Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

23 Épilogue

« Pour deux kétales, je t’écris. Pour un kétale, je te souris. Pour zéro, je te sauve la vie. »

Sisséla Dradzahyn, Le grillon des boussoles

* * *

Une paix sereine ponctuée de doux chants d’oiseaux régnait dans le sanctuaire jardique proche de Dérelm. Naylah posa un linge humide sur le front moite d’une jeune femme aux cheveux bruns. Celle-ci avait peut-être quinze ans et, en la regardant, la lancière avait l’impression de se voir comme dans un miroir, des années auparavant. Elle croisa ses yeux vitreux et s’efforça de lui adresser un sourire affectueux.

— « Repose-toi. Le sommeil guérit tout. »

Naylah parlait avec une confiance qu’elle ne ressentait pas. Quand elle-même s’était réveillée, après qu’on lui avait enlevé le collier de contrôle, elle avait été étourdie, perdue, mais elle ne se rappelait pas cet état d’âme apathique qui affectait tous les ex-dokohis du laboratoire. Qu’avaient donc fait ces scientifiques avec ces colliers ? Jusqu’à quel point pouvaient-ils avoir endommagé l’esprit de ces pauvres gens ? Rien que d’y penser, une rage froide l’envahissait. Elle s’était promis qu’elle ne se laisserait pas emporter par la haine, qu’Astéra deviendrait l’arme du Salut et non celle de la Vengeance… Mais ce n’était pas facile. Chaque fois qu’elle voyait les onze saïjits allongés dans la salle du sanctuaire, chaque fois qu’elle voyait les moines bienveillants calmer les brusques cris de ces gens tourmentés, elle se demandait s’ils parviendraient un jour à revenir comme elle à la réalité.

Elle sortit sur la véranda. De là, elle parvint à voir les arbres feuillus à la limite de la clairière, ainsi que la colline avec le chêne surplombant une courte pente escarpée. Assis au bord de celle-ci, sous les rayons du soleil couchant, Livon balançait ses jambes, plongé dans ses pensées. En le voyant, Naylah sourit malgré son humeur sombre et s’avança, montant la colline. Elle connaissait le permutateur depuis des années. Elle se rappelait le jour où il était apparu à la confrérie avec Baryn. Il avait alors davantage l’air d’un enfant sauvage que d’un saïjit. Depuis lors, Orih et lui avaient grandi et étaient devenus des jeunes gens avec qui elle se sentait chaque jour plus fière de partager la confrérie.

Assise au pied du chêne, quelques mètres plus loin, Sanaytay nettoyait sa flûte et acquiesçait à quelques paroles que le permutateur venait de lui dire. Tous deux levèrent la tête en voyant la lancière approcher.

— « Nayou, » fit Livon, la détaillant du regard. « Comment vas-tu ? »

S’inquiétait-il pour elle davantage que pour les onze ex-dokohis ? Naylah dissimula son sourire et s’assit près de lui, croisant les bras.

— « Moi, je vais bien. Ce sont eux qui me préoccupent. Cela fait six jours qu’ils se sont réveillés et ils ne se rappellent toujours pas qui ils étaient avant qu’on leur mette le collier. »

Livon plissa le front. Sanaytay murmura :

— « Mais… avec le temps, ils y parviendront, n’est-ce pas ? »

La flûtiste vint s’asseoir à sa gauche, l’expression pleine d’espoir. Ils y parviendront, se répéta Naylah. Y parviendraient-ils ? La lancière regarda vers l’ouest, vers l’horizon de plus en plus orangé.

— « Je n’en sais rien, » admit-elle. « Vous ne vous rappelez pas ce que nous a dit Drey ? Ces colliers peuvent avoir des effets irréversibles sur l’esprit d’une personne. Même ceux qui n’ont pas été modifiés par la Guilde… Regardez Tchag. »

Livon expira, méditatif.

