Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 1: La flamme d'Ato.

3 Les arbres qui parlent

Un couard, un bon à rien… quelle sorte de maître avaient-ils au juste ?

— Vraiment ? —demanda lentement Shaedra après un bref silence.

Hans allait répondre quand Akyn, Aléria et Galgarrios les rejoignirent. Shaedra sourit.

— Tu as vu, Aléria ? Aussi ponctuelle que la foudre. —Elle aperçut alors le sac rouge que portait son amie et elle plissa les yeux—. Qu’est-ce que tu portes là ? Un gorille ?

Aléria serra les dents.

— Non —fit-elle—. Ce sont des livres que je vais rendre.

Bien sûr, comment l’oublier. S’il existait quelqu’un de son âge qui avait lu quasiment tous les livres de la Section Néru, c’était bien Aléria. Shaedra se racla la gorge, mais elle ne fit pas de commentaire.

Hans et Akyn se dévisageaient en silence. Ils ne s’étaient jamais bien entendus. Shaedra n’avait jamais vraiment compris pourquoi, mais elle savait que cela avait quelque chose à voir avec leurs parents. Le père de Hans était patron d’une exploitation à quelques journées d’Ato, mais Hans, le fils cadet, avait décidé de devenir forgeron. Son rêve était de travailler avec Taetheruilin le nain, et Shaedra souhaitait que son rêve se réalise un jour, car elle aimait bien ce garçon. Et elle aimait bien Akyn, aussi. C’est pour cela qu’elle était étonnée et gênée de les voir se regarder toujours en chiens de faïence.

Elle réprima un soupir exaspéré. Malheureusement, les disputes familiales étaient plus fréquentes qu’il n’y paraissait.

Tout d’un coup, les voix se turent et Shaedra se tourna vers la porte. Le Grand Archiviste apparut dans l’encadrement, il leur souhaita la bienvenue d’un hochement de tête puis leur dit :

— Suivez-moi et ne touchez à rien tant que je ne vous en donne pas la permission.

Il était avare de paroles.

Comme le voulait la tradition, il les conduirait jusqu’à la Section Celmiste et leur montrerait, ou laisserait un kal leur montrer, les méthodes pour ne pas se perdre entre les étagères à la recherche d’un livre. Il leur apprendrait où trouver les ouvrages les plus courants et il débiterait tout un tas de règles qu’ils devraient suivre au doigt et à l’œil. Puis il les laisserait se promener librement dans la Section Celmiste.

Du moins, c’était ce que lui avait raconté Nart, et Shaedra ne put en être sûre que lorsqu’elle constata qu’effectivement tout se passait comme il le lui avait dit. C’était l’un des inconvénients avec Nart : on ne savait jamais s’il mentait ou s’il disait la vérité.

Comme elle se l’imaginait, le Grand Archiviste s’éclipsa dès qu’il le put et, arrivés devant la porte de la Section Celmiste, il laissa les nouveaux snoris entre les mains d’une kal. Cette dernière était une elfe noire âgée d’environ seize ans qui portait une tunique noire et un pantalon d’un vert phosphorescent qui la faisaient ressembler à une rose noire. La ressemblance était drôlement frappante. Comme beaucoup d’elfes noirs à Ato, elle portait plusieurs petites boucles d’oreilles circulaires et dorées.

— Je m’appelle Runim et je serai votre guide pour cette après-midi. Vous pourrez me demander des conseils si vous avez un problème. Je vous avertis tout de suite que je ne veux aucun bruit dans cette salle. Cet endroit est un lieu d’études. Aujourd’hui, il y a peu de monde parce que c’est Jour de Présentation, mais, les autres jours, si vous ne voulez pas être punis vous devrez respecter le silence, c’est bien compris ?

Malgré ses seize ans, Shaedra dut reconnaître qu’elle s’exprimait avec fermeté et elle se surprit à acquiescer avec les autres.

— Bien. Un autre conseil : quand vous prenez un livre, prenez-en bien soin et, quand vous n’en avez plus besoin, vous le remettez à l’endroit exact où vous l’avez pris. Quiconque sera pris en train de désordonner les livres, que ce soit intentionnellement ou par fainéantise, sera puni sévèrement —ses yeux étaient implacables—. Et maintenant, passez.

Elle ouvrit la porte et Shaedra entra l’une des premières. Elle balaya la salle du regard et resta bouche bée. Devant elle s’étirait un long couloir d’environ deux mètres de large qui s’enfonçait dans les profondeurs de la Section Celmiste et s’achevait devant une gigantesque étagère emplie de livres. De part et d’autre du couloir, se trouvaient des rangées entières d’étagères et d’autres couloirs… Une fois encore, Nart avait dit vrai. C’était impressionnant.

