Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 2: L'éclair de la rage.

3 Changement de Cycle

Les jours passaient sans que nous croisions ni un seul village ni un seul saïjit. Parfois, nous avions de la chance et nous trouvions des plantes comestibles que nous mangions jusqu’à satiété ; d’autres fois, nous devions nous contenter de quelques racines rachitiques. Mille choses comestibles étaient probablement à notre portée, mais nous étions incapables de les distinguer. Stalius, malgré les innombrables aventures qu’il avait dû vivre, était un ignorant dans ce domaine et Dolgy Vranc admettait qu’il était totalement perdu dans ce milieu qu’il ne connaissait pas. En réalité, Lénissu était celui qui semblait le mieux reconnaître les plantes comestibles, mais quelqu’un comme Stalius ou Dolgy Vranc ne se rassasiait pas de quelques fleurs ou racines. Malgré tout, nous persistions et continuions notre chemin vers le sud-ouest.

Nous laissâmes la montagne derrière nous pour pénétrer dans une vallée très boisée et humide, mais sans la moindre trace de rivière. Là, la vie semblait omniprésente. Nous pûmes chasser avec un certain succès et Dolgy Vranc nous apprit à calculer et à ajuster notre tir avec les éclairs d’énergie brulique. Je me réjouis lorsque Dolgy Vranc admit qu’il était nul en énergie essenciatique et qu’il utilisait davantage l’énergie brulique. Aryès et Aléria eurent plus de difficultés, mais Akyn me surprit quand il paralysa presque un lapin. Cependant, il en resta tout étourdi lui-même, et peut-être bien que le morceau de lapin avalé au dîner n’était pas une grande compensation.

À un moment, nous déviâmes un peu plus vers l’ouest et nous nous retrouvâmes sur des montagnes pelées et rocheuses où seuls poussaient quelques arbustes au milieu d’une herbe courte et jaunie. La première nuit où nous dormîmes en terrain découvert, je fus heureuse de constater que, non seulement l’air était beaucoup moins humide, mais, en plus, je n’étais pas entourée de mille insectes agitant leurs ailes ou leurs pinces. Le jour suivant, je me rendis compte cependant que quitter la vallée avait plus d’un inconvénient. Premièrement, il était plus difficile de trouver à manger ; deuxièmement, le soleil cognait implacable sur nos têtes.

À la fraîcheur du matin, nous pouvions encore parler tranquillement. Un jour, Lénissu et Aryès discutaient avec animation sur un thème en relation avec les langues, tandis qu’Aléria les écoutait en secouant la tête. Akyn et moi avions demandé à Dolgy Vranc de nous en apprendre davantage sur l’énergie brulique et il s’était mis à nous expliquer comment il se la représentait mentalement.

— L’énergie brulique ne peut pas se décrire. Je suppose qu’il en va de même avec les autres énergies, mais celle-ci est la seule que je connaisse. Vous, vous avez eu la chance de pouvoir toutes les expérimenter.

— À peine —rétorqua Akyn levant les yeux au ciel— et pas toutes, loin de là.

— Il y a trop d’énergies pour pouvoir toutes les comprendre —commentai-je.

— Bah. Il vous manque encore bien des années d’apprentissage. Et le but n’est pas de comprendre toutes les énergies à fond. Je suis sûr que, dans bien des domaines, vous en savez beaucoup plus long que moi.

— Selon certains, à Aefna, un snori de la Pagode en sait plus que nous à Ato —dis-je, pensant à tout ce que savait Suminaria et que, moi, j’ignorais.

— Oui, mais sais-tu combien d’habitants il y a à Aefna ? Environ vingt mille. On sélectionne davantage les élèves et ils se spécialisent plus tôt. On ne peut pas comparer avec Ato.

J’essayai d’imaginer une ville remplie de vingt mille têtes, quarante mille yeux… Cela devait être immense et invivable. Comment pouvait-on sortir jouer dans la forêt ? Il devait falloir marcher un bon bout de temps. Si au moins la ville avait été construite sur une ligne, mais ce n’était pas le cas. Je me souvenais des plans de la ville, et j’imaginai les maisons adossées les unes contre les autres, suivant l’écheveau compliqué d’innombrables rues.

