Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

10 Adieux

« La haine est un bouclier stupide à double tranchant. Nous haïssons pour justifier nos actes. »

Zélif

* * *

— « C’est le dernier ! » assura Sanaytay à Axtayah tandis que celui-ci chargeait le onzième ex-dokohi.

La gargouille s’envola et je suivis son vol avec intérêt. La force dont elle avait besoin pour décoller était énorme et chaque fois qu’elle battait des ailes, les feuilles et les branches de tous les arbres alentour s’agitaient, l’herbe de la colline tourbillonnait et nos cheveux avec elle.

À la tombée de la nuit, Zélif était allée à Dérelm, avec l’aide d’Axtayah, afin de chercher un bateau pour emmener tous les ex-dokohis et les Ragasakis. La leader de la confrérie avait assuré que cela ne la dérangeait pas de s’occuper des ex-dokohis jusqu’à leur réveil. Elle connaissait des gens à Dérelm qui pourraient l’aider, en particulier un certain Duï dont elle m’avait déjà parlé et qui avait pris soin d’elle comme d’une fille après la mort de ses parents. Soit dit en passant, c’était un ancien érudit de l’Académie de Trasta : d’où les bonnes relations que Zélif entretenait avec celle-ci.

La rosée, sur l’herbe mauve, scintillait sous la lumière reflétée du soleil levant. Tandis que Sanaytay reprenait une douce mélodie de flûte et que Rao parlait silencieusement avec Myriah, les autres Ragasakis, allongés sur l’herbe, nous suivions d’un regard paisible le vol de la gargouille vers le petit morceau de ciel. Orih laissa échapper un long soupir envieux.

— « Je voudrais pouvoir voler comme elles. »

Je souris, amusé.

— « Qui ne voudrait pas ! Certains au Temple du Vent sont capables de léviter sur place durant des heures… mais, sans ailes, ce n’est pas aussi fascinant. »

— « Toi, tu ne sais pas léviter ? » demanda Sirih, l’air déçue.

— « On ne peut pas tout apprendre, » raisonnai-je. « La lévitation requiert beaucoup d’équilibre et d’entraînement. Mon père sait léviter un peu, mais, quand je lui ai demandé de m’enseigner, il m’a dit qu’il avait d’autres choses à faire. Il n’a jamais beaucoup aimé les marmots… »

— « Menteur, » rit Kala, m’interrompant. « Père a essayé de t’apprendre, mais, toi, tu en as eu assez d’être assis à chercher l’équilibre. »

Fouillait-il dans mes souvenirs maintenant ? Mmpf. Levant une main, je citai, imitant la voix de mon père :

— « Assieds-toi, fils, concentre-toi sur les forces, pense à l’Équilibre de Sheyra et lévite. Mar-haï, si tu appelles ça enseigner… Lustogan était un bien meilleur maître. Mais la lévitation n’a jamais été son fort non plus. Léviter n’est pas facile. »

— « Tu l’as dit, » approuva Sirih.

Nous nous tûmes quelques instants, écoutant la mélodie de Sanaytay. Alors, je repris :

— « Mais maintenant que j’y pense, Orih, toi, si tu faisais exploser le sol, tu serais projetée vers le haut. Quoique peut-être pas si haut, » reconnus-je, levant les yeux vers la lointaine cime du cône.

— « Et je ressors de l’expérience en morceaux, » répliqua Orih. « As-tu oublié avec quelle force mes explosions se déchaînent ? »

— « Ça, je le sais, » soufflai-je amusé. « Depuis le jour où tu as réussi à bloquer la Spirale. »

— « Quoi ?! » laissa échapper Rao, détournant son regard de la larme draconide. « Le fleuve qui s’est bloqué et qui a forcé tous les habitants d’Ambarlain à être évacués il y a quelques mois ? C’est elle qui l’a bloqué, vraiment ? »

Orih rougit comme un zorf.

— « Je ne l’ai pas fait exprès. Quel rapporteur, Drey… »

— « Nous sommes en famille, » lui assurai-je avec un large sourire, que Kala élargit encore.

