Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 5: Le Cœur d'Irsa.

12 Donjon

Nous n’avions pas fait deux pas que je reçus un coup orique qui nous fit tituber. Lustogan me saisit par le bras et riva son regard froid dans le mien. Il ne dit rien, mais Kala dut se rappeler à cet instant notre conversation près du Palais d’Ambre, au-dessus de l’à-pic. Il protesta cependant, au milieu du tumulte provoqué par la disparition de la nahô :

— « C’est Lotus. C’est notre Père. Je ne peux pas le laisser s’en aller… »

Je lui fermai la bouche.

“Du calme, Kala. Kelt a l’air d’en savoir davantage. Laisse-moi écouter.”

De fait, Reyk était en train d’interroger le runiste.

— « C’est un des Portails Blancs, » expliquait celui-ci. « Ils ont été créés il y a très longtemps par les zads, pour connecter leurs villages. Les légendes ont beau dire, ces créatures ailées lévitent plus qu’elles ne volent. Ce sont des experts oriques, pas spécialement compétents en téléportation mais… on dit qu’un éminent nécromancien dénommé Marévor Helith les a aidés, durant l’ancienne guerre entre les saïjits et les démons, il y a mille ans de cela. Ils ont ainsi créé le Donjon d’Éhilyn, un jardin d’espèces rares. »

— « Les zads ? » répéta Reyk, sceptique. « Ce sont des bêtes intelligentes ? »

Kelt laissa échapper un rire incrédule.

— « Les zads ? De notre point de vue, on dirait des monstres, mais ils sont aussi intelligents que nous, sinon plus. Si l’intelligence se mesure selon les inventions et le savoir. On dit que les zads sont la version sombre des gargouilles. De grandes chauve-souris velues qui considèrent les saïjits comme des espèces envahissantes. Pour eux, nous sommes un fléau, » sourit-il. « Et ils n’ont pas tort. »

Au moins, les paroles du runiste calmaient les prisonniers. L’un d’eux, cependant, demanda à voix haute :

— « C’est quoi, cette maudite blague ? Des cœurs purs ? Et cette fille, alors ? C’était un ange ? Je t’en ficherai ! Je n’y crois pas une seconde à cette histoire ! »

— « Eh bien, n’y crois pas ! » répliqua un drow émacié en se levant. « Mais il est clair que cette fille n’était pas de ce monde. On aurait dit… la fille de Latarag ! »

— « La fille de Latarag ! » répétèrent d’autres, stupéfaits.

Bon nombre de prisonniers étaient de plus en plus convaincus d’avoir assisté à un miracle. Tout compte fait, tant d’années d’enfermement attisaient toujours la veine religieuse. Mais beaucoup n’en étaient pas moins apeurés. L’air brûlant du lac de lave donnait une atmosphère surréaliste à la scène.

— « Elle nous a mis à l’épreuve ! » continua le drow émacié, s’avançant, les yeux exorbités. « Vous serez libres si vous pouvez atteindre le portail et vous serez cendres au milieu de la lave si votre âme renferme de l’obscurité. Les dieux nous mettent à l’épreuve ! »

Les yeux flétris des prisonniers se croisaient, de plus en plus angoissés. Le drow continua de s’approcher, mais, sur un signe de Reyk, un des Zorkias s’interposa alors sur son chemin, l’épée dégainée. Je le reconnus : c’était Zéhen, le jeune bélarque qui s’était montré si méfiant envers les Arunaeh, dans la Forêt de Gan.

— « Arrêtez vos idioties, » lança Reyk. « Si vous sautez maintenant, vous n’avez aucune chance d’atteindre le portail. La “fille de Latarag” a utilisé une magara de lévitation. Nous allons placer des roches pour pouvoir nous approcher… »

Il se tut d’un coup, quand il vit trois silhouettes s’élancer vers le lac. C’étaient Rao, Chihima et Aroto. Abasourdi, je les vis prendre appui et se propulser vers le portail. Ils disparurent. La dernière chose que j’entendis fut le feulement de Samba. L’aura de Yanika était un amas de fatigue, d’asphyxie, de stupéfaction et de frayeur. L’état d’âme de Kala, un volcan.

