Page du projet. L'espion de Simraz

9 Le rayon du soir

Lorsque nous arrivâmes aux portes d’Éshyl, la nuit était tombée depuis des heures. Les chevaux, qui avançaient maintenant au pas, étaient à bout de souffle et, moi-même, je peinais à rester les yeux ouverts.

— Je te disais bien qu’on n’arriverait pas avant la tombée de la nuit —fit Kathas dans l’obscurité.

Les torches des portes flamboyaient. Nous étions presque arrivés. Je répondis avec un grognement : j’étais épuisé.

Arrivé devant les portes, Kathas mit pied à terre. Son cheval s’ébroua et souffla. Mon compagnon frappa à la porte et se retourna. Son visage illuminé par les flammes se plissa.

— Deyl ?

Je battis des paupières et entendis une petite porte s’ouvrir avant de perdre l’équilibre et de tomber du cheval. Nuityl feula, Kathas lança une exclamation de surprise et une autre personne souffla :

— Z’êtes qui ?

Je me sentis pris de nausées.

— Oh là là, que je suis fatigué… —gémis-je.

Je sentis la pointe humide du nez de Nuityl toucher ma joue. Kathas me donna quelques tapes sur la poitrine.

— Eh ! Eh, Deyl ! Tout va bien ?

Je luttai contre le sommeil et acquiesçai.

— Oui, tout va très bien.

J’entendis des bruits de bottes contre le pavé.

— Il est mal en point, votre compagnon ? —demanda une voix.

— Que se passe-t-il ? —lança une autre.

— Capitaine ! Ils ont pas l’air bien dangereux.

J’entendis une épée se rengainer.

— C’est… Mince —fit tout d’un coup le capitaine—. Je vois.

Je me redressai avec effort et croisai son regard. Je le connaissais, lui, songeai-je, étourdi par l’épuisement. C’était un des capitaines de la garde et un homme de Ralkous. Il ne fallait surtout pas faire mauvaise mine… Je me relevai.

— Bonjour, capitaine Nabem —prononçai-je.

Sous ses yeux ahuris, je m’affalai, endormi.

* * *

Je me réveillai bien plus tard, dans une toute petite pièce, sur un lit où je logeais à peine. Une lucarne laissait passer un peu de lumière… J’entendais les rumeurs de la ville, des cris, des roues de charrettes… Une joyeuse mélodie de flûte me parvenait, de l’autre côté de la porte entrebâillée.

Je me redressai, ragaillardi par ce long sommeil. J’espérai seulement que rien de terrible ne s’était passé pendant que je paressais comme un louveteau dans sa tanière. Mais quelle tanière ?, me demandai-je alors, en me levant. Je poussai la porte, prudent, et vis Kathas, assis sur une chaise en équilibre contre le mur, les pieds sur la table, jouant de sa flûte avec entrain. Lorsqu’il m’aperçut, il sourit.

— Ah ! Voilà le petit ours qui se réveille !

Je jetai un coup d’œil dans la pièce. Elle était simple, sans ornements. Et elle avait une porte grande ouverte sur une cour qui ne se trouvait certainement pas dans les hauts quartiers. À cet instant, Nuityl apparaissait sur le seuil pour me souhaiter le bonjour en se serrant contre ma jambe.

— C’est chez toi ? —demandai-je, en caressant le félin.

— Oui. Je ne savais pas où t’emmener —s’excusa-t-il, en s’asseyant correctement—. Tu vas mieux ?

J’acquiesçai en balayant de nouveau la pièce du regard, puis je fixai le jeune brun.

— Ils savent que je suis revenu ?

Kathas agrandit ses yeux.

— Tu parles des Conseillers ? Non. Enfin, moi, je ne leur ai rien dit. Je n’ai pas quitté la maison. J’attendais que tu te remettes.

Je soufflai.

— C’est gentil. Bon, je vais rentrer et m’habiller correctement. C’est très aimable de m’avoir accueilli chez toi.

Kathas sourit, l’air mi-amusé mi-surpris.

— C’était tout naturel. Tu ne veux pas que je t’accompagne ?

Je compris qu’en me suivant, il voulait surtout bien laisser comprendre à Isis que c’était lui qui m’avait trouvé. Je roulai les yeux.

— Si tu veux. Je te rendrai tes vingt écus, comme ça.

Il n’émit aucune protestation polie et je supposai qu’il n’était pas précisément fortuné. Il suffisait de voir où il vivait.

— Allons-y —lançai-je.

Il rangea sa flûte dans une des poches de son pantalon, prit la clef et nous sortîmes. Je levai les yeux vers le ciel et fronçai les sourcils. Il devait bien être midi passé.

Je jetai un coup d’œil dans la rue. Vu le tumulte, nous ne devions pas être très loin d’un marché.

— C’est le quartier de Lousère ? —m’enquis-je, tandis que nous sortions de la cour.

Kathas hocha la tête.

— Oui. C’est vers où, chez toi ?

