Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

15 Convictions

« Si je continue à lutter, ce n’est pas parce que je veux gagner : c’est parce que je ne veux pas perdre. »

Zella

* * *

Après une descente glaciale jalonnée de chutes, je remarquai que la taille des stalactites diminuait et que l’eau ruisselait davantage. Au bout d’un moment, je constatai que nous n’étions plus entourés de roche-froide. C’était du simple granite. Du bon granite, souris-je, soulagé. Je m’arrêtai même pour le palper de ma main gantée glacée. L’air était devenu respirable.

— « C’est le tunnel, » dit alors Tarkul, s’arrêtant devant une ouverture dans la roche. « Il conduit directement à la caverne du Temple du Vent. Je vous accompagne. Je veux ramasser des herbes médicinales pour Rodja. Ah, quand on arrivera… »

— « Mille harpies, de la darganite ! » m’exclamai-je soudain.

Tarkul me regarda comme si j’étais devenu fou. J’indiquai une énorme roche rougeâtre non loin.

— « Vous pouvez continuer sans moi ? Je vous rattrape. Je n’en ai pas pour longtemps. »

Cela faisait un bout de temps que je voulais ajouter des pièces à mon uniforme et c’était un bon moment pour me procurer des matériaux. Tandis que je m’avançais vers la darganite, j’entendis Chihima dire derrière moi :

— « Rohi, il va la faire exploser ? »

— « Euh… » toussota Rao. « Je suppose qu’après tant de froid, il veut se réchauffer un peu. »

— « En marche, » dit Sombaw. « De toute façon, à la vitesse à laquelle je vais, il nous rattrapera rapidement. »

Kala grogna mentalement tandis que nous nous approchions de la darganite.

“Tu me fais avoir honte. Est-ce si important de réparer ton uniforme ?”

“C’est le seul équipement indispensable pour un destructeur,” me défendis-je. “Je dois le maintenir en bon état.”

Je terminai rapidement. La roche était facilement accessible et je remplis mon sac avec deux grands morceaux. Je les réduirais en fibres plus tard. Je chargeai le sac sur mes épaules et retournai vers l’entrée du tunnel. Je ne voyais pas la lumière de notre groupe. Ils devaient avoir passé un tournant.

J’allais faire un pas en avant quand je sentis soudain l’air s’agiter derrière moi. Je me retournai.

— « Qui… ? »

J’ouvris grand les yeux en voyant la fillette encapuchonnée.

— « Anuhi. Que fais-tu là ? »

Son visage sourit. Elle s’approcha à pas silencieux et je crus sentir un tracé semblable à la bulle de silence de Sanaytay. Elle s’arrêta devant moi. Ses grands yeux bleus d’enfant me regardèrent sans ciller.

— « Je ne suis plus seule, » dit-elle.

Je fis un sourire hésitant.

— « Je m’en réjouis. »

— « Je ne suis plus seule, » répéta Anuhi, « j’ai une famille. Et vous autres, vous avez aidé ma famille. Je veux que, toi aussi, tu fasses partie de ma famille. Viens avec moi, » dit-elle. Elle répéta exactement les mots que je lui avais dits dans mon rêve : « Viens avec moi. La clé est d’avoir confiance et de savoir tendre la main quand on en a besoin. »

Cependant, elle ne me tendait pas la main. Kala lui tendit la sienne, à ma surprise. Et elle sourit et allongea le bras. Sa main était blanche et parfaite comme celle d’une enfant. Elle la maintint un instant à un centimètre à peine de la mienne, si proche que je percevais sa chaleur. Alors, elle la laissa retomber, l’air découragée.

— « Apprends-moi, » murmura-t-elle. « Apprends-moi à avoir confiance. »

J’inspirai, saisi. M’avait-elle vu une tête de maître spirituel ? J’allais lui dire que Lanken pouvait peut-être l’aider en cela quand elle ajouta :

— « Je ne veux pas que tu t’en ailles. »

Ses paroles semblèrent si tendres, si sincères, que Kala fondit presque littéralement. Il balbutia :

— « Alors, viens avec moi. Viens avec moi et je prendrai soin de toi, je te protègerai et je ferai en sorte que personne ne te regarde si tu ne veux pas. »

Que diables ?, m’exclamai-je intérieurement. L’emmener avec nous ? Kala plaisantait-il ? Le visage harmonique d’Anuhi était resté figé, l’expression sereine. Mais sa main tremblait. Elle tremblait de tout sauf de sérénité.