— « Tchag se souvient de nous. Et il se souvient de certaines parties de son passé, j’en suis sûr. C’est juste que… ce n’est pas facile de parler du passé. »

Non, ça ne l’était pas. Naylah le savait plus que tout autre. Appuyant ses mains sur l’herbe, elle s’inclina en arrière et embrassa le ciel du regard. Que se rappelait-elle en fait ? La plupart du temps, quand un souvenir l’assaillait, les silhouettes étaient sombres et brumeuses. Seule l’une d’entre elles était nette : celle de Kan, l’homme qui l’avait élevée. Enfin plutôt, l’homme qui avait élevé cette partie scellée d’elle-même qui, maintenant, se fondait peu à peu dans son esprit. Elle craignait que celle-ci puisse la changer. Elle craignait aussi que les souvenirs qui s’infiltraient soient atroces. Mais pourquoi les craindre ? Ce n’étaient que des souvenirs. Ils ne pouvaient pas la changer. En avoir peur, c’était comme avoir peur d’un mort.

C’est pourquoi, si elle avait aimé Kan comme un père, elle n’avait plus de raison de le faire maintenant ; si elle avait haï les saïjits, elle n’avait plus de raison de les haïr ; si elle avait voulu tuer des Masques Blancs… elle n’avait plus de raison de les tuer. Elle était libre d’être elle-même et de se séparer de son passé pour mieux le combattre.

Tandis que ses yeux suivaient le vol d’une bande d’oiseaux à travers le ciel du soir, elle se demanda jusqu’à quel point un esprit devait être tordu pour inventer un collier de contrôle. D’après Drey, la création des colliers avait été conçue pour récupérer les larmes draconides et les Pixies que la Guilde de Dagovil avait dérobés. Et d’après lui aussi, Lotus Arunaeh et le Grand Mage Noir Liireth n’étaient qu’un. Les Arunaeh… Jusqu’à quel point cette famille était-elle capable de jouer avec les esprits des gens ? Ils allaient jusqu’à s’imposer à eux-mêmes un mesureur de sentiments et ils l’avaient imposé à Drey depuis tout petit. Pourquoi celui-ci défendait-il son Datsu ? Ce n’était qu’un autre instrument, peut-être pas aussi mauvais que les colliers de dokohi, mais Naylah demeurait sceptique quant à son véritable usage. Tout compte fait, cela n’avait même pas empêché un Pixie du Désastre de s’introduire en lui.

— « Les voilà ! » dit Livon.

Naylah abaissa son regard et constata qu’effectivement, une carriole tirée par un cheval approchait sur le chemin. Bientôt, elle put reconnaître Zélif, appuyée contre la partie avant du véhicule. Sa chevelure blonde étincelait comme des flots dorés. Assise sur le banc, Sirih stimulait le cheval, ses cheveux rouges dissimulés derrière un chapeau de paille. Tchag se tenait sur la monture, balançant les pieds comme un diablotin espiègle. Quant à Orih, elle était allongée sur les sacs de provisions qu’ils étaient allés chercher à Dérelm pour ravitailler le temple jardique. Avec tant de patients, les moines étaient débordés, mais Aruss lui-même avait proposé son aide comme Gourou du Feu depuis Firassa. D’après Zélif, il n’avait même pas insisté pour savoir d’où les Ragasakis sortaient tant d’ex-dokohis : il s’était aussitôt montré prêt à les secourir.

Ce n’est que lorsqu’ils laissèrent la carriole devant le temple aux soins des moines que Naylah remarqua qu’une autre personne accompagnait les quatre Ragasakis. Quand ils s’approchèrent du petit à-pic, Livon les salua joyeusement.

— « Zélif, Tchag, Orih, Sirih ! Et Yéren ! Je suis content que tu sois de retour ! » dit-il à celui-ci. « Les autres m’ont dit que, dans les Souterrains, tu étais allé sauver un village d’une épidémie. »

— « Bon, sauver, c’est beaucoup dire, » nuança le guérisseur avec une moue souriante. « J’ai fait ce que j’ai pu, comme tout le monde. Même les Koobeldes du bois ont fini par nous vendre des herbes médicinales. Je les ai employées du mieux que j’ai pu et je crois que nous avons sauvé des vies. »

— « Ne sois pas si modeste, Yéren, » le réprimanda Naylah. « Tu es le meilleur guérisseur de Firassa. J’espère qu’ils t’ont remercié pour ton aide. »

Yéren sourit.

