Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 5: Le Cœur d'Irsa.

23 Ennemis jurés

Je m’accroupis entre les joncs, m’efforçant de ne pas faire de bruit. Devant moi, se trouvait la rive de sable dont avaient parlé les deux Zorkias. Un courant orique sur le petit lac repoussait le brouillard, dévoilant un pan horizontal à fleur d’eau. Je sondai cette “île” qui émergeait et murmurai :

— « Un radeau ? »

Mais il ne bougeait pas et il était exagérément grand pour un radeau. Accolée à celui-ci, se dressait une sorte de capsule entourée de barreaux qui s’enfonçaient dans le lac. L’eau était plus sombre que celle de la mer d’Afah.

— « Des Zombras, » siffla Zéhen sur un ton caustique, non loin de là.

Sur la plateforme, se trouvaient de nombreux individus, peut-être une trentaine, répartis de part et d’autre. Les uns portaient l’uniforme noir à rayures grises des Zombras, les yeux des autres brillaient dans la pénombre. Ils étaient armés. Mais aucun des groupes ne menaçait directement l’autre. Comme l’avait dit Zéhen, ils attendaient quelque chose. Mais quoi ?

L’aura de Yanika, d’abord curieuse, se couvrit d’une vive appréhension empreinte de panique et, la percevant, je suivis aussitôt la direction de son regard. Dissimulé dans les ombres du lac, un rocher, non… deux énormes têtes se distinguaient, l’eau scintillant doucement sur leur peau écailleuse. Ce qui frappait le plus, c’étaient les yeux. Deux paires d’yeux écarlates qui flamboyaient comme quatre lanternes rouges.

Je déglutis. Quelle situation était-ce là ? Deux ennemis jurés partageant une plateforme tandis qu’une hydre pointait des têtes capables de dévorer un saïjit d’une bouchée. Mon cœur commença à battre la chamade et je fermai un poing moite de sueur. Je jetai un coup d’œil suspicieux à Galaka Dra, derrière moi. La sortie du donjon se trouvait-elle vraiment dans cette caverne ?

— « Mieux vaut réfléchir, » dit alors Lustogan à voix basse, « avant de nous approcher. »

Nous nous retirâmes. Lentement et prudemment. Nous revînmes à la Cité Arcane, la peur au ventre. Cette hydre… on ne l’avait pas vue toute entière, mais elle paraissait gigantesque. Nous ne pouvions pas nager jusqu’à la plateforme avec un tel monstre alentour. Sans ajouter que les dokohis aussi attaquaient généralement les saïjits et, même si Yanika approchait et étouffait le pouvoir des colliers, nous ne savions pas comment ils réagiraient. Quant aux Zombras, ils savaient sûrement que des Arunaeh avaient aidé Erla Rotaeda à s’échapper à Makabath. En tout cas, nous n’étions pas dans une situation encourageante. Mais cela aurait pu être pire. Tant que l’hydre ne sortait pas du lac…

Nous nous installâmes dans une des maisons en ruines et j’écoutai vaguement Weyna, Yanika, Kala et Galaka Dra considérer à voix haute les diverses possibilités et tenter de deviner ce que faisaient ceux de la plateforme et pourquoi l’hydre ne les attaquait pas. Ils ne pouvaient pas conclure grand-chose. Le mieux serait d’aller le leur demander en personne.

Je croisai les mains derrière la tête et m’appuyai contre mon sac, tendant l’oreille. De temps à autre, on entendait le mugissement de l’hydre et quelques grognements plus lointains —des créatures des marécages qui, espérai-je, ne s’approcheraient pas de la cité en ruines. Mes yeux suivirent avec curiosité le vol d’un papillon qui émettait une lumière bleutée. Ce n’était pas un kéréjat, qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Léger, il se posa sur le bras de Saoko. Galaka Dra poussa un “oh !” émerveillé.

— « C’est… un papillon céleste ! Les légendes racontent que, si l’un de ces papillons se pose sur toi, il te porte chance durant toute une année. »

Je laissai échapper un rire sourd face à l’expression sceptique du Brassarien. Adossé à l’entrée de la maison, le drow souffla doucement pour chasser le papillon.

— « Ça m’agace, » marmonna-t-il.