“Nous, nous ne pouvons pas faire de tels sauts, Kala,” lui dis-je.

Et visiblement, Melzar non plus. Le Couteau Rouge était trop petit pour ça. Ses yeux rouges, sous sa capuche, foudroyaient Kelt. J’entendis clairement ses paroles quand il dit :

— « Tu as intérêt à avoir dit vrai. »

Le runiste haussa les épaules.

— « Je n’ai menti qu’une fois dans toute ma vie et, cette fois-là, c’était pour ne pas inquiéter ma femme. Comme je l’ai dit : ce portail mène au donjon. »

Reyk donnait des ordres aux prisonniers pour qu’ils apportent des pierres jusqu’au bord du lac. Il dut faire face à quelques protestations, mais la plupart aidèrent. Moi-même, je donnai un coup de main en brisant des roches pour qu’ils puissent les porter. Ce ne fut pas facile, surtout à cause de Kala : le pauvre avait la tête embrouillée, ne sachant s’il devait se réjouir que Rao soit avec Erla ou se désespérer de ne pas pouvoir être avec eux. Au moins, il n’avait pas l’air d’envisager la pire des situations : que le portail ne fonctionne pas correctement. Reyk s’arrêta près de moi.

— « Pour mes compagnons et moi, traverser ce portail est notre seule échappatoire. Si les Zombras nous attrapent, ils nous envoient directement à l’échafaud. Mais, pour toi, c’est différent. » Il se tourna vers moi. « N’est-ce pas ? »

Je fis une moue derrière mon masque.

— « C’est compliqué. »

Reyk acquiesça calmement.

— « Ces trois qui sont passés… La fille aux cheveux mauves… Il m’a semblé que tu l’as appelée Rao à un moment. Ai-je bien entendu ? »

— « Tu as bien entendu. »

— « Mm… Si c’est le cas, je n’arrive pas à comprendre pourquoi quelqu’un qui a tant souffert à cause de la Guilde semble suivre cette fille avec la claire intention de la protéger. »

Je détournai les yeux du portail blanc pour les poser sur le mercenaire.

— « Tu dois sûrement déjà imaginer la raison. »

Reyk fronça les sourcils, secoua la tête, fit un pas comme pour s’éloigner puis… brusquement, il ouvrit grand les yeux.

— « Impossible, » hoqueta-t-il. « Lii… ? »

— « La fille de Latarag a de nombreuses identités qu’elle-même ignore, » le coupai-je. Et je fis un geste du menton vers le portail. « Ce n’est pas pour dire, mais tu devrais imposer un peu d’ordre. Il y en a un qui a déjà traversé et un autre a failli tomber dans la lave. »

Reyk souffla.

— « Qu’ils tombent. Je ne suis pas né pour m’occuper des désespérés. Ashgavar, » jura-t-il, encore incrédule. « Zorkias ! Laissez passer la troupe. Qu’ils passent, qu’ils passent. Nous, nous passerons après. »

Malgré son calme apparent, je devinai qu’une partie de lui aurait préféré passer en premier avec ses gens.

— « Du calme, tous ! » dit Kelt. « Je passerai en premier pour m’assurer que le monolithe fonctio… »

— « Toi, tu ne bouges pas, » le coupa Reyk. Les Zorkias l’agrippèrent. « Je ne me fie pas aux celmistes. Tu passeras après nous. »

Le runiste se rembrunit mais ne protesta pas, signe qu’il avait bon espoir que le monolithe tienne jusque-là. Tandis que les prisonniers avançaient sur le pont de roche tout juste édifié et disparaissaient par la porte blanche, je sentis une tension croissante dans l’air.

— « Yani… ne te mets pas dans cet état, » toussotai-je.

Je ne pouvais pas voir le visage de ma sœur à cause du masque, mais je percevais parfaitement son inquiétude.

