Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 5: Le Cœur d'Irsa.

17 Les âmes perdues

— « Pourquoi tu traînes ?! » s’exclama Mugi. « Veux-tu que nos guerriers aillent lutter vêtus en caleçon ? Au travail ! »

— « Oui, m’sieu ! » répondis-je en sursautant. Enduites de savon et de saleté, mes mains me faisaient mal. Elles frottaient les uniformes, tentant de les nettoyer. La boue partait facilement, mais le sang était tenace comme la faim.

Je ne sais combien d’heures je mis à tout laver. Quand je sortis enfin du château, il faisait nuit. Seul un croissant de Gemme me guiderait sur le chemin de retour. Tamen, le jeune garde, me salua, souriant :

— « Irshae ! Tu travaillais encore. Mugi te file toujours des besognes supplémentaires, hein ? Il t’a payée au moins ? »

J’acquiesçai.

— « Comme d’habitude. Papa dit que Mugi est un grognon, mais qu’au moins, il paie. »

Tamen rit.

« Fais attention en chemin, petite. Le groupe de démons continue à rôder dans la zone. »

Un frisson me parcourut. Ces deux dernières semaines, un groupe de démons était apparu. Ils se faisaient passer pour des saïjits, ils trompaient les gens pour obtenir des informations et, bien sûr, ils tuaient. Ce n’étaient pas des démons pour rien. J’acquiesçai de nouveau.

— « Je vais courir. »

Je traversais déjà le pont-levis quand il me lança :

— « Irshae ! Crie fort si tu vois quelque chose ! »

Je fis un signe de la main à la lumière des torches et partis en courant vers l’obscurité.

Le chemin de retour était un peu long et je ralentis au bout d’un moment. Seule la neige craquant sous mes pas et le cri distant d’une chouette rompaient le profond silence. Pas une goutte d’air n’agitait le feuillage des pins, mais il faisait froid. Avec mon vieux manteau troué, je tremblais et j’accélérai de nouveau le pas. Je passai non loin d’une grange voisine et de la maison du forgeron avant de prendre le chemin qui montait la colline. C’était là que nous vivions, mon père, mes deux sœurs cadettes et moi.

J’aperçus la chaumière et éprouvai un profond soulagement quand j’entendis des voix à l’intérieur. Ces derniers temps, chaque fois que je rentrais, je craignais de trouver ma famille massacrée aux mains des démons. Ceux-ci étaient des monstres terribles. Ils tuaient et on racontait même qu’ils torturaient et dévoraient leurs proies. Devoir nettoyer le sang des vêtements des guerriers me rappelait que la guerre parvenait jusque-là.

— « Je vous… en prie. »

Je me paralysai devant la porte. La voix de mon père… ?

— « Mes petites… Tuez-moi, mais pas mes petites… »

— « Tu ne comprends pas, » lui dit une voix inconnue. « Elles doivent se réveiller. Si elles ne se réveillent pas, à quoi bon continuer à vivre ? D’abord, vous, les saïjits, vous n’êtes même pas vivants. »

La porte s’ouvrit d’un coup et la lumière inonda le seuil. Mais je n’osai pas cligner des yeux. Une peur indicible m’envahit en voyant la silhouette se dresser devant moi. Ses yeux étaient rouges, son visage, sillonné de marques noires et son expression, méprisante. Un démon.

— « Irshae, fuis ! » cria la voix de Père. Il était agenouillé, tremblant, au pied d’un autre démon. Une machette, sur le sol… Il l’avait lâchée, compris-je. Père ne pouvait lutter parce qu’il avait trop peur. Mes yeux s’emplirent de larmes.

— « Père ? » murmurai-je. « Qui… sont-ils ? Père… ? »

— « Cours, Irshae ! »

Le démon de l’entrée afficha un sourire torve.

— « Courir ? Elle ne peut pas, vieil homme. Tu ne le vois pas ? La peur fait fuir. La terreur paralyse. Entre, fillette. »

Je ne sais pourquoi, la peur paralysante me fit avancer et j’entrai. Pourquoi entrai-je ? Père me disait de fuir, mais… je ne parvenais qu’à pleurer, à trembler et à entendre les battements étourdissants de mon cœur.

Leyvi et Weyna étaient dans le lit, regardant la scène avec des yeux écarquillés. La première avait quatre ans, l’autre deux. Elles ne comprenaient pas bien ce qu’il se passait. Même moi, avec mes sept ans, je ne comprenais pas. Les rejoignant, je les serrai dans mes bras.

