Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

18 L’art de flotter

Je retirai une vieille maille et rattachai la nouvelle à la manche de ma chemise de destructeur. J’avais travaillé tout l’après-midi au bord du lac. D’abord, j’avais réduit la darganite en fibres et, à présent, je créais des mailles et les ajoutais aux endroits les plus endommagés de l’habit.

— « Tu souris, » observa soudain une voix. « À quoi penses-tu ? »

Je levai les yeux. Au début de l’après-midi, Yodah, Yanika et moi avions invité Rao et Jiyari à faire une promenade près du lac et nous avions fait tout le tour. Cela nous avait rappelé de bons souvenirs. Maintenant, Yanika et Yodah apprenaient à nager à Jiyari —le Champion avait avoué qu’il ne savait pas flotter, à la honte de la cité portuaire de Kozéra. J’entendais les rires de Yanika alors que celle-ci, vêtue d’une simple tunique blanche, nageait et s’assurait que Jiyari ne s’éloignait pas trop du bord. Le Pixie blond s’esclaffa soudain en disant :

— « Je croyais que je flottais, mais, en fait, je touche le sol ! »

Mon sourire s’élargit tandis que Yanika éclatait de rire. Son aura légère parvenait jusqu’à moi. Alors, mes yeux se posèrent sur Rao, qui s’était approchée, appuyant avec précaution ses pieds nus sur les galets de la rive. Il était rare de la voir aussi détendue, me rendis-je compte. Elle avait remis la tunique de prêtresse de Nééka pour entrer dans le lac et celle-ci se collait sur tout son corps.

— « J’étais en train de me rappeler, » répondis-je.

Rao s’assit à côté de moi, le regard curieux, et, après une hésitation, je lui racontai comment, étant petit, j’avais proposé à Méwyl de lui apprendre à rire et comment j’avais fini par faire rire mon frère. Rao pouffa.

— « Tu avais de bonnes intentions. J’ai vu ton frère quelques fois, lors de mes excursions au temple, » se souvint-elle. « Il n’a pas l’air d’être quelqu’un de très expressif non plus. »

— « Il ne l’est pas, non, » souris-je.

La Pixie posa un regard souriant sur les trois nageurs et un éclat moqueur passa dans ses yeux quand elle laissa échapper :

— « Contrairement à celui-là. Personne ne dirait qu’un jour, ce kadaelfe sera le leader du clan Arunaeh. »

Avec la même expression amusée, j’observai Yodah alors que celui-ci posait discrètement une algue mauve sur la tête blonde de Jiyari. Bientôt les rires éclatèrent. Je roulai les yeux.

— « Ne te fie pas aux apparences. Yodah connaît bien sa famille. Peut-être qu’il la connaît même mieux que son père. Il aime connaître les gens à fond. » Je baissai le regard sur ma chemise de destructeur et repris le travail, tout en disant : « C’est un véritable passionné des esprits. »

— « Je le vois bien, » affirma Rao, pensive. « C’est pour cela qu’il semble s’intéresser autant à ta sœur. »

Je frémis légèrement. Mar-haï… Était-ce si évident ? Je levai les yeux vers le lac. Jiyari s’était hissé sur une roche pour se reposer. Yodah et Yanika nageaient ensemble vers l’autre rive. Tous deux poussaient l’eau avec force. J’esquissai un sourire.

— « Elle aussi semble s’intéresser à lui. »

Rao me regarda avec curiosité.

— « Peut-être parce qu’il est le premier à s’intéresser à elle dans ce sens. »

Je lui rendis un regard amusé.

— « Tu ne sais pas comment est ma sœur, Rao. Yani connaît bien les gens et elle les comprend bien. Pas seulement à cause de son pouvoir. Elle a aussi beaucoup lu et analysé. Peut-être qu’il lui manque des connaissances en bréjique, mais, pour ce qui est du comportement saïjit, je crois qu’elle en sait autant que Yodah, sinon plus. C’est pourquoi, » dis-je, reprenant tranquillement mon travail, « je sais que, quoi qu’elle décide, elle le fera bien. Pour ce genre de choses, elle ne se trompe jamais. »

Rao jouait avec ses doigts de pied, souriante.