— « Bien sûr. Ils étaient très reconnaissants. Ils ont donné un sac entier de baparya à Neybi, l’anobe de Drey, et une fillette m’a même offert une fleur. Je l’ai conservée dans mon calepin, si vous voulez la voir… »

Il la leur montra. C’était une petite fleur aux pétales violets. Sirih souffla.

— « Une fleur… Et c’est tout ? »

Elle était incrédule. Zélif sourit.

— « Les Ragasakis, nous avons nos principes, Sirih. Si tu avais la possibilité de sauver la vie de quelqu’un, même si celui-ci ne peut te remercier qu’avec des fleurs, ne le sauverais-tu pas ? »

Sirih s’empourpra et marmonna :

— « Des principes, hein… Et je suppose que, si tu es venu ici, c’est aussi parce que tu penses aller jeter un coup d’œil aux ex-dokohis. Trop de générosité finit par tuer, Yéren. »

— « Bon, au moins, je mourrai sans remords, » rétorqua le guérisseur avec un petit sourire.

Sirih laissa échapper des mots inintelligibles. Tchag grimpa avec agilité le petit dénivelé et frappa sa petite paume contre celle de Livon avant de se hisser sur son épaule. Il souriait largement. Le permutateur tendit une main ouverte vers les nouveaux venus.

— « Joignez-vous à nous ! Aujourd’hui, le coucher de soleil est magnifique. Comment s’est passé le voyage ? »

— « Très bien, » répondit Zélif.

— « Je ne savais pas que Dérelm était une ville aussi grande ! » ajouta Orih, les yeux brillants.

— « Avec tout ce que nous avons acheté, le sanctuaire a de quoi tenir plusieurs mois, » compléta Sirih.

C’étaient de bonnes nouvelles, se réjouit Naylah. Elle ne put s’empêcher de remarquer que Sirih parlait d’approvisionner le sanctuaire comme si c’était le sien… Et c’était elle qui donnait des leçons mercantiles à Yéren… La lancière sourit. Elle tendit une main à la faïngale pour l’aider à monter le dénivelé afin qu’elle les rejoigne. Elle la souleva presque dans les airs tellement celle-ci était légère. Avec Orih, Livon eut plus de mal parce que la mirole trébucha sur une racine à moitié déterrée. Yéren la retint et l’explosionniste grommela :

— « Merci, Drey. J-je veux dire, Loy. Non… »

— « Yéren, » l’aida aimablement le guérisseur.

Naylah se rembrunit. Orih continuait encore à confondre les gens. D’un coup, elle oubliait qui l’entourait, elle regardait quelqu’un et le prenait pour un autre. Des effets du collier modifié… Elle espérait seulement qu’ils ne seraient que temporaires.

Sirih s’était débrouillée toute seule pour monter, elle s’assit auprès de sa sœur et, la prenant par les épaules d’un geste ferme, elle lança avec animation :

— « Sœur ! Je t’ai manqué ? »

Sanaytay toussota doucement.

— « Eh bien… La journée a passé vite. J’ai aidé les moines, et j’ai aussi composé une nouvelle chanson et je l’ai chantée à Livon. »

— « J’ai adoré ! » affirma Livon. « Sanay est une professionnelle. »

— « Bien sûr que c’est une professionnelle ! Elle devrait en faire son métier au lieu de gagner quatre kétales dans cette confrérie de pacotille, pas vrai ? » croassa Sirih avec un petit rire.

Naylah souffla.

— « Ne sois pas rancunière, Sirih. Si Drey nous a appelés comme ça, ce n’est pas parce qu’il le pensait, lui ; c’est ceux de son temple qui pensent ça. »

Sirih haussa les épaules. Quand elle regarda le ciel rouge, son visage s’illumina d’un sourire. Durant un moment, les huit Ragasakis demeurèrent silencieux, contemplant les éclats rougeoyants du soleil couchant. Quelques cigales commençaient déjà à chanter dans les hautes herbes et la brise estivale devenait subtilement plus fraîche.

