Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 1: La flamme d'Ato.

6 Nakrus

Shaedra devança tout le monde, sauf Yori, lequel avait hérité les longues jambes élastiques et très rapides des mirols et, même lui, elle avait été à deux doigts de le vaincre. Victorieux, Yori, outre les regards admiratifs que tous lui lançaient, se pavanait, la bouche pleine de paroles arrogantes, et montrait, derrière son demi-sourire, ses dents pointues.

Cet ilsère était franchement horripilant, pensa Shaedra, énervée, tandis qu’ils retournaient à leurs positions de départ.

Le maître Aynorin était assis sur le rebord de la muraille de l’arène et il balançait tranquillement ses pieds dans le vide tout en motivant ses élèves. Il n’avait pas bougé depuis qu’ils avaient commencé les courses.

— Bien, les jeunes —dit-il—. Maintenant, nous allons faire des courses deux par deux et, ceux qui observent, vous me direz qui a utilisé le jaïpu correctement. Oui, ne me regardez pas comme ça, allons, il faut bien apprendre à observer les jaïpus des autres, aussi.

Les premiers furent Akyn et Laya. Akyn était rapide, mais Laya l’était aussi. La course fut très serrée, mais Shaedra ne se soucia pas de savoir qui l’emporterait : son devoir était de deviner comment chacun mettait en fonctionnement son jaïpu, et cela lui demandait toute sa concentration.

Elle eut l’impression que Laya projetait tout son jaïpu vers l’avant. Ce qui était une mauvaise idée parce qu’il était bien plus facile de perdre l’équilibre. Quant à Akyn, son jaïpu semblait pousser dans tous les sens, incertain, mais avec une force surprenante.

— Qui va gagner, selon vous ? —demanda soudain le maître Aynorin.

Shaedra sursauta. Le maître était descendu dans l’arène et il se trouvait à présent juste derrière elle. Elle ne l’avait pas entendu s’approcher.

— Akyn —affirma Shaedra, avec certitude—. Au moins, lui, il a un jaïpu équilibré, on dirait.

Le maître Aynorin laissa échapper un rire amusé.

— Équilibré —répéta-t-il—, oui, là, il a l’air équilibré. Pourtant, tu as raison, si Laya reçoit le moindre changement énergétique du jaïpu ou du morjas, nous la retrouverons étalée sur le sable.

Cependant, c’est Laya qui l’emporta, et la réaction d’Akyn amusa Shaedra : il donna une petite tape à l’elfe victorieuse, qui tituba, déséquilibrée. Il lui fallut un bon moment pour se remettre.

— Vous voyez, chers disciples ? —dit le maître Aynorin, l’air radieux—. Il faut prendre en compte plusieurs facteurs. Akyn semblait vouloir se dédoubler pour répandre son jaïpu tout autour, ce qui, loin d’accélérer sa course, l’a ralentie.

Akyn acquiesça et s’assit auprès de Shaedra et d’Aléria.

— Mais en même temps, Laya, toi, tu as mis toute ta volonté pour arriver à ton objectif et tu en as fait trop. On aurait dit que tu accomplissais un rêve dans le futur. Il ne faut pas être si pressé. Chaque chose en son temps, d’autant plus si la situation est délicate : ne vous laissez jamais dépasser par l’objectif à atteindre, c’est compris ? Et ne projette pas tout ton jaïpu de cette façon. Il est très rare qu’un bon celmiste ait besoin de faire ces choses-là. Le moindre changement autour de toi peut te jeter à terre. Je doute que cette expérience ait plu à ton jaïpu.

Laya acquiesçait avec sérieux, s’empourprant quelque peu. Le maître Aynorin l’avait critiquée bien plus longuement qu’Akyn et, pourtant, elle avait gagné, remarqua Shaedra.

— Bien —fit le maître Aynorin—. Les suivants. Galgarrios et Kajert.

Shaedra se rendit soudain compte qu’il choisissait les groupes de la même race, de façon à ce qu’ils aient presque les mêmes possibilités de l’emporter. Elle comprit sa stratégie : il voulait que tous se concentrent sur le jaïpu et non sur la constitution de chacun, pour leur démontrer que le jaïpu avait une véritable influence sur la réaction du corps.