— Par là-bas —dis-je, en prenant à gauche. Nuityl se serrait contre moi, atterré par toute cette activité. S’il avait été plus petit, je l’aurais pris dans mes bras, mais il devait bien peser comme un tonneau plein d’eau, ce tigre.

Éshyl était une grande ville et, malgré les ennuis politiques de ces derniers temps, elle n’arrêtait pas de grandir. Nous traversâmes plusieurs marchés et, plus nous nous éloignions des bas quartiers, plus je sentais que l’on me toisait avec mépris. Je devais avoir un drôle d’air, avec cette robe toute rapiécée.

— Deyl —m’appela Kathas, à un moment. Il semblait mal à l’aise—. Tu vis où, exactement ?

Je lui jetai un coup d’œil prudent en répondant :

— Dans le quartier d’Astryn.

Le Couturé eut un hoquet.

— Diables. Mais c’est le quartier le plus cher.

Je souris, hésitant.

— C’est vrai.

Lorsque nous arrivâmes au quartier d’Astryn, un garde nous interpela et je me nommai. Il nous laissa aussitôt passer, non sans se demander sûrement ce qu’un diplomate comme moi pouvait bien faire en robe, avec de vieilles bottes et un compagnon si étrange.

Là, les demeures étaient plus imposantes et ornées de fioritures. À cette heure, la rue était presque déserte : beaucoup s’en allaient prendre leur repas dans les belles tavernes du quartier d’Auri, près du fleuve. Nous traversâmes une grande place avec une magnifique fontaine et je vis Kathas s’arrêter face à une belle statue qui représentait le corps entier de Ravlav chevauchant un griffon aux ailes déployées. Le jeune homme semblait fasciné par la sculpture.

— C’est là —dis-je, pour le tirer de sa contemplation.

Il tourna légèrement les yeux pour tomber sur une superbe demeure bordée de haies bien taillées.

— Je rêve —murmura-t-il.

Je poussai le portail et entrai. Le Couturé inspira profondément et s’empressa de me rattraper.

— Ça alors. C’est vraiment à toi, tout ça ? —demanda-t-il.

— Et à mon frère. C’est Ralkous qui nous a trouvé la maison, il y a quatre ans —expliquai-je d’une voix neutre.

Je me sentais un peu gêné de le voir si ébahi. Nous traversâmes l’allée et je tendis une oreille avant de faire un bond et d’attraper une clef sur l’encadrure. Kathas me regarda ouvrir la porte avec surprise.

— Pour un type comme toi, ça m’étonne que tu laisses la clef de ta maison si à portée de main —commenta-t-il.

J’eus un sourire en coin et l’invitai à entrer.

— Boh. Dans le quartier d’Astryn, il n’y a quasiment pas de voleurs. Et, de toute façon, nous ne gardons rien de vraiment précieux, dedans. —Tandis que Kathas admirait le hall, j’ajoutai— : Fais comme chez toi. En deux minutes, je suis prêt et nous partons au Palais.

Kathas arqua un sourcil.

— Tu es toujours aussi pressé ?

Je m’arrêtai au bas des marches et le fixai du regard, étonné. Il fit un geste vague et changea de sujet :

— Très belle maison.

Je souris et montai quatre à quatre les escaliers. Nuityl miaula et me suivit. Bon, me dis-je, quand je poussai la porte de mes appartements. Je devais bien me préparer et ne pas flancher lorsqu’Isis me demanderait quoi que ce soit. « Où est ton frère ? », m’interrogerait-il. Dans la Forêt Bleue. Et je lui raconterais tranquillement toute la « vérité » : que nous avions erré pendant des jours dans la forêt, que des gobelins nous avaient poursuivis et que nous étions tombés dans des tunnels souterrains qui nous avaient menés au nord… Eh oui, cher Isis, voyez-vous, j’étais convaincu que ces maudits tunnels nous mèneraient vers la princesse ! Et, au passage, j’ai perdu mon épée et mes habits et j’ai trouvé une robe.

J’enfilais déjà une de mes chemises blanches lorsque je m’arrêtai. Étais-je tombé sur la tête ? Mon histoire laissait franchement à désirer. Qui aurait dit qu’un homme habitué à mentir et à résoudre des intrigues serait capable d’être aussi peu inventif ? Je soupirai et attrapai ma tunique noire de diplomate.

Je bouclais ma ceinture lorsque je me surpris à regarder la pièce. Le lit à baldaquins, l’énorme armoire emplie d’habits, les jolis tableaux… Kathas aurait été tout émerveillé, sûrement. Et pourtant, c’était à peine si je pouvais considérer cette maison comme la mienne : je n’y restais que très rarement. Mais Ralkous avait insisté pour nous en faire cadeau, pour la forme : tout diplomate qui se respectait se devait d’en avoir une, à ce qu’il disait.