La lumière provenait du plafond. Tous les trois mètres était placée une lampe de feu noir qui illuminait suffisamment pour lire les titres.

Runim passa devant et ils la suivirent en silence. Les bruits de pas résonnaient sur le sol en bois de tranmur. Et le plus bruyant, comme toujours, c’était Ozwil qui, avec ses super bottes enchantées, se prenait pour un aventurier chasseur de dragons, alors que ses bottes lui permettaient à peine de sauter plus haut que ce dont il était capable normalement, ce qui n’était pas grand-chose en fin de compte. Shaedra ne comprenait pas pourquoi il s’obstinait à être quelqu’un d’agile, si sa constitution même le rendait rigide et musclé.

En tout cas, Shaedra préférait marcher pieds nus à marcher avec des bottes. En plus, Wiguy lui avait dit, un jour, qu’elle ne savait pas prendre soin de celles dont Kirlens lui avait fait cadeau ; aussi, quand celles-ci s’étaient abîmées, Shaedra avait opté pour le pragmatisme.

Cela sentait la poussière et le renfermé, mais il flottait aussi un parfum semblable à celui qu’exhalaient les karoles, si ce n’est qu’un léger arôme de citron s’y entremêlait. Curieux, pensa Shaedra, en humant l’air.

— Ici, c’est la section de biologie —annonça Runim.

Effectivement, sur l’une des étagères était suspendu un écriteau qui indiquait : « Biologie ». Le long de toute l’étagère, il y avait une table légèrement inclinée et un grand banc. Shaedra aperçut deux snoris plongés dans la lecture de deux énormes volumes. Ils levèrent la tête alors que Runim parlait.

— Vous y trouverez toute l’information relative aux créatures vivantes et aux plantes. Normalement, vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin sur l’anatomie, les réactions du morjas et plus encore. Continuons.

Lors de la deuxième pause, elle leur montra la section d’Histoire, six bonnes étagères qui pliaient presque sous le poids des livres, grands et petits, gros et fins, vieux et récents. Quel long passé était celui de la civilisation des Peuples Unis ! Que d’Histoire ! Des millénaires surchargés de guerres et de temps de paix, d’inventions, de catastrophes et de croissance. Shaedra aimait l’Histoire narrée dans les tavernes comme des histoires et des anecdotes, mais voir tant de livres et tant d’études lui enleva toute envie d’en ouvrir un seul.

Ils passèrent de la section d’Histoire à la section de Littérature, puis à la section du Jaïpu et à celle dédiée aux énergies en général. De longues minutes s’écoulèrent pendant que Runim leur faisait faire le tour de l’immense salle.

Ils traversèrent silencieusement plusieurs petits cercles d’étude, cachés entre les étagères, où des snoris et des kals étaient assis autour de quelques tables. Ils croisèrent un orilh qui, à sa façon de saluer Runim, s’avéra être son père.

Enfin, Runim s’arrêta devant une étagère et dit :

— Ici, c’est la section d’études récentes faites par nos chercheurs. —Elle sourit pour la première fois—. Bien, je crois que nous avons fait le tour. Je vous laisse fouiner et je vous rappelle que la bibliothèque ferme à dix heures du soir, au cas où vous l’auriez oublié.

Comme s’ils allaient rester jusqu’à dix heures !, pensa Shaedra. Bon, au moins, maintenant ils étaient libres d’aller où ils voulaient.

Tous se dispersèrent, excepté quelques personnes qui restèrent sur place, indécises, sans savoir trop où aller.

— Je vais à la section du Jaïpu —déclara Yori, l’ilser.

Yori lui avait toujours paru un peu agressif, avec ses dents pointues de mirol, et, quoique pour le reste il tienne plus de son père, c’était évident qu’il n’était pas elfe noir à part entière. Malgré tout, ses cheveux rebelles bleu clair lui donnaient un air comique, mais ce qui la gênait le plus, c’était son arrogance : il croyait toujours être meilleur que les autres. Et elle enrageait en pensant qu’il l’avait vaincue au combat le matin.

C’est pourquoi, quand il s’éloigna avec les autres, elle resta où elle était et attrapa au hasard un livre de la section des études récentes. Le livre était petit et vert et s’intitulait La potion de rétablissement, onze conseils pour ne pas la rater.

Onze conseils. Pff. Shaedra était sûre qu’elle aurait eu besoin de plus de mille conseils pour réussir une potion de rétablissement. Elle remit le livre à sa place et se contenta de lire les différents titres : Tactique de combat : l’étirement et l’union du jaïpu avec le morjas (théorie), Étude sur la Confrérie de la Nuit

— Shaedra ?

