Page du projet. L'espion de Simraz

10 L’arc de la pluie

Arrivé devant les appartements de sire Ralkous, je m’arrêtai, désirant me trouver ailleurs, loin d’Éshyl. Dans la Forêt Bleue, par exemple.

J’avais demandé à Sliyi, la cuisinière, de garder Nuityl le temps qu’il me faudrait pour parler à Ralkous. J’espérais que ce ne serait pas long. Les deux gardes devant la porte m’observaient d’un air curieux.

— Sire Ralkous vous attend à l’intérieur —m’informa l’un d’eux, pour rompre le silence.

Dans sa voix, je décelai une pointe de compassion. Ça ne me disait rien qui vaille. Je me raclai la gorge, hochai la tête et frappai à la porte. Higriza vint m’ouvrir. Le valet, au teint pâle et aux cheveux grisonnants, sans même me regarder dans les yeux, prononça :

— Entrez.

J’avançai dans les appartements du Conseiller. Il y avait des pots de fleurs dans les coins, des épées et des dagues dans une armoire, quelques livres et, au milieu, une table spécialement conçue pour le jeu du Sirop, qui faisait rage à la Cour en ce moment. Sire Ralkous était un grand joueur.

— Veuillez me suivre.

Sa voix monocorde m’agaçait comme toujours. Le visage impassible, Higriza se détourna et me guida vers une chambre, à notre gauche.

— Sire Ralkous, Deyl de Simraz est là.

Aucune réponse ne vint, mais le valet me fit signe d’entrer et referma la porte derrière moi. La pièce était plus sombre que le salon. Un homme d’âge mûr aux cheveux noirs et bien coiffés était assis devant une petite table. Il était toujours avec sa collection de trèfles à quatre feuilles, observai-je en secouant la tête. Sa petite passion engendrait bien des plaisanteries, au palais, mais qui aurait osé lui lancer la moindre pique en face ?

— Vous.

La voix glaciale me fit froid dans le dos. Ralkous se leva enfin et me jaugea de la tête au pied de ses yeux gris perçants. Son visage était un bloc de glace. J’avais l’impression que l’hiver était arrivé d’un coup. Je m’inclinai légèrement.

— Sire Ralkous.

— Pour qui travaillez-vous ? —gronda-t-il.

Sa question me laissa perplexe.

— Pour vous, sire.

— Alors pourquoi avez-vous rendu visite à Isis et accepté de vous rendre à Tanante sans mon consentement ?

J’écarquillai les yeux.

— Je croyais que vous étiez au courant.

— Peut-être. Mais cela n’en est pas moins une erreur de votre part. Ne vous ai-je pas déjà dit que, mes ordres, je vous les donne toujours directement et sans intermédiaire ? —Je hochai la tête—. Bon. Je n’avais pas l’intention de vous envoyer en Tanante, mais j’ai changé d’avis. Isis a parfois de bonnes idées. Comme vous le savez, nous manquons cruellement d’hommes et une guerre pourrait nous être fatale si nous ne nous préparons pas. Alors, savez-vous ce que vous allez faire ?

Je le regardai, interrogateur, désirant devenir sourd pour un instant. Les idées de Ralkous étaient, bien souvent, déprimantes. Le Conseiller me fit signe d’approcher et j’avançai de deux pas, réprimant un soupir.

— Que voulez-vous que je fasse ? —demandai-je.

Le sourire de Ralkous me glaça les sangs.

— Votre mission diplomatique sera, en réalité, notre première et peut-être notre dernière attaque. Le royaume de Tanante n’est pas si stable qu’on pourrait le croire. Il y a des dissensions partout. Plusieurs gouverneurs de villes mineures sont sur le pied de la révolte. Et puis, ils le cachent bien, mais ils ont des problèmes, au sud, avec les barbares de Catlen. Enfin, je vous passe les détails, votre tâche ne consiste pas à comprendre tous les enjeux, mais à tuer le roi de Tanante. Personne ne veut voir la princesse Wiza monter sur le trône, or c’est elle, l’héritière. Sans dirigeant, Tanante sombrera dans une guerre civile et nous laissera en paix pendant une bonne décennie. Cependant —ajouta-t-il, tandis que je le fixais d’un regard vide—, il vous faudra avant soudoyer les gouverneurs des cités d’Ajourd et d’Eycel : ils trahiront Otomil sans grandes objections. Lorsqu’ils seront prêts à leur tour, vous passerez à l’action et vous quitterez Tanante aussi vite que vous le pouvez. Nos troupes attaqueront sans leur laisser le temps de se remettre. Ah ! Il n’y a rien de mieux que de voir une guerre étouffée dans l’œuf !

Son discours me laissa silencieux un instant, puis :

— Vous voulez que je tue Otomil de Tanante de mes propres mains ?

C’était à peine si je parvenais à contenir l’horreur que me produisait une telle possibilité.

— Pas nécessairement de vos mains —répliqua sire Ralkous, patient—. Il serait même souhaitable que ce soit l’un des hommes de Tanante qui s’en charge. Plus les Tanantais se haïssent entre eux, mieux nous nous porterons. —Ses yeux me détaillèrent—. Vous avez déjà failli à votre tâche en ne trouvant pas la princesse d’Akaréa… Lorsque je vous reverrai, vous avez intérêt à ce qu’Otomil de Tanante ne soit plus de ce monde.

