sur la table face à Ranoï.

Je crois que c’était la première fois de ma vie que l’on me servait sans que je doive remplir moi-même mon bol. Je me doutais que ce devait être un acte de politesse habituelle, néanmoins je ressentis quelque chose qui ressemblait à de l’humiliation. Tandis que Laaco remplissait les bols, Ranoï Tépaydeln continuait à parler, répondant aux questions qu’on lui posait. Je perdis la moitié de ce qui se disait. Je compris seulement que nous étions effectivement très près des Communautés d’Éshingra, que l’on pouvait atteindre la ville de Ténap en une semaine de marche et qu’il y avait beaucoup de bandits sur les chemins des Communautés ces derniers temps. Un chargement de naldren avait disparu quelques semaines auparavant et personne ne savait ce qui était advenu aux porteurs. Une troupe d’artistes avait été dépouillée de tous ses biens avant d’arriver à Tauruith-jur. Je compris que Tauruith-jur était l’endroit où nous nous trouvions, un des nombreux villages souterrains de la Ceinture de Feu, qui vivait de l’exploitation de l’huile de naldren.

Eh bien. La pensée qu’un simple pas vers un monolithe avait pu nous éloigner autant d’Ato était terrifiante.

Lom apparut avec un plateau de petits gâteaux saupoudrés de fines algues vertes que je ne réussis pas à identifier.

— Des bracares, c’est le nom qu’on leur donne ici —dit Ranoï en souriant, alors que chacun se servait. La conversation reprit, mais j’étais absorbée par la seule tâche d’apaiser ma faim. Quand j’eus mangé quatre bracares, je me sentis étrangement repue et je m’adossai au dossier de ma chaise, réprimant un bâillement.

Le bol était chaud entre mes mains et, lorsque je me rendis compte que je tambourinais avec mes griffes sur le verre, je m’arrêtai aussitôt pour remarquer finalement que tous semblaient très intéressés par la conversation. Je fis un effort pour me concentrer sur ce qui se disait.

— Cela me chagrine, j’avais cru que vous étiez peut-être de ces aventuriers qu’enthousiasme une généreuse récompense —disait Ranoï Tépaydeln.

— Nous ne sommes pas des aventuriers —répliqua Dolgy Vranc—. Nous sommes de simples voyageurs un peu perdus.

— Mais vous venez du nord-est —intervint Murdoth—. Il n’y a pas de villages saïjits par là-bas.

— Effectivement, il n’y en a pas —approuva Lénissu aimablement—. Mais cela ne fait pas de nous des aventuriers du style de ceux que vous recherchez.

— Nous pouvons vous offrir beaucoup d’argent —rajouta Murdoth en élevant la voix.

— Mon fils… —murmura Ranoï sur un ton d’avertissement.

— Combien ? —interrogea Lénissu, adossé au dossier de sa chaise avec désinvolture.

Murdoth serra les dents en l’observant puis articula :

— Deux mille écus.

— Deux mille écus ! —répéta Lénissu avec une moue ironique—. Tu m’insultes. C’est ce que gagne un secrétaire de la ville en deux mois.

Les yeux de Murdoth brillaient de concentration. Il me sembla qu’ils parlaient de dragons. Était-ce possible ou étais-je en train de rêver ? Je jetai un coup d’œil à Akyn et Aléria et je les vis si pâles que je compris que cette conversation était tout à fait sérieuse. Mais à quoi jouait Lénissu ?

— Que proposes-tu ? —demanda alors Murdoth.

Lénissu fit une moue et il était sur le point de répondre, mais Stalius le devança :

— Le dragon de terre a déjà détruit un village. Je ne permettrai pas qu’il y ait plus de morts. J’accepterai n’importe quelle récompense que voudront bien me donner ces pauvres gens. Moi, je ne joue pas avec la vie des autres pour une poignée d’écus —ajouta-t-il sur un ton mordant.

Lénissu lui adressa un large sourire.

— Tu es un type formidable, Stalius. Un héros —affirma-t-il, ému—. Nous te faisons entièrement confiance pour tuer le dragon de terre. —Il se pencha sur la table et lui tendit une main franche—. La récompense te revient et, moi, je garde la vie, marché conclu ?

Stalius le toisa d’un regard féroce, mais ne bougea pas. Finalement, Lénissu laissa échapper un soupir et se rassit, marmonnant entre ses dents.