La course commença. Cette fois, elle peina à deviner la façon dont les deux caïtes utilisaient leur jaïpu. Ils atteignirent le but en même temps sans que Shaedra puisse s’expliquer lequel d’entre eux avait le mieux agi avec le jaïpu.

Elle observa du coin de l’œil le maître Aynorin. Un sourire dansait sur ses lèvres du maître.

— Bien —dit-il aux deux caïtes, l’air approbateur—. Vous avez essayé tous les deux des techniques différentes. Et, vous avez tous remarqué ?, ils sont arrivés exactement en même temps, ou presque, peu importe. Mais, alors, quelqu’un peut-il me dire pourquoi ?

Il y eut un silence. Personne ne semblait avoir la réponse. C’est pourquoi, lorsque la voix de Suminaria s’éleva, tous la regardèrent, perplexes.

— Ils sont arrivés en même temps parce que tous deux sont des caïtes forts et qu’ils courent presque aussi vite l’un que l’autre. Le jaïpu ne les a aidés en rien, aucun des deux.

La tiyanne parlait avec clarté, l’air de ne pas douter une seconde d’avoir raison. Et, pour comble, le maître Aynorin répondit :

— Bonne réponse. Le jaïpu ne les a aidés en rien —souligna-t-il—. Bon ! Je veux que vous sachiez tous, qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’utiliser le jaïpu. Chacun doit apprendre à connaître son propre chemin. Aryès, Marelta, vous êtes les suivants.

Shaedra se répéta plusieurs fois les paroles du maître et suivit distraitement la course d’Aryès et de Marelta. Le premier semblait construire un bouclier qui l’entourait, comme s’il voulait que celui-ci le transporte dans les airs, telle une bulle, vers le but. Marelta par contre, courait de toutes ses forces, en projetant son jaïpu vers l’avant un peu à la manière de Laya, bien que plus modérément.

Mais Shaedra était plus occupée à détecter son « propre chemin ». Elle se concentra, chercha son jaïpu et lui demanda s’il avait une idée sur le chemin à prendre. Le jaïpu parcourut tranquillement son corps, mais ne répondit pas. Il n’était pas bavard. Elle retint un soupir et s’intéressa de nouveau à la course.

Étonnamment, Aryès l’emporta sur Marelta, pourtant, lorsqu’ils s’approchèrent, on aurait dit le contraire : Marelta le foudroyait du regard et Aryès avait une mine confuse et honteuse. Aryès était de ce genre de personnes pour qui les victoires se transformaient inexplicablement en défaites coupables, surtout face à Marelta.

Aynorin trouvait toujours des points négatifs et des points positifs et ce qui était bien, c’était qu’il ne se centrait pas seulement sur les aspects négatifs, comme le faisait le maître Yinur. En plus, il était mille fois plus amusant et Shaedra commençait à le trouver sympathique. C’est pourquoi elle fut déçue lorsqu’il dit :

— Voyons… Shaedra, tu courras avec Suminaria.

Elle était persuadée qu’il la mettrait avec Yori ! Suminaria, elle la battrait à coup sûr. Elle vit qu’Aléria fronçait les sourcils ; peut-être pensait-elle la même chose. Il devait y avoir un truc, se dit-elle. Suminaria venait de la Grande Pagode. Peut-être avait-elle quelque secret qu’elle n’avait pas encore dévoilé.

Shaedra se leva et se positionna à côté de Suminaria, en essayant en vain de repérer quelque ruse de sa part.

— Partez ! —cria Aynorin.

Elle n’avait même pas eu le temps de préparer son jaïpu, se maudit-elle. Elle partit comme une flèche, laissant le jaïpu s’occuper tout seul de se précipiter et propager dans tous les muscles de son corps. Elle courait à une vitesse époustouflante et laissa Suminaria en arrière en quelques secondes. Tout en courant, Shaedra repensa aux propos que l’Aefnienne avait adressés à Laya quelques instants plus tôt : “je n’apprendrai jamais rien de ce maître orilh aux compétences douteuses”. Bien évidemment, elle, elle venait de la Pagode des Vents d’Aefna et avait connu ceux qui étaient considérés comme les meilleurs orilhs d’Ajensoldra.