La menace me fit froncer les sourcils. Isis avait raison. Cet homme commençait à délirer : il osait même menacer un Serf de Simraz ! Pourtant, suivant le conseil de mon mentor, j’inclinai la tête.

— Otomil mourra —déclarai-je avec calme.

— Et vous en serez récompensé au-delà de vos espérances —répliqua sire Ralkous, satisfait.

Il fit un geste vague pour me congédier et je m’empressai de sortir, avec l’impression qu’un serpent me poursuivait, prêt à planter ses deux crocs dans mon cou.

Higriza me suivit des yeux pendant que je sortais des appartements. Qu’ils aillent au diable !, me dis-je. J’en avais assez, plus qu’assez, de ces plans macabres. Jamais de la vie Ralkous ne m’avait ordonné de tuer un roi. Ni même un humain tout court. Généralement, il avait un assassin, pour ça. Mais il fallait croire que celui-ci avait été assassiné ou que sais-je, et voilà qu’il m’avait pris pour un meurtrier.

Je songeai un moment à parler des desseins de Ralkous à Isis, puis me ravisai et partis directement vers les cuisines. Lorsque j’ouvris l’une des portes, j’entendis l’éclat de rire de Sliyi. La cuisinière jouait avec le chat des neiges avec un long lacet tout effiloché. Ma mauvaise humeur s’envola aussitôt et je souris en les regardant courir entre les tables vides. Nuityl était en train de mordiller le lacet lorsque la cuisinière s’aperçut de ma présence.

— Oh, Deyl ! Il est merveilleux, ton chat. On dirait qu’il comprend tout.

— Oui, ça m’a frappé, aussi —avouai-je, en m’approchant—. Merci d’avoir pris soin de lui.

Nuityl, sans lâcher le lacet, me contempla de ses yeux verts.

— Tu l’as trouvé où ? —demanda Sliyi, en faisant osciller le lacet, l’air joueuse.

— Dans le nord —répondis-je—. Et Kathas ?

— Il est parti. Il disait qu’il avait à faire. Il joue très bien de la flûte, ce jeune homme —ajouta-t-elle en souriant—. Et il a une très belle voix. Tu le connais depuis longtemps ?

Je roulai les yeux.

— Depuis avant-hier.

La porte qui donnait sur la cour s’ouvrit à la volée. Trois jeunes nobles entrèrent en riant. Je détournai le regard lorsque j’aperçus parmi eux une jeune femme rousse au sourire éclatant. C’était Alima. Si elle m’aperçut, elle n’en dit rien. Les trois traversèrent la salle et disparurent par l’une des portes qui menaient vers les salons. Sliyi grogna.

— Elle t’a regardé, Deyl. Tu pourrais quand même la saluer.

Je rougis puis soupirai.

— Après le mal que je lui ai fait, Sliyi ?

Je me souvenais encore de la façon peu courtoise avec laquelle j’avais demandé sur un ton tranchant à cette fille de baron de ne plus m’envoyer de lettres enflammées ni, même, de me regarder. Toujours en suivant les conseils d’Isis, bien sûr. Ce jour-là, je m’étais senti misérable.

— Ça remonte à presque dix ans, Deyl —protesta la cuisinière.

— Elle n’a pas oublié —lui fis-je remarquer.

— C’est impossible d’oublier si quelqu’un t’ignore aussi scandaleusement que tu le fais. Tu devrais être moins froid, Deyl.

J’arquai un sourcil, étonné.

— Moins froid ?

— Oui ! Tu vis comme un noble, mais tu ne sais ni courtiser les femmes, ni bavarder tranquillement avec les hommes, et pourtant tu es diplomate ! Tu devrais être un peu plus ouvert, je trouve —opina la cuisinière, alors qu’elle enroulait le lacet et le gardait dans sa poche.

Je souris en l’entendant me faire la morale.

— Peut-être —concédai-je.

— J’ai entendu dire que tu vas partir d’Éshyl demain —dit alors Sliyi en dégageant ses longs cheveux bouclés de son visage.

J’acquiesçai.

— Oui. Je vais parlementer avec le Roi de Tanante —expliquai-je.

— Hum. Parlementer —répéta-t-elle—. Ça va être difficile. On dit que les Rois de Tanante sont tous sourds.

Je lui adressai une moue comique.

— Je lui parlerai bien fort, alors. Bon, je vais rentrer chez moi —déclarai-je.

— C’est une bonne idée. Tu as l’air tout pâlichon. Repose-toi bien !

Je lui pris la main et, à sa grande surprise, j’y posai un baiser charmeur.

— Je ne sais pas courtiser les femmes, Sliyi ? —la défiai-je sur un ton badin.

La cuisinière, rougissante, pouffa.

— Je parlais des gentes dames, Deyl.

— Beh. Justement —répliquai-je.

Sliyi grommela et me fit signe de m’en aller, tout en caressant Nuityl. Je souris avec douceur et la saluai avant de m’éloigner.

— Nuityl, tu m’abandonnes ? —demandai-je en voyant que le chat des neiges ronronnait sous les caresses de la cuisinière.