— « Sirih a raison, » dit soudain Zélif. « Pour que nous puissions faire quelque chose pour les autres, nous devons nous préparer et nous assurer que nous avons des armes, des magaras et suffisamment d’informations et, pour ça, nous avons besoin d’argent. »

Tous regardèrent la leader avec étonnement, y compris Tchag.

— « Nous préparer ? » demanda Naylah. « Que veux-tu dire, Zélif ? »

La petite faïngale enroulait une mèche blonde sur son doigt, pensive.

— « Là-bas en bas, à Kozéra, nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons échappé aux vampires grâce à Drey. Nous vous avons trouvés tous les trois, Livon, Naylah et toi, Sirih, par pur hasard. Et si Yanika n’avait pas été là, les dokohis qui vous poursuivaient nous auraient tous tués. Et si ce n’est parce que les dokohis ne s’attendaient pas à ce qu’Orih ait une amulette pour résister aux effets du collier, ils auraient été plus vigilants et ils ne l’auraient pas laissée s’échapper. Si nous nous en sommes tirés vivants cette fois… c’est uniquement dû à la chance. »

— « Et sans Rao et ses Couteaux Rouges, jamais nous n’aurions réussi à savoir où se trouvait Orih, » ajouta Livon dans un murmure.

Un autre silence s’installa. Naylah fronça les sourcils, contemplant l’obscurité croissante. Une lumière dorée commençait à illuminer le ciel. Cette nuit-là n’était pas n’importe quelle nuit : les trois astres nocturnes apparaîtraient dans toute leur plénitude, d’abord la Bougie, comme une goutte de sang, puis la Gemme, bleutée et douce comme une pierre de lune ; ensuite la Lune ne tarderait pas à surgir.

— « J’ai entendu dire à Daer, » chuchota soudain Sanaytay, « qu’on appelle ces nuits-là les Nuits des Vœux. Si l’on fait un vœu en regardant les trois astres, celui-ci se réalisera. »

Sa sœur souffla, ahurie.

— « Sanay… » Elle alluma une lumière harmonique pour mieux la voir. « Depuis quand es-tu astrologue ? »

— « Là n’est pas la question, » repartit la flûtiste, absorbée. « Ces croyances nous poussent à réfléchir à ce que nous voulons vraiment. Je crois que, si nous nous unissons tous pour réaliser nos souhaits, nous pourrons les atteindre. La gargouille, Axtayah, a dit quelque chose comme ça quand elle nous a quittés sur la plage de Dérelm : peu importe qui nous sommes, peu importe notre passé ni ce que nous devons aux autres, ce qui importe, c’est de faire le mieux que nous pouvons. C’est pourquoi… je crois que la leader a raison. Nous pouvons encore faire beaucoup plus. »

Naylah inspira l’air du crépuscule, émue. On entendit le cri d’une chouette au loin. Les moines jardiques avaient allumé les lanternes sacrées devant le temple. Livon sourit et secoua la tête avec décision.

— « Tu as tout à fait raison, Sanay. Mais de l’argent pour quoi faire, Zélif ? Pour être franc, moi, je pensais plutôt… »

— « Retourner dans les Souterrains pour aider Drey ? » le coupa Zélif avec douceur. Livon cligna des paupières, l’air de se demander comment elle avait deviné. La faïngale se frictionna les bras en disant : « Nous l’aiderons, Livon. Mais, pour le moment, il n’est pas en danger. Merci… » ajouta-t-elle avec un sourire quand Yéren la couvrit de sa propre cape. Elle s’en enveloppa, s’emmitouflant, et déclara : « Loy m’a réexpédié à Dérelm une lettre que Drey nous a envoyée à Firassa. »

— « Une lettre de Drey ? » souffla Livon.

— « Alors c’est ça que le messager t’a remis cet après-midi ! » s’exclama Orih. « Qu’est-ce qu’il dit, qu’est-ce qu’il dit ? »

— « Il ne dit pas grand-chose dans sa lettre, » admit Zélif. « Juste qu’il se trouve dans la capitale de Dagovil et qu’il va y rester deux semaines. Il dit aussi… qu’il se peut qu’il passe par Firassa pour se rendre au Festival de Trasta au début de l’automne. »

Naylah se redressa brusquement.