— « Sentez-la, » dit l’autre démon. « Sentez la Sréda et réveillez-vous. »

La Sréda ? Sans le regarder, je sentis que le démon s’agenouillait devant Père. Je jetai un coup d’œil. Il avait une dague à la main. Je fermai les yeux et criai :

— « Nooon ! »

Père émit un grognement.

— « Réveille-toi, » insista le démon. « Tout de suite, vous n’êtes que des morts-vivants. Des saïjits idiots. C’est vous qui avez commencé cette guerre. Si vous ne vous réveillez pas, c’est que vous n’êtes que vermine, rien de plus. Réveille-toi ! »

Je ne sais combien de fois il répéta à Père de se réveiller. Moi, je ne regardai pas une seule fois. La terreur me paralysait tout entière. Une main m’attrapa par le cou et me souleva brusquement.

— « Ouvre les yeux. »

Je les ouvris. Je vis mon père gisant sur le sol. Mais j’étais toujours incapable de crier. La porte se rouvrit.

— « Je te trouve enfin, Ark, » marmonna soudain une nouvelle voix. « Encore en train de tenter tes expériences stupides ? Laisse cette fillette. Sa Sréda ne se réveillera pas comme ça. Et même si tu la réveillais, tu crois vraiment qu’elle te pardonnerait ce que tu as fait ? Tuez ces gamines une fois pour toutes. Cette nuit, nous attaquons le château. »

La main qui serrait mon cou se tendit davantage.

— « Ce ne sont pas des expériences stupides, capitaine. Si nous parvenions à les réveiller… cette maudite guerre prendrait fin, » grogna le démon qui me tenait. « Dans une guerre qui s’éternise, la meilleure stratégie est de convertir ton ennemi en allié… »

— « Ça suffit ! Tu ne m’as pas entendu clairement, Ark. » La voix était autoritaire. « Tes idées deviennent plus une obsession qu’autre chose. Sauver les saïjits et en faire des démons, c’est de l’idéalisme. De l’idéalisme, » répéta-t-il. « La Sréda, la Vie, est une bénédiction qui n’est pas donnée à tous les êtres de ce monde. Tu ne peux pas sauver les morts, Ark. Oublie cette fillette. Nous sommes en pleine opération. Garde la tête froide. »

Tandis que j’entendais les pas s’éloigner, Ark me retourna et me regarda dans les yeux. Il grimaça.

— « Un saïjit n’est-il vraiment rien d’autre que mort ? »

Au milieu de la peur, sa question me laissa confuse. Mort ? Pour eux, nous, les saïjits… nous étions morts ?

— « Si je suis morte… » murmurai-je dans un filet de voix, « pourquoi me tuer ? Pourquoi tuer mon père ? »

La colère remplaça ma terreur. La colère. La rage. La vengeance. Il n’y avait plus en moi d’autre émotion que la haine. Les yeux du démon reflétaient les miens, enflammés par la folie. Ils se plissèrent et il leva sa dague.

— « Si tu ne te réveilles pas, il vaut mieux que tu dormes à jamais. »

* * *

Je ne sais pourquoi Ark nous laissa finalement la vie sauve, à mes sœurs et à moi. En tout cas, cette nuit-là, les démons attaquèrent le château, massacrèrent ses occupants, saccagèrent et incendièrent tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. C’était une guerre. Une guerre qui avait commencé avant ma naissance. Quand se terminerait-elle ? Les semaines suivantes, je ne vis que misère, famine et mort. Je vis mes sœurs dépérir sans pouvoir rien faire. En cet hiver si froid, sans rien avoir à manger, quelles possibilités avais-je de sauver Leyvi et Weyna ? Quelle possibilité avais-je de me sauver, moi ? Aucune.

Je fis un pas en avant dans la neige. Puis un autre.

Quand la guerre se terminerait-elle ?

Père disait : bientôt. Tamen, le garde, disait que le jour où les démons s’en iraient et cesseraient de nous attaquer. J’entendais encore leurs voix dans ma tête. Je pensai :

Peut-être la guerre se terminera-t-elle aussi si les saïjits s’en vont ?

Un autre pas dans la neige. Je ne sens pas mes mains ni mes pieds. Mes yeux me font mal. Quand la guerre se terminera-t-elle ?

— « Quand, » murmurai-je, desserrant mes lèvres endolories. « Quand. »

Quand vais-je mourir ?