— « Tu as confiance en elle, » murmura-t-elle. « Cela me rappelle Kala et moi. J’ai toujours été fascinée par la facilité avec laquelle il comprend les gens. »

J’arquai un sourcil. Je scellai la dernière maille de la manche et laissai retomber celle-ci, inspirant l’air, tout en levant les yeux vers le haut plafond de la caverne du temple. La lumière bleutée des pierres de lune se reflétait doucement dans le lac.

— « Pourquoi Kala et pas Melzar, Roï ou Boki ? » demandai-je soudain. « Qu’est-ce que Kala a de spécial ? »

Rao fit une moue, amusée.

— « Quelle question. »

— « Quelle question, » confirma Kala avec un souffle bruyant, me volant la parole. « Ce n’est pas que je sois spécial. Tous nous l’étions. Pas vrai, Rao ? »

La Pixie sourit.

— « Oui. Et tous nous le sommes. Je vous aime tous et peu m’importe de quel genre d’amour il s’agit. Tout simplement, Kala… avait plus d’humour que Melzar et moins mauvais caractère que Tafaria, sans être aussi pensif que Roï, ni aussi affable que Boki, et il était sensible même s’il ne le montrait pas autant que Jiyari. » Elle se tut un instant et haussa les épaules. « Et voilà toute la raison. »

Mais c’était une raison qui avait subsisté à deux réincarnations. Kala sourit, la prenant par la taille.

— « En résumé, tu m’aimes parce que je suis un gentil pitre sensible et espiègle qui ne réfléchit pas. »

Rao découvrit toutes ses dents.

— « C’est exactement ça. »

Kala écarta une mèche mouillée du front de Rao. Son cœur s’accéléra. C’est à dire le mien. Ils se prirent les mains et se les serrèrent, demeurant ainsi un long moment jusqu’à ce que je me racle la gorge.

— « Très romantique, tout ça, mais j’ai encore une manche à réparer. »

Rao rit et me lâcha la main.

— « Vas-y, continue. Au fait, qu’est-ce que c’est que ce collier ? » demanda-t-elle. « Tu ne l’avais pas avant. »

Je baissai les yeux sur le collier de darshabline que j’avais laissé sur une roche.

— « Oh. C’est vrai, » dit Kala. « C’est Anuhi qui me l’a donné pour que je le remette à Roï quand nous le verrons. »

— « Tu l’as rencontrée ? » s’étonna Rao, examinant le collier. « On dirait qu’il est enchanté. T’a-t-elle dit ce qu’il faisait ? »

— « Non, » avoua Kala.

Il lui raconta sa conversation avec la hobbit traumatisée, amie de Mani, et il termina en disant :

— « Je lui ai si bien expliqué la vérité que j’ai même impressionné Drey. Lui, il fait toujours semblant de se moquer, mais il ne me trompe plus : je l’ai vraiment impressionné. » fit-il en riant.

Rao sourit, amusée.

— « J’aurais aimé voir ça. Et moi qui pensais que tu devais t’ennuyer à regarder Drey briser la darganite… »

— « Penses-tu, » soufflai-je. « J’en ai eu pour deux secondes. »

— « Tu as passé tout l’après-midi avec ta darganite, » me corrigea Kala. « Tu ne crois pas que nous devrions faire une pause ? »

Je consultai mon anneau de Nashtag et mes lèvres s’étirèrent en un sourire sardonique.

— « Diables, c’est vrai. J’ai promis au Grand Moine d’aller le voir avant le dîner. »

— « Quoi ?! » protesta Kala. « Tu ne sais donc pas t’amuser ? »

— « Raccommoder mon uniforme de destructeur m’amuse, » lui assurai-je en me levant.

Kala adressa à Rao une grimace d’appel à l’aide.