— Il n’y a sûrement pas tant de différences entre les deux Pagodes —raisonna Akyn—. Tout compte fait, nous finirons bien tous par être guérisseurs, ou guerriers, ou que sais-je.

— Tu as déjà été dans la capitale, Dol ? —m’enquis-je, intriguée.

— Eh bien, j’y suis resté pendant deux ans, quand j’étais plus jeune. Là, j’en ai appris pas mal sur l’énergie brulique.

— Tu as été snori ? —s’exclama Akyn.

— Pas de la Pagode. J’ai été apprenti snori chez un cordonnier —répondit-il avec une grimace qui était sans nul doute l’expression d’un large sourire—. Mais j’avais de bonnes relations avec quelques celmistes, et l’un d’eux a fini par m’apprendre quelques petites choses sur les énergies, mais, comme je n’arrivais à me débrouiller qu’avec l’énergie brulique, il a fini par renoncer. Je crois qu’il s’était imaginé qu’il était capable de faire de moi un grand celmiste et qu’il voulait convaincre les autres qu’il n’y avait pas que les fils de bonne famille qui pouvaient y parvenir. —Il secoua la tête—. Un type bien.

— Je vois, il voulait faire de toi un Paylarrion de Caorte, pas vrai ? —commentai-je, sur un ton badin.

— Il aurait peut-être bien pu réussir si j’étais resté là-bas plus longtemps —répondit Dolgy Vranc, amusé—. Mais les choses ne se passent jamais comme on pourrait s’y attendre. Enfin, revenons-en à l’énergie brulique.

Son visage se fit sérieux et ses yeux se posèrent sur l’espadon de Stalius, alors que celui-ci avançait, ouvrant la marche, solitaire et silencieux.

— Mais si, je te dis que la grenouille me suivait —insistait Lénissu tandis qu’Aryès s’esclaffait—. Mais si tu ne me crois pas, je te dirai que…

Sa voix se perdit lorsque Dolgy Vranc se mit à parler.

— Un celmiste brulique n’a pas besoin de connaître toutes les facettes de la brulique. Les branches de spécialisation sont si différentes —ajouta-t-il en se grattant le nez— qu’il est possible que personne ne soit jamais capable de comprendre à fond cette énergie.

— Moi, je crois qu’il en va de même avec toutes les autres énergies —intervint Aléria. Elle s’était rapprochée de nous, apparemment lassée d’écouter la conversation de Lénissu et Aryès—. Chaque celmiste d’une énergie se spécialise dans une branche. Par exemple, un guérisseur est un celmiste essenciatique spécialisé en endarsie. Navirris Colvrant disait pourtant que même un très bon celmiste serait incapable de lancer deux sortilèges identiques.

— Navirris Colvrant ? —répéta Akyn.

Aléria le foudroya du regard.

— Navirris Colvrant —confirma-t-elle—. L’auteur d’Histoire technique des énergies et de Principes et bases de l’énergie essenciatique. Il a aussi écrit…

— Ça va, ça va —la coupa-t-il, en levant les yeux au ciel—. Te connaissant, sûr que ce fameux Navirris Colvrant a écrit plus de vingt livres.

— Vingt-quatre —le corrigea Aléria les sourcils froncés—. À moins que ce ne soit vingt-cinq, je ne me souviens pas —admit-elle.

Je fis un effort pour ne pas éclater de rire.

— Bon, Aléria —intervint Dolgy Vranc en grimaçant—. Qui fait le cours ?

Aléria rougit, joignit les mains, les tendant vers lui :

— Toi ?

— On ne dirait pas.

— Je complétais simplement ! —se défendit-elle, écarlate—. Hum, pardon, je ne dis plus rien.

Dolgy Vranc fit une moue amusée et hocha la tête.

— Parfait.

Nous passâmes la matinée à discuter de l’énergie brulique.

— Moi, j’ai toujours ressenti de la curiosité pour le sortilège de lévitation —intervint Akyn à un moment—. Quelle énergie utilisent les celmistes pour ça ?

— L’énergie orique —répondit immédiatement Aléria.

Aryès s’était joint à notre conversation et il confirma :

— C’est l’énergie du déplacement. Mais il faut beaucoup d’expérience pour pouvoir lutter contre le morjas et la tige se consume plus rapidement.

Akyn et moi le regardâmes, stupéfaits, tandis qu’Aléria demandait :

— Tu saurais le faire ?