La tension causée par notre exploration du petit lac commençait enfin à se dissiper quand, soudain, on entendit un hurlement. Je me redressai d’un coup. Les autres se paralysèrent.

— « C’était… un cri saïjit, n’est-ce pas ? » murmura Jiyari dans un filet de voix.

— « Cela venait du lac, » réfléchit Saoko. « Celui-là, aucun papillon céleste ne s’est posé sur lui, on dirait. »

Il le dit sur un ton impassible. Dannélah, depuis quand Saoko lâchait-il des plaisanteries ? Et aussi macabres…

— « L’hydre avait sans doute faim, » dit Yanika, la mine sombre.

Un frisson me parcourut de la tête aux pieds. Si nous ne trouvions pas rapidement la sortie, finirions-nous tous par être dévorés par ce monstre ?

— « C’est normal, » intervint Kala. « Moi, je n’ai qu’une seule tête et j’ai déjà faim. Si j’en avais deux, je mangerais le double, et avec un corps comme le sien… »

— « N’essaie pas de te mettre à la place de l’hydre, Kala, » soufflai-je.

— « En tout cas, » dit Zéhen, se levant, « je vais aller jeter un coup d’œil. »

Quand le Zorkia revint, nous nous étions reposés et nous avions ramassé plus de vivres pour le dîner. Nous n’avions réentendu aucun hurlement et Zéhen secoua la tête face à nos regards inquisiteurs.

— « Apparemment, il ne manque personne sur la plateforme. Et je n’ai pas vu l’hydre. »

C’étaient de mauvaises nouvelles. Après le dîner, nous comptâmes les prisonniers qui étaient rentrés de leurs excursions et s’étaient installés dans les ruines. Ils étaient dix. Il en manquait huit. Je soupirai. Mieux valait ne pas se préoccuper de ces criminels. Avec un peu de chance, l’hydre tomberait sur eux avant de nous trouver…

— « J’ai une idée, » déclara Galaka Dra avec un subit entrain. « Je vais installer une barrière runique pour que nous puissions dormir tranquille. »

Nous le regardâmes, surpris. J’avais complètement oublié que Galaka Dra était un runiste.

— « Une barrière runique, » répétai-je, soulagé. « Bonne idée. Comme ça, tu pourras nous avertir si quelque chose vient. »

— « Bien sûr ! Je vais même mettre deux barrières. Une pour repousser les bestioles et une autre pour nous dissimuler. Comme ça, l’hydre ne nous sentira pas, même si elle s’approche ! » promit Galaka. « Je m’y mets tout de suite ! Délisio, donne-moi un coup de main, tu veux bien ? C’est le moment de tester tes inventions ! »

Quand je vis l’elfocane blond sortir des objets de son sac, je compris que le runiste allait utiliser ses magaras pour créer les barrières runiques. Je les vis s’éloigner avec curiosité.

— « Est-il vraiment capable de créer une barrière qui nous dissimule tous ? » demandai-je à Weyna.

Ce fut Yataranka qui me répondit sans la moindre hésitation :

— « Évidemment. Galaka Dra est un maître runiste. Il porte même des protections runiques sur son corps. »

— « Galaka Dra a probablement expérimenté avec les runes plus que tout autre au monde, » ajouta Weyna avec une confiance non dissimulée.

Certes. Galaka Dra était un runiste millénaire après tout.

Quoiqu’avec certaines réserves, nous invitâmes les dix prisonniers de Makabath à partager la maison en ruines. Un quart d’heure plus tard, les barrières étaient en place. Je les perçus quand je m’approchai d’elles et sentis mon orique s’agiter différemment, fuyant les runes invisibles. Je me penchai vers une des magaras de Délisio, posée sur le sol pavé. Je l’observai avec intérêt.

— « C’est un pilier runique, » expliqua Galaka Dra, derrière moi. « Tu n’en avais jamais vu ? On l’appelle aussi appui, butée, support, contrefort… Délisio renforce les piliers avec de l’énergie brulique et, moi, je dessine les runes dessus et je les active. Si tu déplaces les piliers, la formation runique se défait. Alors, ne les touche pas. »

— « Mm. Bien qu’elles aient un gros point faible, les runes sont impressionnantes, » admis-je en me retournant.

Le millénaire sourit.