Le petit tigre s’ébroua, frotta sa grosse tête contre la main de Sliyi, puis s’élança vers moi. Je sortis du Palais et pris la direction du quartier d’Astryn. Je m’arrêtai un moment sur le Grand Marché, cherchant à fuir mes pensées, mais Nuityl était si terrifié par tant de mouvement que je finis par m’éloigner. Dans le quartier d’Astryn, bien plus calme, je croisai quelques voisins qui me saluèrent bien poliment. Puis j’arrivai enfin chez moi. Lorsque j’ouvris la porte, je restai un instant sur le palier, les sourcils froncés. Quelqu’un était entré là.

— Deyl —susurra une voix.

Deux grands yeux noirs apparurent près des escaliers. Je crus défaillir. C’était Rinan.

Tandis que Nuityl humait l’air autour de mon frère, le reconnaissant sûrement, je poussai la porte et la fermai dans un claquement.

— Mon frère… nous sommes perdus.

Rinan fronça des sourcils transparents.

— Qu’as-tu raconté à Isis ?

— Je…

— Deyl !

L’exclamation d’Ouli me remplit de bonheur, mais, lorsque je la vis apparaître, son expression abattue me fit l’effet d’un coup de poignard. La vérité était là, bien visible : cette histoire de cendres et de pieuvre n’avait abouti à rien.

— Deyl… —marmotta la princesse.

Elle était à bout, compris-je.

— Comment êtes-vous entrés dans la ville ? —demandai-je.

— Facile. Sous le soleil —répliqua Rinan—. Il n’y a qu’un chien qui nous a vus, je crois. Enfin, comme tu dis : nous sommes perdus. Il n’y a plus d’espoir.

Un lourd silence tomba sur nous, puis :

— Je suis tellement désolée ! —s’exclama soudain Ouli—. Je n’aurais jamais dû quitter ma tour et je n’aurais jamais dû vous laisser y entrer. Je ne pourrai jamais me pardonner… —Elle hoqueta et tomba à genoux sur le sol. Je la regardai, bouleversé. Jamais, je crois, je ne m’étais senti aussi mal et impuissant à la fois.

— Ouli. Moi, je vous pardonne —bredouillai-je.

La princesse leva vers moi des yeux éberlués. Rinan grogna.

— Bien sûr ! Tu as récupéré ton corps, toi. Mais, et moi ?

Dans sa voix, vibrait un mélange de rancœur, de désespoir et de colère. Je baissai les yeux, mortifié, puis m’agenouillai près d’Ouli pour lui saisir les mains. Je ne sentis aucune décharge. Je n’étais plus un fantôme. C’est pourquoi les larmes se mirent à couler le long de mes joues sans pouvoir les retenir.

— Oh, Deyl —fit doucement la princesse Ouli en se blottissant contre moi—. Ne pleure pas.

C’était à peine si je sentais son contact, mais mon cœur battait à tout rompre. Se pouvait-il que je l’aime autant ?, me demandai-je bêtement. J’entendis le soupir de mon frère, qui s’éloignait, peut-être tourmenté par un tel spectacle : un humain enlaçant un fantôme, ça ne se voyait pas tous les jours. Au bout d’un long moment, je me repris et vis qu’Ouli me regardait de ses yeux bleus et souriants.

— Nous avons encore la cape de ton ami —m’annonça-t-elle—. Tout espoir n’est pas perdu. Alors, je te mets au courant : le coffre qui contenait les cendres a été volé. Sûrement par les gobelins. Seulement, Rinan ne m’a pas crue. Il croit que j’ai menti, pour le coffre, et il a tout de suite voulu revenir à Éshyl parce qu’il pensait que, toi-même, tu serais revenu. Alors, il suffit de… —elle avala la salive et poursuivit— : de trouver les gobelins.

Des coups frénétiques frappés à la porte nous firent sursauter.

— Deyl ! Deyl ! —criait une voix au-dehors—. On nous fait quérir d’urgence ! Deyl ! Tu es là ?

D’habitude, j’avais de bons réflexes… mais, là, je ne les eus pas. La porte s’ouvrit et Kathas apparut sur le seuil. Lorsqu’il me vit agenouillé dans le hall, il agrandit les yeux.

— Deyl ?

Puis un brusque mouvement le rendit livide.

— Je… je… —balbutia-t-il.

Je me précipitai vers lui et sortis en fermant la porte.

— Qu’est-ce que tu veux ? —grommelai-je sèchement, le cœur glacé.

Kathas ouvrit la bouche et la referma plusieurs fois.

— Je… je… j’ai vu un fantôme ! —chuchota-t-il précipitamment.

Je fermai les yeux très brièvement.

— On ne t’a jamais dit qu’on n’ouvre pas la porte sans demander la permission avant ? —dis-je en grinçant des dents.

Et, avant qu’il ne réponde, je rouvris la porte et le tirai à l’intérieur. Le Tanantais tituba.

— Tu vis avec des fantômes ? —fit-il, la voix tremblante. Il avait peur.

— J’en suis un —répliquai-je, sur le ton de la plaisanterie—. Bon, qu’est-ce qui t’amène ?

— Mais… mais, et les fantômes ?

Je lui renvoyai un regard noir.

— Arrête avec tes fantômes, Kathas.

Le jeune brun avala sa salive, me regarda plus attentivement, puis parut se détendre en me voyant si calme. Cependant, je savais que cette scène avait été trop bizarre pour qu’il pense à une quelconque hallucination.