— « Désolée… » dit-elle. « C’est juste que j’imaginais… qu’ils passaient le portail… et se perdaient à jamais en quelque endroit intermédiaire… »

— « Qu’est-ce que tu racontes ? » soupirai-je.

— « Moi aussi, » intervint Melzar, debout, à côté de nous. « Zella m’a dit une fois que les portails sont très traîtres. C’est un des sortilèges les plus difficiles qui existent au monde. C’est aussi pourquoi il est facile qu’ils cessent de fonctionner. Rao a été très imprudente. Qu’arrivera-t-il si elle se retrouve coincée dans un recoin rocheux, sans aucune issue ? Ou si elle n’arrive pas entière ? »

Notre cœur manqua un battement, Kala écarquilla les yeux et je marmonnai :

— « Que les harpies m’emportent, est-ce que vous pouvez arrêter d’être aussi pessimistes ? Kala va me tuer d’une crise cardiaque. »

— « Cela vaudrait presque mieux, » murmura tristement Melzar, « que d’apprendre que tous tes êtres chers sont… »

— « Tu veux bien arrêter ?! » s’exclama Kala.

Les yeux rouges de Melzar plongèrent dans les miens, légèrement brillants.

— « Nier la réalité ne la rend pas moins réelle. »

Je grinçai des dents.

— « Tu m’agaces. »

Melzar secoua la tête sans répondre et s’avança vers la file de plus en plus courte devant le portail. Il semblait que, malgré ses craintes, il n’allait pas faire marche arrière. Je soufflai.

— « Ce type se fichait de nous, non ? »

Plus tranquille et quelque peu amusée, Yanika haussa les épaules.

— « Il n’en avait pas l’air. »

Melzar passa. Puis ce fut le tour des Zorkias. Nous restions, Jiyari, Lustogan, Yanika, Reyk, Danz et moi. Ainsi que Kelt. Et Saoko, bien sûr. Je lançai un regard en coin à mon frère. Cela faisait un moment qu’il me scrutait de temps à autre, l’air de demander : tu vas sérieusement franchir ce portail ? Sa prudence n’était pas de la prudence : c’était du sens commun. Comment pouvions-nous présumer qu’un portail comme celui-ci n’allait pas nous tuer ? Que des dizaines de prisonniers s’y soient précipités ne m’aidait en rien. Comme notre père le disait bien : “L’approbation des masses ne prouve rien”. Un groupe de saïjits normaux pouvait parfaitement se jeter dans un précipice comme un troupeau de moutons effrayés, juste parce que l’un deux s’y jetait. Mais, en cela, les Arunaeh étaient différents.

— « Il vaudra mieux que nous ne tardions pas, » dit le runiste. « À ce que j’ai entendu dire, le portail se ferme tout seul au bout d’un temps. Ah… et je viens de me rappeler. Apparemment, ce déviateur ne mène pas toujours au même endroit. »

Reyk fit volte-face, se tournant vers lui comme un hawi.

— « Que veux-tu dire ? »

Kelt leva les mains, forçant un sourire.

— « Ne t’inquiète pas, commandant. Je veux juste dire que tous ne sont probablement pas apparus au même endroit du donjon. Mais, ça, c’est difficilement évitable. À moins que nous nous prenions par la main, peut-être… »

— « Et c’est maintenant que tu le dis, parce que tu ne veux pas te retrouver seul, hein, trouillard ? » Manifestement, Reyk se contenait à grand-peine de lui tordre le cou. Il se tourna vers nous. « Alors ? Vous venez ou vous restez ? Bon, » ajouta-t-il, sans attendre de réponse. « Faites ce que vous voulez. Danz et moi, nous y allons. Aujourd’hui, vous avez accompli un grand exploit, » nous dit-il à Lust et à moi, avec un sourire torve. « Détruire Makabath était un rêve qui est devenu réalité. » Il nous tourna le dos et ajouta comme s’il avait du mal à le dire : « Alors… merci. »

Il étouffa la fin avec un raclement de gorge. Le guérisseur Danz et moi, nous esquissâmes un sourire et je lâchai :

— « Tu as dit quelque chose, commandant ? Je suis un peu dur d’oreille… »

— « Va-t’en au diable, » me lança-t-il.