— « Ça, ce n’est rien. Les formations runiques offrent une multitude de possibilités. Jusqu’à présent, la seule barrière que je n’aie pas réussi à analyser entièrement, c’est celle du Jardin. »

Nous revenions près des autres quand je m’interrogeai soudain et demandai :

— « Si les barrières sont si faciles à détruire de l’intérieur en retirant les piliers, pourquoi n’avez-vous pas pu détruire celle du Jardin ? »

— « Comme je l’ai dit, il existe des formations runiques très différentes avec des objectifs distincts, » répondit posément Galaka Dra. Et il s’assit tout en suivant du regard un essaim lumineux de kéréjats qui s’éloignait de la cité. « La barrière du Jardin, c’est Naarashi qui la soutenait, et l’orbe dans lequel la déesse était enfermée était protégé par d’autres barrières. Même si nous avions réussi à les traverser et à briser l’orbe, nous n’aurions pas pu sauver Naarashi comme le souhaitait Irsa. En tout cas, la barrière du Jardin n’avait qu’un pilier. Sans la roche-éternelle qui entourait la caverne, la formation n’aurait sans doute pas pu être construite. Les elfes du Jardin n’ont pas été capables de créer une nouvelle barrière comme celle-ci et, d’après les registres, ils l’ont tenté à maintes reprises. Même ici, dans les marécages de Kayshamui. »

Vraiment ? Je jetai un coup d’œil aux ruines. Les pavés, en basalte, avaient des symboles gravés, aujourd’hui presque tous effacés par le temps. Après un silence, je demandai :

— « As-tu une idée qui expliquerait pourquoi les habitants de la Cité Arcane ont disparu ? »

Galaka Dra secoua la tête avec tristesse.

— « J’avais oublié à quel point le temps est implacable. Les elfes du Jardin avaient de bonnes relations avec les Arcanes et avec les Royaumes des Profondeurs. Peut-être que ces derniers ont disparu eux aussi maintenant. »

— « Les Royaumes des Profondeurs ? » répétai-je.

Nous regardions tous le runiste avec curiosité, y compris les autres millénaires. Il expliqua :

— « J’ai lu que les Royaumes des Profondeurs étaient la Terre Promise des créatures sous-marines. Je ne sais pas si vous avez entendu parler des nurons. »

J’arquai un sourcil, amusé.

— « Bien sûr. Les nurons sont une race saïjit. On n’en voit pas beaucoup à la Superficie, mais il n’est pas rare d’en voir dans les Cités de l’Eau. Ce sont les seuls à pouvoir respirer sous l’eau. »

— « Je vois, » médita Galaka Dra. « Autrefois, durant la guerre entre les saïjits et les démons, les nurons étaient pourchassés pour leur peau et considérés comme des démons de la mer. »

Les deux Zorkias soufflèrent bruyamment. Je grimaçai, horrifié. Pourchassés pour leur peau ?

— « Les Royaumes des Profondeurs ont été construits comme un territoire de paix pour les créatures marines, » reprit Galaka Dra. « Pas uniquement pour les nurons. Pour les mawnas également. »

— « Les mawnas ? » demanda Zéhen.

— « Ce sont des créatures avec une tête de méduse, n’est-ce pas ? » intervint Yanika.

— « C’est cela, » approuva Galaka Dra. « Je n’en ai jamais vu un en vrai, mais les dessins des livres les peignent ainsi : corps gélatineux, deux larges pattes, vingt-deux tentacules qui partent de la tête et huit yeux qui leur donnent un champ visuel maximal. Ils élèvent des troupeaux et font du commerce avec les saïjits. On les surnomme les Empereurs de la Mer. Certains groupes de mawnas ont même asservi des nurons. Mais, » sourit-il, « dans les Royaumes des Profondeurs, ils sont tous libres. Les mawnas, les nurons, même les créatures plus petites comme les hadamars, tous vivent en harmonie et luttent ensemble contre les dangers, contre les milfides terribles et les léawargs. C’est un paradis sous la mer. »

Tout cela était bien beau, mais, même s’ils existaient encore après mille ou deux-mille ans, des royaumes sous-marins pouvaient difficilement nous aider à sortir de là. Mayk dit avec respect :

— « Eh ben, tu en sais des choses, mahi. Maintenant que j’y pense, d’où venez-vous, tous les cinq ? Vous n’avez pas traversé le portail avec nous pour entrer dans le donjon. »

— « Oh… » Galaka Dra acquiesça. « C’est que nous étions déjà dans… »

— « Nous sommes des aventuriers, » le coupa Weyna. « C’est normal que nous nous soyons informés sur le Donjon d’Éhilyn. C’est pour cela que nous en savons tant. »

Son explication sonna lamentablement faux à mes oreilles. Mais je compris qu’une réponse du genre “nous avons passé les derniers mille ans dans ce donjon” aurait semblé encore plus bizarre. Zéhen se frotta la tête.