— D’accord. Alors, voilà, il s’agit d’Isis —expliqua-t-il—. Il veut qu’on aille le voir tout de suite. Le roi de Tanante et son armée se dirigent vers Éshyl. Tous les plans sont à revoir.

J’entendis un son étranglé, quelque part, dans la salle d’à côté et je toussai. Kathas fronça les sourcils.

— Ça va ?

— Oui, Kathas, ça va —répondis-je, en réprimant un sourire : il n’arrêtait pas de me demander la même chose depuis que nous nous connaissions. Puis une idée illumina mon esprit et je toussai à nouveau.

Kathas prit une mine sombre.

— Tu es encore malade. Tu devrais aller au lit.

Je secouai la tête, faisant le martyr. Puis une quinte de toux assez bien réussie me secoua.

— Et le roi de Tanante ? —croassai-je, le souffle coupé.

Kathas grimaça.

— Eh bien… —Il avait l’air très embêté—. Tu es vraiment malade, n’est-ce pas ?

Pour toute réponse, je vacillai. Il me prit par les épaules.

— Je vais te conduire au lit.

— Ne t’en fais pas —sifflai-je, dans un filet de voix—. Oh… que je me sens mal. C’est terrible. Et dire que Tanante va tous nous massacrer. Retourne vite chez Isis. Qu’il ne perde pas davantage de temps. Je crains que je ne sois pas en état de faire quoi que ce soit… —Je toussai.

Kathas fronça les sourcils puis acquiesça.

— J’y cours. Prends soin de toi.

Il fila et je refermai la porte en toussant. Je soufflai et me retournai.

— Qu’as-tu fait ? —La voix de Rinan tremblait de colère—. Ravlav est sur le point d’être envahi et tu fais le malade ?!

Il criait presque. Je fis un geste pour qu’il baisse le ton.

— Rinan, je t’explique, ce royaume n’a pas d’avenir. —J’inspirai puis me lançai à l’eau— : Isis m’a demandé de déclarer plus ou moins la guerre à Tanante et de passer en douce un accord avec le Roi de Tanante pour… pour marier la princesse Ouli à son fils…

— Quoi ?

Rinan me prit par la chemise. Même sous sa forme de fantôme, il avait de la force. Ouli, debout près de la porte du salon, écoutait, les lèvres pincées.

— Oui —dis-je—. Mais je ne lui ai pas parlé d’Ouli. Isis pense la remplacer par une… fausse.

Parler si clairement devant la princesse me nouait la gorge. Ouli venait d’inspirer bruyamment de l’air.

— Il est devenu fou —souffla Rinan.

— Je sais. Quant à Ralkous, qui n’est pas au courant du plan d’Isis —poursuivis-je, pressé d’en finir—, il m’a demandé de trahir Simraz et de tuer le roi de Tanante en pleine mission diplomatique. Alors, en prenant en compte tout ça, j’ai pensé que, le mieux, pour Ravlav, c’est que le roi de Tanante prenne les brides du royaume et qu’il jette les Conseillers aux crocodiles du fleuve. Et que, nous, nous partions d’ici sans plus tarder.

Rinan en resta bouche bée.

— Tuer le roi de Tanante ? Mais il s’est pris pour qui, ce Ralkous ? Le plan d’Isis est finalement peut-être le meilleur…

— Oh, tu crois ça ! —grognai-je—. Moi, je n’en suis pas sûr. Notre mentor voit son joli poste trembler et il essaie par tous les moyens de le sauvegarder. S’il avait dû nous envoyer tuer tous les membres du Conseil pour sa survie, il l’aurait fait…

— Deyl ! —me coupa mon frère—. N’exagérons rien, d’accord ? Alors, récapitulons : Otomil veut sa Couronne, Isis veut son poste et veut éviter la guerre, Ralkous veut… —il grimaça— gouverner tout seul ? Il doit bien y avoir une solution qui puisse contenter tout le monde.

J’eus un rire nerveux.

— Révise un peu ce que tu viens de dire. Otomil, Isis et Ralkous devraient s’entretuer dans une arène et qu’on en finisse.

Rinan souffla, abasourdi, tandis qu’Ouli pouffait.

— Deyl, tu parles de ton mentor, là !

Je roulai les yeux.

— Oui, d’accord. Des trois, je préfèrerais de beaucoup que ce soit Isis qui l’emporte. Et maintenant, si nous ne nous pressons pas, nous serons encerclés par les Tanantais et nous ne pourrons plus sortir de la ville pour aller chercher ces gobelins.

— Aux diables, ces gobelins ! —siffla Rinan—. Je n’y crois pas une seconde à cette histoire de cendres.

Je haussai les sourcils.

— Pourtant, chez Herras, tu y croyais dur comme fer.

J’entendis sa lamentation.

— C’était de l’espoir, rien de plus. Mais Isis disait bien qu’il ne faut jamais se fier à l’espoir : il te trahit souvent.

Je l’observai, soudain découragé.

— Tu veux dire… que tu n’espères plus jamais te libérer du maléfice ?

Ouli baissa les épaules et Rinan soupira, sans répondre. Je secouai la tête, irrité.

— C’est hors de question que tu baisses les bras, mon frère. Comme tu me dis souvent : ne sois pas pessimiste. Sortons de cette ville. —Je marquai une pause—. Par contre, il faudrait que j’aille à la banque retirer un peu d’argent du coffre-fort, juste un peu pour que…

— Deyl —m’interrompit Rinan.