— « Le Festival de Trasta ? Il va participer à un championnat ? » Elle avait entendu mille histoires sur ce festival. Grinan Farshi en personne avait participé l’année précédente aux duels avec des armes d’hast… Elle inspira, sentant l’impatience grandir comme un chêne. Elle se voyait déjà assise sur les gradins avec les autres tandis que le jeune destructeur révélait ses compétences, brisant des roches devant les yeux émerveillés des spectateurs… « Nous devons aller l’encourager ! » affirma-t-elle.

— « Cela me réjouit et m’étonne à la fois, » commenta Yéren. « Je n’imagine pas Drey en train de prendre une telle initiative… »

— « Drey va vraiment participer au Festival ? » insista Sirih, surprise.

— « Eh bien, ça, il ne le dit pas dans sa lettre, » réfléchit Zélif. « En tout cas, pour l’instant, il ne semble pas avoir besoin de notre aide. Quant aux dokohis de Zyro… d’après ce que raconte Loy, les Zombras de Dagovil sont très occupés avec eux. On murmure même que les dokohis ont dû fuir leur base principale. »

— « Les Zombras sont entrés dans le pays de Lédek ? » s’étonna Naylah. « Mais n’est-ce pas une invasion, ça ? Et Zyro ? »

Zélif secoua la tête.

— « Je ne sais pas. Comme je le disais, il me manque des informations. Il ne servirait à rien de retourner à Lédek si les dokohis en sont partis. »

— « Pourquoi ne pas utiliser les deux questions à poser à la Kaara que nous a laissées Drey ? » proposa soudain Livon. Il sortit le papier de sa poche. Il était roulé en boule. « Je crois qu’il ne nous reste que trois jours pour les présenter à ton père, Yéren. »

Le guérisseur le regarda avec curiosité.

— « À ce qu’on m’a dit, Drey t’a donné ce papier à toi, Livon. Demain, nous retournons tous à Firassa, alors… si tu veux, je peux voyager jusqu’à Lellet et lui remettre le papier en mains propres. Je saluerai mes frères au passage. »

Livon les regarda tous tour à tour, un peu déconcerté.

— « Vous voulez que ce soit moi qui écrive les questions ? Mais… vous savez bien que, moi, formuler les choses, ce n’est pas mon fort… »

— « Si tu veux, je t’aide ! » s’anima Orih.

Sirih pouffa.

— « J’imagine déjà les questions : dis-moi, Maître-joueur, où sont les dokohis ? Comment je fais pour casser la roche-éternelle ? Ou pire : comment est-ce que je casse la varadia ? Plus personne ne doit savoir ce que c’est, à part Myriah. »

— « Comment tu le formulerais, toi ? » demanda Livon.

L’harmoniste grogna et s’étendit en bâillant sur l’herbe, les bras croisés.

— « Aucune idée. Moi, je suis une ex-voleuse, pas un scribe. »

Livon prit un air malheureux.

— « Nous aurions besoin de Drey pour ça. »

— « Ou de Yanika, » intervint Orih. « C’est une grande lectrice. »

— « Et si vous demandiez à Loy ? » intervint Naylah. « C’est notre secrétaire, après tout. »

Les visages de Livon et d’Orih s’illuminèrent.

— « C’est vrai ! »

Zélif toussota, amusée.

— « Ragasakis, » les appela-t-elle.

Tous se tournèrent vers elle. Naylah avait un respect indéfectible pour cette petite faïngale qui lui avait appris la véritable vie avec Shimaba. Tous avaient du respect pour elle. Elle n’était pas leader pour rien.

La perceptiste les regarda tous à la lumière harmonique de Sirih et affirma :

— « Au Festival de Trasta, il y a des compétitions de tout genre et les gagnants reçoivent une généreuse récompense sous forme d’argent ou de magaras de bonne qualité. C’est encore ouvert aux aventuriers de Rosehack. Les Ragasakis s’inscriront. »

La surprise fut générale. S’inscrire ? Au festival de Trasta ? Une profonde émotion submergea Naylah. Sanaytay inspira, le teint pâle :

— « Au F-Festival ? Nous ? »

Zélif sourit.