— « Toi aussi, tu as vu des horreurs, » murmura-t-elle. « Mais tu es fort. Tu n’es pas une illusion. Tu n’es pas faux. Tu es réel… »

Elle retendit la main comme quelqu’un qui, ne sachant comment sortir de son abîme, espérait que je serais capable de l’en tirer. Personnellement, je ne comprenais pas. Entourée comme elle était de gens bienveillants, de Lanken, de Snofiro, de Sawk et de ces démons, pourquoi se tournait-elle vers moi comme si j’étais spécial ? Était-ce à cause de ce rêve que nous avions partagé ?

Cette fois-ci, Kala avança un peu plus sa main vers la sienne et toutes deux se touchèrent. Anuhi frémit, mais, comme Kala ne faisait pas signe de s’approcher davantage, elle se maintint courageusement immobile.

— « Je ne suis pas fort, » dit alors Kala avec douceur. « Ce qui me rend fort, c’est ma confiance. Moi non plus, je ne faisais pas confiance aux saïjits avant. Je les haïssais, » avoua-t-il.

Durant un moment, on n’entendit que les gouttes qui tombaient des stalactites et heurtaient le sol. Alors, Anuhi murmura :

— « Je n’aime pas la mort. Je n’aime pas le feu. Je n’aime pas les gens. Je n’aime pas qu’on me touche. Je n’aime pas me voir non plus. Et je ne veux pas être réelle. Je n’ai jamais voulu être réelle… »

Un instant, je crus percevoir quelque chose au-delà de l’illusion qui occultait son véritable visage. Je vis une peau pâle et sombre, et je vis la lumière se refléter dans les larmes qui jaillissaient de ses yeux. Kala ne lui lâchait pas la main. Avec le pouce, il la caressait doucement tout en disant :

— « Si tu n’étais pas réelle, tu n’aurais pas de famille. Si tu n’étais pas réelle, je ne t’aurais pas entendue rire ce matin. Si tu n’étais pas réelle, Drey n’aurait pas partagé un rêve avec toi. Si tu n’étais pas réelle… » ajouta-t-il, la voix vibrante, « tu ne serais pas là, avec moi, en train de parler. Et tu ne sais pas à quel point je suis heureux de voir que nous ne sommes pas si différents. »

Anuhi renifla bruyamment. Huh… Je ne savais pas quelles étaient les intentions de Kala en lui disant cela, mais il ne semblait pas qu’il soit en train d’arranger les choses.

— « Tu te trompes, » dit Anuhi. « Je ne suis pas réelle. Je suis morte il y a trente ans. La guerre était terminée et les gens étaient fous. Je n’aime pas ça, » murmura-t-elle. Sa main me serra avec force, tremblante. « Je n’aime pas ce monde. Le maître est aimable. Sawk sourit. Snofiro a essayé d’être mon ami. Mais aucun n’a osé me tendre la main pour de vrai. Aucun… excepté Mani et toi. »

Je levai la tête.

— « Mani ? » répétai-je. « Tu connaissais Mani ? »

Anuhi secoua doucement la tête.

— « Quand ils m’ont amenée au temple, il m’a dit de ne pas avoir peur. Il m’a dit qu’il me comprenait. Je lui ai jeté une assiette à la figure et lui ai crié qu’il ne comprenait rien. » Elle inspira. « Je croyais qu’il ne me reparlerait pas, mais, le jour suivant, il m’a proposé de m’apprendre les harmonies. Il a dit que ce n’était pas son fort, mais qu’il pouvait demander au maître de m’enseigner. J’ai appris. Et j’ai cessé d’avoir peur, mais… mais Mani un jour… un jour… » sa voix s’étouffa et elle tarda à reprendre la parole. « Un jour, il a dit qu’il partait et il m’a dit : viens avec moi. Moi… je lui ai dit que je ne voulais pas. Que j’avais peur de quitter le temple. Alors, alors… »

— « Alors, il est parti sans toi, » comprit Kala.

Anuhi acquiesça.

— « J’ai été lâche. Je voulais partir. Je lui ai menti. Mais j’ai bien fait, » murmura-t-elle. « Il croyait que je pouvais guérir si je m’en allais. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Rien ne peut me guérir parce que j’ai… j’ai trop peur. J’ai peur de la main qui me touche. J’ai peur de tes yeux qui me regardent. J’ai peur de ta voix. Tu ne sais pas… combien… j’ai peur, » admit-elle, la voix entrecoupée.