— J’aurai besoin de mon espadon —déclara le légendaire avec assurance—. De ma hallebarde et d’un filet.

Ranoï et Murdoth nous observaient, surpris.

— Mais… vous autres ? Vous n’allez pas l’aider ? —demanda Ranoï.

— Normalement, les aventuriers s’entraident et luttent ensemble —prononça Laaco, avant de rougir sous le regard foudroyant de son père.

Je perçus un échange de regards entre Dolgy Vranc et Lénissu et je compris qu’ils n’avaient pas l’intention d’aider Stalius dans son entreprise. Je levai mon bol pour dissimuler mon expression confuse. Je me rappelais que les dragons de terre pouvaient mesurer plusieurs mètres et qu’ils avaient des pattes d’une force démesurée qui leur permettaient de creuser et de pénétrer dans la terre. Stalius serait-il capable de tuer un dragon de terre ?

— Nous ne sommes pas n’importe quels aventuriers. Nous sommes des aventuriers du Grand Nord. Nous avons un esprit très indépendant —énonça Lénissu, pour toute explication, l’expression solennelle.

Je m’étranglai avec la gorgée de thé que je buvais et Aryès, assis à ma gauche, me donna de petites tapes dans le dos, tout en essayant de garder un air sérieux.

La conversation se poursuivait. Stalius était décidé à protéger un peuple de hobbits qu’il ne connaissait pas, pour le bien du monde.

— Cela suffit, Aryès —me plaignis-je en murmurant, alors que celui-ci, distrait, continuait à me donner de petits coups dans le dos—. Je ne m’étrangle plus.

Aryès sursauta et recula, confus, et j’essayai alors de me concentrer sur les paroles de Murdoth.

— Dès que nous connaîtrons sa position, nous te le dirons. Si l’un d’entre vous veut coopérer —ajouta-t-il, mal à l’aise—, il sera le bienvenu. Nos gardes feront leur possible pour vous aider, mais il vous incombe de tuer le dragon de terre. Beaucoup de familles ont perdu des êtres chers ces derniers mois et les gens sont hystériques.

— Ne vous tracassez pas, je me charge de tout —assura Stalius—. Ce n’est pas la première fois que j’affronterai un danger comme celui-ci. Les dieux me protègeront.

Depuis un moment, Lénissu ne disait rien et je me demandai ce qu’il manigançait.

— Je suppose —intervint-il alors— que ce ne serait pas une impolitesse, de notre part, de nous en aller tout de suite à Ténap et d’attendre que Stalius se réunisse avec nous après avoir tué le dragon. Je ne me fais pas de souci pour lui, les dieux le protègeront, vous l’avez tous entendu et, moi, j’ai des affaires là-bas qui requièrent…

— Non —interrompit Ranoï Tépaydeln—. Si vous n’acceptez pas ma récompense, je vous prie, au moins, d’accepter mon invitation au Repas de l’Abondance. C’est après-demain, j’espère que vos affaires ne sont pas urgentes au point de vous faire refuser mon invitation —ajouta-t-il, les yeux posés sur Lénissu.

— En aucune façon —répliqua Lénissu en prenant le bol dans ses mains—. Ce sera un honneur pour nous d’aller à ce repas.

Il leva son bol et but une gorgée.

— Est-ce qu’on peut prendre une pêche ? —demandai-je alors timidement.

Tous les regards se tournèrent vers moi et je rougis, soudainement tendue. Ranoï sourit.

— Bien sûr, ma chérie. Quel âge as-tu ?

Je tendis une main vers la corbeille et pris une pêche et un couteau.

— Treize —répondis-je, tandis que je commençais à éplucher le fruit. Et vous ? —demandai-je sans y penser. Le sourire de Ranoï s’élargit.

— Laisse-moi réfléchir. —Il fronça les sourcils et hocha la tête—. Quatre-vingt-deux, si je me souviens bien. —Il se leva—. Lom, voudrais-tu avoir l’amabilité d’accompagner le paladin à l’armurerie. S’il a besoin d’une armure, prête-lui celle qu’il désire, quelle qu’elle soit. La protection de mon peuple passe avant tout.

Lom, un air méfiant perpétuellement gravé sur le visage, acquiesça de la tête. J’avalai rapidement la pêche, en me disant que j’aurais dû demander plus tôt si je pouvais prendre des fruits dans la corbeille. Les fruits étaient vraiment bons et j’eus presque la sensation d’être de retour à Ato, à l’époque de la cueillette.