Elle leva la tête. C’était Galgarrios. Dieux des dieux, pensa Shaedra, en réprimant un soupir. S’était-il perdu ?

— Oui ? —répliqua-t-elle, légèrement irritée.

Galgarrios sourit amplement illuminant son énorme visage de caïte, puis il s’approcha.

— Elle est intéressante cette section ?

— Non.

— Ah.

Il avait l’air déçu. Shaedra leva les yeux au ciel et lui tapota l’épaule.

— Je vais à la section des créatures, tu viens ?

— Bien sûr, je ne vais pas te laisser toute seule par ici. C’est le typique endroit où on se perd.

Il s’était perdu, confirma Shaedra mentalement. Comment y était-il parvenu ? Les étagères étaient recouvertes d’indications et, quoique tout cela semble un peu labyrinthique, il lui avait suffi d’écouter Runim pour comprendre plus ou moins comment fonctionnait la structure. Et Galgarrios s’était perdu. Quoi d’étonnant.

Ils traversèrent plusieurs couloirs bordés d’étagères pour rejoindre le couloir principal qui les mena à la section de Biologie. Les deux snoris qui s’y trouvaient avant n’y étaient plus et, pour l’instant, il n’y avait personne dans les parages.

— Tu crois qu’il y a un livre sur les saïjits ? —demanda Shaedra.

Galgarrios tapota ses lèvres charnues de l’index, l’air pensif, une moue peu gracieuse sur le visage.

— C’est possible —dit-il au bout d’un moment, alors que Shaedra était déjà en train de parcourir l’étagère du regard.

Ils se mirent à chercher des livres qui contenaient le mot « saïjits » dans le titre et Shaedra en trouva finalement un qui avait l’air prometteur : Les saïjits d’Haréka, écrit par un certain Djaïn Bosneira. Sur la couverture couleur grenat, l’on voyait dessinés, en relief, un humain, un faïngal et un elfe noir. Elle ouvrit le livre et commença à lire. On y définissait d’abord les races qu’englobait le terme « saïjit » et, là, elle vit que les ternians étaient mentionnés. Elle regarda à nouveau la date. 5318. Le texte du livre avait plus de trois cents ans, mais le livre, lui, avait tout l’air d’être une copie récente.

Un petit rire la détourna de ses pensées. Galgarrios était assis face à un livre couleur cuir. Shaedra émit un grognement sourd et revint à sa lecture.

— Tu as trouvé quelque chose ? —lui demanda Galgarrios.

— Pas grand-chose.

Et c’était en partie vrai. D’après l’introduction du livre, on y parlait surtout des humains et des elfes.

— Moi, j’ai trouvé un livre sur les créatures monstrueuses d’Haréka. —Il souriait comme un gamin—. Il y a des images, regarde.

Shaedra se leva et elle alla voir. Effectivement, Galgarrios avait le livre ouvert vers la moitié et, vue l’image, la page de droite devait certainement parler de dragons rouges.

Shaedra fut ébahie par la subtilité du tracé avec laquelle était dessinée la créature. Ses yeux intelligents semblaient presque vivants.

— Hein qu’il est bien ce livre ? —fit Galgarrios, tout en tournant les pages une à une.

— Waouh.

Shaedra venait de voir l’image d’un nain de fer. Ça en donnait des frissons. Elle décida que ce livre était plus intéressant que l’autre : elle s’assit à côté de Galgarrios et ils passèrent un long moment à contempler les dessins et à lire les légendes, bouche bée, chuchotant entre eux, émerveillés.

— Celui-là, c’est le pire de tous —souffla Galgarrios, en montrant du doigt un basilic.

Pour lui, tous étaient le pire de tous, bien sûr, mais cela provoqua chez Shaedra une forte impression de voir ce lézard énorme la fixer des yeux comme s’il voulait la paralyser.

— Tourne la page, je n’aime pas ça.

Galgarrios pouffa.

— Il n’est pas vivant, ce n’est qu’un dessin —dit-il et, en disant cela, il se mit à contempler le basilic comme s’il s’était agi d’un vieil ami.

Shaedra le foudroya du regard.

— Tourne la page —répéta-t-elle entre les dents.

Galgarrios soupira et tourna la page. Shaedra, alors, ouvrit grand les yeux, les ferma puis les rouvrit. Elle lâcha un grommellement. Ça ne pouvait pas être… Non. C’était impossible.

— Berk, c’est répugnant, un nakrus —mâchonna Galgarrios, en changeant la page immédiatement pour se retrouver face à une libellule tueuse qui n’avait pas non plus un aspect très alléchant.