— « Je vois. Notre commandant dit toujours qu’avant de s’introduire en enfer, il faut connaître le terrain. Je suis content de savoir que nous pouvons compter sur vous. Je dois dire qu’il y a encore quelques semaines, je croyais que le Donjon d’Éhilyn était une légende. Ashgavar, » jura-t-il en s’allongeant. « Quand je pense qu’il y avait un portail d’entrée à Makabath… Je me demande comment la Guilde l’a su. Ces maudits traîtres de hawis… »

Il n’était pas étonnant que la Guilde s’intéresse à ce donjon et garde ses explorations secrètes. Après tout, d’après la légende, c’était un antre de trésors, de merveilles, d’eaux miraculeuses et de reliques. Je doutais cependant qu’ils soient les seuls à connaître les entrées. Les visiteurs qui avaient débouché sur le Jardin ces derniers siècles le prouvaient.

Nous ne tardâmes pas à organiser les tours de garde et à nous installer pour dormir. La présence des barrières runiques me tranquillisait en partie, mais être en compagnie de dix inconnus n’avait par contre rien de rassurant. J’avais remarqué que certains s’étaient armés de bâtons et d’autres avaient rempli leurs poches de pierres, présumément pour se défendre contre les créatures des marais, mais… il était inquiétant de les avoir si près.

Je levai une main et caressai Naarashi. La déesse me récompensa par un ronronnement qui fit vibrer son petit corps. J’esquissai un sourire. Naarashi avait l’air de s’être attachée à moi ces derniers jours.

À peine fermai-je les paupières, je m’endormis. Dans mon rêve, une fillette aux cheveux roses était assise sur un coussin, en face de moi. Yanika ? Non. C’était Irshae Arunaeh. Irsa. Elle me souriait tout en acquiesçant. Elle me regardait, moi, alors que je n’étais pourtant rien d’autre qu’une boule d’énergie enfermée dans un orbe. “Je vais sortir au-dehors, Naarashi,” disait la fillette. “Je trouverai un moyen de te libérer. Je te le promets. Tout ce temps, tu as été comme une mère pour nous. Je n’ai jamais connu réellement ma mère. Alors… je veux te sauver. La sorcière Lul m’a dit avant que je m’en aille : dans ce monde, on récolte de bonnes choses pour soi-même, mais on les crée aussi pour les autres et, en les créant, on devient plus fort.”

Elle posa une main sur sa poitrine, déterminée. Ses yeux brillaient, tournés vers un avenir que je ne pouvais qu’imaginer. Un ample monde hors du Jardin. Irsa posa une main sur l’orbe. C’était la première à le faire depuis des siècles… Je sentis quelque chose de chaud au-dedans de moi. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? La fillette sourit.

“Naarashi. Déesse et amie. Patiente juste encore un peu…”

* * *

— « Aaaargh ! »

Je me réveillai en entendant un cri de terreur. Je regardai Yanika, aussi surprise que moi, je vis Lust se redresser comme un automate et Jiyari ouvrir des yeux paniqués… Se levant, Galaka Dra s’écria :

— « Ma barrière ! Quelque chose l’a traversée. »

— « Qui a crié ? » demanda Zéhen dans un grognement ensommeillé. Il dégaina machinalement son épée.

— « Quelque chose, » répéta Galaka Dra. « Ou quelqu’un. L’énergie de la barrière a dû l’effrayer, c’est tout. »

Quand je me levai, Saoko jetait déjà un coup d’œil par-dessus les ruines. Il commenta à voix haute :

— « Nous avons un problème. »

Quand nous passâmes la tête entre les murs en ruines de la maison, nous comprîmes tous à quoi il faisait allusion. Nous étions encerclés par toute une troupe de saïjits en haillons, armés de lances primitives, de pierres et de bâtons.