— Pour que nous puissions acheter à manger… Enfin, pour moi, du moins…

— Deyl ? —insista mon frère patiemment.

— Quoi ?

Je le regardai, interrogatif, laissant toutes mes pensées de côté.

— Tu es censé être malade. Si quelqu’un te voit sortir de cette maison, Isis saura la vérité.

— Oui… —Je grimaçai—. Mais…

— En plus —fit-il—, nous avons juré fidélité non seulement à Simraz mais aussi à Ravlav. Si on nous voit… partir —il pencha sa tête transparente de côté— : on sera pendus.

Je le regardai puis, sans crier gare, j’éclatai de rire. Rinan soupira.

— Deyl, je suis sérieux.

— Ouiii, hi hi… ! Je sais —fis-je, en reprenant de l’air. Je comprenais que Rinan voulait surtout parler de moi : Ouli et lui pouvaient plus facilement passer inaperçus. Et puis, pendre un fantôme, j’ignorais si c’était possible.

— Tu ne peux pas abandonner Éshyl maintenant.

Les paroles catégoriques de Rinan coupèrent court à mes pensées. Plus sérieux, je fis une moue peu convaincue.

— Le roi de Tanante possède une armée plus puissante que la nôtre —argumentai-je—. Et le peuple et la moitié au moins de la Cour sont davantage enclins à accepter la venue de ce roi, même s’il est tanantais, qu’un Parlement avec des Conseillers avides de pouvoir. J’en suis certain.

Ouli soupira, ennuyée.

— Bon, les diplomates, à vous entendre, on dirait que c’est vous qui tenez le royaume à vous deux.

Rinan et moi échangeâmes un regard amusé.

— Oh, non. Nous, nous ne tenons rien —assurai-je—. Nous ne sommes que des Serfs de Simraz.

Ouli s’approcha, intriguée.

— C’est quoi, Simraz ?

Je haussai les épaules, surpris.

— C’est une demi-déesse. Elle représente la paix, la diplomatie et l’astuce. Isis, notre mentor, nous a initiés à tout ce qu’elle représente. Vous n’avez jamais entendu parler d’elle ? Hmm, en y pensant bien, Simraz appartient aux croyances anciennes… Non ?

Rinan acquiesça.

— Oui. Bon, ce n’est pas le moment de parler de déesses. Deyl, je te conseille que tu te remettes de ta maladie si terrible et que nous nous rendions au palais au plus vite.

Je me figeai, alarmé.

— Rinan, rassure-moi, tu n’as pas l’intention de mettre la cape ?

— Si.

— Elle n’a un effet que temporel !

— Suffisant pour parler à Isis —grogna-t-il—. Et je lui raconterai toute la vérité.

Je sifflai entre mes dents.

— Oh, non, tu ne vas pas faire ça.

— Deyl, je sais ce que je dois faire —rétorqua-t-il, impérieux—. Isis nous aidera. Et les prêtres de Ravlav aussi.

Ouli et moi le regardions, stupéfaits.

— Rinan, je n’arrive pas à comprendre —avouai-je—. Tu vas dire à Isis que tu as trouvé une princesse fantôme et que nous sommes nous-mêmes des fantômes et tu penses qu’il va se préoccuper de t’envoyer chez les prêtres alors que nous aurons une armée à nos portes dans, disons, deux trois jours ?

Rinan prit une mine butée.

— Si tu as une meilleure idée…

— Oui ! —tonnai-je—. Celle de partir d’ici, tant qu’il en est encore temps.

— Et de rester à errer pendant toute l’éternité comme des fantômes —résuma Rinan—. Pendant que, toi, bien sûr, tu pendras au bout d’une corde. C’est brillant.

J’émis un grognement plaintif.

— Rinan, nous parlons trop et nous n’agissons pas ! Ce n’est pas digne de nous, ça.

— Ah ! Je suis tout à fait d’accord avec toi. Alors, attends-moi là, et on y va.

Je croisai le regard inquiet de la princesse. Rinan n’en démordrait pas, me dis-je. Et pourtant, je n’aimais pas l’idée de revenir au palais. C’était peut-être que je manquais de courage, mais enfin…

— Nuityl —dis-je—, reste avec Ouli et protège-la.

Le chat des neiges miaula et j’eus la fâcheuse impression qu’il ne serait pas d’une grande aide pour Ouli. Cependant, la princesse caressa le félin et me sourit.

— Quoi que vous fassiez, tu sais que je ne veux pas être reine de Ravlav.

— Nous le savons, princesse ! —dit Rinan, dans le salon. Il réapparut, la cape à la main, et fila vers les escaliers pour aller se convertir et se vêtir.

Ouli fit une moue triste.

— Je ne veux pas être reine —répéta-t-elle.

Je hochai la tête.

— Et vous ne le serez pas. Mais que voulez-vous être alors ?

La princesse se pinça les lèvres puis répondit :

— Ouli. Sans nom ni territoire. —Elle sourit—. Je veux être moi sans le maléfice. Mais je sais bien que les choses, dans la vie, sont plus compliquées. Je le vois, là, à vous entendre. Parfois, je me demande si ce n’est pas plus simple d’être un fantôme. Mais je ne peux pas renoncer à… Ces gobelins ! —prononça-t-elle en changeant de ton—. Il faut absolument que je les trouve.