Shaedra arriva la première, ayant laissé son jaïpu revenir à son état naturel, car elle savait que Suminaria ne la devancerait pas. Celle-ci arriva en haletant et sur son visage doré étaient apparus des petits points rouges dus à l’effort. Pour le coup, Shaedra la trouva plus sympathique et pendant qu’elles se dirigeaient vers le maître Aynorin, elle lui dit :

— Hier, tu as gagné contre moi à la lutte ; aujourd’hui, je t’ai battue à la course, je crois que nous sommes en paix.

Suminaria fronça les sourcils.

— Je ne savais pas que nous étions en guerre. —Devant l’expression surprise de Shaedra, elle sourit—. Je sais que personne ne peut être bon partout. Le maître Aynorin ne m’a rien appris avec cette course. Je sais que vous me regardez tous comme si je me croyais la meilleure du monde, mais je suis loin de le croire. Malgré tout, je suis sûre que je sais plein de choses que vous, vous ne savez pas. Et je ne me crois pas plus pour cela, que cela soit bien clair, parce que c’est normal, moi, j’ai été à la Grande Pagode et pas vous.

Shaedra ne put réprimer un grand éclat de rire. Elle ne s’attendait pas à ce que la tiyanne soit si sincère. Et, que les dieux lui pardonnent, mais Suminaria avait raison : elle s’y connaissait beaucoup plus qu’elle en énergies. Prise d’une subite curiosité, elle décida qu’elle avait envie de mieux la connaître.

— Eh bien, si tu m’apprends des choses sur les énergies, je te fais visiter les alentours et je te promets de t’aider si tu as des problèmes —lui dit-elle.

Shaedra pensa que Suminaria dédaignerait sa proposition ; en fin de compte, elle savait que son accord lui était avantageux. Mais Suminaria haussa un sourcil et découvrit ses dents droites et blanches :

— D’accord.

— Formidable ! —s’écria Shaedra en lui rendant son sourire.

Le maître Aynorin parlait de la course avec ses élèves. Quand elles se joignirent à eux, il se tourna vers elles et secoua la tête.

— Ce n’était pas mal. Toutes les deux, vous avez utilisé le jaïpu avec assez d’habileté. Toutefois, toi, Shaedra, tu t’es laissé emporter par la méfiance et tu as utilisé trop d’énergie au début. Tu as bien fait, cependant, de fusionner avec ton jaïpu pour qu’il se répande dans ton corps. Toutefois, tu aurais besoin de lire un livre d’anatomie pour savoir sur quels endroits il faut focaliser ton énergie.

Shaedra, en le comprenant, acquiesça. Elle avait utilisé le jaïpu en croyant qu’il saurait quels endroits étaient les meilleurs pour que son corps soit le plus rapide. Mais bien sûr, comment son jaïpu pouvait-il le savoir ? Elle devait lui apprendre et, pour cela, elle aussi devait apprendre.

— Quant à toi, Suminaria, tu as fait une chose étrange que je ne réussis pas à comprendre. Tu pourrais un peu me l’expliquer ?

Shaedra retint un sourire. Le maître Aynorin ne se sentait absolument pas gêné : quand il ne comprenait pas quelque chose, il le disait sans ambages, un point c’est tout, sans s’encombrer d’inutiles mensonges de néru.

Suminaria, de son côté, ne fit pas mine de se surprendre et expliqua avec simplicité :

— J’ai utilisé mon jaïpu en l’unissant avec le morjas, pour construire des cordes qui me soutiennent et ainsi moins me fatiguer.

Malgré cela, elle était tout de même épuisée à l’arrivée, pensa Shaedra. Mais pour une tiyanne, il fallait reconnaître qu’elle ne courait pas mal.

Sa façon de parler était ferme et simple, remarqua-t-elle. En réalité, ce qui transparaissait dans sa voix, ce n’était pas de la suffisance ni de l’orgueil, mais simplement de l’assurance et un peu d’ennui. Ce qui pouvait facilement être interprété comme de l’orgueil et de l’impertinence, mais ce n’en était pas vraiment, décida-t-elle.

Elle se souvint de ses premières impressions en arrivant à Ato : les elfes noirs, avec leurs traits durs et leurs yeux brillants, souvent rouges, lui avaient semblé renfermés, malveillants et dédaigneux. Mais elle avait découvert qu’en réalité elle ne savait pas lire sur leurs visages parce qu’ils étaient différents. Quand elle s’y habitua, elle sut y déchiffrer l’amabilité, la colère, l’ennui, la joie.