Les forces me manquaient. Je ne savais plus où j’allais. Je descendais des montagnes, n’est-ce pas ? Je suivais le chemin. Il y a un instant, je suivais encore le chemin. Mais je m’en étais écartée. Et je m’étais arrêtée. Depuis quand avais-je cessé d’avancer ? Pourquoi m’étais-je arrêtée ? Mes pieds… n’avançaient plus ? Pourquoi n’avançaient-ils plus ?

Des flocons de neige tombaient. Au loin, le ciel était dégagé et se teintait de rouge. Il empourprait la neige et les troncs. Le soleil s’en allait.

— « C’est… joli, » murmurai-je.

Quel était ce sentiment ? Il était chaud et serein. Il était tendre et doux. Était-ce ça… la paix ? Était-ce ça le bonheur ? Père, Leyvi et Weyna… Est-ce ça le bonheur ?

Je tombai à genoux dans la neige. Les rayons de soleil me caressaient sans me réchauffer. Ils me disaient adieu sans me toucher. Mes lèvres s’étirèrent en un sourire.

— « Ce démon se trompe. Même si nous sommes morts, même si nous ne nous réveillons pas, même si nous ne sommes pas comme eux… le soleil s’en moque. Il nous salue tous les jours, que l’on soit démon ou saïjit. N’est-ce pas ? » Je baissai les yeux sur mes mains bleuies par le froid et mon sourire disparut. « Mais, si je suis vraiment morte, qu’est-ce que je fais ici ? »

— « Que fais-tu… ? »

Une voix ? Je levai les yeux lentement. Une silhouette jeune chaudement couverte s’approchait rapidement.

— « Mè…re ? »

— « Petite, que fais-tu ici assise dans la neige ? Tu es trempée ! Si tu ne te réchauffes pas, tu vas mourir. Peux-tu te relever ? Je vais te relever. Je ne suis pas très musclée, mais je me débrouille toute seule depuis pas mal d’années. Je vais te sauver. La sorcière Lul va te sauver. Tu vas voir… Comment t’appelles-tu ? »

Ses bras étaient chauds. Et son manteau aussi. La jeune femme me demandait mon nom et elle disait qu’elle était la sorcière Lul. Alors… ce n’était pas ma mère ?

— « Irs…, » balbutiai-je inintelligiblement.

— « Ir… ? Irsa, as-tu dit ? C’est un nom de la Ceinture de Feu. Bien ! » dit-elle en me relevant. « Rentrons à la maison : la nuit va nous tomber dessus ! »

* * *

L’intérieur de la maison de la sorcière Lul était chaud. C’était… comme une bénédiction.

— « Père n’a pas pu nous protéger, » bégayai-je.

J’étais assise sur un lit. Ma tête délirait un peu.

— « Je comprends, » dit la sorcière Lul, posant un bol fumant devant moi. « C’est très chaud, ne te brûle pas la langue. »

Je dévorai le bol. C’était de la soupe, mais elle avait une saveur que je ne reconnaissais pas. D’où sortait cette sorcière ? Pourquoi n’était-elle pas venue me secourir avant ?

— « Est-ce que tu commences à sentir tes mains ? » me demanda-t-elle.

J’acquiesçai. La sorcière Lul sourit largement.

— « Je m’en réjouis ! »

Son sourire était si pur que je restai à la regarder, fascinée.

* * *

— « Sorcière Lul, » dis-je, tout en coupant le pied du champignon avec mon couteau. « Ce champignon là-bas ? »

— « Le bleu ? Laisse-le, laisse-le : les maruzites réapparaissent en automne et, alors, ils ont bien meilleur goût et se conservent mieux. Tu sais bien, cet hiver, tu as mangé plein de soupes de maruzite. »

— « C’est vrai. »

Je me levai avec mon panier plein et me tournai vers la sorcière Lul. Elle était en train de couper la tige d’une plante.

— « Et ça ? » demandai-je, curieuse.

— « Une kalréa, » répondit-elle. « Elles fleurissent à la fin du printemps et ont des pétales blancs. »

Je me rappelais vaguement le nom.

— « Est-ce que ça se mange aussi ? »

La sorcière Lul se mit à rire.

— « Si ça se mange ? Peut-être, je n’ai jamais essayé. Je pensais décorer la maison, comme tous les printemps. »

— « Décorer la maison ? » m’étonnai-je.