Livon écarta son regard de son cube à chiffres et intervint :

— « Rao… As-tu parlé à Myriah ? »

La Pixie acquiesça et retint toute notre attention. Nous nous assîmes sur l’herbe, impatients. Myriah lui avait-elle raconté son passé ? Rao garda le silence un moment. Puis elle mit la larme dans sa poche et transmit :

— « Myriah dit qu’elle comprend que vous vouliez lui rendre son corps, qu’elle t’aime, Livon, et qu’elle te remercie, mais qu’elle ne peut raconter ce qui lui est arrivé et que, si elle avait eu une piste pour la sortir de la varadia, elle en aurait parlé depuis longtemps. »

Les Ragasakis, nous fronçâmes les sourcils. Livon secoua la tête, altéré.

— « Ce n’est pas possible. Il doit y avoir un moyen de la sortir de là. »

— « Pourquoi ne peut-elle pas raconter ce qui s’est passé ? » lança Sirih avec une moue. « Même après que Drey l’a sauvée de la varadia, elle ne peut pas nous le dire ? »

Rao haussa les épaules.

— « Elle dit qu’il vaut mieux que les histoires du passé restent dans le passé. Ah, » ajouta-t-elle se tournant vers moi, « d’après elle, le morceau de la varadia où elle se trouvait n’est pas isolé : il communique avec la roche-éternelle en dessous, à travers la montagne. Et elle dit que le mot ‘roche-éternelle’, elle ne l’avait jamais entendu, que ce doit être un néologisme. »

Nous sourîmes. Oui, bien sûr. Un néologisme qui était dans les livres depuis près de deux-cents ans déjà.

— « Je ne connais pas bien l’histoire de la Superficie, » admit Rao. « Mais je crois me rappeler qu’autrefois, l’Empire d’Arlamkas s’étendait jusqu’à la côte est, jusqu’à Rosehack, n’est-ce pas ? »

Livon et Orih acquiescèrent en même temps, puis se regardèrent, hésitants, avant de reconnaître :

— « Mais… »

— « Nous non plus, nous ne connaissons pas grand-chose à l’Histoire, » avoua Orih.

— « Ce sont des montagnards, » fit remarquer Kala. « Mais je suis sûr que Drey en sait davantage. »

Je grimaçai.

— « Pourquoi moi ? J’ai lu quelques livres d’écrivains arlamkiens de l’ère impériale… Mais c’est tout. Moi, en Histoire, je ne m’y connais pas non plus : je suis destructeur, » me défendis-je.

— « Et, moi, je suis guerrière, » intervint Naylah. « Quand j’ai un doute, je demande à Loy. »

Mais le secrétaire de notre confrérie n’était pas là. Nous nous tournâmes vers Sirih et Sanaytay, et la première souffla :

— « Pourquoi vous nous regardez ? Ma sœur et moi, nous sommes de chères Daerciennes du sud, des voleuses sans éducation. Les empires, qu’est-ce qu’on en a à faire… À quoi ça nous avancerait, de toute façon ? » demanda-t-elle. « Qu’est-ce que Myriah a à voir avec l’empire ? »

— « Mis à part qu’elle était la fille de la directrice de l’Académie d’Hilramshil… » Rao laissa sa phrase en suspens.

Il y eut un silence durant lequel je m’imaginai des histoires improbables sur le passé de Myriah. Qu’elle s’était enfuie de sa patrie après quelque complot et avait erré dans les montagnes sans but, se retrouvant par accident dans la roche-éternelle ; ou qu’elle était partie en quête de l’immortalité et avait permuté avec… avec quoi ?, me dis-je alors. Quel être vivant pouvait vivre dans la roche-éternelle, là-bas, perdu dans la montagne ?

— « Eh bien, le maître Jok, » intervint alors Jiyari, s’attirant tous les regards, « une fois, il nous a fait lire un livre sur l’histoire de l’Académie d’Hilramshil. Je n’ai pas pu le lire en entier, c’était un gros volume et je me suis endormi, » admit-il, « mais… c’était intéressant. Je me rappelle que la famille qui dirigeait l’Académie sous l’empire est célèbre même encore aujourd’hui… Les Lapraska, ils s’appelaient. Je crois. »

Jiyari n’était jamais sûr de rien. Rao répéta, pensive :

— « Lapraska. Le nom me dit quelque chose. »

— « Damun Lapraska, » fit soudain Livon, étonné. « À Firassa, il y a une rue qui s’appelle comme ça. »

Ceci ne nous avançait pas. Mais, moi, je commençais à placer les pièces du puzzle. Je secouai la tête.