Shaedra avait pâli et elle essaya de se reprendre. Elle avait rêvé. Ce n’avait été qu’un rêve. Ce n’était pas logique qu’elle ait déjà vu une créature comme ça, si laide, n’est-ce pas ? Une créature horrible. Pire que la harpïette…

L’espace d’un instant, elle crut défaillir. Elle avait déjà vu une créature comme celle-là. Une seule fois… lorsqu’elle avait passé autour du cou l’amulette qu’elle portait en ce moment précis…

— Galgarrios —dit-elle soudain—. Tu ne crois pas que nous sommes restés ici trop longtemps ? Moi, je m’en vais. Il fait beau temps, ça ne vaut pas le coup de rester enfermés dans cet endroit.

— Le livre ne te plaît plus ?

Shaedra laissa échapper un énorme soupir.

— Si, beaucoup, mais je m’en vais. Continue à regarder le livre, si tu veux.

— Je t’accompagne.

Shaedra roula les yeux et elle remit le livre Les saïjits d’Haréka à sa place avant de se diriger vers la sortie, suivie de Galgarrios.

Parfois, le caïte l’exaspérait et elle l’aurait plus d’une fois envoyé faire cuire des crapauds dans le fleuve n’était le souvenir qu’elle gardait de la gentillesse qu’il lui avait montrée le premier jour qu’elle l’avait connu, dans la Pagode Bleue, alors qu’il lui semblait que tous les autres la regardaient avec mépris. Galgarrios n’était pas méchant et ça, c’était un point positif. Cela mis à part, il était bizarre et terriblement crédule. Mais il était aussi sympathique.

Shaedra sortit de la bibliothèque, un sourire aux lèvres. La bonne humeur lui était revenue et elle n’allait pas permettre que la créature que Galgarrios avait appelée nakrus la lui gâche.

Le soleil illuminait les jardins et les fleurs formaient un tapis de laine colorée. Cinq heures venaient de sonner et elle avait encore assez de temps devant elle avant que le soleil ne s’en aille.

Dehors, elle trouva Akyn qui, assis sur un banc, attendait patiemment.

— Ah, vous êtes là. Je me demandais où est-ce que tu étais, Shaedra.

— Nous étions en train de regarder ensemble un livre avec des créatures dessinées —répondit Galgarrios avant que Shaedra ait songé à ouvrir la bouche. Il avait l’air tout heureux. Shaedra fit une grimace.

— Où est Aléria ?

Akyn souffla.

— En train de rendre les livres. Elle m’a dit qu’elle ne tarderait pas. Et ça fait un quart d’heure que j’attends déjà.

— Qu’est-ce tu penses de la Section Celmiste ?

— C’est grand.

— C’est incroyable la quantité de choses que les gens peuvent arriver à écrire —affirma Shaedra. Elle s’assit sur le banc et soupira—. Je parie qu’Aléria essaiera de tous les lire.

Tous deux pouffèrent et Galgarrios fronça les sourcils. Il s’ennuyait, devina Shaedra.

— Et si nous allions au fleuve ? Qu’est-ce que vous en dites ? —proposa-t-elle.

Le visage de Galgarrios s’illumina et Shaedra plissa les yeux, en ajoutant :

— Sans me jeter à l’eau, ça va sans dire, Galgarrios. Sinon, je t’attache à un arbre et je te laisse là pendant toute la nuit.

Galgarrios écarquilla les yeux puis haussa les épaules.

— Toi ? Tu es toute petite. Tu ne pourrais pas.

Il ne le disait pas sur un ton de défi. Il le disait par pure logique. Franchement, Shaedra ne sut comment réagir à cette remarque et elle la laissa passer, en insistant cependant :

— Ne me jette pas à l’eau !

Le caïte, radieux, lui sourit et acquiesça sur un ton conciliant :

— Comme tu voudras, Shaedra.

Ils attendirent un peu jusqu’à ce qu’Aléria arrive, avec son sac rouge plein à craquer.

— Non —lâcha Shaedra, incrédule—. Tu vas tous les emporter ?

Aléria la foudroya du regard.

— Ça ne se voit pas ? Il n’y en a que huit, mais il y en a un qui est gros, c’est pour ça.

Elle parlait sérieusement. Quand elle parlait de livres, il ne fallait surtout pas plaisanter. Shaedra soupira bruyamment.

— On va au fleuve, tu viens avec nous ?

Aléria se mordit la lèvre inférieure, pensive. Shaedra devina sans difficulté son raisonnement. Elle portait son sac rouge rempli de livres. En plus, elle ne pouvait pas les garder longtemps et elle devrait les lire rapidement.

