Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 1: La flamme d'Ato.

18 Marchandage

Dolgy Vranc voulait que je passe directement chez lui en sortant de la Pagode. C’était son deuxième vœu. Il lui en restait un. Je souhaitai qu’il le formule vite et me laisse tranquille. De toute façon, s’il ne le faisait pas rapidement, il ne le ferait jamais, parce qu’après toutes les commotions que m’avaient provoquées les mots de Lénissu, je mourrais sûrement bientôt. Il suffisait d’attendre.

Cependant, je continuai à descendre la rue, soutenue par Lénissu, et mon cœur n’avait pas l’air de s’arrêter ; il battait même trop vite. Le visage de Sayn m’apparaissait tout le temps. J’avais même l’impression d’entendre son gros rire, les échos de sa voix, puis le silence, car je ne les entendrais plus jamais. Je savais qu’il n’y avait pas que ça, qu’Aléria aussi avait disparu, mais, pour l’instant, penser à deux choses en même temps me semblait excessif et, par moments, je me sentais comme hébétée avec une sensation de vide semblable à celle que je ressentais quand j’utilisais l’énergie essenciatique, mais cent fois plus abrutissante.

Nous marchions sans parler, dans un silence qui ne m’affectait même pas, car j’avais l’impression d’avoir un tambour sous les tempes.

Quand nous arrivâmes au portail, j’avais réussi à saisir le marteau qui me frappait incessamment et à l’enterrer dans les profondeurs de mon esprit.

— Tu connaissais aussi Dolgy Vranc ?

Lénissu me regarda, les sourcils froncés. Sa colère semblait s’être apaisée.

— Bien évidemment, ma chérie. Tout le monde connaît Dolgy Vranc, le créateur de jouets, l’identificateur… et le contrebandier le plus laid de tout Ajensoldra.

Il esquissa un sourire amusé.

— On dirait que mes amis sont toujours des contrebandiers camouflés —marmonnai-je.

— Eh bien, pour être franc avec toi, moi aussi, je l’ai été, autrefois, bah, rien d’extraordinaire, un contrebandier le plus commun du monde. J’alternais avec d’autres métiers puis j’ai arrêté, bien sûr, parce que j’ai eu la malchance de me retrouver dans les Souterrains. Émariz ne me l’a jamais pardonné.

Malgré les circonstances, je lui adressai un demi-sourire.

— J’ai bien vu qu’Émariz ne te traitait pas spécialement bien.

Je laissai échapper un gémissement de douleur en m’appuyant trop fort sur mon pied droit.

— Oh, elle m’a toujours traité comme ça. C’est une dame, tu comprends ? Elle ne peut pas s’abaisser à traiter courtoisement de vulgaires rustres comme moi. —Il eut un sourire ironique.

Entretemps, nous avions parcouru la petite allée du jardin et nous nous arrêtâmes devant la porte. Lénissu leva vers moi un sourcil interrogateur. J’acquiesçai et je pris le marteau. Je ressentis une douleur lancinante à l’endroit où mes mains étaient estropiées, je fis une grimace et sans plus attendre, je frappai à la porte.

* * *

Sans un mot, Dolgy Vranc nous guida jusqu’au sofa et je m’y assis avec un soupir de soulagement. Je me demandai si cette torture finirait un jour.

Il regarda du coin de l’œil mes mains bandées, mais il ne fit aucun commentaire et je lui en sus gré. C’était déjà assez dur comme ça, sans que personne ne commente quoi que ce soit sur ce qu’ils avaient fait de mes pauvres griffes. Non, la vérité, c’est que Dolgy Vranc alla directement au fait.

— Je suppose qu’ils t’ont condamnée à une sacrée amende —dit-il. Il se mit à nous servir une infusion de camomille pendant que le silence s’installait.

— Deux mille cinq cents —admis-je finalement, les dents serrées.

Il siffla, impressionné.

— Deux mille cinq cents —répéta-t-il—. Tu as trouvé un moyen pour payer une telle somme ?

Je fronçai les sourcils et je me mis à réfléchir soudain à la question. Kirlens devait sûrement avoir des économies, mais tout simplement je ne pouvais pas lui demander ça. Je pensai à Lénissu et je me souvins qu’il était sans le sou. Je pensai à moi et je m’effondrai.

— Non —répondis-je.

Dolgy Vranc m’observa un moment, les sourcils froncés. Alors, il me tendit une tasse, une autre à Lénissu et, enfin, il prit la sienne et se laissa aller en arrière contre le dossier de son fauteuil.

— J’aurais cru que tu y aurais pensé. C’est pour ça que je t’ai fait venir ici. Tu as quelque chose en ta possession qui vaut beaucoup plus de deux mille cinq cents kétales à condition que tu trouves la bonne personne à qui le vendre.