Eh bien, pour les tiyans, c’était pareil. Les rares tiyans qu’elle avait vus dans sa vie étaient des voyageurs, des soldats ou des commerçants, qui passaient à la taverne, et jamais elle n’avait pris la peine de les connaître. Elle se disait que les tiyans étaient une race vaniteuse et très renfermée, mais elle ne perdait rien à connaître davantage Suminaria. Surtout que les préjugés, bien des fois, étaient faux : elle en savait quelque chose.

Le maître Aynorin félicita Suminaria en lui disant que sa tactique lui avait semblé être une bonne idée.

Les courses continuèrent. Yori l’emporta sur Révis, on pouvait s’y attendre. Aléria battit Avend. Salkysso devança, mais de peu, Ozwil qui pour la course avait dû ôter ses fameuses bottes bondissantes.

Quand ils sortirent de la Pagode Bleue, ils étaient tous exténués. Heureusement, le maître Aynorin leur avait assuré que le jour suivant serait plus reposant.

— Encore heureux qu’il ne nous fasse pas courir comme ça tous les jours ! —s’exclama Aléria quand ils furent sortis—. Je commençais à croire qu’il nous entraînait pour des courses professionnelles.

— Oh ! Ne crois pas ! Tu sais, plein de gardes d’Ato sont pris parce qu’ils courent vite, justement —assura Akyn.

— Comme ça, ils peuvent fuir les monstres —raisonna Galgarrios.

Shaedra pouffa, mais Aléria souffla :

— Ce qui ne serait utile que si les monstres étaient plus lents, mais la plupart de ceux qui viennent ici sont rapides, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.

Comme à chaque fois que Galgarrios disait quelque chose de plus ou moins intelligent, Aléria lui imposait le silence. Et le pire, c’est que Galgarrios se taisait.

Quand ils arrivèrent au croisement d’où partaient les trois rues principales d’Ato, ils se dirent adieu et Shaedra se mit en route vers le Cerf ailé, affamée.

Quand elle entra dans la taverne, tout n’était que bruit de couverts et de voix.

— Eh ! Eh, petite ! —l’interpela une voix alors que Shaedra passait entre deux tables, plongée dans ses pensées.

Elle se retourna et vit Sayn, le commerçant “reconverti”, lui faire des signes de la main. Fronçant les sourcils, elle s’approcha. Normalement, à cette heure, il était trop occupé à manger et à boire pour lui prêter attention.

— Dis-moi, petite, tu me rendrais pas un petit service, n’est-ce pas ?

— Eh bien, tout dépend de quel genre de service —répliqua-t-elle.

La tête rouge et presque chauve de Sayn s’agita, laissant échapper un rire tonitruant. Shaedra n’avait jamais vu les deux hommes assis avec lui, mais cela ne la surprenait pas : il changeait toujours d’amis. C’est pourquoi, bien qu’elle le trouve sympathique parce qu’il lui racontait plein d’histoires, elle ne lui faisait pas vraiment confiance.

— Ah, petite, c’est juste une petite faveur de rien du tout, je t’assure. Écoute, assieds-toi… bon ne t’assieds pas si tu ne veux pas, mais, écoute, —il baissa la voix—, j’ai besoin que tu me recherches une information.

Shaedra n’aimait pas cette façon de quémander. Cependant, les prunelles de Sayn luisaient d’un éclat qui l’intrigua et, bien qu’elle se maudisse cent fois, elle ne put s’empêcher de demander :

— Une information ? Quelle sorte d’information ?

Les deux hommes assis avec Sayn étaient des humains aussi. L’un avait à peine vingt ans et l’autre ne devait pas être beaucoup plus âgé.

— Mes amis recherchent une carte d’une région particulière des Hordes. Ce sont des aventuriers.

— Et je suppose qu’ils veulent acheter une carte des Hordes à Ato —conclut Shaedra—. Eh bien, bonne chance.

Elle allait s’en aller lorsque Sayn lui dit :

— Non, non, ils ne veulent pas l’acheter. On ne peut pas l’acheter : il s’agit d’une carte… un peu confidentielle. —Ses yeux étincelèrent—. C’est pour ça que j’ai pensé que, comme maintenant tu as accès à la bibliothèque, tu pourrais essayer… de me la procurer. Tu me comprends.