Assurément, elle était vraiment traumatisée, soupirai-je. Que pensait faire Kala à présent ? Essayer de la consoler ? Je voyais déjà venir ses tentatives frustrées. Si les Moines de la Vérité n’avaient pas réussi à la guérir, si Sombaw n’avait pas réussi non plus… comment pensait-il y parvenir ?

Un instant, Kala relâcha la pression de sa main sur la sienne… puis il la serra fermement.

— « Moi aussi, j’ai peur. C’est pour ça que je te prends la main. Pour avoir moins peur. Plus on fait confiance aux autres, moins on ressent la peur. Plus on les aime, plus on a peur pour eux et moins pour soi, plus on souffre pour eux et moins pour soi. Tu dois continuer à avoir confiance et à aimer. Parce que la vie, c’est toi et les autres. Parce que la vie, c’est nous tous et nous ne pouvons pas… continuer à haïr… davantage, » murmura-t-il.

Tout en parlant, il avait bougé la main d’Anuhi jusqu’à la poser contre notre poitrine. Notre cœur battait rapidement. Kala était-il si ému ? Attah… S’il pensait qu’il allait résoudre le problème mental d’Anuhi en lui montrant comme notre cœur battait bien…

Je perçus avec mon orique la respiration précipitée d’Anuhi. Durant un long silence, nous ne dîmes rien. Alors, elle murmura :

— « Je comprends. Je crois que je comprends. La vie ne fait pas seulement mal, n’est-ce pas ? La vérité, c’est que la vérité ne fait pas seulement mal, n’est-ce pas la vérité ? »

Kala sourit et plaisanta :

— « Je n’ai jamais entendu autant de vérité dans une seule phrase. Mais ce n’est pas seulement une question de vérité, Anuhi, » affirma-t-il. « La vérité, tu la construis. La vérité, tu la crées. La vérité, tu la sens. C’est pourquoi, je veux que tu croies en une vérité radieuse. Et la plus radieuse de toutes est la plus simple. Tu n’as qu’à ouvrir les yeux et regarder. Rien de plus. »

— « La plus… simple ? » murmura Anuhi.

— « Cesser de fuir. »

“Tu es terriblement profond,” le louai-je, impressionné. “Mais, même moi, je ne te comprends pas, tu sais ? Je ne crois pas que tes paroles…”

Brusquement, l’illusion d’Anuhi disparut comme une bulle qui éclate. Le visage de la jolie fillette irréelle laissa la place à celui d’une jeune femme hobbit aux joues roses, aux yeux bleus brillants et aux lèvres fines. Une partie de son visage, sur la tempe gauche, avait subi de sérieuses brûlures. Mais sa plus grande blessure était au-dedans. Kala lui sourit. Elle répondit à son sourire. Et alors, ils se mirent à rire doucement. On aurait dit deux fous sortis d’un roman naïf. Que diables leur arrivait-il ? Sombaw n’avait pas vu son visage durant des années et voilà que Kala arrivait et apaisait son traumatisme par de simples mots.

— « Je veux, » dit soudain Anuhi, « leur dire à tous merci sans me cacher. Je veux leur dire que je les aime. Je veux aussi revoir Mani… mais avant je dois apprendre. J’ai beaucoup à apprendre. Si je peux encore… »

— « On peut toujours, » affirma Kala. « Moi, j’ai passé des années et des années à haïr les saïjits. Et, maintenant, j’apprends à ne pas le faire. Toi, tu peux aimer la vie, Anuhi. Parce que… »

— « Je sais, » le coupa-t-elle. Ses yeux brillèrent de joie. « Parce que je suis forte, moi aussi. Pas vrai ? »

Kala sourit et lui lâcha la main.

— « Vrai. »

Anuhi souriait largement maintenant. Et son sourire avait l’air bien plus contagieux et sincère que celui qu’elle peignait avec ses harmonies. Elle fit un pas en arrière et dit :

— « Je vous ai entendus parler dans la hutte. Je sais que tu trouveras Mani. J’en suis sûre. Il m’a dit qu’il ressentait quelque chose en lui, un mystère, qu’il devait éclaircir. Je suis sûr que tu peux le lui éclaircir. Et quand tu le trouveras… donne-lui ça s’il te plaît. » Elle releva sa capuche, dévoilant sa chevelure bleue, et elle ôta un collier sombre fait de plusieurs cordes entrecroisées. Quand Kala le prit, j’examinai le matériau. C’était de la darshabline, un alliage utilisé par des magaristes. Anuhi avoua : « Il était à lui, et je l’avais caché parce que je ne voulais pas qu’il s’en aille. Mais il est parti quand même sans le collier… S’il te plaît, dis-lui que je n’avais pas l’intention de le lui voler. »

— « Je le ferai, » promit Kala.