J’enfouis les mains dans mes poches, moqueur.

— « Bonne chance. »

Les deux Zorkias et le runiste s’éloignèrent sur le pont improvisé de roche, vers le portail. Je les vis disparaître, se tenant par la main. Ils auraient pu nous proposer la même chose, pour que nous franchissions le portail et apparaissions tous ensemble, mais ils ne l’avaient pas fait. Simplement parce qu’eux non plus n’avaient aucune certitude et aimaient autant que nous ne traversions pas. Je secouai la tête.

— « Kala… Si nous cherchions une autre entrée au donjon… ? »

Je me tus quand je vis Yanika s’avancer vers le pont rocheux. Je me précipitai :

— « Yanika, attends ! »

— « Allons-y. »

Yani avait ôté son masque et elle se tourna pour nous regarder. Ses yeux noirs brillaient de décision.

— « Allons-y, frères, Jiyari, Saoko… J’ai réussi à percevoir ce que certains sentent en traversant. D’abord, ils éprouvent de la surprise et de la peur, mais après ils ressentent du soulagement. »

Nous demeurâmes silencieux quelques secondes.

— « Tu les sens ? À travers le portail ? » demanda Lust.

Yanika hésita.

— « Je les sens durant un moment. Puis ils disparaissent. Mais je suis sûre qu’ils ne meurent pas. Bon… presque sûre ? » rectifia-t-elle.

Je souris. C’était une bonne nouvelle…

— « A-TCHOUM ! »

Le brusque éternuement retentit dans toute la caverne. Je me tournai, alarmé. Les Zombras étaient-ils déjà arrivés en haut ? Avaient-ils vraiment ouvert si rapidement un chemin… ?

Sortant de derrière une roche assez éloignée, un saïjit se dressa, levant les mains en l’air.

— « S’il vous plaît, ne vous approchez pas ! »

Je plissai les yeux dans l’air tremblant et brûlant de la caverne. Qui… ? Jiyari souffla.

— « Ruhi ! »

Ruhi ?, me répétai-je, déconcerté. C’était qui celui-là ? Yanika laissa échapper un bruit de compréhension.

— « Le dokohi, frère. »

Je saisis enfin. Avec tant d’évènements, j’avais oublié le caïte qui avait été capturé avec Rao et Jiyari et envoyé à Makabath. Je compris rapidement la situation. En nous reconnaissant, le caïte, qui s’était enfui au milieu des autres prisonniers, avait fait tout son possible pour ne pas s’approcher de Yanika, redoutant qu’elle réfrène l’effet du collier et craignant de redevenir le saïjit qu’il était autrefois… c’est-à-dire, un mercenaire Kartan que la guerre avait rendu fou.

— « Tu peux t’approcher sans peur ! » dit Yanika. « Je ne te transformerai pas. »

Elle réfréna son aura. Ruhi hésita, puis s’avança prudemment. Je fis une moue. Si Saoko n’avait pas été là, avec ses armes prêtes à nous protéger…

Le dokohi s’arrêta à quelques pas. Sa forte silhouette et son large front étaient bien reconnaissables, de même que ses yeux blancs, qu’il ne dissimulait plus avec des lunettes. La Guilde ne lui avait pas encore enlevé le collier, qu’il ne tentait même plus de cacher. Je supposai que les prisonniers avaient été bien trop soucieux de leur propre survie pour s’inquiéter d’avoir un dokohi comme compagnon d’évasion.

Je retirai mon masque et lui souris.

— « Salut, Ruhi. J’ai appris que tu avais été transféré à Makabath. Au moins, tu n’y seras pas resté très longtemps. »

Le visage du caïte se troubla et, un instant, je craignis que l’aura de Yanika, même contenue, n’aille réprimer le dokohi en lui.