Sous le regard curieux du chat des neiges, je soulevai une planche du sol et sortis un petit coffre. Là, se trouvait l’insigne de Simraz. Une chance que je ne l’aie pas emportée pour aller chercher la princesse. Je la saisis et l’attachai à ma tunique puis, sans plus tarder, je sortis en sentant le poids de la Gemme de l’Abîme autour de mon cou, à l’abri des regards.

Dans le hall, le jeune brun tendait une main curieuse vers le fût d’un candélabre, mais il la retira aussitôt lorsqu’il m’entendit descendre les escaliers. Il me dévisagea.

— Je n’arrive pas à croire que tu sois cette même personne qui a monté les escaliers à l’instant —souffla-t-il.

Je roulai les yeux et un sourire étira ses lèvres.

— C’est le symbole de Simraz ? —demanda-t-il, dévorant des yeux le cercle noir et doré fixé sur ma poitrine.

J’acquiesçai, mal à l’aise.

— Oui. Tiens —dis-je, en retirant de ma poche une petite bourse pleines d’écus—. Pour le médecin, les bottes et tout.

Kathas la soupesa, bouche bée.

— C’est plus de vingt écus, ça.

Je haussai les épaules et rouvris la porte d’entrée.

— On y va ? —le pressai-je.

Kathas siffla entre ses dents.

— Je commence à comprendre pourquoi Isis dit que vous êtes ses plus fidèles serviteurs, ton frère et toi. Vous allez direct au travail, vous, à ce que je vois.

Je le regardai, un sourcil haussé.

— J’ai dormi jusqu’à midi. Et puis, tu ne disais pas, toi-même, que je devais revenir d’urgence ?

— Oh, bien sûr —sourit Kathas, sur mes talons—. J’oubliais ce détail.

Je sentais qu’il se moquait de moi pour quelque raison, mais qu’importe. Nous prîmes la direction du Palais.

— Deyl. Tu n’as pas de domestiques ? —s’enquit Kathas, tandis que nous avancions dans la rue déserte. Nuityl furetait aux alentours, de plus en plus confiant. Et pourtant, chaque fois qu’il trouvait quelque chose d’étrange, il sursautait et, prêt à décamper, il grondait et son poil se hérissait…—. Deyl ?

Je me rappelai sa question et secouai la tête.

— Non. Nul besoin de domestiques. En plus, la maison est presque tout le temps vide, de toutes façons. À quoi bon la nettoyer ?

Mes paroles semblèrent laisser le Tanantais pensif. En silence, nous contournâmes le Grand Marché et nous arrivâmes bientôt devant l’immense cour du Palais d’Éshyl.

L’édifice, majestueux et entouré de belles coupoles d’arbres fleuris, se dressait tel un donjon aux multiples tours élancées. Tandis que nous traversions la large avenue qui menait aux portes de service, Kathas commenta :

— Je me suis toujours demandé combien de pièces pouvait bien avoir cette merveille.

— Trois-cent vingt —répondis-je.

Kathas arqua un sourcil.

— Tu les as comptées ? —blagua-t-il.

Je lui adressai un sourire amusé.

— Oui. Quand j’étais gamin.

— Tu as donc grandi dans le palais ! —s’écria Kathas, incrédule.

Je fis une moue et poussai la porte de service. J’étais si habitué à ne pas parler de ma vie que je préférais ne pas m’étendre davantage. J’aperçus un homme roux et replet, assis à l’entrée, une bouteille entre les mains, et je souris.

— Salut, Bharbos, content de te revoir.

Le garde plissa les yeux et tout son visage sombre s’éclaira progressivement d’un sourire.

— Tiens ! Le petit Deyl —dit-il—. Tu viens pas me dénoncer, au moins ?

Il parlait de l’eau-de-vie qu’il tenait à la main : il était bien entendu interdit de boire pendant le service, mais voilà des années que Bharbos s’en moquait éperdument.

— Penses-tu —répliquai-je—. Comment va ta jambe ?

— Boh. Pas terrible —répondit-il avec une grimace—. J’en ai encore pour quelques mois, avec ces béquilles. Ça m’apprendra à me bagarrer dans les tavernes.

— Hé, j’espère bien !

Je le saluai de nouveau et m’éloignai, suivi de Nuityl et de Kathas. Nous montâmes immédiatement vers les appartements supérieurs. J’étais sûr qu’Isis m’attendait déjà.

— On ne va pas voir Isis ? —s’enquit Kathas.

— Si, pourquoi ?

— Eh bien, alors, c’est de l’autre côté du palais. Il vit dans la Tour d’Élie.

Je sursautai et le regardai, surpris.

— Dans la Tour d’Élie ? Il a changé d’appartements ?

Le Tanantais haussa les épaules.

— Il faut croire.

La Tour d’Élie, me répétai-je, encore étonné. C’était une tour très prisée par les habitants du palais, aux vues imprenables sur la ville. Ce cher Isis me surprendrait toujours.

Nous traversâmes donc tout le palais par des couloirs déserts. Au bout d’un moment, je fronçai les sourcils.

— Ils sont passés où, les gens ? —demandai-je.