— Nous les trouverons —lui promis-je—. Mais avant, je vais écouter Rinan.

— Tu ne devrais pas. Il se trompe, sur ce coup-ci.

Je haussai les épaules, un sourire aux lèvres.

— Peut-être bien.

Il se trompait de beaucoup, ajoutai-je mentalement. Isis serait peut-être compréhensif, mais Ralkous n’allait certainement pas supporter qu’un fantôme le serve : pour lui, cela revenait à accepter une limace nécromancienne. Quant à moi, il m’enverrait sur-le-champ parer les pattes d’Otomil dans une expédition suicide. Or, mourir, ce n’était pas dans mes priorités. Rinan ne pouvait absolument pas raconter la vérité.

Je sentis, légère comme une brise, la main d’Ouli se poser sur mon bras.

— Je sais que votre vie est ici, à Éshyl —dit-elle—. Mais, avant, ne serait-il pas sage de tout faire pour retrouver ces cendres ? C’est notre dernier espoir.

Je la regardai dans les yeux… puis soupirai.

— Peut-être —répétai-je.

Ouli grommela en s’écartant.

— Peut-être, peut-être… C’est tout akaréen, ça ! J’avoue, j’ai toujours eu du mal à comprendre les humains. Mais, là, c’en est trop. Qu’est-ce qu’ils en ont à faire, les Conseillers, de vous deux ? Ils s’en remettront vite et enverront d’autres hommes.

— Hum. C’est vrai. Mais, en l’occurrence, une guerre a éclaté. Rinan et moi avons toujours été au service du royaume et les Conseillers attendent de nous que nous soyons prêts à exécuter leurs ordres.

— Pouah ! Alors, tu n’es qu’un esclave du pouvoir, c’est ça ? —siffla la princesse, contrariée.

Je me mordis une lèvre, mal à l’aise.

— En quelque sorte —avouai-je—. Cependant, ne te fâche pas contre moi, c’est Rinan qui souhaite revenir au palais. Moi, j’étais décidé à partir.

Ses yeux bleus se plissèrent.

— Et je suppose que tu n’es pas capable de faire quelque chose sans le consentement de ton frère ?

Je roulai les yeux, agacé, malgré moi.

— Si nous arrivons à calmer la guerre…

— Ah ! Parce que tu es tellement fort que tu te crois capable d’arrêter une guerre ? —riposta Ouli—. Ils s’arrangeront sans vous. Allons chercher les gobelins, c’est bien plus important.

Je commençai tout d’un coup à comprendre le raisonnement de Rinan. Les Conseillers pouvaient-ils se passer de nous ? Il y a quelques minutes, j’aurais répondu oui. Mais, là, je commençais à douter. Les Conseillers étaient vieux, la plupart des diplomates aussi. Les espions… eh bien, il n’y en avait pas des masses. Et les assassins… Ralkous en avait un, mais vu la sale besogne qu’il m’avait demandé d’accomplir, il était probable qu’il ne soit plus. Définitivement, Ravlav était à deux doigts de devenir Tanante. Ce qui, en soi, n’était pas bien grave. Mais, s’il était possible de faire en sorte que le changement soit le moins brusque et le moins sanglant possible…

Je levai les yeux vers les escaliers.

— Qu’est-ce qu’il fabrique ?

Je m’élançai et montai les marches quatre à quatre. J’arrivai jusqu’à sa chambre et poussai la porte. Rinan, affublé de sa cape noire, gisait sur le sol, inconscient.

— Oh, non…

Je me précipitai vers lui et lui tapotai la joue puis le giflai… Rien. Nuityl vint se frotter contre son bras, l’air curieux.

— Herras avait dit que ça pouvait arriver —fit Ouli en s’agenouillant près de moi, la mine inquiète—. Il doit être épuisé.

— Et il doit avoir faim —ajoutai-je. Je me levai—. Je vais aller chercher de l’argent et acheter des biscuits de chez Rasolf.

— Des biscuits de chez Rasolf ? —répéta Ouli.

— Ce sont les préférés de Rinan —expliquai-je en rougissant légèrement.

Le visage de la princesse s’illumina.

— Je me souviens de ces biscuits ! Rasolf… Rasolf… C’est lui, le grand chef pâtissier de la ville, n’est-ce pas ?

Je haussai un sourcil.

— C’est ça. Vous en mangiez, de ses biscuits, quand vous étiez plus jeune ?

— Et comment ! Mon père nous en achetait tout le temps. Tigali les adorait.

Subitement, son visage s’assombrit et je redoutai qu’elle se mette à pleurer, avec tant de souvenirs en tête, mais elle se contrôla.

— Va donc chercher ces biscuits —me dit-elle—. Nuityl et moi, nous veillerons sur Rinan.

Elle m’adressa un doux sourire et j’acquiesçai.

— Je serai vite de retour.

Je sortis de la maison et, lorsque je croisai un passant, je me rappelai que j’étais censé être malade et je toussai très correctement. J’allai d’abord à la banque et je retirai trois cents écus de mon coffre personnel sous les yeux vigilants d’un gardien, puis je me dirigeai vers la pâtisserie. Rasolf vivait non loin, au coin de l’avenue des Asklanias. Il me reconnut aussitôt lorsque j’entrai dans sa boutique.