— « Oui. Si je plante des boutures dans un pot, de nouvelles plantes et fleurs pousseront. La kalréa fonctionne comme ça. À la fin du printemps, nous aurons toute la maison pleine de kalréas. On dit qu’elles font fuir les mauvais esprits. Je ne sais pas si c’est vrai mais… » elle leva l’index, « en tout cas, elles font fuir les moustiques ! »

Je souris, émerveillée.

— « Oh ! »

La sorcière Lul avait raison : durant tout l’été, pas un moustique ne franchit le mur de pétales blancs. Et aucun mauvais esprit ne vint non plus. Mes cauchemars, eux par contre, ne partirent pas, mais… avec le temps, j’osais m’éloigner davantage de la sorcière Lul et je ne m’accrochais plus à elle comme une fillette de quatre ans.

Durant tout l’automne, nous fîmes des réserves de nourriture et de bois pour le long hiver. Nous n’avions aucune visite. La sorcière Lul disait qu’autrefois, elle se rendait dans les villages voisins pour vendre ses potions médicinales en échange d’articles divers. Mais depuis que j’étais là, elle n’y était pas allée une seule fois. Peut-être parce que les villages où elle allait… avaient été détruits. Ou peut-être parce qu’elle ne voulait pas me laisser seule.

— « Sorcière Lul, » dis-je tout en ravivant les tisons dans la cheminée.

Elle tricotait, assise sur le tapis grossier.

— « Oui, Irsa ? »

Au début, chaque fois qu’elle m’appelait par ce nom, je me retenais de la corriger. Maintenant, cela ne me dérangeait plus. Irshae était mon nom d’autrefois. Irsa mon nom présent. Je l’avais accepté, comme j’avais accepté ma vie telle qu’elle était.

— « Les démons ont-ils aussi tué ta famille ? » demandai-je.

Lul marqua un temps d’arrêt avant de continuer à bouger ses aiguilles.

— « Tu veux connaître mon histoire, hein ? Bon, après tout, toi, tu m’as raconté la tienne. Voyons voir… Mm, » fit-elle, hochant la tête. Elle sourit. « Il était une fois, une princesse qui naquit avec un destin divin : celui de se sacrifier pour son peuple afin de lui apporter fortune et bonheur durant deux-cents ans. Les seigneurs lui attribuèrent des gardiens et l’élevèrent avec amour, se pliant à ses caprices et supportant toutes ses espiègleries. Quand elle eut neuf ans, ils la firent monter dans un carrosse d’or tiré par des chevaux blancs et lui dirent : n’oublie pas d’être polie devant les gardiens des cieux. Ils traversèrent un bois et grimpèrent les montagnes du Feu jusqu’à un temple. Et là, ils laissèrent la princesse pour que les moines la préparent pour être sacrifiée aux cieux. Quand les nuages sombres d’automne approchèrent, ils la conduisirent au sommet d’une montagne, espérant que la lumière divine descendrait sur la princesse et l’accepterait comme sacrifice. Mais les orages avaient beau passer, elle ne recevait pas l’acceptation des cieux. Jusqu’à ce qu’un jour, le temple prit feu. Le jour suivant, la princesse, qui était toujours au sommet de la montagne, vit une vieille prêtresse s’approcher et tomber à genoux devant elle, atterrée : tu n’as pas été acceptée par les cieux, que les dieux te pardonnent ! La colère des dieux est terrible : enfuis-toi loin, petite. Enfuis-toi si tu veux continuer à vivre. »

Devant mes yeux captivés, la sorcière Lul sourit.

— « J’ai fui très loin, jusqu’en Ajensoldra, avec la prêtresse. Les éclairs ne sont pas toujours prévisibles. Ils auraient dû me laisser avec une lance métallique pour que leur truc fonctionne. Je n’ai appris que plus tard que ce ne sont pas les dieux qui lancent les éclairs : c’est un simple phénomène naturel ! »

— « Oh ! Alors… tu es une princesse ? » demandai-je.

Le sourire de la sorcière s’élargit.

— « Mm… À la Ceinture de Feu, il y a beaucoup de princes et de princesses, il n’y a rien d’étonnant à ce que j’en sois une. En tout cas, maintenant, je suis une sorcière. Les temps changent. »

Je souris.

— « Moi aussi, je veux être une sorcière ! J’aimerais apprendre à être comme toi. Si j’avais été comme toi… » je m’assombris, « alors, je n’aurais pas eu aussi peur. Et j’aurais défendu Père et mes sœurs. »

La sorcière Lul se fit sérieuse.