Kathas fit un geste de la main pour me faire comprendre qu’il n’en savait rien. Nuityl gronda soudain et je le vis contourner une plante de cactus, le nez retroussé. Je m’esclaffai.

— Nuityl ! Ces plantes ne bougent pas —le tranquillisai-je—. Viens.

Le chat des neiges expira, comme nerveux face à tant de nouveautés. Nous arrivâmes enfin à la Tour d’Élie. Devant la première porte, se trouvait un garde appuyé sur une lance. Il était blond, l’air rêveur, le regard égaré. C’était Manzos.

— Deyl ! —s’exclama-t-il en me voyant.

— Manzos !

Je serrai la main tendue de mon ami d’enfance, puis nous nous donnâmes des tapes amicales.

— Je commençais à croire que tu ne reviendrais pas ! —me dit-il, tout sourire—. Alors, la princesse, tu l’as trouvée ?

Je fis non de la tête et repoussai mes remords : je n’allais pas mettre en danger Ouli juste pour un petit mensonge. Mieux valait m’en tenir à mon histoire.

— Un mois à la chercher pour rien —soupirai-je.

— Mais apparemment ils y étaient presque —intervint Kathas.

Manzos haussa un sourcil pendant que je réprimais un soupir exaspéré.

— Comment ça ?

Je fis un geste vague.

— Je te raconterai après. Isis est là ?

Mon ami hocha la tête, déçu.

— Oui. Il t’attend. Le capitaine Nabem nous a avertis que tu étais arrivé hier…

Vu son expression, j’en déduisis qu’il était au courant pour ma chute de cheval de la veille. Je fis une moue embarrassée tandis que Manzos ouvrait la porte et m’annonçait.

— Deyl de Simraz, messire —l’entendis-je dire.

— Nuityl, reste là, s’il te plaît —le sommai-je à voix basse.

Le chat des neiges miaula, contrarié, mais ne me suivit pas lorsque, Kathas et moi, nous pénétrâmes dans les appartements d’Isis.

La pièce sentait l’encens et le vieux papier. Isis avait beau avoir changé d’appartements, les odeurs le poursuivaient, pensai-je, amusé.

— Messire —prononça Kathas en s’inclinant respectueusement.

Je le regardai en coin et levai prestement les yeux vers la silhouette qui nous faisait face. Les cheveux gris, les yeux verts aussi étincelants que ceux de Nuityl, le visage carré et le port majestueux, Isis se tenait devant nous, en croisant les bras. Il n’avait pas spécialement l’air content.

— Tu en as mis du temps pour me retrouver l’un d’eux —lança-t-il à l’intention de Kathas. Puis, sans laisser répondre celui-là, il enchaîna— : Mon cher Deyl. Alors, comme ça, tu n’as pas été fichu de trouver la princesse ?

Je secouai la tête.

— Non. En fait…

— Peu importe —me coupa Isis—. L’heure n’est pas aux rapports inutiles. Tanante est sur le point de nous déclarer la guerre. Où est Rinan ?

J’avalai ma salive, mon cœur s’accélérant.

— Dans la Forêt Bleue.

Isis souffla et décroisa les bras.

— Et qu’est-ce qu’il fait là-bas et sans toi ?

— Nous pensons que la princesse se trouve là-bas. Malheureusement, je suis tombé malade et il a continué sa recherche sans moi —expliquai-je.

Le vieil homme fronça les sourcils.

— Tu es tombé malade ? Bon. —Il soupira—. Et tu te sens mieux ? —J’acquiesçai vivement—. Bon —répéta-t-il—. Tant mieux, j’ai du travail pour toi.

Non, vous êtes sérieux ?, répliquai-je mentalement, sarcastique. Enfin, au moins, il ne semblait guère intéressé de savoir ce qui m’était réellement arrivé, ces derniers jours.

— C’est quoi cette histoire de guerre ? —demandai-je, en le voyant s’asseoir derrière son bureau.

Isis sortit un parchemin d’un tiroir puis expliqua avec concision :

— Otomil, le roi de Tanante, est l’unique héritier de la Couronne de Ravlav, à présent. Or, les Conseillers ne veulent pas le laisser s’introniser chez nous. Les terres de Tanante ne feraient que nous appauvrir, disent-ils. Alors, ils ont décidé d’octroyer tous les pouvoirs au Parlement, qui, fondamentalement, se compose d’eux-mêmes. Dans trois jours, nous fêtons la République de Ravlav. Et puis nous rassemblons nos troupes. Otomil est déjà en train de lever les siennes.

Je le regardai, abasourdi, analysant la situation.

— Une guerre —articulai-je—. C’est absurde. Ne peut-on pas arriver à un accord ?

Isis m’adressa l’un de ses sourires torves.

— C’est pour ça que je voulais te voir revenir. Dommage que ton frère ne soit pas là, cependant. Tu vas devoir t’acquitter de deux tâches importantes à la fois.

Je frémis.