— Oh, Deyl de Simraz, quelle belle surprise ! —s’exclama-t-il—. Comment allez-vous ?

— Pas la forme —dis-je d’une voix faible—. C’est un plaisir de vous revoir, Rasolf. Je suis venu prendre des biscuits.

Rasolf était un grand type bien costaud, au large sourire et aux joues potelées.

— Bien sûr, bien sûr —fit-il—. Vous n’avez pas l’air très en forme, c’est vrai. Vous êtes malade ? —demanda-t-il, tandis qu’il s’affairait.

— Un peu —répondis-je, en laissant vagabonder un regard éteint sur les belles pâtisseries.

— Ah, mais vous faites bien de venir chez Rasolf, alors ! Un biscuit de ceux-là vous rendra la santé, je vous le garantis.

Il sourit amplement et se mit à emballer les biscuits dans un morceau de papier. Il n’en avait que faire de ma maladie, tiens. Depuis la mort d’Akaréa, Rasolf haïssait tous les gens du palais. Il n’allait pas compatir avec un diplomate aux ordres du Conseil, même s’il faisait comme si.

— Merci, Rasolf —dis-je, lorsqu’il me tendit les biscuits.

— Cela fera vingt écus.

J’agrandis les yeux.

— Ça a augmenté —remarquai-je.

— Nous sommes en guerre —répliqua-t-il.

Je grimaçai puis lui donnai les vingt écus.

— On dit que les Tanantais sont en route pour tous nous massacrer —reprit le pâtissier.

Je toussotai puis me raclai la gorge.

— Ne vous inquiétez pas, Rasolf. La ville d’Éshyl ne subira aucun dommage. Bonne journée à vous.

Je sentis le regard aigu de Rasolf me suivre jusqu’à la sortie. Il devait sûrement se demander si, en tant que diplomate, je ne devrais pas être en train de travailler plutôt que d’acheter des biscuits chez lui. J’en sortis un du papier et le fourrai dans ma bouche sur le chemin du retour. Il était délicieux. Lorsque je débouchai sur la place aux fontaines, je m’arrêtai net : trois chevaux sans cavalier étaient attachés au portail ouvert de ma maison.

Le cœur battant, je m’élançai et parvins sur le seuil à l’instant où Isis, Manzos et Kathas arrivaient au pied des escaliers, les deux derniers portant Rinan dans leurs bras. Nuityl miaulait, tout enragé, mais, lorsque mon mentor claqua la langue pour le faire taire, le chat des neiges gémit et disparut vers la cuisine, tout effrayé.

— Deyl ! —exclama soudain Manzos en me voyant.

Tous trois me regardèrent, surpris.

— Mais… que faites-vous ? —demandai-je, pâle comme la mort.

Isis leva la main pour arrêter Kathas et Manzos. Son regard coléreux me cloua sur place.

— Tu ne nous avais pas dit que ton frère était revenu. Un oubli, peut-être ?

J’avalai ma salive.

— Non. Il vient à peine d’arriver. Nous allions juste nous rendre au palais…

— Mais tu n’étais pas malade, toi ? —s’enquit Kathas, l’air innocent.

Je rougis jusqu’à la racine de mes cheveux. Je n’arrivais même plus à me maîtriser, me morigénai-je.

— Si, je l’étais —répliquai-je—. Mais plus maintenant, je me sens beaucoup mieux.

— Oh. —La voix doucereuse d’Isis ne me disait rien qui vaille. Il s’approcha dans sa longue tunique vert sombre. Il avait toujours été plus grand que moi—. Alors, si tu te sens beaucoup mieux, nous allons pouvoir enfin nous préoccuper du… royaume !

Son éclat me fit sursauter. Il baissa son regard sur mes mains et eut une grimace dédaigneuse.

— Des… biscuits ?

Isis avait le chic pour que je me sente honteux. Je soupirai.

— C’était pour mon frère. Il est mal en point.

Mon mentor fit une moue.

— J’avais remarqué. Nous allons le revigorer tout de suite. Portez-le au salon —ordonna-t-il à Kathas et à Manzos.

Tandis que ceux-ci obtempéraient, le vieil homme ne me quitta pas du regard. Cela me rappelait les rares fois où il nous avait châtiés, Rinan et moi, après que nous avions commis une faute grave. Je me sentis tout petit.

— Viens —m’exhorta-t-il.

Je m’approchai et, soudain, sa main m’attrapa par le col et m’obligea à le regarder dans les yeux sans ménagements.

— Tu es un diplomate, Deyl de Simraz. Tu es un instrument du royaume. Simraz guide tes yeux, tes mains et ta pensée ! —siffla-t-il—. T’en souviens-tu ?

Comme je ne pouvais pas hocher la tête, je soufflai :

— Oui.

Jamais de la vie mon mentor n’avait été aussi sec, me dis-je, avec un mélange de colère et d’humiliation. Il me lâcha et je réprimai l’envie de me masser le cou.

— Ne me déçois plus jamais —m’exigea-t-il—. L’heure est grave. Je ne devrais pas gaspiller mon temps à te rappeler tes obligations.

D’accord, j’ai compris, soupirai-je mentalement sans lui répondre. Il n’y avait pas le temps pour les malades et les biscuits. Il fallait en finir avec la guerre. Tout compris, mon cher Isis.