— « Non, petite. Ça… ça dépasse mes capacités. Vois-tu, la peur et la colère… tous, nous pouvons essayer de les contrôler. Mais les démons sont différents. On dit que certains peuvent paralyser leurs proies en leur faisant ressentir terreur ou rage. Ni ton père ni toi, vous n’auriez pu faire quoi que ce soit. N’y pense plus. »

Je baissai les yeux. Je ne pouvais rien faire… Vraiment ?

— « Les démons disent que nous sommes morts. »

— « Mm, j’ai entendu dire ça dans un village. Apparemment, ils croient qu’un saïjit peut se transformer en démon s’il réveille quelque chose au-dedans de lui, quelque chose qu’ils appellent Sréda. De même que les saïjits n’acceptent pas les démons, les démons n’acceptent pas non plus les saïjits. »

— « C’est comme… s’ils étaient faits pour s’entretuer, n’est-ce pas ? » murmurai-je.

La sorcière Lul fronça les sourcils et secoua la tête.

— « Va savoir. Il y a des décennies, les démons étaient sacrés. C’étaient des êtres divins. »

— « Des êtres divins ? » répétai-je incrédule. « Les démons ? »

— « Oui. C’est ce que j’ai entendu dire. Avec les fléaux et les sécheresses, on a commencé à les sacrifier comme moi j’ai failli l’être et ils sont devenus des esclaves. Ce n’est pas étonnant que tout cela ait déclenché une guerre. »

Je me souvins du visage du démon obscurci par les marques… Je serrai les dents.

— « Je hais la peur. Et la tristesse. Je hais d’être paralysée par une émotion. Je hais les émotions. »

Il y eut un silence.

— « Tu ne peux pas haïr les émotions. C’est un non-sens, car la haine est aussi une émotion, Irsa. »

Sa voix était sereine. Les aiguilles cliquetaient en travaillant.

— « Les émotions, c’est ce qui nous fait vivre, » reprit-elle. « Le désir de quelque chose que nous voulons vivre, la peur d’échouer, la peur de mourir, la joie de trouver un foyer, la satisfaction de construire une maison… L’amour qui nous guide, c’est ce qui me permettrait de dire aux démons : je suis vivante. »

Je clignai des paupières. Je déglutis. Puis souris.

— « Sorcière Lul. Je veux que tu m’apprennes. À penser comme toi. À parler comme toi. À être comme toi. »

Elle sourit, arrêta ses aiguilles et posa une main sur ma tête.

— « Chacun est comme il est, Irsa. Alors… pense, parle et sois toi-même. Un jour, tu partiras d’ici connaître le monde, j’en suis sûre. Et, ce jour-là, espérons que la guerre aura pris fin. »

Je sentis mes yeux briller.

— « Espérons. »

* * *

Quand j’eus dix ans, la guerre avait faibli, les démons reculaient et s’enfuyaient, et les lieux reculés comme le nôtre étaient leur meilleur refuge. Une nuit d’été, quelqu’un frappa à notre porte. Le bruit, un instant, me laissa confuse. Personne n’avait frappé à cette porte depuis que je vivais là. Cependant, un rapprochement se fit aussitôt dans mon esprit et je me tournai vers la sorcière Lul, les yeux exorbités.

— « Ce sont eux ! » criai-je dans un murmure. « Les démons ! »

La sorcière Lul et moi, nous étions en train de manger. Nous laissâmes nos bols et nous regardâmes, effrayées. Alors, une voix étrange résonna, comme si elle venait d’outre-tombe :

— « S’il vous plaît, je suis un voyageur et ma fille est malade. On m’a dit au village qu’une guérisseuse de renom vit ici. »

Après un silence sans réponse, la sorcière Lul se leva.

— « N’ouvre pas ! » protestai-je.

— « Et s’ils disent vrai ? » répliqua-t-elle. « Allons-nous laisser cette fille mourir sur le pas de notre porte ? Si c’étaient des démons, ils auraient forcé la porte. »

Il s’avéra que la fille était réellement malade : celle-ci, peut-être un an plus jeune que moi, brûlait de fièvre. Le père portait une capuche et un voile recouvrait entièrement son visage. Était-il aveugle ? Ou avait-il lui aussi une maladie ?

— « Mets de l’eau à chauffer, Irsa. »

Pendant que nous nous affairions pour aider la fillette, le père se laissa tomber sur une chaise, acceptant notre hospitalité.

