Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 1: La flamme d'Ato.

5 Un voyage avec le jaïpu

— Asseyez-vous —dit le maître Aynorin— et fermez les yeux.

Shaedra s’assit sur le parquet en bois et ferma les yeux.

“Reste à Ato et fais comme si rien ne s’était passé”, lui disait l’écho de la voix de Murry. “Je reviendrai quand j’en saurai plus sur Jaïxel. Prépare-toi comme tu peux. Profite du savoir qu’on peut te donner. Lis tous les livres qui, selon toi, pourront nous être utiles. Je veux que tu saches, Shaedra, que nous voulons nous venger d’une créature qui n’a pas hésité à tuer tout un village, tous innocents, et nous y parviendrons, d’une façon ou d’une autre. Mais je ne veux pas non plus que tu y penses tout le temps. Moi, ce que je voulais avant tout, c’était te voir de mes propres yeux. M’assurer que tu étais vivante. Sois prudente.”

C’étaient les derniers mots qu’ils avaient échangés, avant que Shaedra fasse demi-tour et revienne à la taverne du Cerf ailé. L’orage avait cessé, mais elle était revenue couverte de boue et elle n’avait eu que quelques heures pour dormir avant que l’aube se lève. Elle avait dû mettre la tunique bleue dont la couleur lui paraissait ridiculement criarde et que Wiguy lui avait offerte deux ans auparavant tout en lui disant qu’ainsi elle aurait l’air moins sauvage. À cette époque, elle n’avait pas encore compris que Wiguy ne prétendait pas l’insulter et elle lui avait jeté la tunique à la figure, des larmes de rage brillant dans ses yeux. Depuis ce jour, Wiguy ne lui avait plus offert d’habits, et elle se contentait de lui faire des tartes. Au fond, Wiguy avait bon cœur.

Et voilà, maintenant elle se trouvait assise avec les autres et se préparait à recevoir sa première leçon de snori sur les énergies. C’était la première fois qu’on lui demandait de fermer les yeux pour sentir le jaïpu à l’intérieur d’elle-même. Elle le sentait, vibrant et vif, tendu comme la corde d’un arc prête à tirer une flèche létale.

Cependant, le jaïpu ne pouvait pas sortir du corps. C’était la force de la vie, et chacun en avait une différente. C’est pourquoi le Daïlerrin avait dit qu’il fallait apprendre à la connaître avant de pouvoir la contrôler. Et Shaedra avait appris à connaître son jaïpu. Mais le contrôler, c’était une autre affaire. Comment pouvait-on contrôler quelque chose que l’on était déjà censé dominer ? À moins qu’elle ne maîtrise pas ses gestes de tous les jours, ce qui aurait été absurde. Pourtant, le maître Aynorin assurait qu’ils ne savaient pas encore dompter le jaïpu.

— Respirez calmement —disait-il posément—, obstruez les liens de votre corps avec le morjas. Allez au plus profond de votre être et cheminez vers tout ce qui vous paraît intéressant. Cheminez en vous-mêmes. C’est seulement en cheminant et en vous connaissant que vous pourrez être sûrs de vous-mêmes. C’est seulement de cette façon que vous pourrez choisir le meilleur chemin quand vous aurez des doutes. Plongez dans votre jaïpu et sondez-vous.

Shaedra avait analysé son jaïpu dix mille fois, mais jamais le maître Yinur ne leur avait présenté l’exploration de leur jaïpu de cette façon. Intriguée, elle suivit les conseils du maître Aynorin et plongea en elle-même, au plus profond. Jusqu’où arriverait-elle ?, se demanda-t-elle. Quelle profondeur pouvait-il y avoir dans une énergie ?

Elle sentit que la corde vibrante se transformait petit à petit en filaments, en une infinité de filaments, en une sorte de chevelure embroussaillée qui se mouvait avec la rapidité de l’éclair. Elle se sentit étrangement euphorique. Était-ce à cause de la vitesse ? Elle ferma les yeux avec plus de force et décida d’apaiser son euphorie. Cela n’avait pas de sens d’avoir envie de rire là où elle se trouvait.