— Je peux aller chercher mon frère…

— Non —tonna mon mentor, catégorique—. Il n’y a plus le temps. Kathas t’accompagnera. C’est un bon bretteur et il t’aidera à la tâche. Fie-toi à lui. Alors, écoutez-moi bien, vous deux.

Il nous invita à nous asseoir. Kathas paraissait surpris. Il ne s’attendait manifestement pas à ce qu’Isis lui demande de travailler avec moi sur un problème aussi important qu’une guerre. Et pourtant, Isis semblait avoir entièrement confiance en sa loyauté.

— Vous vous rendrez au palais du roi de Tanante. Toi comme diplomate et toi comme simple valet. Il s’agit d’une mission diplomatique : tu es habitué à ça, Deyl, je ne crois pas que je doive te donner des conseils sur comment procéder. Tu en profiteras pour remettre en toute discrétion ce parchemin à Kirïé d’Aobonte. Tu te souviens d’elle, j’espère ?

Je hochai la tête. Kirïé était une infiltrée d’Isis installée à Vorsé, la capitale de Tanante. Je l’avais déjà vue une fois entrer dans les appartements d’Isis, quand j’avais seize ans. Je me rappelais bien son joli visage d’innocente jeune femme et je me souvenais d’avoir pensé, ce jour-là, qu’elle était la vive image des apparences trompeuses.

— Tu parleras au roi —reprit Isis—, et tu diras bien clairement que nous ne nous laisserons pas faire et que nous sommes prêts à commencer une guerre pour défendre notre royaume.

— Bien clairement ? —répétai-je.

— Oui. Ils nous ont déjà trop insultés pour que nous y allions doucement : le roi de Tanante a même déclaré publiquement que le Conseil était empli de rustres hérétiques qui essayaient de détruire l’image des Dieux. Je t’ai préparé un beau discours. Tiens. Tu n’auras qu’à le répéter en l’adaptant à la situation. Il faut qu’ils sachent à qui ils ont à faire. Ne t’inquiète pas, ils n’oseront pas attenter à la vie d’un diplomate. Nous n’en sommes pas à ce point. Par contre —fit-il, en changeant de ton—, je veux aussi que vous en profitiez pour relever toute l’information possible sur l’armée du roi, surtout leur matériel de guerre. Kathas, tu t’en chargeras personnellement, tu connais le milieu mieux que Deyl.

Je demeurais impassible, mais je n’en brûlais pas moins de l’intérieur. Toute cette histoire venait vraiment au mauvais moment. Tandis qu’Isis continuait à parler des détails, je l’écoutai d’une oreille et pensai à Ouli et à Rinan. Et si jamais ils retrouvaient leurs corps et Rinan convainquait la princesse de revenir au royaume ?

— Isis —dis-je, le coupant alors que celui-ci débitait des conseils à n’en plus finir—. Si vous me permettez… qu’en est-il de la princesse ?

Le vieil homme fronça les sourcils.

— La princesse Ouli d’Akaréa ? Oh. Je suppose qu’on peut l’oublier. Elle est sûrement morte depuis des années.

— Vous ne pensiez pas ainsi le mois dernier —observai-je.

Isis leva les yeux au ciel.

— Le mois dernier, les Conseillers ne s’étaient pas encore mis d’accord sur l’histoire du Parlement. Bon, alors, je disais quoi, au juste… ?

— Et qu’auriez-vous fait si Rinan et moi étions arrivés avec elle ? —insistai-je.

Mon mentor haussa les épaules.

— Sûrement, on l’aurait intronisée. Quoique… Maintenant, ce serait plus compliqué. Il y aurait eu des querelles —avoua-t-il—. Plus d’un Conseiller a bien aimé l’idée du Parlement dirigeant et, à vrai dire, personne ne veut revoir la fille du roi assassiné. Peut-être ont-ils des remords… —Son sourire en coin me donna le frisson—. Enfin, parlons des vrais problèmes, Deyl. Cette fille a dû mourir quelque part, il y a dix ans. Par contre, ce que nous devons éviter, maintenant, c’est une guerre sanglante qui ne ferait que provoquer encore plus de révoltes. Le roi de Tanante se doute de nos difficultés et il croit pouvoir nous écraser comme de la vermine. Détrompe-le, Deyl, et fais tomber sur Vorsé les foudres de Ravlav.

Je roulai les yeux.

— Si je vais à Vorsé en tant que diplomate, je doute qu’on me laisse seul une minute —fis-je remarquer.

— Certes. Cependant, je n’ai pas vraiment besoin de toi comme espion, cette fois, mais plutôt comme porte-parole. Aucun Conseiller n’ose voyager à Tanante, étant données les circonstances.

— Oh, les courageux —commentai-je.

Isis s’esclaffa et Kathas nous observa tour à tour, un sourcil arqué.

— Oui. Enfin —dit le vieil homme, le sourire aux lèvres—. En plus, tu as l’esprit fin, tu pourras me décrire à ton retour quels gouverneurs de Tanante sont pour la guerre et lesquels sont contre. Ça nous fera un bel atout. Les trois autres diplomates sont partis pour les Nalphes, Sisthria et le Verlish, pour alerter les gouverneurs. Alors, demain matin, tu pars pour Vorsé avec Kathas et dix gardes.