— « Les… Arcanes ? » murmura Weyna, stupéfaite.

— « Les Arcanes ? Impossible ! » protesta Galaka Dra. « Eux, c’était un peuple élégant et avancé. »

— « Ces bâtards, » grommela Mayk à côté de moi. « Ce sont des prisonniers de Makabath. Ceux qui manquaient hier sont avec eux. Alors comme ça, ils tramaient quelque chose. »

Attah… Je regardai le Zorkia du coin de l’œil.

— « Ils n’ont pas quelque affaire à régler avec vous, j’espère ? »

Mayk afficha une mine condescendante.

— « Pas plus qu’avec les inquisiteurs Arunaeh. En plus, sans nous, ils n’auraient jamais réussi à sortir de Makabath. Ils devraient être reconnaissants. » Brusquement, il se hissa sur un mur en ruines et dégaina son épée, en tonnant : « Vous ! Pourquoi vous nous encerclez de cette façon ? »

Je consultai mon anneau de Nashtag. Nous avions dormi environ six heures. Mon tour de garde aurait dû commencer depuis une heure, mais Saoko ne m’avait pas averti. Je jetai un regard contrarié au drow, qui scrutait les visages des nouveaux venus. Pourquoi ne m’avait-il pas réveillé ? Alors, je remarquai son expression glaciale et je me raidis, me tournant de nouveau vers nos assaillants. Un saïjit, parmi eux, s’était avancé, grand et musclé, armé d’un gros bâton.

— « Nous ne venons pas ici pour nous battre, » déclara-t-il, malgré les apparences. Il frappa le sol de son bâton. « Nous venons négocier. Nous savons où se trouve la sortie. »

Je fronçai les sourcils. Alors pourquoi n’étaient-ils pas encore sortis ?

— « Que voulez-vous en échange ? » leur cria Zéhen.

Malgré la brume qui nous séparait, j’aperçus la moue dédaigneuse du porte-parole.

— « Ce que nous voulons en échange ? Voyons voir… » De nombreuses cicatrices barraient son visage, déformant le sourire qui étira ses lèvres. « Nous voulons que vous nous aidiez à tuer l’hydre. Si nous y arrivons, nous pourrons traverser le lac. Vous n’y parviendrez pas en nageant parce que l’eau est spéciale : même les branches ne flottent pas dessus. Si nous voulons rejoindre l’île, il faudra passer près des rochers où dort l’hydre. C’est l’unique endroit où l’eau n’est pas profonde. Oh, et bien sûr, les deux Zorkias serviront d’appât. »

Zéhen et Mayk lui rendirent un regard noir. Je me demandai pourquoi diables les Zorkias avaient libéré les autres prisonniers de Makabath. Ils avaient sans doute pensé les utiliser pour créer plus de confusion et sortir plus facilement de la prison, mais, dans le Donjon d’Éhilyn, ils nous causaient plus de problèmes qu’autre chose.

— « Et si nous refusons ? »

Nous nous tournâmes tous vers Saoko, étonnés qu’il ait pris la parole. Sans attendre de réponse, le Brassarien sauta à bas du mur en ruines et s’approcha de quelques pas du porte-parole des prisonniers, ajoutant sur un ton neutre :

— « Il suffirait d’éloigner l’hydre, si la sortie se trouve vraiment sur la plateforme. Et, si la sortie est là-bas, pourquoi les Zombras et les dokohis ne sont pas partis ? Un mensonge de plus, » dit-il, dégainant son cimeterre, « et tu le regretteras. »

Le prisonnier émit un rire sinistre.

— « Khôkhôkhô… Tu nous menaces, drow ? Au cas où tu ne t’en serais pas rendu compte, nous sommes plus nombreux et nous sommes tous armés. Par contre, vous, vous n’avez que trois guerriers. Même si vous êtes de grands bretteurs, vous ne sortirez pas d’ici en vie si vous décidez de vous battre. Quant aux autres… vous pouvez changer de camp tout de suite. Si vous vous unissez à ces Zorkias, ne venez pas vous plaindre après. »

Je vis Saoko serrer la poignée de son arme avec plus de force. Je levai une main.