Aryès gonfla les joues et fit non de la tête.

— Une fois, j’ai essayé. J’ai décollé du sol de quelques centimètres à peine et j’ai fait tant d’effort que je suis presque resté apathique.

Le risque d’apathisme m’avait toujours semblé très éloigné de tous les efforts que nous fournissions en classe avec le maître Aynorin. L’apathisme était un état de faiblesse où une partie du jaïpu devenait inconscient. Plus la tige d’une énergie se consumait vite, plus le risque était grand de tomber en syncope et dans un état d’apathisme ou de folie. Je connaissais des personnes qui avaient frôlé une syncope apathique et elles n’aimaient pas se le remémorer et ne le faisaient que la mine sombre. Je n’avais jamais oublié l’image du vieux Jenbralios entrant dans la taverne avec le pas lent d’un zombi, plongé dans un état d’apathisme chronique qui s’arrangerait difficilement avec le temps. Cette image était restée gravée dans ma mémoire.

Je frissonnai, horrifiée rien que de penser qu’Aryès aurait pu perdre la raison ou devenir une loque comme le vieux Jenbralios.

— Mais pourquoi aimes-tu autant l’énergie orique ? —demanda Aléria—. C’est l’une des énergies les plus difficiles à contrôler. En plus, comme tu dis, elle consume beaucoup.

Aryès haussa les épaules.

— Eh bien, cette énergie m’a toujours intéressé. Sincèrement, je crois que je la contrôle beaucoup mieux que l’énergie essenciatique. Je suppose que cela doit dépendre des personnes.

— Navirris Colvrant disait… —Aléria se lança dans une explication théorique exposant pourquoi l’énergie essenciatique était plus facile pour la majorité des gens—. C’est une énergie qui s’occupe de l’essence —disait-elle—. Personne ne la comprend totalement, mais tout le monde la comprend un minimum.

Mon regard s’égara sur les montagnes sans arbres. Je compris progressivement pourquoi j’avais eu l’impression que quelque chose avait changé : des nuages avaient occulté le soleil. Je tournai la tête sur ma gauche et je vis une masse de nuages impressionnants et gris qui se mouvaient et glissaient dans le ciel avec une lenteur étonnante.

Ils étaient chargés d’eau. Nous le vérifiâmes l’après-midi, quand ils se concentrèrent au-dessus de nos têtes. Il n’y avait pas le moindre endroit où se protéger et nous supportâmes le déluge en silence, pataugeant sur la terre glissante et boueuse.

C’était une véritable trombe d’eau qui tombait entraînant des pans de terre entiers.

— Qui aurait dit ce matin qu’il pleuvrait autant ? —cria Aléria au milieu du vacarme. Ses cheveux noirs tombaient en mèches raides et humides autour de son visage.

— Le Daïlorilh a dit qu’un Cycle des Marais commençait —lui répondis-je en criant moi aussi.

— Pour une fois, un Daïlorilh aura eu raison —fit le semi-orc d’une voix de stentor que la pluie redoublant réduisit à une rumeur sourde.

Au moins, nous n’avions ni grêle ni orage. Mais une pluie retentissante, qui labourait la terre, nous assourdissait et nous aveuglait, tout en nous transperçant jusqu’aux os.

Nous marchâmes ainsi pendant peut-être deux heures. Une fois, Aléria glissa et je trouvai très drôle de la voir toute boueuse jusqu’au moment où, moi aussi, je perdis l’équilibre et m’étalai dans un bain de boue. Je me levai en jurant tandis qu’Aléria, secouée d’un rire nerveux, me donnait de petites tapes sur l’épaule.

— Ce déluge ne terminera donc jamais ? —marmonna-t-elle.

Personne ne lui répondit, mais, à l’évidence, nous pensions tous au Cycle des Marais qui s’était produit une trentaine d’années auparavant. Selon les livres, dans certaines zones les pluies avaient duré des mois entiers.

Avec ce temps, toute conversation devenait impossible et nous nous criions juste de temps en temps quelques commentaires sur la direction à prendre. Seul Stalius semblait imperturbable face au changement de temps. Le légendaire, avec ses lourdes bottes, avançait d’un pas ferme sur le terrain embourbé, tandis que nous traînions les pieds, foudroyant le ciel noir du regard.