Nous passâmes au salon et je risquai un coup d’œil sur mon épaule. Les yeux bleus d’Ouli nous fixaient, angoissés.

— Va me chercher un verre d’eau, Manzos —lança Isis.

Le garde se leva immédiatement et, lorsqu’il sortit, il me fit une moue, l’air de dire « attention, il n’est pas d’humeur à rigoler, aujourd’hui, le vieil homme ». Rinan, étendu sur le sofa, était encore inconscient.

— Que lui est-il arrivé ? —demanda Isis, tandis qu’il sortait quelque chose de sa poche.

Je réprimai une exclamation.

— Oh, non… Isis, vous n’y pensez pas ?

Mon mentor me foudroya du regard et, sans un mot, déposa les herbes sur la petite table, près du sofa.

— C’est quoi ? —me souffla Kathas à l’oreille.

Les yeux hagards, je répondis :

— De la sréline.

Le Tanantais fronça les sourcils, essayant peut-être de se rappeler quelque chose…

— Il va droguer mon frère —marmonnai-je, le cœur glacé.

Alors, le jeune brun se rappela les propriétés de la plante et pâlit.

— Arrêtez donc de chuchoter et redressez-le —nous commanda Isis.

Comme Kathas ne bougeait pas, je m’avançai et tirai Rinan pour appuyer sa tête contre un coussin. J’eus, un instant, l’idée de lui ôter sa cape… mais Manzos arriva alors avec le verre d’eau et je reculai en silence.

Isis versa la sréline dans le verre et remua un peu avec le doigt avant de décrocher la mâchoire de Rinan. Je vis le liquide s’insérer peu à peu dans la bouche de celui-ci.

— Ne fais pas une mine si sombre, Deyl —soupira Isis, lorsqu’il reposa le verre à demi vide—. Ce n’est pas la première fois que vous utilisez la sréline, tous les deux.

Non, en effet, c’était la deuxième. La première fois, ç’avait été lorsque, six ans plus tôt, Ralkous nous avait demandé de lui ramener au plus vite un membre fugitif de la famille du feu roi d’Akaréa, un certain Drashet, beau-frère d’Ouli, qui allait, selon lui, rejoindre le Verlish pour y rassembler une armée rebelle. Voyant que nous n’y arriverions pas à temps, nous avions décidé de prendre le risque et d’avaler cette plante puis de la faire ingurgiter à nos chevaux, sous le conseil d’Isis. Nous avions réussi à la tâche, sans avoir fermé l’œil pendant trois jours, mais nous étions revenus comme des spectres et Drashet d’Akaréa avait failli se sauver à nouveau tellement l’état de ses ravisseurs était lamentable. À partir de là, Ouli avait été le dernier membre de la famille royale d’Akaréa.

Un brusque grommellement m’arracha à mes sombres pensées. Rinan venait de se redresser et il balaya la salle avec des yeux agités.

— Qu’est-ce qu’il m’arrive ? —demanda-t-il dans un filet de voix. Il toussa pour expulser l’eau qui était passée de travers et se nettoya la bouche d’un revers de main.

Isis lui tapota l’épaule.

— Tu es de nouveau parmi nous et tu vas enfin pouvoir travailler, Rinan.

— Isis ? —Mon frère fronça les sourcils. Il s’agitait fébrilement—. Vous parlez de la guerre avec les Tanantais ? Je… justement, je voulais vous parler de ça.

Il se leva en se frottant les mains et les bras et je baissai le regard, découragé. Ça allait être impossible de sortir d’Éshyl pour trouver les gobelins, à présent. Il ne restait plus qu’à espérer que ces gobelins ouvriraient le coffre et le laisseraient sous la pluie… Et encore, moi-même, j’avais du mal à croire à ces sornettes.

— Calme-toi, Rinan. Tu as avalé de la sréline —l’informa Isis—. Deyl, bois le reste, s’il te plaît. Tous les plans ont changé, je dis bien tous. Deyl, redonne-moi cette lettre pour Kirïé d’Aobonte, je la détruirai —affirma-t-il tandis que je la lui tendais—. Vous allez vous rendre, tous les deux, au campement d’Otomil de Tanante. Partez cette nuit même et vous y serez dans deux jours tout au plus. Dites-lui qu’il est invité à parlementer sur la Colline des Arrivés avec les membres du Conseil de Ravlav. Deyl, tu le guideras jusqu’à la Colline. Rinan, tu demanderas audience pour voir la reine et tu lui donneras ça. Notre situation est de plus en plus délicate. La reine est cependant notre seul espoir pour éviter une confrontation qui pour nous serait fatale.

Rinan prit vivement le parchemin que notre mentor lui tendait. Il le rangea et acquiesça.

— C’est entendu. Cette guerre sera évitée.

Isis sourit, satisfait, puis me regarda et son sourire s’effaça, remplacé par une expression sévère. Sous ses yeux attentifs, je m’avançai, pris le verre de sréline et le bus d’un trait. Le liquide me brûla la gorge.

— C’est entendu —prononçai-je.

Isis approuva puis grimaça.

— Maintenant, il ne manque plus qu’à convaincre tout le Conseil de se rendre à la Colline des Arrivés —murmura-t-il.

Je secouai la tête, légèrement amusé malgré tout. Isis était un maître de l’improvisation.