Shaedra fronça à nouveau les sourcils. De quelle façon éhontée conspirait cet homme !

— Je n’ai accès qu’aux cartes que l’on peut acheter —répliqua-t-elle sèchement—. J’ai peur de ne pas pouvoir t’aider.

Sayn la contempla un moment. Il semblait exaspéré.

— Je croyais qu’on était amis, petite. C’est depuis que tu es snori que tu te comportes comme les autres ?

Shaedra écarquilla les yeux et grommela.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Sayn soupira. Il parlait en chuchotant et, à contrecœur, Shaedra dut se rapprocher pour l’entendre.

— Écoute, petite, ça ne te paraît pas injuste qu’ils gardent leurs cartes secrètes ? À Ajensoldra, qui pourrait profiter de ces cartes si ce n’est des aventuriers bien intentionnés ? Réfléchis un peu, gamine.

— Tu ne me convaincras pas, Sayn. Je ne comprends pas pourquoi tu cherches toujours des ennuis —ajouta-t-elle tout en s’éloignant d’eux d’un pas ferme.

Des cartes, grogna-t-elle. C’est avec ça qu’il trafiquait maintenant ? Il venait de lui proposer de voler une carte confidentielle et de la donner à ces jeunes aventuriers qu’elle ne connaissait même pas. Il lui avait demandé de trahir la ville, pensa-t-elle soudain. Était-ce possible ? Et pourquoi Sayn était-il si sûr qu’elle ne le dénoncerait pas ? Parce qu’ils étaient amis ? Shaedra serra les dents et ferma la porte de sa chambre en la faisant claquer plus fort que nécessaire. Son indignation était telle qu’elle en oublia sa faim.

Elle se dit qu’elle n’adresserait plus la parole à Sayn de toute sa vie. Pour qui l’avait-il prise ? Pourquoi Sayn voulait-il aider ces aventuriers ? En tout cas, elle avait bien fait de les laisser tomber. Et s’ils perdaient Sayn comme client, eh bien, qu’ils le perdent. De toute façon, il n’avait jamais plu à Kirlens, et à Wiguy encore moins.

Une fois qu’elle se fut tranquillisée, elle culpabilisa un peu. Sayn n’était pas un homme méchant. C’était un bon ami et il devait avoir une bonne raison pour lui demander cela. Était-ce si urgent que ça en avait l’air ? Pouvait-elle vraiment aider ces deux aventuriers ? Elle secoua la tête et se dit que ce qui était fait était fait.

Alors, elle pensa à Murry. À présent il devait être loin d’ici, en chemin vers son village. En train de se préparer pour se venger. La vengeance, pensa Shaedra, sursautant presque en se représentant la signification du mot. Elle se souvint du village rasé et frissonna. Comment Murry pensait-il pouvoir se venger d’une liche ? Des aventuriers plus aguerris étaient morts en luttant contre ces créatures pleines d’énergie mortique.

Et le problème ne s’arrêtait pas là. Shaedra possédait une partie du phylactère de Jaïxel. C’est là que commençait le véritable problème, se dit-elle en grimaçant. Pourquoi diable avait-elle pris ce maudit collier ? Elle laissa échapper un soupir : seule la stupidité d’une fillette de huit ans pouvait l’expliquer.

Elle entendit son ventre gronder et se leva. Cela ne servait à rien de rester là à ressasser sans cesse les paroles de Murry. Elle descendit à la cuisine. Satmé, Kirlens et Taroshi s’y trouvaient. Ils faisaient la vaisselle et préparaient le repas. Enfin bon, Taroshi ne faisait que ronchonner et gênait plus qu’autre chose.

— Pourquoi je ne peux pas y aller ? —disait-il à son père.

Comme Kirlens ne lui répondait pas, Shaedra supposa que ce n’était pas la première fois qu’il posait la question. En tout cas, elle n’avait aucune idée d’où voulait aller ce gamin.

Taroshi avait huit ans et était déjà un enfant insupportable. Sa mère, d’après ce qu’elle avait pu comprendre, était une elfe noire qui les avait abandonnés lui et Kirlens pour disparaître d’Ato. Taroshi disait qu’il n’en gardait aucun souvenir, mais qu’il ferait pareil qu’elle quand il serait grand et qu’il s’en irait loin de Kirlens.