— « Je ne comprends pas… ce qui se passe, » dit finalement Ruhi. « Mais, s’il vous plaît… » dit-il, inclinant la tête, « permettez-moi de vous aider. »

Kala échangea un regard avec Jiyari. Sans nul doute, le caïte leur parlait à eux, aux Fils de Lotus. Je secouai la tête.

— « Il vaudra mieux que nous prenions des routes différentes. Ma sœur ne pourra pas restreindre son aura très longtemps. » Le fait que Yani ne proteste pas me confirma qu’en cela, ses arts bréjiques ne s’étaient pas améliorés. J’ajoutai : « Ne lui en veux pas : elle ne le fait pas exprès. »

Ruhi s’était rembruni.

— « Je comprends. »

Il ouvrit de nouveau la bouche et éternua violemment. Je m’inquiétai.

— « Dannélah, je t’ai passé mon rhume ? » Je me rappelai lui avoir éternué en pleine figure quand son « moi » non-dokohi m’avait attaqué dans une impasse du Quartier de l’Os. À l’idée de le laisser seul et fiévreux dans le donjon, je me sentis mal. « Peut-être que… »

— « Je vais bien, » assura Ruhi en reniflant. « Merci de t’inquiéter, mais, les caïtes, nous sommes résistants à ce genre de choses. Je franchirai le portail seul. »

J’hésitai et acquiesçai de la tête.

— « Bien. Passe le premier et peut-être atterriras-tu à un endroit différent. Comme tu as dû le voir, Rao et Melzar aussi sont passés. Si tu trouves la fille qui a ouvert le portail, la kadaelfe aux cheveux bleus… protège-la à tout prix, d’accord ? Les Fils de Lotus te le demandent. » Je ne lui dis pas qu’Erla était Lotus en personne, au cas où Ruhi aurait l’idée de lui en parler. Je préférais ne pas précipiter les évènements. Je me tournai. « Au fait, Saoko, pourrais-tu lui donner un de tes couteaux ? »

Le Brassarien me jeta un regard, l’air de dire : pourquoi me mêles-tu à ça ? Il laissa échapper un soupir, porta la main à sa ceinture, fut sur le point d’empoigner un couteau, puis changea finalement d’avis et tendit au caïte une de ses dagues.

— « Merci, » répondit le caïte.

Saoko cracha de biais.

— « Tu me la rendras un jour. Va-t’en. »

Quand Ruhi eut disparu par le portail blanc, l’aura de Yanika se déploya de nouveau, impatiente.

— « Nous passons ? »

Je me moquai :

— « Es-tu si pressée, alors que nous sommes bien au chaud ici à côté de la lave ? »

Mais son impatience ne s’atténua pas, ni celle de Kala non plus, et nous ne tardâmes pas à nous rapprocher du portail, Yanika en tête. Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de son esprit de plus en plus aventurier. Elle tenait ma main avec fermeté. Moi, je tenais la sienne et celle de Jiyari, celui-ci celle de Lustogan et Lustogan celle de…

— « Ça m’agace, » grommela Saoko, prenant la main de mon frère.

J’avais remis mon masque, et il ne put donc voir mon large sourire. Nous avions l’air de cinq enfants faisant une ronde. À un pas du portail, Yanika s’arrêta. Était-elle indécise ? Non. Plutôt exaltée et brûlante de curiosité.

“Prêts ?” nous demanda-t-elle par bréjique.

— « Quand tu voudras, » l’encourageai-je.

Et nous traversâmes le portail.

La sensation fut étrange. Je me sentis flotter, entouré d’énergies. Mon orique disparut autour de moi, mes yeux furent éblouis de lumière, mes oreilles perçurent un son étouffé de bulles qui éclatent et mon odorat capta une odeur intense que je n’avais jamais sentie. J’avais entendu une fois le Grand Moine dire qu’une forte concentration d’énergies pouvait parvenir à émettre une odeur. Une odeur agréable, piquante et douce à la fois. Était-ce ça… ?