— « Vraiment… ?! »

Rao éclata de rire.

— « Moi, je n’y suis pour rien ! C’est toi qui as voulu te réincarner dans un Arunaeh. Pense, » dit-elle, levant un index et prenant la même pose que le vieux maître du Temple de la Vérité, « que, lorsqu’on cohabite avec quelqu’un, on finit par partager les mêmes penchants. »

— « Tu veux dire que je vais finir aussi fou que lui, c’est ça, » protesta Kala. « Sérieusement, Rao. Une fois, il a dit qu’il allait se jeter du haut de la Cascade de la Mort, parce que son frère l’avait fait. Et peu après, il a bloqué une stalagmite avec son orique et il a laissé des vampires nous capturer. Et sur l’île, eh bien, il s’est accroché au pied de la gargouille juste quand elle s’envolait. Ne me dis pas que ce n’est pas de la folie ! Et lui qui me disait que ses actes étaient toujours mesurés et jamais impulsifs… Tu devrais m’aider à lui expliquer les choses, Rao. »

Ramassant mon sac de darganite, je me moquai :

— « Je croyais que tu savais très bien expliquer les choses. De toute façon, ma tête se porte très bien, Kala. » Je jetai un regard vers Saoko, assis un peu plus loin. « N’est-ce pas, Saoko ? »

Le drow ne répondit pas. Kala laissa échapper un petit rire sarcastique.

— « Tu vois ? Il ne te répond pas. »

— « Ça, c’est parce qu’il ne veut pas montrer qu’il a écouté toute la conversation, » lui répliquai-je patiemment. « C’est un indiscret poli. Tout de suite, il pense : comme c’est agaçant que mon protégé s’adresse à moi, alors que j’étais si tranquille… hein ? » Saoko me lança un regard las. Je lui souris aimablement. « Bon, enfin, il vaudra mieux que j’y aille. On se voit cette nuit, à l’auberge. »

Les yeux de Rao étincelèrent.

— « Cette nuit ? On dirait un Exterrien. »

Les Souterriens, nous appelions Exterriens ceux qui vivaient à la Superficie. Je roulai les yeux.

— « C’est l’influence des Ragasakis, je suppose. »

— « Cela me fait penser, » dit soudain Rao songeuse, tandis que je faisais déjà un pas m’écartant de la rive. « Là-bas, dans la montagne creuse de roche-éternelle… c’était la première fois que je voyais le ciel dans cette vie-ci. »

Son ton nostalgique me saisit. Alors, Kala s’empara du corps, s’agenouilla derrière elle et l’entoura de ses bras.

— « Nous l’avons promis, tu te souviens ? » murmura-t-il. « Que nous reverrions les nuages ensemble. »

Sous notre main, je sentis comme le cœur de Rao s’accélérait d’un coup. Elle leva une main et la posa sur la nôtre avec douceur.

— « Je viens… de m’en souvenir. »

* * *

Je passai par la maison de Père pour laisser la fibre de darganite et je pus voir Sombaw, assis, seul dans le salon, un tablier d’Erlun devant lui. Il avait l’air de jouer seul, mais je savais que ce n’était pas le cas. Après avoir écouté mon histoire, le vieil homme avait montré une telle curiosité pour Myriah que Rao n’avait pu faire autrement que de permettre à tous deux de se connaître. “Mais rien qu’un après-midi,” avait-elle insisté. Je souris. Sombaw était totalement absorbé dans sa partie et je devinai que Myriah devait exulter de bonheur. Si ces deux-là avaient un point commun, c’était leur passion pour l’Erlun.

À chaque fou, sa marotte, me moquai-je, refermant doucement la porte.

Je pris la direction du Temple du Vent. Le Chemin Bleu était désert et, au temple, je ne croisai presque personne dans les couloirs. La Foire de Dagovil ne s’était pas encore terminée et, si l’on comptait les moines qui avaient profité de l’occasion pour prendre des vacances et ceux qui étaient en mission, il ne restait plus là que les vieux et les apprentis.