— Avant je dois laisser le sac à la maison. Si vous voulez, vous pouvez y aller, je vous rejoins à Roche-Grande, comme toujours, non ?

Shaedra allait répondre qu’il n’y avait pas de problème quand, soudainement, il y eut un bruit et crac !, le fond du sac rouge d’Aléria se déchira et s’ouvrit, laissant tomber lourdement les livres par terre. L’un deux était effectivement énorme.

Shaedra crut qu’Aléria allait s’évanouir, mais, passée la première frayeur, elle s’accroupit auprès de ses livres et se mit à les empiler rapidement, tout en lançant des coups d’œil furtifs vers la bibliothèque, telle une braconnière.

— Stupide sac —grommelait-elle.

— Tu veux que je t’aide ?

Shaedra écarquilla les yeux et se tourna vers Galgarrios. Puis elle vit qu’effectivement Aléria allait avoir des problèmes pour porter autant de livres.

Finalement, tous les quatre se rendirent chez Aléria, portant chacun deux livres. Galgarrios voulait s’emparer du plus gros, mais Aléria s’y opposa catégoriquement ; pourtant, on voyait bien qu’il pesait un peu trop pour elle. Comment avait-elle pu ne pas s’étaler avec un sac si chargé sur le dos ?

— Non, Galgarrios ! —disait Aléria—. Celui-là, c’est moi qui le prends. C’est que… c’est qu’il est spécial.

Elle croisa le regard interrogateur de Shaedra, mais elle ne voulut pas donner davantage d’explications. Le volume n’avait pas de titre sur la couverture, laquelle semblait faite en fer velu.

Aléria se montra inflexible et Galgarrios, malgré ses meilleures intentions, dut se contenter de deux bouquins qui devaient avoir plus de cinq cents pages chacun. Comment pouvait-elle lire tout ça sans mourir d’une crise d’ennui ?

Ils parcoururent la Rue du Rêve jusque chez elle, Aléria portant un rectangle en fer qui, supposément, devait contenir quelque chose d’intéressant. Mais Shaedra avait appris à ne pas trop poser de questions à Aléria. Celle-ci n’aimait pas les gens curieux ni les indiscrets. Pour cela, Shaedra était un peu comme elle, à vrai dire ; cependant, Aléria, elle, ne supportait pas du tout le comportement simplet de Galgarrios. Mais, après tout, de son côté, Shaedra ne supportait pas l’arrogance de Yori ou la stupidité de Marelta.

Ça oui, elle était beaucoup plus stricte question règlement, un caractère qu’elle héritait de sa mère à cent pour cent. Shaedra n’était entrée chez Aléria qu’à deux reprises. Une fois, cela avait été pour lui porter ses devoirs quand elle était malade. L’autre fois, c’était parce qu’Aléria avait voulu lui prêter un livre dont lui avait fait cadeau un commerçant, soupirant sans espoir de sa mère.

Aléria n’avait jamais connu son père. Ce qui la dérangeait le plus, selon elle, c’était que sa mère n’avait jamais voulu lui dire son nom ni ce qu’il était devenu. Elle en était venue à supposer qu’il était mort, mais elle ne pouvait en être absolument sûre. Elle ne parlait que rarement de lui, cependant, et il semblait qu’elle ne l’avait dit à Shaedra et à Akyn qu’à titre informatif, pour qu’ils ne posent pas de questions embarrassantes. Shaedra, pour sa part, se demandait quelquefois si elle pourrait un jour partager avec eux les vagues souvenirs qu’elle gardait de son village, de Kahisso et d’Alfi. Elle avait été sur le point, une fois, de leur parler de la harpïette qu’elle avait vue un jour. Elle savait bien que cela les aurait impressionnés, toutefois elle n’en avait rien dit, peut-être parce qu’elle sentait que la bonne humeur s’envolerait si elle repensait au village détruit. De plus, lorsque ces souvenirs lui revenaient, elle ne pouvait l’éviter : une rage profonde l’envahissait parce qu’elle savait que tout cela était réel.

La maison d’Aléria était grande. Elle avait une cour intérieure avec un jardin ainsi que deux étages et il y régnait une atmosphère paisible et agréable.

En songeant au bruit de la taverne, aux cris et à la musique, Shaedra pensa peut-être pour la troisième fois que la vie d’Aléria était sacrément différente de la sienne.

Aléria dessina avec les mains quelques signes et chuchota quelque chose entre ses dents. La porte s’ouvrit et ils entrèrent tous dans le petit hall. Il y avait une porte de chaque côté, grande ouverte. L’une menait à la cuisine, l’autre à un salon assez vieillot. Devant eux, montaient en spirale des escaliers, jusqu’au premier étage.