Shaedra entra dans la cuisine et dit :

— Bonjour, Kirlens. Bonjour, Satmé.

— Bonjour, Shaedra —répondit Satmé—. Wiguy est sortie avec des amies. Elle m’a demandé de te dire bonne nuit de sa part. Et elle te rappelle aussi que tu te couches tôt et que tu n’oublies pas de faire ta toilette.

Shaedra étouffa un rire.

— Merci, Satmé.

Kirlens se racla la gorge.

— Ne te moque pas de ta sœur, Shaedra. Après tout, elle te donne toujours de bons conseils.

Shaedra souriait encore.

— Je sais.

Kirlens insistait toujours pour qu’elle et Wiguy s’appellent sœurs, même si elles ne l’étaient pas. Wiguy non plus n’était pas la fille de Kirlens, mais il s’en était occupé depuis ses dix ans. Et quand un jour Shaedra lui avait demandé si elle était aussi pointilleuse quand elle était petite, la réponse de Kirlens lui avait laissé supposer que oui.

— Mais pourquoi je ne peux pas y aller ! —exclama soudain Taroshi, presque en criant. Il était assis à la plus grande table et tambourinait avec les poings. C’était impressionnant.

Shaedra grogna.

— Et où veux-tu aller ?

L’enfant se tourna vers elle et la menaça du doigt en disant sur un ton impératif :

— Dis à mon père que je veux aller voir les monstres.

Shaedra prit un air renfrogné puis fronça les sourcils.

— Quels monstres ?

Kirlens se frotta le menton tout en tournant sa soupe de viande et de légumes.

— On dit qu’une bande de nadres rouges se rapproche, mais ils viennent de l’autre côté du Tonnerre. Ils sont à deux jours d’ici. La Garde se chargera d’eux avant qu’ils ne montrent leur museau sur nos terres.

Shaedra acquiesça lentement. Cela n’avait rien d’exceptionnel.

— Je veux aller les voir !

Shaedra s’assit à table avec une assiettée de soupe de viande et dit patiemment :

— Et dis-moi, Taroshi, que prétends-tu faire après avoir vu les nadres rouges ?

— Eh bien…

Shaedra ne le laissa pas continuer.

— Tu veux qu’ils te fassent brûler comme une torche et qu’ils te réduisent à un tas de cendres ? Oh, oui, tu en es bien capable. Mais avec un peu de chance les nadres rouges te prendront pour un pissenlit.

Taroshi blêmit de rage. Shaedra devina ses pensées : il savait utiliser le jaïpu et il se vengerait de celle qui s’était moquée de lui. Elle vit venir le coup et elle le bloqua d’un coup de coude. C’était la première fois que Taroshi essayait de la frapper et elle se sentit envahie par une colère indescriptible.

— Taroshi ! —tonna son père soudain.

Shaedra sursauta quand elle vit que Kirlens avait posé sa cuillère pour prendre Taroshi par la peau du cou. Depuis quand avait-il décidé de s’occuper de son éducation ?

Satmé s’éclipsa discrètement tandis que Kirlens faisait tout un sermon à son fils, le laissant pâle de colère. Il lui serait difficile de le mettre sur la bonne voie, pensa Shaedra. Elle, elle se contentait d’obtenir le respect de Taroshi. C’était comme tenir en respect un chiot enragé.

Shaedra finit son assiette et se mit à touiller la soupe qui était en train d’attacher au fond de la marmite. Taroshi sortit en courant de la taverne, en claquant la porte.

— Laisse-moi m’occuper de la soupe —dit Kirlens.

Shaedra s’écarta et, levant la tête, elle le regarda attentivement. Kirlens paraissait fatigué et sombre. Il avait des cernes et ses cheveux, autrefois châtains, grisonnaient à présent.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

— Non, rien. —Elle fit une pause—. Je pensais à Kahisso. Lui, quand il était petit, il n’était pas comme Taroshi, n’est-ce pas ?

Kirlens sourit et secoua la tête.

— Non, c’était tout un snori à ton âge. Tous l’admiraient.

Ses yeux brillaient. Shaedra baissa la tête et se mordit la lèvre, pensive. Kahisso était un semi-elfe, une race un tant soit peu marginalisée à Ato, comme celle des ternians. Et cependant il avait réussi à être kal. Puis il était parti.