Je pris une mine surprise.

— Dix gardes ? Autant ?

— Dix —assura Isis—. Cela fait ni trop, ni trop peu. En fait, la moitié sont des gardes-espions.

Je soufflai. Cela me soulageait de savoir qu’Isis envoyait également des gardes-espions : au moins, on voyait qu’il pensait vraiment que nous ne souffririons pas de pertes, car mettre en péril des gardes-espions dans une embuscade aurait été un tour plutôt malhabile.

Oh que je n’aimais pas ça, me plaignis-je alors mentalement. Puis je croisai le regard d’Isis.

— Ne me déçois pas, hein ? —lança-t-il—. Il s’agit là peut-être de la mission la plus importante que tu aies jamais remplie. Des centaines de vies sont entre tes mains, Deyl. Fais bien attention à tes paroles lorsque tu seras près de ce maudit roi.

— Toujours aussi poétique, mon cher mentor —répliquai-je avec un petit sourire.

Isis me tendit le parchemin pour Kirïé et je le rangeai dans mon étui, que je plaçai dans une poche intérieure, puis je ramassai la feuille avec son « beau discours ». J’eus la brusque impression qu’il était sur le point de me demander comment s’était passée la quête de la princesse et je m’empressai de le questionner :

— Pourquoi est-ce que le palais semblait si désert, aujourd’hui ?

Isis souffla.

— C’est à cause du Théâtre de Rowzalat. Il s’est installé dans le parc du palais et tous les nobles sont allés prendre le repas là-bas pour voir le spectacle. Tu vois comment ils vivent : on leur dit que le roi de Tanante va nous envahir et ils oublient tout de suite après. Parfois, on se demande pourquoi on se prend la tête pour les sauver, ces gens-là.

Kathas parut choqué par ses propos et j’étouffai un rire nerveux. Par Ravlav ! J’en avais plus qu’assez de toutes ces intrigues royales !

— Bon, c’est pas tout ça, j’ai faim —déclarai-je en me levant—. Vous avez quelque chose de plus à me demander ?

Isis fit un geste pour que Kathas se retire.

— Tu as fait un bon travail à moitié, Kathas. La prochaine fois, accomplis-le en entier, ça me sera encore plus utile.

Le jeune brun s’empourpra et se leva pour s’incliner humblement.

— Oui, messire.

Je ne comprenais toujours pas pourquoi Isis aimait qu’on le traite de « messire ». Des manies à lui, sans doute. Lorsque Kathas se fut éclipsé, je me tournai vers Isis. Le vieil homme contourna la table et me tapota l’épaule, sans me quitter des yeux.

— Ça me fait bien plaisir de te revoir, Deyl. Je commençais à en avoir assez de parler avec les petits espions. Le palais est empli de vermine, comme dit le roi de Tanante. Quant aux Conseillers, c’est à peine si je les supporte. Ce Ralkous qui te donne des ordres… —Il grommela—. J’aimerais bien le voir travailler d’arrache-pied comme moi. C’est un malade. Et c’est le seul qui voulait vraiment revoir la princesse d’Akaréa. Fais attention quand tu le verras. Il t’a convoqué dans deux heures, dans sa tour. Sois humble et ne lève pas trop la tête, d’accord ?

Je pâlis.

— Il a encore fait des bêtises ?

Isis inspira profondément et se détourna.

— Il y a deux jours, il a fait pendre son valet pour lui avoir volé un bijou. Sans preuves. J’ai assisté au spectacle, plus pour voir la tête que faisait Ralkous que pour autre chose. Il souriait. —Nous grimaçâmes en même temps—. Il est tordu dans sa tête, ce Conseiller —conclut-il—. Et il est trop bien placé pour qu’aucun de ses compagnons qui le haïssent osent même voter contre lui.

Je hochai pensivement la tête. Ça ne m’étonnait pas. Si seulement Isis savait tout ce que Ralkous nous avait demandé de faire, à Rinan et à moi ! Heureusement, nous n’avions pas été entraînés comme assassins, sinon il nous aurait employés, nous prenant pour des sicaires. La main gauche de la Dague Bleue, comme me nommait Rinan parfois, pour se moquer, se réjouissait chaque fois que le valet Higriza déclarait que sire Ralkous n’était pas dans ses appartements. Une brusque idée me vint à l’esprit.

— Ce valet… c’était le valet Higriza ?

Isis, qui s’était approché d’une fenêtre, secoua la tête.

— Non, penses-tu. C’était un tout nouveau. Higriza, lui, il est bâti avec le même bois que Ralkous. J’ai horreur de ce type : il furète partout et il me tient à l’œil.