J’écarquillai les yeux. Me parlait-il de l’Amulette de la Mort ? Dolgy Vranc sourit en voyant que j’avais compris et il continua :

— Malheureusement, ici, à Ato, une telle personne n’existe pas.

Lénissu laissa échapper un soupir exagéré.

— Mon ami, dis-moi, tu n’essaierais pas de profiter de la situation, hein ? L’Amulette de la Mort est invendable. Elle est unique, tu ne peux pas l’acheter.

Dolgy Vranc se tourna vers son « ami » et l’observa avec attention.

— Tu as quelque chose de mieux à proposer ? —le défia-t-il tranquillement.

Lénissu prit un air ennuyé et haussa les épaules, sans répondre. Génial, pensai-je, Lénissu ne paraissait pas vouloir m’aider à négocier. J’essayai de lever la tasse avec le plus de délicatesse possible et je bus une gorgée.

— Lénissu a raison —dis-je—. Cette amulette est unique. Alors, si je te la vends… —le semi-orc souriait déjà à demi— je voudrais qu’en plus des deux mille cinq cents kétales, tu me promettes trois choses et que tu oublies le dernier vœu que je te devais.

Dolgy Vranc avaient les yeux brillants, je ne sus si de méfiance ou d’émotion.

— J’accepte —dit-il aussitôt.

Lénissu siffla entre ses dents.

— Écoute, l’ami, je crois que cette amulette t’a fait perdre la tête. La gamine est capable de te faire faire trois fois le tour de la Lune.

Dolgy Vranc fronça les sourcils.

— Quelles sont ces trois promesses ? —me demanda-t-il, soudain méfiant.

— Tu as accepté —lui rappelai-je en souriant—. Les promesses, tu les connaîtras le moment venu.

— Très bien. Alors, l’argent aussi, tu le verras le moment venu —répliqua-t-il exaspéré.

Je me mordis la langue et réfléchis.

— La première promesse que tu dois me faire, c’est de m’aider à trouver Aléria et Daïan. Je vais partir d’Ato —je fis une pause, j’hésitai…— et, toi, tu viendras avec nous.

Je m’attendais à un refus catégorique et à ce que mon marchandage échoue. Mais ce qui arriva me laissa pantoise. Lénissu lança un : « Non ! » tandis que Dolgy Vranc acquiesçait lentement, pensif.

— Et la deuxième promesse ?

J’ouvris la bouche et la refermai, pensive. Il me restait deux promesses. Que pouvais-je lui demander ?

— Tu peux… tu pourrais m’arranger ça ?

Je lui montrai mes mains, avec espoir. Dolgy Vranc observa les bandages, la mine désemparée, et fit non de la tête.

— Alors… alors tu pourrais me donner un attrape-couleurs ?

Dolgy Vranc sourit, surpris ; il se leva et, une seconde après, j’avais un objet carré dans la main, chatoyant de mille couleurs.

— Tiens. Je regrette pour tes mains. Et garde la troisième promesse pour un autre jour. Quand penses-tu partir d’Ato ? Parce que j’ai quelques petites choses à régler avant de quitter cette maison.

— Nous partirons dans quelques jours —dit Lénissu. Il avait une expression résignée sur le visage—. Quand Shaedra sera remise.

Je sursautai. Comment ça quand je serai remise ?

— Lénissu.

— Quoi ?

— Tu as oublié que tu m’as promis qu’on attendrait que les examens soient passés ?

— Oh. Je vois, tu persistes à passer ces stupides examens. Parfait. Fais comme tu voudras, mais ne dis pas après que je ne t’ai pas avertie : ils te donneront tous la note la plus basse possible.

Je plissai les yeux.

— Ça, c’est ce qu’on verra.

Il leva les yeux au ciel, exaspéré.

— Shaedra, la personne que tu as défigurée, as-tu la moindre idée de qui c’est ?

Je fronçai les sourcils. Quoi… ? Soudain, je compris. Ashar. N’avais-je pas lu en quelque part que les Ashar étaient une famille très puissante d’Ajensoldra ? Pourquoi Suminaria n’avait-elle jamais mentionné qu’elle appartenait à la famille des Ashar ?

— Non, tu n’en avais pas la moindre idée —lança Lénissu, incrédule—. Tout un drame pour les Ashar. La petite dernière de la famille attaquée par une terniane sauvage à moitié folle ! Pauvre petite —ajouta-t-il, avec un sourire retors.

Je blêmis.

— Une terniane sauvage à moitié folle ? —répétai-je, en colère—. Je croyais qu’elle nous avait trahis. Elle était au courant pour Sayn —ma voix se cassa—. Et maintenant, par sa faute, il est mort !