Je m’arrêtai devant la porte de la salle principale. Les deux gardes de la dernière fois n’étaient plus là. Le Grand Moine avait-il trouvé un endroit plus sûr pour l’Orbe du Vent ? J’espérais que c’était le cas. Je frappai à la porte entrouverte et passai la tête. Je vis le Grand Moine en train de parler avec deux membres de l’Ordre, assis, me tournant le dos.

— « Drey ! » lança le Grand Moine. Son visage s’éclaira. « Ferme la porte et approche-toi. Je t’attendais. »

Je m’inclinai.

— « Pardon de t’avoir fait attendre. »

Je refermai la porte et m’avançai. Je reconnus tout de suite les deux moines. Le premier était le jeune Bluz, ancien apprenti de Draken. Le deuxième, ou plutôt la deuxième, était Sharozza l’Exterminatrice. L’humaine m’accueillit avec un large sourire.

— « Salut, Drey. Je ne pensais pas te revoir si tôt, » me salua-t-elle. « Est-ce que les gants t’ont servi ? »

Elle faisait allusion aux gants qu’elle m’avait achetés par pure générosité à Arhum. Je m’agenouillai à sa droite, approuvant :

— « Ils sont de bonne qualité. »

Les yeux de la bloqueuse sourirent, bien ouverts.

— « Je m’en réjouis. Tu sais, être la Grande Bloqueuse de Dagovil a ses inconvénients. On m’a chargé d’une mission spéciale et j’aimerais avoir au moins un assistant. Je ne peux pas nier que je serais plus tranquille si je t’avais à mes côtés. Je sais que Buz ne manque pas d’étoffe, mais il n’a pas autant d’expérience que toi. Bien sûr, si Lustogan avait été là, ça aurait été mieux… »

— « Sharozza, » l’interrompit le Grand Moine avec une douceur inaccoutumée. Il avança vers nous, les mains derrière le dos. « Si tu ne laisses rien faire aux nouveaux, ils n’acquerront jamais d’expérience. Toi aussi, tu as été jeune. »

— « Eh ! Je suis toujours jeune, Grand Moine, » protesta Sharozza. « Mais tu as raison. Peut-être que Buz pourra se montrer utile. Mais Drey vient avec nous. »

— « Je m’appelle Bluz, » murmura tout bas le jeune humain.

Je fronçai les sourcils.

— « Une seconde. S’il s’agit d’un travail, je veux savoir de quoi il retourne avant de l’accepter. »

— « Que veux-tu que ce soit ? » rit Sharozza. « C’est un travail de destruction. Personne ne va payer deux-cent-mille kétales à un destructeur pour lui chanter une berceuse. »

Je restai sans voix. Deux-cent-mille, disait-elle ? Deux-cent-mille kétales pour un destructeur ? Même pour trois, la quantité était astronomique. Même pour creuser le Grand Tunnel, nous n’avions pas reçu autant.

Sharozza laissa échapper un petit rire moqueur.

— « Le démon a perdu sa langue. Tu as sûrement pensé que ces deux-cent-mille pourraient aider ton frère, pas vrai ? »

Pour payer les deux millions qu’il devait au temple, assurément, mais…

— « Attah… que veulent-ils donc ? Que nous creusions un puits jusqu’aux abîmes infernaux ? » demandai-je.

Le Grand Moine intervint :

— « Ce matin, j’ai reçu une lettre signée d’une personne importante qui cherche un destructeur d’une grande habileté. Il promet deux-cent-mille kétales et définit le travail comme un secret d’état. »

Je ne dissimulai pas ma grimace.

— « Je suis allergique à ce genre de travail, » avouai-je. « Pourquoi me parler de ça ? Si le client ne demande qu’un seul destructeur… »

— « Je le fais par sécurité, » me coupa le Grand Moine. « C’est pourquoi je veux que vous soyez trois. J’ai préparé une lettre où j’explique les mesures de sécurité de notre Ordre et où j’informe qu’un travail avec une telle récompense requiert toujours la présence de trois destructeurs… Et je te demande, Drey, d’être l’un d’eux. »

Je fronçai les sourcils.