Soudain, elle entendit un éclat de rire à côté d’elle et elle ouvrit les yeux. C’était Akyn qui venait de rire. Par tous les démons, que pouvait-il bien y avoir de si drôle dans son jaïpu ? Elle regarda autour d’elle et vit que certains avaient le visage paisible et que beaucoup souriaient. Voir Yori sourire lui causa une forte impression. Si sa mémoire était bonne, elle ne l’avait jamais vu sourire aussi ouvertement qu’en ce moment, avec cette expression sincère qu’il arborait rarement ; toutefois, ses dents pointues lui donnaient encore un air féroce. Shaedra fronça les sourcils. Que signifiait cette épreuve ?

Elle croisa le regard d’Aynorin et celui-ci dut percevoir son appréhension, car il lui fit un signe de tête encourageant. Shaedra rassembla son courage et referma les yeux.

Parcourir la surface du jaïpu et pénétrer à l’intérieur étaient deux choses très différentes. Jusqu’alors, Shaedra ignorait que l’on pouvait trouver une entrée dans cet enchevêtrement de fils. Plus encore, elle ignorait qu’il existait une structure spécifique. À présent, elle voyait que le but du maître Yinur avait été simplement de les familiariser avec l’équilibre entre le jaïpu interne et le morjas externe et de leur faire connaître les bases de chaque énergie.

Après une brève hésitation, elle s’isola du morjas, s’isolant ainsi du reste du monde.

Il n’y avait qu’une façon de comprendre l’essence du jaïpu : entrer dans son propre jaïpu. En essayant, elle se rendit compte qu’elle était déjà à l’intérieur et que la seule chose qu’avait voulu dire le maître Aynorin, c’était qu’il fallait focaliser les forces là où se trouvait le centre du jaïpu. Elle ne put le situer avec exactitude dans son corps et elle en arriva à se demander s’il existait réellement matériellement, mais elle le trouva si facilement qu’elle en fut presque déçue.

Elle se souvint que la leçon n’était pas terminée et qu’il lui fallait encore analyser, partir de chaque fil et le comprendre… cela lui sembla aussitôt une tâche impossible. Comment donc pouvait-elle suivre tous ces fils et les analyser un par un ? Il lui faudrait des années pour cela !

Une autre vague de déception l’envahit, mais elle se cramponna à son éternel optimisme et raisonna. Pourquoi serait-il nécessaire de connaître tous les fils ? Ceci n’était pas l’objectif. L’objectif était de se connaître soi-même, et ces fils ce n’était pas elle, puisqu’elle ne les connaissait pas, n’est-ce pas ? Comment aurait-elle pu avoir en elle quelque chose qu’elle ne connaissait pas ?

Il était difficile de s’identifier à cette masse qui ressemblait à un écheveau composé de fils tous différents. Lorsqu’elle ne voyait que sa superficie, le jaïpu paraissait beaucoup plus organisé et homogène, se dit-elle avec un certain regret. Ce ne serait pas facile de se faire à l’idée que le jaïpu était, en réalité, un enchevêtrement incompréhensible ; mais, à dire vrai, s’il en était ainsi, cela était plus logique et, surtout, plus passionnant et intéressant.

Elle s’approcha du centre et éprouva à nouveau l’euphorie d’avant. Tant d’euphorie lui donnait presque le vertige. Prise de rage, elle écarta les fils qui s’immisçaient en elle, comme pour la sonder. Qu’ils la laissent passer, elle n’était pas un jouet ! Incroyable : les fils lui obéirent et se replièrent.

Shaedra en demeura déconcertée un moment, puis elle avança, méfiante. Ces fils possédaient-ils leur propre esprit ? Avaient-ils une volonté propre ? Contrôler, pensa-t-elle. Le mot contrôler en disait beaucoup sur le jaïpu. Le jaïpu ne lui appartenait pas à proprement parler, en tout cas ce n’était pas elle, mais il était en elle. Comme un parasite ? Comme un maître ? Ou un vassal ?, se demanda-t-elle alors. Franchement, elle préférait la troisième option. Il lui vint à l’esprit qu’il ne s’agissait peut-être de rien de tout cela, que peut-être le jaïpu était un peu comme elle, maître de lui-même et de personne d’autre. L’idée lui plut et elle pensa : et si on faisait une alliance ?