— Je peux raccompagner les autres dans leur chambre —proposa Laaco à son aïeul.

Murdoth fronça les sourcils, mais Ranoï acquiesça.

— Accompagne-les, mon garçon, et assure-toi qu’ils ne manquent de rien.

Je me levai, les mains collantes de jus, et je grognai intérieurement en sentant le regard de reproche d’Aléria. Et que me reprochait-elle donc ? Lénissu avait mangé huit bracares. Et Dolgy Vranc et Stalius ne s’étaient pas privés non plus.

— Tout compte fait —intervint soudain Lénissu—, si vous me permettez… Puisque vous nous invitez à un dîner, je me sens dans l’obligation de vous donner un coup de main. En plus, perdre un paladin comme Stalius nous plongerait tous dans une profonde angoisse. Je protègerai ses arrières.

— Une généreuse attitude —approuva Ranoï, le sourire et les yeux brillants—. Et je suppose que ce changement d’humeur entraîne quelque condition.

— Noon, aucune, sieur Tépaydeln ! Continuez votre plan d’attaque du dragon de terre. Nous, nous le ferons décamper de vos mines.

Ranoï acquiesça, tout en l’observant derrière ses longs cils noirs.

— De toute façon, vous ne partirez pas d’ici sans avoir été récompensés pour votre courage. Vous aurez vous aussi besoin d’une arme, je suppose.

— De mon épée courte seulement, merci.

— Nous vous la rendrons bien sûr.

— Demain nous mettrons à votre disposition un espace d’entraînement —ajouta Murdoth.

— Bien —dit Stalius.

Il sortit en compagnie de Lom vers l’armurerie, tandis que nous autres, nous suivions Laaco. Lénissu avait l’air absorbé et sombre.

Quand nous fûmes de retour dans notre chambre, Aléria et moi, nous tournâmes brusquement vers Lénissu.

— Vous êtes devenus fous —gronda Aléria.

— Un dragon de terre ! —m’exclamai-je. C’est une folie.

Lénissu nous observa quelques instants en silence, les sourcils froncés, puis il s’assit sur sa paillasse et ôta ses bottes.

— Je ne sais pas pourquoi Stalius s’est fourré dans cette histoire —commençai-je—. Mais en tout cas, toi, tu n’es pas un guerrier, Lénissu.

Il leva la tête, l’air surpris.

— Je ne le suis pas ? —fit-il.

— Non —dis-je fermement, bien que soudain le doute m’envahisse. Lénissu avait été dans les Souterrains. S’il en était sorti vivant, il était fort possible qu’il soit un bon lutteur, n’est-ce pas ?

— Peut-être que non —admit-il cependant—. Mais tu oublies quelque chose d’important dans tout cela, ma nièce.

— Quoi ?

Il sourit et révéla :

— Je suis Lénissu Hareldyn.

— Oh. Enchantée, mon oncle. Et je suppose que, pour toi, tuer un dragon de terre est une chose simple et banale.

Lénissu acquiesça.

— Moi, je dirais que tu t’égares, ma nièce. Écoute-moi attentivement, ma chérie, est-ce qu’il m’est déjà arrivé de faire quelque chose d’absurde ?

— Je ne sais pas si avant tu as fait des choses absurdes, mais aujourd’hui…

— Aie confiance en moi —m’interrompit-il—. Je sais me débrouiller avec toutes sortes de dragons. Même avec des dragons de taille moyenne.

— Un dragon de terre n’est pas un dragon de taille si moyenne que ça ! —protesta Akyn.

Mais moi, j’avais froncé les sourcils.

— Tu penses fuir ? —murmurai-je.

Lénissu fit non de la tête.

— Fuir est un mot vil. Je crains que le dragon de terre soit pire que ce que nous ont dit ces hobbits. Dites-moi, sinon, pourquoi avoir recours à des mercenaires inconnus ? —Il y eut un silence et Lénissu soupira—. Parce que cela leur est égal si nous survivons ou non —expliqua-t-il amèrement—. Le dragon a dû faire plus de dommages que ce qu’ils nous ont dit. Ils sont hystériques. Leurs gardes sont peu nombreux et ils ne sont pas habitués à attaquer des dragons. Si j’ai bien compris, ils ont souffert de nombreuses pertes. Et j’ai l’impression que nous ne sommes pas les premiers aventuriers auxquels ils ont fait appel.