— « Combien de temps prendra ce travail ? »

Sharozza haussa les épaules.

— « Un jour, apparemment. »

Je soufflai.

— « Deux-cent-mille kétales pour un jour ? » Je me tournai vers le Grand Moine. « De quoi s’agit-il, grand-père ? »

Le vieil homme soupira.

— « Je sais ce que tu penses : deux-cent-mille kétales pour un jour est un déséquilibre, Sheyra ne peut trouver cela équitable, je vais refuser et je retourne avec mes compagnons chasseurs de récompenses vagabonder de par le monde. » Je grognai, il sourit et observa avec sérieux : « Je te demande de bien considérer les choses. Sharozza veut accepter. Elle veut à tout prix aider ton frère à payer ces deux millions qu’il doit au temple. D’un autre côté, refuser ce travail pourrait avoir des conséquences diplomatiques. »

Je jurai.

— « Dis-le clairement. Cette personne importante appartient à la Guilde. »

Sharozza acquiesça.

— « C’est évident. Son nom, par contre, nous devrons continuer à l’ignorer. Le Grand Moine ne veut pas le lâcher. »

— « Le client demande la plus grande discrétion, » répliqua celui-ci. « À Dagovil, vous rencontrerez quelqu’un à la taverne La Vanganise qui vous dira quoi faire. Ne fais pas cette tête, Drey, c’est une de ces tâches peu agréables, mais qui se terminent vite. Je suis sûr que vous la mènerez à bien sans problème et que vous pourrez profiter des derniers jours de la Foire et d’une jolie somme de kétales… même après avoir décompté la part qui revient au temple, bien entendu. »

Alors, nous ne saurions même pas en quoi consistait notre travail avant d’arriver à Dagovil…

— « Je détruirai tout ce qu’on mettra devant moi ! » assura Sharozza.

— « Haut les cœurs, voilà qui est bien, » approuva le vieil homme. « Le dîner sera bientôt prêt. Vous pouvez vous retirer. »

Je me levai et me dirigeai vers la sortie, les dents serrées. Si Sharozza n’avait pas été aussi décidée à y aller et si cela n’avait pas été le premier travail que le Grand Moine m’assignait depuis que je faisais officiellement partie de l’Ordre… sans nul doute, sans tout cela, j’aurais dit : Ya-naï.

“C’est une bonne chose,” commenta alors Kala.

Je m’attendais à tout sauf à ce qu’il dise ça.

“Une bonne chose ? Travailler pour la Guilde ?”

“Eh bien… Peut-être que nous arriverons à apprendre quelque chose sur Lotus en chemin, tu ne crois pas ?”

Je soupirai bruyamment. Évidemment, Kala pensait à Lotus. Je ne voyais pas très bien comment un travail de destruction allait nous aider à découvrir quelque chose sur Lotus, à moins que nous ayons précisément à agrandir l’endroit où on le retenait enfermé, mais j’en doutais fort… J’étais déjà dans le couloir quand je reçus une forte tape dans le dos.

— « Cela faisait longtemps que nous ne travaillions pas ensemble ! » se réjouit Sharozza. « Ne fais pas cette tête : je suis sûre qu’on va s’amuser ! »

Elle me prit par le bras avec familiarité devant les yeux ronds de Bluz. Elle prit congé de celui-ci en disant :

— « Demain, à sept heures aux étables, mon garçon. N’oublie rien, ne sois pas en retard et va préparer ton sac avant le dîner ! »

— « Oui, mahi ! » répondit Bluz. Il avait l’air d’un soldat parlant à son sergent…

Je roulai les yeux tandis que le jeune destructeur aux cheveux bouclés partait en courant vers sa chambre.

— « Tu ne crois pas que tu l’infantilises un peu ? Il n’a que deux ans de moins que moi. »

Sharozza pencha le cou de côté, levant vers moi un regard malicieux.