— Pourquoi est-il parti ?

Kirlens haussa les épaules.

— La vie est faite ainsi. Il ne voulait pas être garde ni maître dans aucune pagode. Il avait accompli ses Années de Dette et il est parti.

Les Années de Dette étaient les années de service que tout élève d’une Pagode devait accomplir pour rembourser les frais de son éducation et ses privilèges. Chaque année d’étude constituait une année de dette. Une éducation normale supposait dix Années de Dette étant donné que normalement un enfant commençait son éducation à l’âge de six ans et la terminait plus ou moins vers les seize ans. C’est pour cela que Shaedra trouva cela étrange. Bien sûr, les Années de Dette pouvaient être réduites soit par l’argent, soit par de grands exploits. Kahisso avait-il réalisé un grand exploit qui l’aurait libéré de la Pagode Bleue plus tôt que prévu ? Elle fronça les sourcils.

— Mais, quand je l’ai connu, il avait vingt-quatre ans.

Il n’a pas pu accomplir toutes ses Années de Dette, ajouta-t-elle, mentalement.

— Quand tu l’as connu, il était encore aux ordres des Pagodes —dit Kirlens.

— Ah.

Maintenant elle comprenait mieux. Kirlens goûta avec la louche la soupe qui fumait et approuva de la tête.

— Je crois que c’est prêt. Satmé ! Tu m’apportes des assiettes ?

Shaedra se retrouva avec un plateau d’assiettes entre les mains, passant entre les tables de la taverne. Elle évita le croche-pied de Tanos l’ivrogne et servit les clients. Puis elle monta dans sa chambre, prit son sac et s’en fut à la bibliothèque. Comme Akyn et Aléria n’étaient pas encore arrivés, elle décida d’entrer seule et elle se trouva à nouveau assise à la section de biologie, devant le grand livre d’images de monstres.

Elle alla directement à la page qui l’intéressait : celle de la liche. Il n’y avait qu’une image floue et schématisée, mais cela suffit pour lui donner envie de changer de page. Elle se retint, cependant, en pensant que si un jour elle se retrouvait face à Jaïxel, elle n’aurait pas la possibilité de changer de page.

Souriant à cette pensée, elle se mit à lire la légende. Elle n’apprit pas grand-chose, mais cela confirma ses doutes. L’image qu’elle avait vue en mettant le collier de houx, quatre ans auparavant, n’était pas celle d’une liche.

Elle passa à la page du nakrus et acquiesça de la tête. C’était cela qu’elle avait vu, avec certaines différences, c’était vrai, mais elle se souvenait d’avoir eu la même impression en le voyant. Elle inclina la tête pour lire la légende.

Un nakrus était un celmiste mage, nécromant, qui possédait un immense contrôle sur l’énergie mortique et son jaïpu. Un nakrus était capable de fusionner le morjas et le jaïpu. Elle fronça les sourcils et lut les lignes suivantes. Il existait deux sortes de nakrus. Les nakrus-ari, les premiers nakrus qui avaient imposé leur contrôle et qui s’étaient alliés aux liches, et les nakrus-wal, les personnes qui pouvaient se convertir en nakrus par désir de pouvoir. Les nakrus-ari provenaient d’un peuple d’elfes noirs et, selon la légende, ils avaient été convertis par une malédiction. Mais Shaedra s’arrêta au mot qui suivait celle de nakrus-wal, les « nouveaux ». Ses parents, ceux de Murry, de Laygra, les siens, étaient des nakrus-wal.

Elle demeura paralysée, le regard fixé sur l’image. Avaient-ils cette apparence ? Sincèrement, elle préférait ne pas le savoir.

— Shaedra ! —chuchota une voix—. Tu es là.

Shaedra ferma le livre d’un coup sec et se tourna.

— Akyn, Aléria —murmura-t-elle au milieu du silence spectral de la bibliothèque.

Elle laissa échapper un soupir inaudible, soulagée. Voir tant de monstres peints avait provoqué en elle une tension qu’elle n’aimait pas.

— Nous te cherchions —dit Aléria—. Qu’est-ce qu’il t’arrive ces temps-ci ? Tu es…

— Venez —la coupa soudain Shaedra—. Sortons. Il faut que je vous raconte quelque chose.