Mes pieds nus étaient aussi noirs que la terre. Je me sentais faite de terre ; mes mains dégouttaient de boue et de grosses gouttes d’eau ruisselaient sur mon visage. En plus, il faisait chaud et je transpirais abondamment tout en avançant, le moral au plus bas et les yeux rivés sur les empreintes que laissait Stalius sur le sol.

S’il continuait à pleuvoir de la sorte à la tombée de la nuit, où dormirions-nous ? me demandai-je soudain, étourdie de fatigue. Combien de jours s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté Ato ? Je m’étonnai d’avoir perdu la notion du temps. Plusieurs semaines, peut-être un mois. Je n’en avais aucune idée.

Soudain, la pluie faiblit et se transforma en une fine bruine tandis qu’un épais brouillard envahissait la colline où nous nous trouvions. J’entendis clairement les soupirs de soulagement. Après le grondement de la pluie, j’eus l’impression qu’un silence imposant nous entourait.

— Eh, Stalius, si nous faisions une petite pause ? —demanda Aléria.

Stalius fit non de la tête sans s’arrêter.

— Nous allons descendre la pente.

J’écarquillai les yeux et les autres en firent autant.

— Descendre cette pente ? Avec cette boue glissante ? —articula Akyn.

Lénissu laissa échapper un bruyant soupir.

— Stalius vient des marais. Non seulement il possède un esprit têtu, mais en plus il est attaché à la boue depuis sa naissance, n’est-ce pas, l’ami ?

Le légendaire ne sembla pas l’avoir entendu. Il commença à descendre la colline en diagonale sans s’assurer que nous le suivions.

— Ton protecteur ne m’enthousiasme pas, Aléria —commenta Lénissu.

— Moi non plus —répliqua-t-elle, avec une moue de mécontentement. Elle semblait épuisée.

Je frappai ma main du poing pour leur insuffler du courage.

— En avant !

— Les dames d’abord —grogna Aryès en jetant un coup d’œil sombre sur la pente boueuse qui se perdait dans le brouillard.

Je levai les yeux au ciel et j’entrepris la descente, en suivant les traces de Stalius ; j’entendais derrière moi le bruit de succion des pas de mes compagnons. Je perdis de vue Stalius, mais je pensai que tant qu’il y avait des empreintes, il serait facile de suivre sa piste.

Tout était silencieux. C’est pourquoi je me pétrifiai lorsqu’un bruit tonitruant provenant du haut de la montagne se fit entendre.

— Une roche ! —cria Lénissu. Il me prit par le bras et me tira en arrière. Cependant, nous ne vîmes aucune roche rouler sur le versant. La roche devait être énorme. Rendue instable par les soudaines pluies, elle avait dû se décrocher et dévaler la montagne, mais probablement sur un autre versant, très proche néanmoins, vu comme la terre avait tremblé.

Terrifiés, nous restâmes un moment silencieux. Aléria se mit alors à crier :

— Regardez !

Elle signalait quelque chose au milieu du brouillard. Au début, je crus que c’était un rocher, un énorme rocher de plusieurs mètres de large… mais je compris vite que la forme n’était pas celle d’une roche. Il s’agissait de saïjits. Et ce qui était pire, c’est qu’il s’agissait de saïjits armés qui nous braquaient avec leurs arbalètes.

— Qu’est-ce qu’on fait ? —articulai-je dans un murmure.

— Levez les mains lentement pour montrer que nous ne sommes pas armés —dit Lénissu.

Je jetai un coup d’œil sur sa courte épée et secouai la tête en pensant à l’espadon de Stalius… Stalius ! Où était-il en ce moment ? Je le cherchai dans la brume et je ne vis rien. Il fallait espérer qu’il ne lui était rien arrivé.

Imitant les autres, je levai des mains tremblantes en signe de paix. Avec le brouillard, il était difficile de déterminer de quel type de saïjits il s’agissait. Cela n’avait pas l’air d’être des elfes noirs, mais je ne pouvais être sûre de rien.

Un membre du groupe armé prit la parole. Il parlait en naïltais. Je dus faire un gros effort pour reconnaître la langue : l’accent était très particulier et je ne pus saisir que quelques mots comme « village », « Qui êtes-vous ? » et le verbe « oser » fort heureusement conjugué au présent, car les conjugaisons et les temps en naïltais étaient un véritable enfer.