— « Merci… La petite va très mal. Merci, » répéta-t-il quand je posai un bol de soupe devant lui. « Mais je n’ai pas faim. »

La nuit passa, longue et épuisante. La fillette avait toujours une forte fièvre et le père ne bougea pas de la chaise même quand la sorcière Lul lui proposa de s’étendre sur un lit. Quand les premiers rayons de l’aube apparurent, la fillette commença à se sentir mieux. Assise près du lit, je la contemplai, curieuse. C’était une elfe aux cheveux bleus, mince sans être maigre. Elle avait des chances de s’en sortir vivante, me dis-je.

— « Je vais prier pour que ta fille vive, vieil homme, » proposai-je.

— « Oh… Je te remercie. À qui adresses-tu tes prières ? » demanda-t-il avec curiosité.

Je marquai un temps d’arrêt.

— « Je… Je ne sais pas. À la Mort ? Pour qu’elle ne l’emporte pas. La Mort est très vorace. On ne peut pas se fier à elle. Mais si on lui adresse une prière, peut-être… »

Le père ne répondit pas. Au bout de deux jours, la fillette était en pleine forme, elle mangeait comme un dragon et elle nous regardait comme un oiseau rapace regarde ses proies. Mais elle parlait à peine. Son caractère était si farouche qu’elle n’était capable que de proférer des insultes et qu’elle grognait régulièrement : ne t’approche pas.

— « La guerre détruit l’enfance, » murmura le père. « C’est triste. »

— « Ça l’est… Et la recueillir était généreux de ta part, brave homme, » lui dit la sorcière Lul avec amabilité.

Nous étions dehors, devant la maison, assis sur l’herbe. Moi, je tressais des tiges pour fabriquer un nouveau panier.

— « La recueillir ? » répétai-je. « Ce n’est pas ta fille ? »

— « Ah… Je ne peux pas tromper les yeux d’une aimable guérisseuse, » dit le père. « De fait, j’ai recueilli cette fillette il y a quelques mois, dans un village détruit. Je ne sais pas depuis combien de temps elle survivait seule avec une bande de chiens. Elle ne se rappelle rien de ce qui est arrivé, dit-elle. Je doute que ce soit vrai. Elle ne veut pas non plus me donner son nom. »

— « Irsa, » dit la sorcière Lul. « Pourquoi ne l’emmènes-tu pas à la rivière ? Il fait chaud aujourd’hui. Vous devriez vous baigner. »

J’acquiesçai et j’emmenai la bête à la rivière. Je dis la bête, car… en chemin, je la vis flairer comme un loup, elle grogna après un oiseau et tenta d’avaler des herbes que je dus lui ôter de force.

— « Tu as déjà mangé à midi ! Ces herbes ne pourront que te rendre encore malade. »

Ce fut toute une prouesse que de parvenir à la faire se déshabiller et entrer dans la rivière, juste au-dessous d’une petite cascade. La journée était idéale et je commençai à parler à l’elfe aux cheveux bleus, à lui raconter de petites anecdotes de tous les jours. Elle me dit : tu fais beaucoup de bruit. Je l’ignorai et continuai à parler. Après tout, la sorcière Lul avait fait un peu la même chose avec moi. Au début, moi aussi, j’avais perdu l’envie de parler. L’elfe, cependant, avait aussi perdu l’envie de se rappeler qui elle était.

Un autre jour, alors que nous descendions la rivière, je lui demandai son nom. J’insistai tant que l’elfe finit par grogner et croassa :

— « Je n’ai pas de nom, tu m’entends ? Je ne veux pas de nom. »

Étrangement, sa grimace me rappela à cet instant l’une de mes petites sœurs. Je ne sais pourquoi j’y pensai, mais… je souris largement.

— « Weyna ! »

L’elfe gonfla ses narines.

— « Tu m’insultes ? »

— « Non ! » fis-je en riant. « Weyna sera ton nom à partir de maintenant. Ça te plaît ? »

L’elfe ouvrit grand les yeux, me contempla longuement, puis me tourna alors le dos.

— « Fais comme tu veux. Tu me frottes le dos ? »

Le premier jour, Weyna était montée sur une roche pour que je ne m’approche pas d’elle et je l’avais prise par surprise avec mon éponge, en la projetant dans la rivière. Depuis lors, elle s’était laissée laver le dos, mais elle ne me laissait le faire qu’à moi, pas à la sorcière Lul. Je souris et acquiesçai, prenant l’éponge.

— « Bien sûr ! »