Les fils se pétrifièrent soudain et Shaedra aussi, sidérée et fascinée. Le jaïpu l’avait-il entendue ?

Lentement, comme si elle craignait que, d’un coup, les fils l’enferment et l’emprisonnent, elle avança vers le cœur de l’énergie et s’y arrêta, songeuse. Elle dut admettre qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait. Distraitement, elle pensa qu’elle se trouvait encore assise dans la salle, dans un complet silence. Les autres étaient-ils en train de pactiser avec leurs jaïpus, ou étaient-ils en train de le dominer, le brisant sans compassion ?

Il avait semblé à Shaedra que son jaïpu n’était pas d’une nature mauvaise ni obstinée et elle pensait pouvoir faire un pacte avec lui. De plus, avec cette alliance, le jaïpu ne pouvait qu’y gagner. Demeurer renfermé sur lui-même, oublié et timide ne pouvait pas lui être profitable. Il finirait par se racornir et se consumer d’ennui.

Bon, alors, comment faisait-on un pacte ? Elle pensa aux papiers, aux longs parchemins avec des articles sans fin qui auraient pu se résumer en quelques mots… elle secoua la tête. Ce genre de pacte était fait pour les légistes et les administrateurs, qu’ils les gardent. Elle, elle voulait seulement de l’amitié. Et pour cela il fallait connaître la personne ou, dans ce cas, l’énergie.

Était-elle en train de divaguer ?, se demanda-t-elle. Était-elle en train de retarder le moment où elle devrait prendre possession du jaïpu par la force ? Elle espérait que non. Ce n’était pas de la lâcheté ce qui la poussait à agir de la sorte, se convainquit-elle, c’était de la logique. Pourquoi s’emparer de quelqu’un qui pouvait être son ami ? Pourquoi attaquer l’adversaire avant de le connaître et avant de savoir s’il en était vraiment un ?

Shaedra soupira, elle ne sut si mentalement ou physiquement. Une chose était sûre : elle tergiversait trop pour une chose si simple, qui consistait à bien s’entendre avec son jaïpu, or celui-ci paraissait disposé à collaborer. Alors, elle eut une idée. Si Shaedra ne connaissait pas bien le jaïpu, le jaïpu, lui, devait se connaître lui-même, n’est-ce pas ?, ou le monde était-il devenu fou ?

Montre-moi qui tu es, pensa-t-elle avec force. Et immédiatement les fils se mirent à bouger et à s’enrouler avec douceur. Elle perçut une pensée : voyage. Un voyage ?

Aussitôt, le jaïpu la guida à la vitesse de l’éclair partout ; il tournoyait et virevoltait, faisait demi-tour, avançait, virait, arrivait partout sans arriver nulle part.

Arrête !, lui dit-elle, quand elle se sentit défaillir. Aussitôt, le jaïpu s’arrêta brusquement, comme surpris, et les fils recommencèrent à la tâtonner, comme si lui aussi cherchait à la connaître. Shaedra plissa les yeux, mais ne dit rien.

Elle ne pouvait pas dire que le voyage ne lui avait pas plu, mais sincèrement elle n’avait pas compris grand-chose. Mis à part que le jaïpu était un monde qui ne se comprenait pas si facilement. Comme avait dit le Daïlerrin, les snoris connaissaient les énergies du monde : ils ne les comprenaient pas encore, mais ils en étaient conscients, “et ça, c’est déjà un début”, avait-il dit.

Bon, se dit Shaedra. C’est pour ça qu’elle était là, pour apprendre. Murry ne lui avait-il pas dit : “Profite du savoir qu’on peut te donner” ? Eh bien, c’est ce qu’elle faisait, bien qu’elle sache intérieurement que Murry n’avait en réalité aucune idée de ce qu’était le jaïpu.

Shaedra sourit et ouvrit les yeux, rétablissant le contact avec le morjas. Murry ne le savait pas, mais elle non plus. Et elle avait la certitude qu’elle ne le saurait jamais complètement.

— Maintenant que vous vous êtes familiarisés avec votre jaïpu —dit le maître Aynorin au bout d’un moment, quand tous eurent recouvré leurs sens—, je vous invite à faire une course, qu’en pensez-vous ?