Du brouillard, la lointaine voix de Stalius leur répondit. Je le vis apparaître et se rapprocher de ceux qui nous menaçaient. Ceux-ci, méfiants, le braquèrent aussitôt avec leurs armes. Alors le légendaire ajouta quelque chose du style : “La pluie nous a désorientés”. Pourquoi leur parlait-il du mauvais temps alors qu’ils pointaient leurs flèches sur lui ?

— Que disent-ils ? —demanda Dolgy Vranc.

— Je crois qu’il essaie de les convaincre de ne pas décocher mille flèches —commenta Lénissu.

— Le chef de la troupe dit qu’ils viennent d’un village qui se trouve à quelques heures d’ici —traduisit Aléria. Elle agrandit les yeux—. Il dit que ces temps sont durs pour tout le monde.

— Dis donc, je ne savais pas que tu connaissais le naïltais —commenta Dolgy Vranc.

Je poussai un grand soupir et j’expliquai :

— À la Pagode Bleue, on nous apprend le naïltais, le saeh-al et le naïdrasien. Un peu de dinolien et de caeldrique.

— Du caeldrique ? —répéta Lénissu avec une moue d’aversion—. Mais qui parle le caeldrique aujourd’hui ?

— Les érudits —soupirai-je avec une grimace affligée.

Soudain, nous nous retrouvâmes encerclés. C’étaient des hobbits. Quatre d’entre eux avaient la peau blanche, un autre la peau très brune, mais tous les cinq mesuraient plusieurs centimètres de moins que moi et, pourtant, deux avaient des cheveux blancs. Ces derniers portaient une armure légère, les autres ne portaient qu’un gilet en cuir.

— Aïtren’gar —dit Aléria. Cherchant un peu dans ma mémoire, je compris qu’elle venait de dire « bonjour ». Comment Aléria arrivait-elle à se souvenir aussi bien de tout ?

— Aïtren’gar, mirdril —répondit le chef, un des hobbits aux cheveux blancs. Il ajouta autre chose et je compris qu’ils voulaient nous guider vers quelque endroit. Ils nous fouillèrent pour savoir si nous avions des armes et Stalius et Lénissu durent leur remettre à contrecœur l’espadon et l’épée courte.

— Où nous emmènent-ils ? —demandai-je à Aléria alors que nous nous mettions en marche, descendant avec précaution le terrain boueux.

— Ils ont parlé d’une mine.

— Une mine ? —répétai-je, en observant les hobbits. Ils ne semblaient pas avoir la constitution des mineurs. Se moquaient-ils de nous ?

— Vous croyez qu’ils nous hébergeront ? Au moins pour une nuit ? —demanda Aryès.

Son idée me parut excellente et j’acquiesçai avec ferveur.

— Ils ont intérêt.

* * *

L’endroit où nous entrâmes ressemblait à une caverne avec des poutres et des murs presque lisses. Un des hobbits ferma la porte derrière lui et alluma sa torche à l’aide de celle qui était suspendue au mur.

J’étais trempée, couverte de boue de la tête aux pieds, et j’avais l’impression que le poids de mes habits s’était centuplé. Je fus surprise lorsque les hobbits nous retinrent dans une petite salle. Leur chef prononça quelques mots et l’un d’entre eux disparut derrière une porte.

Comme personne ne disait rien, je restai silencieuse, mais nerveuse. Je n’aimais pas me sentir enfermée dans un endroit que je ne connaissais pas, avec des gens avec lesquels je pouvais à peine communiquer. Je me sentais comme une personne à qui on a bandé les yeux au milieu d’une bataille.

Finalement, le hobbit revint, suivi d’un plus jeune qui portait dans ses bras une bassine d’eau. Il la déposa sur le sol de pierre, les yeux fixés sur nous, brillant d’une intense curiosité. Le chef lui grogna quelque chose et ce dernier rougit, acquiesça, laissa une brosse et un carré blanchâtre à côté de la bassine et s’éclipsa.

— Eh bien —dit Akyn—. On est supposés faire quoi avec cette bassine ?

— Laver nos bottes, je pense —répondit Aléria avec un demi-sourire.

— Eh bien, moi, je passe la première —dis-je. Comme ils me regardaient, étonnés, j’argumentai— : Je suis la seule à ne pas porter de bottes.