Son insinuation me frappa de plein fouet.

— Comment as-tu pu deviner tant de choses ? —demanda Dolgy Vranc, un sourcil arqué.

Lénissu esquissa un sourire.

— Il y a quelques mois, je me trouvais à Ténap. Au cours d’une de mes promenades, j’ai entendu un type se plaindre que le commerce de l’huile de naldren avait été considérablement réduit sur le marché. Il y avait déjà des rumeurs sur la raison du problème. Certains parlaient d’une guerre secrète entre les peuples des Mines Noires. D’autres d’une épidémie dévastatrice qui, selon la personne, affectait le mineur ou le naldren. Et d’autres encore parlaient d’un monstre horrible qui creusait juste à l’endroit des mines. —Il leva les yeux et, voyant que nous étions tous pendus à ses lèvres, il eut un demi-sourire—. J’aurais sûrement entendu plus de rumeurs si je n’avais pas dû voyager vers l’ouest pour te trouver, Shaedra.

— Mais alors, pourquoi as-tu décidé d’aider Stalius après avoir dit que tu ne l’aiderais pas ? —demanda Aryès.

— C’est une personne versatile —grognai-je.

— Absolument pas, ma nièce —grommela-t-il—. Au début, j’ai cru que Stalius prenait une voie sans issue. Ensuite je me suis rappelé que ces hobbits des Mines Noires ne sont pas les plus sympathiques de leur race et qu’ils ne ressentent pas une immense affection pour les étrangers. Ils ne sont pas d’un naturel agressif, mais je ne leur fais absolument pas confiance et je ne sais pas s’ils nous laisseront partir sans problèmes, surtout s’ils continuent à cacher la raison de l’augmentation du prix du naldren. Je n’en sais rien, mais je connais un peu la culture des peuples de la Ceinture de Feu et s’ils partagent certaines de leurs croyances, peut-être bien que la présence d’un dragon de terre signifie beaucoup plus qu’un simple malheur.

— Tu veux dire que le dragon de terre a une signification religieuse ? —demanda le semi-orc, en fronçant les sourcils.

— Selon la tradition des peuples de la Ceinture du Feu, le dragon de terre symbolise la Mort. C’est compréhensible et je parie que les peuples des Mines Noires partagent cette croyance. Imaginez un peu. Ces peuples vivent à l’intérieur des montagnes. Le dragon de terre creuse la terre et ouvre d’énormes brèches par où il passe. Le risque d’effondrement augmente et, en définitive, Ranoï Tépaydeln ne veut pas semer la panique parmi son peuple en leur dévoilant que sa garde est incapable de tuer un dragon de terre.

Assis à côté de Lénissu, nous réfléchîmes un moment à ses propos.

— Alors Ranoï Tépaydeln est le chef des Mines Noires ? —demandai-je.

Ils me regardèrent tous en secouant la tête.

— Si tu avais écouté correctement la conversation —grogna Aléria—, tu saurais que Ranoï Tépaydeln est le maître de Tauruith-jur et de deux autres mines. Pas de toutes.

— Ah.

— Sinon il serait plus riche que les Ashar.

— Il ne m’a pas donné l’impression d’être un homme pauvre —répliquai-je.

— C’est vrai —intervint Aryès—. Si l’argent ne lui manque pas, pourquoi n’a-t-il pas fait appel à des mercenaires tueurs de dragons ?

Lénissu éclata de rire et le semi-orc sourit. Nous échangeâmes des regards confus.

— Les mercenaires tueurs de dragons n’arpentent plus ces régions depuis longtemps —expliqua Dolgy Vranc—. Les dragons de terre ont été exterminés il y a plus de deux siècles. Un tueur de dragon, s’il veut vivre, doit aller soit dans les Souterrains, soit dans des terres plus lointaines.

— Je me souviens d’un caïte qui vivait à la lisière de la Forêt des Cordes —intervint Lénissu, l’air songeur, tout en souriant—. Le caïte disait être un chevalier tueur de dragons. Il avait une obsession comme Stalius, mais d’un tout autre genre. Son objectif n’était pas celui de sauver des vies, mais celui de tuer des dragons. C’était un petit nobliau de province. Son château était rempli de livres d’aventures. Je crois qu’il n’avait pas vu un vrai dragon de toute sa vie.