L’odeur de la magie.

J’entendis soudain un cri de nouveau-né et je crus entrevoir des silhouettes se dissimulant dans la lumière. Une femme agenouillée tendait une main vers une grande silhouette qui tenait un nouveau-né d’un bras et agrippait ma nuque de l’autre main. “Non, arrête !” cria la femme. “Mes enfants ! Rends-moi mes enfants ! Maudit diable, tu brûleras en enfer, Ronarg… Aaaah !” Bien que son visage soit diffus, son cri déchirait l’air. Mes yeux exorbités virent l’épée d’un des saïjits s’enfoncer et, dans tout ce bain de lumière, je vis clairement le sang jaillir. Je me surpris à crier : “Mère ! Mèèère !”

Avant de comprendre ce qu’il se passait, tout se dissipa devant mes yeux et j’atterris dans une caverne lumineuse au décor complètement différent de celui de la caverne de lave. Aussitôt, je m’entourai à nouveau d’orique, inquiet, mon Datsu délié. À quoi diables venais-je d’assister ? Qui était cette femme ?

Je suppose que je ne devrais pas être surpris, pensai-je. Le Donjon d’Éhilyn est un lieu légendaire, après tout : allez savoir si ce que j’avais vu était vraiment réel.

Je jetai un coup d’œil aux autres pour m’assurer que nous allions tous bien. Jiyari s’était étalé par terre et se relevait machinalement ; Saoko agrippait la poignée de son cimeterre avec force et… quand je vis Yanika chanceler, je tendis une main pour lui donner mon appui, inquiet.

— « Ça va, Yani ? »

Ma sœur acquiesça lentement.

— « Il y a… tant d’énergies que j’ai du mal à respirer. »

Elle avait raison. L’air était lourd. J’avais déjà vu des cavernes avec des concentrations élevées d’énergie, mais… je ne me rappelais pas avoir jamais senti une telle chose. Lustogan sondait le nouvel endroit et je l’imitai. Il n’y avait aucune trace du portail. Autour de nous, se dressaient des arbres énormes de couleur bleutée avec des pépites vertes lumineuses… Des arbres ? Non. C’étaient des champignons géants. Ils mesuraient environ dix mètres de diamètre et, de hauteur… une trentaine de mètres en moyenne. Une brise chaude et agréable tourbillonnait. Les arbustes, couverts de fleurs blanches que je ne reconnus pas, s’agitaient doucement. L’aura de Yanika s’emplit d’émerveillement.

— « Quel est cet endroit ? » murmura-t-elle.

— « C’est beau, » chuchota Jiyari, les yeux brillants.

Aucun de nous n’osait élever la voix. Dans ce lieu, nous ne percevions que de douces trilles d’oiseaux. De petits païskos qui virevoltaient au sommet des champignons. Des païskos ? Non, ils n’étaient pas bleus. Y avait-il donc des païskos rouges et blancs ? Je ne me rappelais pas avoir jamais vu de tels oiseaux dans les Souterrains…

“Un jardin d’espèces rares,” avait dit Kelt le runiste. Allez savoir quel genre de créatures il y avait là… Je grimaçai.

— « Il vaudra mieux retrouver Erla le plus vite possible. Au fait, avez-vous vu la même chose que moi en traversant le portail ? Cette femme qui criait à un certain Ronarg… qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? »

— « Une femme qui criait ? » s’étonna Jiyari. « Moi, je n’ai rien entendu. De fait… tout a été si rapide que je n’arrive pas encore à croire que nous ayons réellement changé d’endroit. Ce ne sont pas des harmonies, n’est-ce pas ? »

— « Non, » assura Yanika.

Quand je la vis palper le pied d’un des champignons, je soufflai :

— « N’y touche pas, Yani. Imagine que ce soit corrosif comme les aléjiris ? »

Ma sœur retira aussitôt sa main, faisant un bond en arrière, l’aura alarmée.