Aléria n’appela pas sa mère. Elle fit un signe à ses amis et ils montèrent les escaliers jusqu’à sa chambre. Elle était plus spacieuse que celle de Shaedra, bien sûr, mais elle était remplie d’affaires.

— C’est un peu le désordre —s’excusa-t-elle en rougissant—. Posez les livres sur le lit. Comme ça, je saurai où ils sont.

Effectivement, Shaedra n’avait jamais vu une chambre aussi désordonnée. Comme il n’y avait pas d’étagères, les livres s’empilaient sur le plancher. Un tiroir à même le sol, dans un coin, gardait des parchemins et de nombreuses plumes pour écrire. L’unique endroit où il n’y avait rien, c’était sur le lit, et ils y déposèrent les livres comme ceux-ci commençaient à leur peser entre les mains.

— D’où est-ce que tu as dégoté des livres si gros ? —dit Shaedra.

— De la Section Celmiste, naturellement. —Aléria jeta un coup d’œil sur son livre en fer et sourit—. On ne trouve pas de telles merveilles dans la Section Néru.

Et elle posa ledit livre en compagnie des autres tout en le regardant comme un petit enfant à qui on demande de ne pas bouger.

— Eh bien, toi, en tout cas, tu ne perds pas ton temps —remarqua Akyn.

— On y va ? —répliqua Aléria.

— On y va.

Ils sortirent de chez elle sans avoir croisé la mère d’Aléria. Il suffisait maintenant de descendre la Rue du Rêve, de virer à gauche, de sortir de la ville, puis de continuer jusqu’à Roche-Grande, un endroit où une partie du fleuve semblait s’arrêter de couler, comme mort. Là-bas, on pouvait se baigner et jouer dans l’eau sans danger. Si on s’éloignait de quelques mètres cependant, le courant pouvait entraîner le plus fort de tous les saïjits. Un proverbe très connu à Ato disait : « puis arriva l’ennemi et le fleuve l’engloutit ». Et un autre disait : « Au sein du Tonnerre, le jeu n’existe guère ».

Le Tonnerre était le nom de ce fleuve turbulent, pas vraiment large, qui descendait avec puissance depuis la Cordillère des Hordes.

Pourtant, eux, ils jouaient dans le Tonnerre, parce qu’ils le connaissaient bien et ils savaient jusqu’où ils pouvaient aller et à quel moment le jeu devenait dangereux. À Roche-Grande, à quelques mètres de la berge, se dressait une énorme roche qui fendait le courant les jours de crue. On disait que c’était une roche tombée du ciel, emplie de morjas, et que la toucher portait chance. Shaedra n’arrivait pas vraiment à croire que la roche soit autre chose qu’une grande roche, mais personne ne l’aurait dit vu le nombre incalculable de fois qu’elle l’avait touchée en y grimpant.

Arrivée sous les arbres, Shaedra aperçut la rive et sourit. L’une des choses qu’elle aimait le plus, c’était la rive du fleuve à cet endroit précis, car les arbres, dont les branches frôlaient la surface de l’eau, se courbaient et projetaient une ombre dense.

Avec Akyn et Aléria, elle avait l’habitude de jouer à grimper dans les arbres et à faire plier et plonger les branches dans l’eau. Salkysso venait souvent avec eux, et Galgarrios aussi.

Roche-Grande était le lieu idéal pour les jeux, et quelques jeunes plus âgés, pour se moquer, l’appelaient la Garderie. Shaedra et ses amis avançaient le long des branches jusqu’à ce qu’elles fléchissent. Combien de fois étaient-ils tombés au beau milieu du fleuve en criant et riant, crachant de l’eau ! Shaedra, comme elle était plus légère, arrivait à garder l’équilibre plus longtemps et, souvent, elle parvenait à la grande roche sans se mouiller.

Grâce à elle, ils avaient pu placer des cordes entre les troncs et entre les branches ; ils aimaient cabrioler dessus, mais beaucoup finissaient par perdre l’équilibre et par tomber. Roche-Grande était un lieu où Shaedra avait passé de longues journées à rire avec les autres et à jouer à toutes sortes de jeux. Cependant, ces derniers jours, elle commençait à sentir que ce n’était plus un endroit pour eux. On n’y voyait que très peu de snoris. À partir de douze ans, on ne jouait plus. C’était quand même une idée effrayante.

Shaedra laissa son sac à dos au pied d’un arbre, attrapa une corde qu’elle se rappelait avoir attachée à une branche épaisse, et elle se mit à escalader tout en braillant :

— Celui qui m’attrape, je lui révèle le secret pour parler aux arbres !