Je l’observai, surpris par l’amertume qui pointait dans sa voix. Il semblait fatigué. Mon mentor, que j’aimais bien malgré certaines réserves, était bien trop vieux pour vivre une guerre contre un autre royaume. Et moi aussi, pensai-je, un sourire en coin.

— Deyl.

Il s’était retourné et me fixait maintenant de ses yeux d’un vert luisant.

— Quoi ?

— Cette princesse… tu penses vraiment qu’elle est en vie ?

Je haussai les épaules, le cœur battant.

— Je n’en sais rien. Je le croyais, en tout cas.

Isis fronça les sourcils et s’approcha de son bureau.

— Si jamais elle était en vie, cela pourrait poser problème. Si Rinan n’apparaît pas, dès que tu seras de retour de Tanante, tu iras le chercher, quoi qu’en dise Ralkous. Et si ton frère a trouvé la princesse… —Un mince sourire vint flotter sur ses lèvres—. On pourra toujours la garder en lieu sûr et l’introniser lorsque le moment sera venu…

Ses dernières paroles me laissèrent pantois.

— Attendez une minute. Vous pensez que la princesse Ouli pourrait devenir reine, encore ?

Malgré la porte bien épaisse, Isis baissa la voix lorsqu’il me parla :

— J’ai un plan, mon garçon. Puisque les Conseillers n’en ont pas d’autre que de se battre bêtement contre leurs voisins, il faut bien que je fasse quelque chose. Écoute. Otomil de Tanante a un fils. Si jamais nous retrouvons cette princesse et que nous la fiançons à ce jeune homme, il se pourrait que nous puissions arranger tout ce désastre : Ravlav n’est qu’un royaume à l’agonie, Deyl. Et Otomil le sait pertinemment. S’il nous faut unir les deux royaumes, il vaudrait mieux que nous le fassions consciemment et en tenant quelques ficelles. Les membres du Conseil sont des abrutis. Ils ne pensent qu’à leur patrimoine. Assurément, l’union des deux royaumes fera des dégâts irréparables. Le Conseil se dissoudra, sans nul doute. Quelle calamité ! —fit-il en pouffant.

Je le contemplai, les yeux écarquillés. Fiancer Ouli à un prince tanantais ? Mais quel était ce délire ?

— Allez, reprends-toi —me dit-il, plus sérieux—. Je sais que ce que je te demande est dur à accepter : il te faudra trahir le Conseil. Mais, entre nous, ce n’est pas la première fois. Alors, voilà, tandis qu’au vu et au su de tout le monde tu fais un joli discours en louant notre incroyable armée et nos forteresses inexpugnables, tu feras part au roi, en toute discrétion, de la proposition de mariage. Fais comme si nous avions déjà la princesse entre nos mains. Si nous trouvons la vraie, tant mieux, et sinon je chercherai moi-même une jolie petite fleur qui fasse l’affaire. Tu as compris ?

J’acquiesçai et me forçai à sourire.

— Il est quand même tordu, votre plan.

Isis haussa les épaules.

— C’est le métier qui fait ça. Je me sens comme un petit roi en train de bouger des pantins —blagua-t-il.

Et l’un de ces pantins, c’était moi, compris-je, mal à l’aise.

— Mais il y a un problème —observai-je—. L’héritier du roi de Tanante, c’est sa fille aînée, Wiza.

Isis sourit de toutes ses dents.

— Oui. C’est pour ça que je te donne un parchemin pour Kirïé.

J’avalai ma salive.

— Vous n’allez quand même pas assassiner la fille pendant que je serai moi-même à Tanante, dans le palais du roi ?

Isis roula les yeux.

— Réfléchis un peu avant de parler, Deyl. Je doute que, si nous tuions sa fille, le roi de Tanante soit très favorable à un quelconque accord. Otomil est connu pour son caractère vengeur. Non, Kirïé va se charger simplement de donner une excuse au roi de Tanante pour la déshériter. Un simple déshonneur fera l’affaire. —Mon expression choquée parut l’amuser—. Ne fais pas l’innocent, mon enfant…

— Mais… Isis —prononçai-je—. Vous connaissez aussi bien que moi le sort réservé aux jeunes filles déshonorées en Tanante.

Le vieil homme fit une moue.

— Ce n’est pas ma faute si les Tanantais sont si rétrogrades. Si Otomil est capable de tuer sa fille déshonorée de ses propres mains, qu’il en soit ainsi. L’alliance entre nos royaumes nous évitera un bain de sang. Et s’il faut qu’une vie soit sacrifiée pour cela, qu’il en soit ainsi —répéta-t-il sur un ton grave.

Je réprimai une grimace. Je n’aimais pas du tout quand Isis commençait à parler de vies sacrifiées pour la bonne cause.

— Alors, en somme, vous proposez que Ravlav devienne un vassal de Tanante —dis-je, interrogateur.

— Oh, non —répliqua Isis—. Ravlav sera un royaume et Tanante en sera un autre. Mais les Couronnes seront unies. Nous n’avons qu’à y gagner.

Je soupirai, dépassé par les rêves de grandeur de mon mentor.