— « Ne m’effraie pas comme ça ! »

Je souris et ôtai mon masque. Il ne semblait pas que nous ayons atterri au même endroit que les autres, et il n’était donc pas nécessaire de dissimuler nos visages. Je venais de fermer mon sac quand Kala se redressa soudainement avec décision. Il nous fit tous sursauter en tonnant au milieu du paisible silence :

— « Rao ! Rao ! Tu m’entends ? Lot… ! »

— « Tu veux bien te taire ? » le coupai-je. « Nous n’avons aucune idée de là où on est, ni de l’étendue de ce donjon. Tu ne veux tout de même pas réveiller un kraokdal avec tes cris. »

— « Des kraokdals ? Pff. Avant, quand j’étais en fer, je n’avais besoin que d’un coup de poing pour les envoyer aux quatre vents. »

Mmpf. S’il aimait tant son corps antérieur, pourquoi n’en avait-il pas créé un pareil ? En tout cas, ses cris s’étaient répercutés dans toute la caverne et, maintenant, Lustogan regardait dans ma direction avec une telle froideur que Kala prit peur et me laissa le corps comme on lâche un objet en flammes. Je fis une moue, amusé.

— « Excuse-le, Lust : il est nerveux, c’est tout. »

Mon frère ne répondit pas. Nous nous mîmes en marche au milieu de la végétation luxuriante. Il n’y avait pas une seule plante qui ne soit étrange. Des fleurs avec des pétales aussi longs que mon bras s’inclinaient sous le poids de lourdes gouttes qui tombaient depuis le plafond.

— « Le Donjon d’Éhilyn n’est pas aussi terrible que je l’imaginais, » fit Jiyari au bout d’un moment.

— « Mm, » convins-je. « C’est vraiment un jardin d’espèces rares. »

— « Je me demande pourquoi les zads ont décidé de le créer, » intervint Yanika, jetant des coups d’œil curieux de tous côtés.

— « C’était il y a mille ans, d’après ce Kelt, » dit Lustogan, avançant avec prudence. « Si la caverne où se trouvait le portail était un village des zads qui a été enseveli par la lave… il se peut que d’autres villages aient disparu aussi. Et il se peut que les zads ne dirigent plus cet endroit. »

D’un côté, c’était une bonne chose pour nous, mais… cela pouvait aussi signifier que le jardin exotique était hors de contrôle. Ces champignons et ces plantes étranges… ne me disaient rien qui vaille. Je fis volte-face quand Yanika poussa un souffle de surprise.

— « Une plante verte ! » s’exclama-t-elle.

Les plantes vertes étaient inexistantes dans les Souterrains… ou du moins c’est ce que je croyais. Visiblement, je me trompais. Je levai les yeux vers un essaim lumineux de kéréjats qui venait d’apparaître dans les fourrés.

— « Orange ? » murmura Jiyari, bouche bée. « La lumière est orange. Est-ce que ce sont vraiment des kéréjats ? »

Nous suivîmes le vol des kéréjats et je souris, fasciné.

— « Quel drôle d’endroit. »

Kala fit une moue. Les nouveautés qui nous entouraient lui importaient peu : la seule chose qu’il voulait, c’était retrouver Lotus, Rao et Melzar.

“Détends-toi, Kala. Ce n’est pas tous les jours que nous voyons de telles merveilles,” lui dis-je.

Il ne répliqua pas, mais il se détendit un peu. Au bout d’un silence, je me tournai vers Lust, moqueur.

— « Quand je pense que tu as ouvert le chemin vers le donjon sans le savoir, frère… »

Lustogan fronça les sourcils.