— « J’aime bien quand on m’obéit. En plus, contrairement à toi, on voit à sa tête que le garçon veut encore qu’on le commande. Je ne me plains pas. Il vaut mieux avoir un novice obéissant sur ses talons qu’un novice insolent et casse-pieds. Au fait, Drey, » ajouta-t-elle presque sans reprendre haleine —nous virions dans un couloir en direction du réfectoire. « Comment va ta déesse ? Et je ne parle pas de Sheyra, je veux parler de la fille avec qui je t’ai vu à Arhum. Je n’ai pas eu le temps de te demander, mais… où l’as-tu rencontrée ? »

Je me mordis la langue en me rappelant que Kala avait présenté Rao comme sa déesse.

— « Euh… À Dagovil. »

C’était vrai. La première fois que je l’avais vue, c’était à Dagovil, il y avait des années, quand elle m’avait rendu la larme draconide. Les yeux de Sharozza s’étaient enflammés de curiosité et je détournai le regard en soufflant de biais. Une aura légère vint me sauver.

— « Frère, Sharozza ! »

Nous nous séparâmes, nous retournant pour voir Yanika courir dans le couloir. Son aura resplendissait de fierté.

— « Jiyari a appris à flotter ! Demain, il faudra que tu le voies. »

Je m’assombris d’un coup. Demain…

— « Désolé, Yani. Demain, je dois aller à Dagovil pour un travail. »

L’aura de Yanika opéra un brusque changement et s’emplit de déception. Yodah la rattrapa et me regarda, un sourcil arqué.

“Un travail de destruction ?”

“Et un bizarre, je ne sais pas encore de quoi il s’agit,” soupirai-je mentalement. “Si j’avais su que Yanika s’affligerait comme ça…”

Yodah sourit et lança à voix haute :

— « À Dagovil, il y a aussi des lacs. Et des thermes. N’est-ce pas, Yani ? Nous vous accompagnons. De toute façon, je voulais montrer la Foire à Yanika. Et puis, maintenant que j’y repense, la famille Isylavi m’avait envoyé une invitation pour assister aux noces de leur fils aîné à Dagovil. Normalement, je refuse toujours, mais vu les circonstances… »

J’écarquillai les yeux.

— « Ce n’est pas le mariage de Perky, par hasard ? »

— « Euh… Démons, » s’étonna Yodah en s’en rendant compte. « Ça doit être le sien, sûrement. »

Je ne savais pas que Perky était le fils premier-né… Sharozza sourit, ses yeux violets bien ouverts.

— « Des noces ! Je déteste les noces, » avoua-t-elle. « C’est ennuyant, c’est traditionnel, c’est pompeux. Mais ce sera un plaisir de voyager avec vous ! »

Nous entrions déjà tous dans le réfectoire quand la bloqueuse me prit par la manche en murmurant :

— « Dis-moi, dis-moi, Drey. Je me demandais. N’y a-t-il pas un titre spécifique pour s’adresser au fils-héritier de ton clan ? »

J’affichai une moue déconcertée.

— « Un titre ? Pas vraiment. Les Arunaeh, nous ne sommes pas très attachés aux titres. Mais sens-toi libre de lui donner un surnom : tu peux même utiliser un nom de roche. Lui, quand nous étions enfants, il m’a surnommé Lutite, » révélai-je.

— « Lutite ? » s’étonna Sharozza.

Yodah nous avait entendus et, s’asseyant sur sa chaise réservée, il me lança une expression goguenarde.

“Ce mot me rappelle un certain pari.”

“Tu avais oublié ?” lui reprochai-je.

Yodah leva les yeux vers l’entrée. Sombaw, Père et Méwyl arrivaient. Ce dernier acquiesçait sèchement aux propos du Grand Moine. Yodah émit un petit rire mental.

“Non. Je n’oublie pas. Et je ne me rends pas facilement.”

Nous échangeâmes un regard espiègle.

“Moi non plus.”