La jeune hobbit s’inclina :

— « Que Xoga te bénisse et te guide sur le bon chemin. »

Je ne savais pas très bien pourquoi elle me bénissait… mais Kala accepta la bénédiction avec un sourire et, avant qu’Anuhi ne s’éloigne trop, il lança :

— « Tu sais ? Tu es plus belle ainsi, sans harmonies. »

Anuhi ouvrit grand les yeux, s’arrêtant. Elle sourit.

— « Mani le disait aussi. » Elle récita : « La nature est plus belle sans artifice. » Elle fit une moue coupable. « Si seulement je l’avais écouté plus tôt. Je suppose qu’il vaut mieux tard que jamais. Mais je ne vais pas délaisser les harmonies pour autant ! » assura-t-elle.

Elle rit. Son rire se répercuta dans la caverne et je devinai qu’Anuhi y contribuait avec un sortilège. Je vis soudain apparaître une silhouette harmonique entre elle et moi, et je roulai les yeux. Encore d’autres harmonies, hein ? Alors, j’observai l’image et haletai. Cet humain aux traits efféminés… ce visage… je l’avais déjà vu quelque part. Mais où ? L’harmonie se dissipait déjà. Quand elle finit de disparaître, Anuhi n’était déjà plus là. Kala inspira avec satisfaction et s’avança vers le tunnel. Je laissai échapper un petit rire moqueur.

“Tu sais, Kala ? Tu pourrais travailler dans un asile de fous. Tu le viderais en un jour.”

Le Pixie souffla.

“Qu’est-ce que tu dis ? Anuhi n’était pas folle. Elle était traumatisée, c’est tout.”

Comme toi, pensai-je. Je souris.

“En tout cas, tu m’as impressionné.”

Kala arqua les sourcils.

“Tu te moques de moi ?”

“Mais non, quelle idée. Je le dis sérieusement,” assurai-je.

“Bah. Je ne te crois pas. Pendant la conversation, tu t’ennuyais.”

“Je m’ennuyais ? Je pensais que tu n’allais arriver à rien, c’est tout. Mais bon, ne dis-tu pas qu’il faut faire confiance aux autres, Kala ? Pourquoi tu ne me crois pas quand je te dis que ton charabia philosophique m’a impressionné ?” protestai-je. “C’est la vérité. J’aime reconnaître les habiletés des gens. Et toi, en plus d’être impulsif, passionnel, impressionnable et manipulable, tu sais parler aux gens traumatisés. Et ça, c’est une qualité.”

Kala grogna et rougit en même temps.

“Tu crois ?”

Je souris largement.

“Je le crois.”

La lumière de ma pierre de lune éclairait bien le tunnel et je vis apparaître la silhouette de Saoko, qui attendait, assis sur une roche. Je ne fus pas surpris : le drow m’attendait toujours. Il se laissa glisser jusqu’au sol et me suivit sans un mot.

Nous ne tardâmes pas à arriver au bout du tunnel : celui-ci débouchait sur un petit escalier qui montait et aboutissait au pied d’un arbre. Un arbre ? Nous sortions du tronc d’un arbre ? Étions-nous dans le Bosquet de Kofayura ? Non. Ce n’était pas un arbre-perle, mais un tawman. Nous étions sans doute dans un des petits bois au nord de la caverne du Temple du Vent.

— « Voilà le destructeur qui arrive avec sa darganite, » se moqua Rao.

Jiyari et elle étaient assis sur l’herbe bleue, attendant. Samba était un peu plus loin, le corps tapi contre la terre, remuant la queue et fixant quelque chose, prêt à bondir sur sa proie. Et de fait, je venais de m’asseoir auprès de mes compagnons, quand je le vis faire un saut et relever la tête, une souris entre ses mâchoires. Ses yeux verts étincelaient de fierté.

— « Perky et Tarkul sont allés chercher des plantes médicinales pour Rodja, » expliqua Rao. « Ton vieux parent les a accompagnés. »

— « Et Chihima ? » demandai-je.

— « Elle est tout de suite partie pour Arhum. »

Je regardai Rao avec étonnement.

— « Déjà ? Et toi ? »

Rao sourit.