— Et si la princesse n’apparaît pas et que vous ne trouvez pas de remplaçante convaincante ? —m’enquis-je.

Les yeux verts du vieil homme sourirent.

— Honnêtement, je l’ai déjà trouvée.

Je sursautai puis soufflai. Il parlait de la remplaçante, bien sûr.

— Ah, Deyl ! Tu n’as pas l’air très éveillé, aujourd’hui. Va donc manger. Attends, écoute. Ce soir, les messagers diplomates que j’ai envoyés reviendront et je les ai invités à dîner. Reviens me voir après, pour que je te tienne au courant des dernières nouvelles. —Je hochai la tête en silence—. Va rejoindre Kathas, va. C’est un bon garçon. Il est de Tanante, tu sais ? Avant il travaillait pour la femme d’Otomil, comme mouchard. Il manque peut-être un peu de pratique, mais tu peux lui faire entièrement confiance.

— Pourquoi en êtes-vous si sûr ? —demandai-je, pensant par-devers moi que, s’il lui faisait vraiment confiance, il lui aurait également fait part de son plan à propos de l’alliance entre Ouli et ce maudit fils d’Otomil.

— Kathas est un fidèle serviteur de la reine de Tanante depuis l’âge de cinq ans —expliqua Isis—. Or la reine de Tanante est une grande amie à moi, comme tu le sais.

— Fidèle, mais il a été torturé —observai-je.

Isis leva les yeux au ciel.

— Si tu veux tout savoir, Wiza, la fille d’Otomil dont nous parlions, l’a fait battre cruellement il y a quelques mois parce qu’elle pensait qu’il l’épiait pour le compte de sa mère. Ce qui était vrai. La reine m’a envoyé Kathas pour que je le protège et guérisse ses plaies avec les meilleurs baumes du royaume. Voilà, tu sais tout sur ton nouveau compagnon de voyage.

Je soupirai, ne voulant plus rien savoir.

— À ce soir, alors —lançai-je.

— N’oublie pas Ralkous —me rappela mon mentor quand je m’éloignais—. Et sache que, s’il a ses crises de nerfs, il est quand même dans notre camp : je suis sûr que, lorsque je ferai sortir la princesse à la lumière du jour, il sera le premier à l’appuyer : il adore son rôle de serpent sifflant aux oreilles des monarques.

Je souris, malgré moi. Isis m’amusait avec ses métaphores. Lorsque je sortis, je trouvai Manzos en train de bavarder tranquillement avec Kathas. Nuityl était roulé en boule sur le rebord d’une fenêtre et semblait plongé dans un profond sommeil.

— Tu en as mis du temps —remarqua Manzos.

— J’étais sur le point de partir aux cuisines sans toi —m’informa Kathas, souriant—. Nous parlions des différences entre les coutumes de Tanante et de Ravlav. Je lui disais que cette habitude de cracher sur le vin avant de le boire pour conclure un marché, c’est dégueulasse.

— Oui, eh bien, cette manie que vous avez, les Tanantais, de boire à même le tonneau, comme des vaches, c’est pas mieux —rétorqua Manzos, un sourire moqueur aux lèvres.

Je les regardai, amusé.

— Alors —fit Manzos—, tu vas aller parler au roi de Tanante ?

Je gonflai mes joues, l’air malheureux.

— Oh. Oui.

Mon ami adopta une mine plus sombre.

— Et tu vas lui dire quoi ? Qu’il aille se faire cuire des truites aux enfers et que l’on commence la guerre ?

J’aimais bien Manzos. Au moins, lui, il avait les idées claires : il n’aimait ni la guerre ni la violence. Pour un garde, c’était plutôt rassurant. Je soupirai.

— Je lui parlerai et on verra bien comment il réagit —répondis-je—. Bon, je vais manger quelque chose, et puis je file voir sire Ralkous. À tout à l’heure, Manzos.

Kathas souffla bruyamment tandis que je saluais mon ami et m’éloignais pour réveiller Nuityl. Le petit tigre bâilla en découvrant sa langue rose, puis il s’élança vers le couloir sans m’accorder le moindre regard. Kathas et moi le suivîmes. Les pensées tourbillonnaient dans mon esprit comme un essaim de guêpes. Je commençais à penser que l’idée de fuir Ravlav n’était, en fin de compte, pas si mauvaise que ça : j’en venais à regretter mes jours de fantôme ! Une guerre, des rois, des reines, un déshonneur, des fiançailles… J’en avais le cœur au bord des lèvres.

— Ça va bien, Deyl ? Tu ne serais pas en train de faire une rechute ? —s’inquiéta Kathas, alors que nous arrivions au rez-de-chaussée.

J’avais à peine titubé, mais cela n’était pas passé inaperçu aux yeux avertis du jeune brun.

— Ça va, Kathas, ça va. C’est juste que, comme je te disais, moins on voit de rois, mieux on se porte.

Je poussai la porte des cuisines, laissant un Kathas pensif derrière moi.