— Je serai la première à t’attraper —répliqua Aléria.

Non, ils ne l’attraperaient pas, songea Shaedra. Elle abandonna la corde, qu’Akyn avait commencé à secouer, et elle sauta sur la branche d’un arbre. Elle saisit une autre corde et se laissa tomber en criant un ouuuu !, pendant que Galgarrios entrait dans le fleuve. Il allait certainement défendre la grande roche et monter la garde auprès d’un objet magique, devina-t-elle. Finalement, elle atterrit sur le sol de l’autre côté du petit bras mort du fleuve et elle se mit à observer ses amis.

— Qu’as-tu en ta possession ? —demanda Aléria à Galgarrios depuis la rive.

— Une épée qui peut faire trembler la terre —répondit Galgarrios.

— Oh ! Comme l’Épée de la Terreur ?

L’idée semblait plaire à Aléria.

— De fait, c’est l’Épée de la Terreur —répliqua le caïte.

— Parfait ! —fit Akyn—. Comme ça, quand on la plantera dans la roche, Shaedra ne pourra pas monter aux arbres parce que la terre tremblera, et elle devra nous dire son secret.

— Mais quiconque veut prendre mon épée devra d’abord m’affronter —dit Galgarrios, s’exprimant comme un véritable chevalier. Quand il jouait, il semblait plus malin qu’il ne l’était, pensa Shaedra, distraite, tandis qu’elle plissait les yeux en constatant qu’Aléria se hissait sur une branche.

— Je possède l’élixir de la force —annonça Aléria—. Avec cette force je pourrai vaincre le gardien.

Elle brandit une potion imaginaire et l’avala d’une goulée. Shaedra vit que sa situation allait empirer et elle eut une idée. Elle s’élança en prenant de l’élan puis bondit en attrapant une corde au passage pendant qu’elle traçait des signes improvisés dans l’air et disait :

— L’île est impossible à trouver, elle est cachée entre les brumes et personne ne la voit. Tu as la force pour vaincre le gardien, mais tu ne le trouves pas… Aaah !

Concentrée comme elle l’était dans son discours, elle avait oublié un petit détail et c’est qu’elle avait sorti ses griffes et les avait frottées contre la corde, de sorte que celle-ci semblait sur le point de casser. Elle se laissa tomber et elle plongea dans l’eau, devenant soudain sourde au monde extérieur. Elle s’amusa à chercher une algue dans les bas-fonds, puis elle refit surface, triomphante, en aspirant une longue goulée d’air :

— J’ai la boussole qui vous montrera le chemin ! —dit-elle.

Elle avait encore des mèches de cheveux sur les yeux et elle ne sentit pas Akyn s’approcher. Il s’empara de l’algue, mais Shaedra réagit rapidement et s’éloigna à la nage pendant qu’Akyn essayait de la poursuivre. Akyn était plus rapide qu’elle à la nage ; cela, elle le savait depuis bien longtemps. C’est pourquoi, lorsqu’elle aperçut une corde, la première chose qu’elle fit, ce fut de s’y agripper et de grimper, ruisselante d’eau. Grrr, ça y est, elle avait tous les vêtements trempés. Mais, cette fois, elle ne pourrait pas accuser Galgarrios.

— Tu ne m’attraperas pas ! —lança-t-elle à Akyn, avec un petit rire moqueur.

Akyn sourit puis retourna auprès d’Aléria.

— Maintenant je peux te montrer le chemin vers l’île où se trouve l’Épée de la Terreur.

Tous deux saisirent une corde et se lancèrent dans le vide, mais ils n’arrivèrent pas jusqu’à la roche et ils tombèrent à l’eau au milieu des éclats de rire. Ils sortirent de l’eau et se hissèrent sur la roche où les attendait un gardien qui brandissait une énorme épée reluisant par une nuit de pleine lune. Shaedra les épiait, dissimulée derrière le feuillage.

— Prends ça, gardien ! —lançait Aléria à Galgarrios : celui-ci simula alors une profonde douleur au ventre et laissa tomber l’épée imaginaire.

Shaedra entendit tout à coup un bruit derrière elle. Elle fit volte-face, les sourcils froncés, et écarquilla les yeux.

Un ternian s’agrippait au tronc de l’arbre et la dévisageait, l’index posé sur ses lèvres, comme pour lui imposer silence. Un ternian ! Elle était restée clouée sur place, sans oser faire le moindre geste, ignorant comment réagir, car ceci ne faisait plus partie du jeu. Le ternian n’était pas un simple dessin sur un livre. Il était bien réel.