— Comme je le disais, par ici, il n’y a que des tueurs de dragons lettrés —poursuivit Dolgy Vranc—. Et je doute que quelqu’un prête sa garde pour partir à la recherche d’un dragon de terre.

Lénissu approuva.

— Ils sont dans une situation précaire. Peut-être pensent-ils nous utiliser pour distraire le dragon de terre. Je crois que tant que la créature ne s’approche pas des mines, Ranoï n’a que faire de la savoir morte ou à mille milles de ses terres —ajouta-t-il, pensif.

— Nous pourrions le faire disparaître par un monolithe ! —s’exclama Akyn.

— Cela me rassure de savoir que nous avons un celmiste aussi puissant parmi nous —observa Lénissu.

Akyn rougit et se tut.

— Et qu’est-ce que tu proposes que l’on fasse ? —fis-je, nerveuse, m’imaginant debout face à un dragon qui sortait soudainement de la terre, comme un immense ver de terre muni de dents, de griffes et d’écailles.

— Vous, rien —répliqua Lénissu en se levant d’un bond—. Bon, je vais faire un tour.

Il disparut par la porte sans rien rajouter. Après une brève hésitation, Dolgy Vranc nous dit :

— Restez là. Je vais lui parler.

Et il disparut à son tour par la porte. Je me levai, je fermai la porte et je laissai échapper un profond soupir de désespoir. Les hobbits nous avaient retiré nos armes, ils nous avaient donné des tuniques et accès aux bains et, maintenant, ils voulaient se servir de nous comme tueurs de dragons, convaincus que nous étions des aventuriers, même si nous affirmions le contraire.

— Tout cela ne me plaît pas —déclarai-je.

Aryès s’adossa contre le mur et se massa les tempes, fatigué.

— Si, au moins, nous étions des celmistes, nous pourrions aider —soupira-t-il.

Il y eut un long silence, lourd et dense.

— Ils ne pourront pas tuer le dragon de terre —prononça Aléria—. J’ai lu des choses sur eux. Ils ont de petites pattes, mais très fortes, et ils peuvent lancer une fumée ardente par la gueule.

— Du feu ? —demandai-je. Je ne me souvenais pas d’avoir lu grand-chose sur les dragons de terre et je le regrettai alors.

Aléria médita et fit non de la tête.

— Non. Je crois que ce n’était que de la fumée. Je me souviens que j’ai lu quelque chose sur les points faibles de ce type de dragons. —Elle fronça les sourcils et laissa échapper un gémissement—. J’aurais besoin d’être à la bibliothèque d’Ato !

— Eh bien, vas-y et, dans deux mois, tu nous raconteras —dit Akyn, la mine sombre.

Soudain, me sentant emprisonnée par des hobbits et impuissante face à un dragon de terre, une rage froide me submergea. La seule idée de voir Lénissu lutter contre une telle créature me fit dresser les cheveux sur la tête. L’émotion et la peur m’aidèrent à prendre une décision.

Akyn et Aléria discutaient sur la taille que pouvait atteindre un dragon de terre, tandis qu’Aryès les contemplait, le regard perdu.

— Je ne permettrai pas qu’il arrive quoi que ce soit à Lénissu —intervins-je sur un ton qui m’impressionna moi-même.

Aléria se tut et tous trois me regardèrent, les sourcils arqués.

— Et que proposes-tu ? —me demanda mon amie.

Je les regardai sans rien dire, car je n’en avais aucune idée. Que pouvais-je faire ? Fuir ? Attacher Lénissu à une chaise ? Ces solutions me semblaient improbables, la première parce que les hobbits ne nous le permettraient pas, la seconde parce que c’est moi qui risquais de me retrouver attachée sur une chaise.

— Nous irons voir Ranoï. Nous les aiderons à tuer le dragon.

Je restai la bouche ouverte et je me tournai vers Aryès en même temps que les autres. Était-ce vraiment lui qui avait parlé ? Était-il vraiment en train de proposer ce que je croyais ?

— Nous pouvons le faire —ajouta-t-il comme si chaque mot lui coûtait un réel effort—. Nous sommes des snoris de la Pagode.

— C’est juste —en convint Aléria avec fermeté—. Nous les aiderons.

Akyn sourit largement et se leva.

— Tu as plus de cran que je ne croyais —dit-il à l’intention d’Aryès—. On y va ?