Sous le regard de tous, je m’assis à côté de la bassine, je pris le morceau de savon et commençai à me frotter les pieds, éliminant une couche de boue et de saleté impressionnante. La plante de mes pieds était presque aussi dure que la pierre et ils sortirent finalement, tout blancs au milieu d’une eau noire.

— Je crois qu’au lieu de laver mes bottes, je vais plutôt les salir —s’exclama Lénissu en se moquant de moi, alors que je me relevais et sentais le contact froid de la pierre contre mes pieds mouillés. Mais il les lava tout de même. Il les enleva et les frotta avec la brosse puis les remit toutes brillantes et comme neuves.

Quand chacun eut fini de laver ses semelles, les hobbits nous guidèrent à travers un couloir aux murs irréguliers qui s’enfonçait dans la montagne. Il y avait plusieurs escaliers qui conduisaient à de petites terrasses en terre, couvertes d’une mousse d’un vert très sombre et de fleurs dorées.

Cela ne ressemblait pas à une mine. Cela ressemblait plutôt à un champ dévoré par une montagne.

Nous croisâmes deux hobbits chargés de sacs pleins à craquer de mousse. Tournant la tête en arrière, je les vis déposer leurs sacs sur une charrette vide. Je croisai leurs regards curieux et je me détournai, mal à l’aise. Qui étaient ces gens ?

Comme le couloir devenait de plus en plus étroit, nous dûmes former une file et je ressentis une impression de claustrophobie. Comme tout cela était différent des montagnes désertes et sans arbres où l’on ne voyait que le ciel et l’herbe !

Quand le passage s’élargit à nouveau, nous nous retrouvâmes sur une petite place avec un marché vide et plusieurs arbres, le tout illuminé par de petites créatures volantes qui ressemblaient beaucoup à des papillons, mais qui diffusaient une lumière intense.

— Je ne savais pas que des arbres pouvaient vivre sans la lumière du soleil —dis-je.

Je reçus des regards étonnés.

— Et pourquoi crois-tu qu’il y a des arbres dans certaines zones des Souterrains ? —répliqua Lénissu—. Parfois même des bois entiers.

— Il n’y a pas que le soleil qui peut maintenir la vie —affirma Aléria—. J’ai lu en quelque part quelque chose sur ces bestioles. En naïltais, on les appelle kéréjats. Je crois qu’en abrianais, on dit la même chose, n’est-ce pas ?

Personne ne sut lui répondre.

— Dans les Souterrains, on les appelle comme ça —reconnut Lénissu—. Dans les Souterrains, les ercarites et les pierres de lune sont beaucoup plus courantes. Ce sont des pierres qui émettent de la lumière.

Pendant que nous parlions, Stalius avait engagé la conversation avec nos guides, qui se dirigeaient vers des escaliers qui remontaient dans la montagne.

Nous les suivîmes en silence et nous laissâmes le joli parc pour déboucher sur une voie sans issue apparente, si ce n’est qu’il s’y trouvait six portes. Le chef du groupe des hobbits ouvrit l’une d’entre elles et nous entrâmes dans un autre couloir.

— C’est un labyrinthe ! —me plaignis-je à voix basse.

— Nous sommes arrivés —murmura Aléria.

En effet, le guide avait ouvert une autre porte et nous invitait à entrer dans la salle avec un sourire qui paraissait sincère. Il fit un petit signe à un hobbit qui le suivait et s’en fut.

Une fois dans la pièce, nous comprîmes que c’était là que nous étions censés passer la nuit. Il y avait dix paillasses bien ordonnées et plusieurs cloisons pour préserver l’intimité. Je me serais laissée tomber sur une paillasse pour faire la sieste jusqu’au dîner, mais Stalius intervint avant que nous ayons eu le temps de faire le moindre geste :

— Troïshlan dit que nous devons nous laver avant toute chose. Les bains se trouvent en face.

Nous échangeâmes des regards scrutateurs. Finalement, je décidai que, si les autres étaient si sales, moi, je devais ressembler à un élémentaire de boue.

— J’ai besoin de me laver ? —demanda Lénissu comme s’il se parlait à lui-même. Il était aussi couvert de boue que les autres.

J’adressai un sourire à Aryès.

— Les dames d’abord.