— « Une minute, parlons. Cette hydre a tué des compagnons à vous, n’est-ce pas ? » Je doutais cependant qu’ils veuillent la tuer par vengeance. J’ajoutai : « À ce que j’ai vu, l’hydre n’attaque pas les saïjits de la plateforme. Est-ce que vous savez ce qui se passe ? Avez-vous parlé avec eux ? Comment savez-vous que la sortie se trouve là-bas ? »

Pendant que je posais mes questions, presque tous les prisonniers qui avaient dormi avec nous s’éloignèrent pour s’unir à l’autre groupe. Finalement, après une hésitation, ceux qui restaient partirent eux aussi.

— « Un poids en moins, » marmonna Mayk.

Le porte-parole des évadés me répondit :

— « Nous n’avons pas parlé avec eux : même si on crie, ils ne nous entendent pas. Et, diables, je n’ai pas la moindre idée de ce qui se passe dans cette maudite caverne. »

D’un simple bond orique, je passai par-dessus le mur en ruines et atterris près de Saoko.

— « Peut-être que nous pourrons aider si vous nous racontez ce que vous savez, » proposai-je. « Notre groupe n’a pas beaucoup de guerriers, mais nous sommes presque tous celmistes. »

Le porte-parole m’adressa une mine méfiante.

— « Tu es destructeur ? »

J’esquissai un sourire fier.

— « Exact. »

— « Un mahi, hein ? » se moqua l’humain. Il haussa les épaules et réfléchit : « Maintenant que j’y pense, c’est vous qui accompagniez la fille Rotaeda, n’est-ce pas ? Cela vous intéresse de savoir ce qui lui est arrivé ? »

J’écarquillai les yeux. Lotus ? Lotus était passé par là ? Le porte-parole ajouta avec désinvolture :

— « Il y a deux semaines, nous l’avons trouvée ici même, dans les marécages de Kayshamui. Elle était avec un Zorkia et deux jeunes bizarres. Nous les avons suivis, pensant qu’ils nous conduiraient à un portail, mais… penses-tu, quand nous sommes arrivés à ce lac, la fille a plongé en disant qu’elle avait trouvé l’eau miraculeuse. Et elle s’est noyée. Le Zorkia et les deux autres ont essayé de la repêcher et ils se sont noyés eux aussi. Khôkhôkhô… comme on dit, les nahôs ne manquent pas d’or, mais il leur manque une case. Mais revenons-en à notre affaire. Il y a quelques rigus, un portail s’est ouvert sur la plate-forme et les Zombras sont apparus, puis les types aux yeux blancs. Le portail a disparu, mais il doit y avoir moyen de le rouvrir avec un runiste, non ? »

Je crus entendre d’ici le cœur de Kala éclater d’horreur. Lotus s’était noyé dans l’eau miraculeuse du lac ? Impossible !, devait-il penser. Et assurément… je doutais qu’Erla Rotaeda soit morte. Parce que, si les Zombras et les dokohis étaient apparus sur cette plateforme il y a quelques jours… c’était sans nul doute pour elle. Mais de là à comprendre pourquoi ils n’essayaient même pas de la chercher dans le lac…

— « Si vous avez décidé de vous joindre à nous, pourquoi ne pas tous sortir de cette maison et parler plus tranquillement du moyen d’atteindre la plateforme ? » Le porte-parole sourit et leva une main vers ses compagnons. « Baissez tous vos armes ! Nous sommes tous alliés. »

Des alliés, tu parles, mais les autres sortirent malgré tout des ruines, s’avançant vers Saoko et moi. Ce n’est qu’alors que je me rendis compte que le Brassarien rivait sur le porte-parole des yeux assassins. Inquiet, je lui murmurai :

— « Saoko… ? »

Le drow sursauta et me jeta un regard glacial qui me figea le sang.

— « Quoi ? » grogna-t-il.

Ses yeux rouges flamboyaient de colère. Mon cœur manqua un battement. Bien sûr. Pourquoi ne l’avais-je pas compris plus tôt ? Je me tournai vers le porte-parole. Ce saïjit, cet humain grand et corpulent, d’âge moyen et au visage couvert de cicatrices… devait être l’homme que Saoko avait cherché durant toutes ces années. Celui qui, d’après la Kaara, avait été attrapé par les Zorkias et envoyé à Makabath. L’ancien contrebandier d’esclaves de Brassaria.

Ronarg.