— « Elle ne mettra pas longtemps. Si tu penses aller au Temple du Vent, tu y passeras sans doute l’o-rianshu. Chihima aura le temps de revenir. Je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, que l’affaire de Lotus ne concernait que nous, mais… tu sais déjà un peu comment elle est. »

J’acquiesçai et désignai Saoko.

— « Je le sais. »

Le drow me lança un regard assassin. Il secoua la tête et indiqua l’endroit d’où nous venions.

— « On ne voit pas le trou dans le tronc. Ce sont des harmonies ? »

Rao acquiesça.

— « Tarkul dit qu’il y a une magara qui cache l’entrée depuis l’extérieur. De toute manière, même sans artifices, l’entrée n’est pas facile à trouver. Dis, » ajouta-t-elle. « Jiyari et moi, nous réfléchissions à ce que nous devrions faire de Perky et nous sommes arrivés à la conclusion que tu devrais décider de son sort, Kala. Tout compte fait, c’est toi qui as voulu l’emmener. »

— « C’est Drey qui a voulu l’emmener, » fit Kala. « Mais j’approuve sa décision. C’est quelqu’un de bien. »

— « Oui, mais, » toussota Rao, « il en a trop entendu. Même s’il ne parle pas des démons du temple, que ferons-nous s’il nous soupçonne ? Que ferons-nous s’il découvre qui nous sommes ? C’est un Isylavi. Un membre de la Guilde. Sa famille voudra savoir où il a été. »

Je gardai le silence. Rao avait raison. Je soupirai. Et Kala fit :

— « Ayons confiance en lui. Perky peut nous aider à trouver Lotus. »

Jiyari et Rao demeurèrent déconcertés. Moi-même, j’avais pensé qu’il m’aiderait à parvenir jusqu’aux colliers que je devais détruire, mais je n’avais pas pensé à Lotus.

— « Tu crois ? » murmura Rao.

Je haussai les épaules.

— « Qui sait. Kala a parfois de bonnes idées… »

Je tournai brusquement la tête en percevant une agitation de l’air et je me levai en voyant Tarkul courir vers nous.

— « Votre ami ! » fit le démon, haletant. « Il a crié quelque chose et, d’un coup, il est sorti du bois en courant ! »

Nous clignâmes des yeux et, sans plus attendre, tous les cinq, nous prîmes nos sacs et nous élançâmes dans la direction qu’il indiquait. Je levai une main vers Tarkul.

— « Merci pour tout, prenez soin de vous ! »

Nous atteignîmes le bout du bois rapidement et nous débouchâmes sur un grand pré d’herbe bleue, jouxtant la rivière du temple. À la forme de la caverne et à la courbe que faisait la rivière, je me situai rapidement. Nous étions dans la partie nord-ouest de la caverne. Le temple devait se trouver derrière la Grande Colonne.

— « Le voilà ! » dit Rao.

Perky courait vers la rivière. Nous l’appelâmes. Mais il ralentit à peine. En arrivant sur la rive, il tourna plusieurs fois sur lui-même. Et alors, il prit le mauvais chemin. Le rattrapant, nous lui barrâmes le passage.

— « Perky, où vas-tu ? Le temple est par là, » dis-je, indiquant la direction opposée.

— « Ah… » bredouilla le scientifique, faisant demi-tour.

Je l’observai avec inquiétude. Il était pâle et transpirait. S’était-il souvenu de quelque chose du laboratoire ? Était-ce possible ? Rao avait les sourcils froncés. Soudain, le drow roux chancela et je l’attrapai par le bras.

— « Euh… Tu ne te sens pas bien, Perky ? »

— « Diables, » fit-il. « Diables, je viens de me rappeler une chose, Drey. Une chose terrible. »

Attah, ce n’était pas bon signe… Je m’efforçai de ne pas regarder dans la direction de Rao. Perky frotta son front moite.

— « Quand j’ai aidé Rodja, j’ai commencé à avoir une sensation étrange. Et maintenant, je sais ce que c’est. »

Sa voix se brisa et, à contrecœur, je demandai :

— « Quoi ? »

— « T-Tarkul m’a dit qu’aujourd’hui, nous sommes le premier Gui du mois d’Amertume. Est-ce vrai ? »

Je calculai.

— « C’est vrai. Et alors ? »

Ses yeux plongèrent dans les miens avec désespoir.

— « Je dois me marier avec Lina après-demain ! »

J’arquai un sourcil. C’était tout ? Je soufflai de biais.