— « Mm… C’est comme si la Guilde avait voulu garder cet endroit secret. »

Le garder secret ? Voulait-il dire que la Guilde tirait profit du donjon ? Je contemplai les fleurs colorées et les tiges sveltes, pris d’un nouveau soupçon. Peut-être que ce jardin n’était pas tout à fait abandonné…

Le cri de Jiyari interrompit mes réflexions. Je me tournai pour voir, stupéfait, comment une grande branche verte encerclait Saoko et l’entraînait rapidement vers les fourrés. L’aura de Yanika s’emplit d’horreur et mon Datsu se libéra. Plus le drow s’agitait, plus la branche l’enserrait…

— « SAOKO ! »

Le cri de ma sœur retentit dans toute la caverne. Le temps que l’écho s’éteigne, Saoko avait disparu derrière un tas de feuilles géantes. J’échangeai un regard incrédule avec Lustogan. Que diables… ?

— « Attah… » murmura Lustogan, assombri. « Par tous les démons ! Qu’est-ce que c’était ? »

— « Je ne sais pas, mais cela a emporté Saoko ! » s’écria Jiyari, les larmes aux yeux. « Nous devons aller le sauver ! »

Bien sûr que j’allais le sauver : je n’allais pas laisser tomber le Brassarien après qu’il m’avait sauvé tant de fois la vie. Kala, cependant, réagit plus vite : il se précipita sans y réfléchir à deux fois, s’enfonçant dans cette jungle pleine de plantes étranges. Je les écartai avec mon orique, évitant ainsi d’avoir à entrer en contact avec d’autres plantes problématiques. Lustogan faisait de même, quelques mètres derrière moi. Mais que diables était cette plante capable d’immobiliser, de soulever et de traîner un saïjit ? Cela me rappelait un peu les sankras du Lac Blanc, sauf qu’en beaucoup plus vif et dangereux… Était-ce une plante carnivore ? J’avais entendu dire que certaines plantes carnivores étaient capables d’empoisonner un saïjit pour ensuite aller le manger tout entier petit à petit comme les doagals…

— « Tu n’as pas intérêt à mourir, saïjit ! » grogna Kala, le souffle court.

C’était lui qui disait ça, lui qui, quelques semaines plus tôt, haïssait tous les saïjits de toute son âme… Nous suivions la piste que la branche laissait derrière elle, mais, au bout d’un moment, les craquements que la branche émettait en s’éloignant disparurent et je ne trouvai aucun indice qui indique quelle direction elle avait prise. Pas une plante brisée, ni un caillou à l’envers… C’était comme si elle s’était évanouie. À quelle distance pouvait-elle être allée ? Étions-nous tombés dans son piège ?

“Kala ? Kala, es-tu sûr de nous mener sur la bonne voie ?”

Kala fronça nos sourcils sans ralentir.

“Fais-moi confiance.”

J’avais du mal à lui faire confiance alors que je ne voyais vraiment aucune trace. Cette branche s’était-elle envolée ? Je lançai mon orique en arrière. Il y a un moment à peine, j’entendais encore les pas de Lust, de Yani et de Jiyari qui nous suivaient. Mais… je ne les entendais plus. Attah, s’il leur arrivait quelque chose à eux aussi…

“Kala, attends un peu, nous avons perdu les autres…”

“Il est juste devant !”

Sa réplique ardente me convainquit de lui faire confiance au moins quelques secondes de plus. J’écartai quelques hautes plantes noires aux feuilles blanches lumineuses et lançai :

“Attention à la racine !”

Kala évita le nœud de racines et sauta par-dessus un ruisseau. De l’autre côté de celui-ci, la jungle disparaissait, remplacée par une petite côte couverte d’herbe argentée. La brise légère l’agitait doucement et une lumière chaude illuminait tout l’endroit. Je voulus chercher la source de cette lumière, mais Kala ne me laissa pas faire. Il courut sur l’herbe avec un mélange de soulagement et d’inquiétude. Je compris pourquoi, car nous voyions tous deux la même chose : Saoko gisait au milieu de la côte. Debout, près de lui, se dressait la silhouette svelte d’un saïjit. Il était vêtu d’une tunique blanche. Sa longue chevelure noire m’empêcha de voir son visage jusqu’au moment où il se tourna vers moi. Alors, Kala s’arrêta net, paralysé.

Il portait un masque. Un masque blanc.