— « Même si un seul d’entre vous gagnait une des compétitions finales, nous obtiendrions une bonne somme d’argent et nous ferions connaître notre confrérie, ce qui nous permettrait de recevoir plus de sollicitudes et plus de missions. Cela ne peut qu’avoir des avantages. D’ailleurs, cela fait longtemps que Shimaba m’en parle. Nous attendions qu’Orih et Livon aient au moins dix-huit ans. Alors, cette année, nous nous rendrons au festival au nom de notre petite confrérie ! » Elle leur adressa une moue espiègle puis, se levant, elle se fit soudain sérieuse et ses yeux bleus étincelèrent. « Je vous fais confiance, Ragasakis. »

Livon sourit largement.

— « Compte sur nous ! »

— « Les Ragasakis, rien ne nous arrête ! » affirma Orih, radieuse.

— « Y a-t-il des compétitions de permutateurs et d’explosionnistes ? » demanda Sirih, sceptique.

— « Nous trouverons bien quelque chose, » assura Zélif. « Ce qu’il y a assurément, ce sont des compétitions harmoniques d’images et de sons. »

Sirih laissa échapper un souffle et découvrit toutes ses dents.

— « Alors, je m’inscris. »

— « Et des tournois de lutte armée, bien entendu, » ajouta Zélif, se tournant vers Naylah.

Celle-ci espéra que personne ne remarquerait sa rougeur naissante. Elle se sentait satisfaite et fière, pas spécialement de participer à ce Festival, mais plutôt d’y participer en tant que Ragasaki, auprès de ses compagnons. Elle était anxieuse de savoir si Grinan Farshi s’inscrirait aussi cette année. Elle pariait que oui, vu que, l’année précédente, il n’avait obtenu aucune récompense. Les lutteurs de Trasta l’avaient emporté. Ils devaient être très habiles… Mais, cette fois-ci, ce serait différent. Ces derniers temps, elle s’entraînait très dur et sentait comme si de vieux réflexes se réveillaient, peaufinant ses mouvements. Était-ce un savoir du passé, hérité des leçons de Kan, son maître dokohi ? Même si c’était le cas, elle l’utiliserait. Pour aider les Ragasakis, j’utiliserai tout ce que j’ai en mon pouvoir, se dit-elle, tournant ses yeux vers le ciel. Les trois astres s’étaient déjà levés et illuminaient si bien la nuit qu’on aurait cru qu’il faisait jour. Sirih avait même cessé de les éclairer avec sa lumière harmonique et les moines jardiques s’étaient contentés d’allumer les lanternes sacrées de l’entrée. Certains étaient sortis pour contempler la Nuit des Vœux.

La Nuit des Vœux, se répéta Naylah, admirant les astres l’un après l’autre. La lumière entremêlée, rouge de la Bougie, bleue de la Gemme et blanche de la Lune, avait un éclat violet surnaturel. Elle respira l’air nocturne tandis que les autres Ragasakis s’absorbaient eux aussi dans leurs pensées. Quel vœu pouvait-elle donc faire ?

Elle entendit un chuchotement, celui de Livon. Était-il lui aussi en train de formuler un souhait ? Orih aussi, semblait-il… de même que les autres. Regardant leurs visages, Naylah sourit, puis retourna à sa contemplation du firmament, murmurant mentalement :

Le cœur d’un Ragasaki ne se sépare jamais des autres.

À cet instant, dans le silence serein, on entendit une voix rauque :

— « Je souhaite… rester avec les Ragasakis pour toujours. »

Tous se tournèrent avec stupéfaction. Celui qui avait parlé…

C’était Tchag !

L’imp avait les joues baignées de larmes. Et il souriait.

* * *

* * *

Note de l’Auteur : Fin du quatrième tome ! J’espère que la lecture vous a plu. Pour vous tenir au courant des nouvelles publications, vous pouvez jeter un coup d’œil sur le site du projet ou mon blog.

Tome suivant : Le Cœur d’Irsa