— « Est-ce si terrible ? À en croire ce que tu murmurais en dormant, tu l’aimes beaucoup. »

— « Plus que ma vie ! » s’exclama Perky. « Mais si je n’arrive pas… si je n’arrive pas à temps… Euh… Attends, tu dis que je murmure en dormant ? »

— « Et parfois pas si bas que ça, » me moquai-je. « Rassure-toi, si tu prends un anobe au Temple, tu as amplement le temps d’arriver à Dagovil avant la noce. Ne t’affole pas. »

— « Que je ne m’affole pas ? » protesta Perky d’Isylavi. Il se mit à marcher à grandes enjambées. « Allons ! Si je n’arrive pas à temps, elle ne me le pardonnera jamais ! »

— « Qui ? Lina ? »

— « Ma mère ! » me corrigea Perky. « Elle a insisté pour organiser la cérémonie. Dis-moi, » ajouta-t-il, ralentissant très légèrement l’allure. « Qu’est-ce que j’ai dit en dormant ? »

J’échangeai un regard avec Jiyari et Saoko. Ce dernier marmonna tout bas un ‘ça m’agace’. Je soupirai.

— « Ne t’inquiète pas. Tes secrets sont les nôtres. »

Mes paroles le rendirent encore plus inquiet et il ralentit encore davantage, se rembrunissant.

— « Des secrets… quels secrets ? »

Je haussai les épaules en feignant.

— « Bon… Je n’ai rien entendu. Personne n’a rien entendu. »

S’agissant d’un Isylavi, j’étais sûr qu’il avait quelque secret. Tous les Isylavi en avaient. Perky se troubla.

— « Euh… Eh bien… Moi non plus je ne sais pas que les Arunaeh, vous avez des relations avec des démons. »

— « Je m’en réjouis. Moi-même, je ne le sais que depuis peu, » reconnus-je. « Mais la décision de ma famille, comme toujours, me semble juste. »

Perky me jeta un regard curieux. Puis il cligna des yeux.

— « Et le vieil homme ? Ton parent… où est-il ? »

Je freinai d’un coup et jurai.

— « Attah. Je l’ai oublié. Nous l’avons laissé dans le bois. Je vais le chercher… »

Le rire de Rao me poursuivit. Je constatai que, cette fois-ci, Saoko ne me suivait pas. J’arrivais à la lisière du bosquet, quand, soudain, l’image de l’humain aux traits efféminés surgit de nouveau dans mon esprit et je m’arrêtai net.

— « Kala. »

“Quoi ?”

J’inspirai… et expirai, bouche bée.

— « Je viens de me rappeler. Nous avons déjà rencontré Mani, Kala. Le type avec le gamin, près du Tunnel du Serpent qui s’est effondré, quand Livon et moi nous sommes allés voir Myriah dans sa grotte… Le petit l’appelait Mani. C’était la même personne que celle que nous a montrée Anuhi. J’en suis sûr. Mais… » Diables, Kala n’avait-il pas dit que, s’il rencontrait un frère, il le saurait immédiatement ? Mais, bien sûr, il n’était alors pas complètement réveillé… L’ironie de la situation m’arracha un éclat de rire. « Quand je pense que nous l’avons eu à portée de main… Par Sheyra, c’est incroyable ! »

— « Ce qui est incroyable, c’est que vous m’ayez oublié si facilement, » fit la voix de Sombaw.

Le vieil Arunaeh sortit des fourrés avec une moue légèrement blessée. Je lui répondis par une moue d’excuse. Je me sentais vraiment mal de l’avoir oublié ainsi et je m’inclinai profondément.

— « Je suis désolé, grand-père. Nous poursuivions Perky. »

Sombaw s’arrêta devant moi et me scruta d’un regard curieux.

— « Tu parlais tout seul. Explique-moi ça, Drey. Les Arunaeh, nous n’avons jamais eu de fantaisies comme celle de la personnalité multiple. Es-tu réellement Drey Arunaeh ? »

Je grimaçai. Je lui devais des explications. Je n’avais que trop tardé. J’acquiesçai et me redressai.

— « C’est bien moi. Mais j’ai un autre esprit au-dedans. Et cela n’a rien d’imaginaire. C’est la réalité. L’histoire est un peu longue… »

— « Nous avons le temps avant d’arriver au temple, » répliqua Sombaw. « Je marche lentement. »

Et il marcherait aussi lentement qu’il le faudrait jusqu’à ce que mon histoire l’ait satisfait, devinai-je. J’esquissai un sourire.

— « Alors, en route. »