Je serrai fortement la tasse et mes doigts me firent si mal que je faillis la lâcher, mais je me contrôlai. La douleur m’avait fait oublier la colère et je ne ressentais plus qu’un vide horrible.

— De toute façon —intervint Dolgy Vranc—, si ce n’est pas trop demander, j’aurai besoin de quatre ou cinq jours pour me préparer. Parce que je suppose que rechercher Daïan nous prendra plus d’une semaine.

— Je crains que cela nous prenne plus d’une année —renchérit Lénissu—, mais bon, je suppose que nous ne perdrons pas grand-chose à attendre quelques jours et, comme ça, tu pourras passer tes chers examens.

— Je ne passe plus les examens —articulai-je, fatiguée—. Tu as raison, Lénissu, plus vite nous partirons d’Ato, plus nous aurons de probabilités de trouver Aléria.

— Je n’ai jamais dit ça —se défendit-il.

— Cinq jours —dit Dolgy Vranc.

Je battis des paupières et je n’eus pas la force de protester. Je posai la tasse vide sur la table, je me levai sans prêter attention à la douleur lancinante de mes blessures et je titubai vers la porte d’entrée.

— Eh bien… Shaedra… l’amulette.

Je m’arrêtai net, je fouillai dans ma poche et je la sortis. Les voleurs et tortionnaires de la Pagode Bleue ne me l’avaient pas volée et j’en remerciai les dieux.

J’observai la feuille de houx et les perles blanches. Je l’effleurai du bout de mon doigt bandé, me souvenant que l’amulette m’avait accompagnée durant toutes ces années. Sans avertir, je me la passai autour du cou et j’entendis Lénissu et Dolgy Vranc crier, épouvantés.

Il ne se passa rien. Sauf que je me sentis mieux en la mettant. Je me sentis plus légère… mais je ne mourais pas. Peut-être que Dolgy Vranc et Lénissu s’étaient trompés. Peut-être n’était-ce pas l’Amulette de la Mort.

— Enlève-la —ordonna Lénissu, mal à l’aise.

Je les regardai tous les deux. Je les vis effrayés. Ils croyaient réellement que c’était l’Amulette de la Mort que je portais autour du cou. Ils ne m’avaient sans doute pas crue lorsque je leur avais dit que je l’avais déjà mise. Je souris intérieurement. Eh bien, comme ça, ils voyaient qu’ils s’étaient totalement trompés.

— C’est terrible la mort, hein ? —lançai-je.

J’enlevai l’amulette et la tendis au semi-orc. Il la prit avec précaution et l’examina attentivement, comme pour vérifier si c’était bien la même que celle qu’il avait identifiée.

Lénissu s’humecta les lèvres.

— Les deux mille cinq cents kétales pour ma nièce, mon vieux.

Dolgy Vranc disparut à l’étage, mais réapparut rapidement. Je n’avais jamais vu autant d’argent de toute ma vie. De toute façon, je n’allais pas le garder longtemps.

Quand nous nous trouvâmes sur le seuil, Lénissu se retourna vers Dolgy Vranc et scruta son visage.

— Nous reviendrons dans cinq jours —dit-il finalement, comme à contrecœur.

— Je n’en doute pas —répliqua l’identificateur.

Une fois dans la rue, nous marchâmes en silence. Lénissu ne pipait mot. Il paraissait en colère.

Pendant notre trajet jusqu’à la taverne du Cerf ailé, je pus clairement apprécier les regards que nous jetaient ceux qui nous reconnaissaient. Ce n’était pas difficile de reconnaître la terniane « à demi folle » qui avait défiguré la fille des Ashar. Malgré tout, à côté des souffrances que j’endurais avec mes griffes sectionnées, je me contrefichais totalement de l’opinion des gens.

* * *

Nous entrâmes par la porte arrière de la taverne ce qui nous fit passer devant les sorédrips qui commençaient à fleurir. Avec la pluie, beaucoup de pétales étaient tombés par terre et le cercle qu’ils formaient me fit penser à une immense rose blanche.

Prise d’une soudaine impulsion, je m’arrêtai, je sortis de ma poche la petite boîte avec la rose blanche, je pris la fleur entre deux doigts et envoyant un souvenir à Sayn, je la jetai parmi les pétales blancs qui jonchaient le sol détrempé. Adieu, Sayn. Mes yeux se remplirent de larmes et j’abandonnai la rose blanche seule et aussi belle que le premier jour.

Je suivis Lénissu à l’intérieur. Le plus dur fut de monter les escaliers. Il me conduisit jusqu’à sa chambre, ferma la porte et se tourna vers moi, une expression totalement bouleversée peinte sur son visage.