Il avait les cheveux noirs, les yeux verts et ses sourcils avaient des écailles argentées et cuivrées. Comme elle. Son visage lui rappelait fortement quelque chose. Soudain, elle comprit pourquoi et elle le regarda bouche bée.

— Murry ? —fit-elle dans un murmure.

Il hocha la tête et lui fit signe de s’approcher. Shaedra ne savait si elle allait succomber de bonheur ou de surprise. Sans s’apercevoir de ce qu’elle faisait, elle s’approcha de lui, tremblant de tous ses membres, tandis que Murry remuait, nerveux.

— Shaedra. Cela fait une semaine que j’essaie de te parler. Je devais te voir.

Il parlait sur un ton d’excuse. Maintenant qu’elle s’était approchée, elle vit qu’il était très maigre et qu’il avait des cernes très marqués sous les yeux. Shaedra mourait d’envie de lui poser des questions, elle voulait savoir tant de choses ! Mais elle ne parvint qu’à demander :

— Et Laygra ?

— Elle est loin d’ici, dans les Hordes. Je n’ai pas pu l’amener, elle n’a même pas quatorze ans.

Il parlait sur un ton épuisé, mais on voyait bien qu’il brûlait de tout lui raconter. Pourtant, le temps manquait.

— Boum ! Maintenant l’Épée de la Terreur est enfoncée dans la roche. Shaedra ! Tu dois tomber maintenant —annonçait Aléria depuis la grande roche.

Elle devait se laisser tomber, se dit distraitement Shaedra, atterrée. Murry lui prit la main et la serra avec fermeté.

— Reviens ici cette nuit à une heure. S’il te plaît —ajouta-t-il, comme si elle avait besoin de se faire prier.

Shaedra avala sa salive puis acquiesça. Bien sûr qu’elle viendrait !

— Tout ça n’est qu’un rêve —murmura-t-elle.

Pour la première fois depuis quatre ans, elle put voir Murry sourire.

— Non, petite sœur, ce n’est ni un rêve, ni un jeu.

Shaedra se laissa tomber en saisissant une corde et elle se demanda qu’est-ce qu’il avait voulu dire avec « petite sœur ». Étaient-ils vraiment frère et sœur ? Mais, si c’était vrai, ne serait-ce pas beaucoup plus logique ? Ils devaient l’être. Murry était son frère et Laygra sa sœur. Elle le savait depuis le début, pas vrai ? … Franchement, non, elle ne le savait pas. Elle se souvenait d’avoir joué avec eux, étant petite, entre les arbres et chez le Vieux… mais ses souvenirs étaient très confus, si confus qu’elle en arrivait même parfois à se demander si elle n’avait pas rêvé. Mais là ce n’était pas un rêve, se répéta-t-elle, alors qu’elle éclaboussait tout autour d’elle en s’immergeant dans l’eau. Murry avait été là, près d’elle, et il lui avait empoigné la main, lui laissant sans le vouloir une légère griffure sur la peau.

Elle avait survécu à l’attaque des nadres rouges. Laygra et lui avaient survécu. Et le Vieux ?, se demanda-t-elle. D’autres gens avaient-ils survécu ? Mais, pour l’instant, ce qui l’intéressait se résumait à penser que Murry l’avait retrouvée et qu’elle avait maintenant un frère et une sœur bien vivants.

Elle sortit de l’eau, un grand sourire aux lèvres. Les trois autres étaient tranquillement assis sur la roche, aussi trempés qu’elle.

— Tu nous racontes le secret pour parler aux arbres ? —demanda Galgarrios.

Shaedra acquiesça et se cala entre eux, sur la pierre.

— Le secret, mon ami, est de savoir écouter.

Par exemple, lorsqu’un ternian surgissait de nulle part, songea-t-elle. Mais elle garda cette dernière pensée pour elle.

— C’est vrai —dit Aléria sur un ton grave—, après quelques jours à écouter les arbres, ou disons plutôt, après quelques mois, c’est sûr que tu finis par les entendre comme tu m’entends maintenant.

Galgarrios fronça les sourcils.

— Ah bon ? Mais le secret ne faisait pas partie du jeu ?

Shaedra lâcha un long soupir. C’était impossible de plaisanter avec lui.

— Oui, Galgarrios. C’est pour ça, mieux vaut ne pas parler aux arbres, sinon tu finis par devenir fou.

Son expression montrait une telle perplexité que Shaedra crut qu’il allait dire une autre bêtise, mais il se tut, sans poser davantage de questions. De toutes façons, pour Galgarrios, même les dragons de terre pouvaient voler si la personne qui le lui disait était quelqu’un en qui il avait confiance. Et, pour le meilleur ou pour le pire, Galgarrios avait confiance en Shaedra.