— « Quoi qu’il en soit, que je sache, il n’existe qu’une seule créature capable de pénétrer dans la roche-éternelle et avec laquelle Myriah aurait pu permuter : les Yeux d’Éol. Mais les Yeux d’Éol ne s’occupent que de la roche. Ils n’en sortent jamais ni n’attaquent personne. Dans les Cités de l’Eau, ce sont des créatures sacrées et certains doutent même de leur existence car très peu de gens en ont vu. » Je fronçai les sourcils. « Si Myriah a permuté avec un Œil d’Éol, elle a dû laisser celui-ci à l’extérieur. Et un Œil d’Éol doit valoir une fortune, mort ou vivant. »

Il y eut un profond silence. Rao échangea un regard avec Samba et réfléchit :

— « Veux-tu dire que quelqu’un a obligé Myriah à permuter avec cet Œil d’Éol pour le capturer ? »

— « C’est une possibilité, » confirmai-je.

Les yeux gris de Livon s’étaient enflammés d’indignation.

— « Quelqu’un a obligé Myriah à rester prisonnière pour l’éternité ? Mais qui ? »

Personne ne lui répondit. Nous n’en avions aucune idée. Après un silence, Livon soupira.

— « Si Myriah ne veut pas nous le raconter, c’est que nous n’avons pas besoin de le savoir. Je la sauverai de toute façon. »

Je le regardai avec affliction. Maintenant que nous savions que la varadia était de la roche-éternelle, quel espoir avions-nous ? Jamais personne n’avait été capable de briser la roche-éternelle. L’idée que l’on puisse réussir à la rompre était même inquiétante. Et, cependant, Livon ne se rendait pas. Ne savait-il donc pas se rendre ?

Mon regard se posa sur Tchag, qui s’était immobilisé dans une position ridicule, les jambes repliées et les pieds croisés derrière la nuque. Il observait Livon.

— « Si nous découvrions qui est cette sorcière Lul, » dis-je alors, « peut-être que nous pourrions donner à Myriah un corps avec lequel elle pourrait bouger, comme Tchag. »

Livon se leva. À son expression, je compris qu’il ne m’avait pas écouté.

— « Tout n’est pas encore perdu, » affirma-t-il. « J’ai juré que j’y arriverais. Quoi qu’il en coûte. » Il cligna des paupières et se frotta le cou, mal à l’aise. « Je vais… faire un tour. »

Tchag grimpa sur son épaule et le permutateur s’éloigna, descendant la colline éclairée par les rayons reflétés du soleil. Nous demeurâmes interdits un moment et une inquiétude croissante m’envahit. Quoi qu’il en coûte, avait-il dit… Jusqu’à quel point ? Je n’avais pas oublié qu’au début, il était même prêt à permuter avec Myriah pour la sauver. S’il ne voyait pas d’autres méthodes… en serait-il capable ?

J’allais me lever pour partir derrière lui, quand Orih se redressa, en déclarant :

— « Penser tout seul n’est pas son fort… Il vaudra mieux que je parle avec lui. »

Nous la vîmes s’éloigner vers les arbres et disparaître dans la direction que Livon avait prise. Au bout d’un silence, Sirih leva les yeux vers le sommet et bondit sur ses pieds en disant :

— « Les gargouilles n’ont pas l’air de se presser pour revenir. Jiyari. On va voir ces peintures ? »

Je me rappelai que Zélif avait été si enthousiasmée par les peintures préhistoriques de la caverne que Jiyari lui avait proposé de les copier sur son cahier et la leader s’était empourprée de plaisir. S’en souvenant, le scribe s’exclama :

— « Pardon ! J’ai une mémoire de poisson rouge. Allons-y. »

Prenant cahier et crayon, le Pixie blond s’éloigna avec Naylah et les deux harmonistes, nous laissant seuls, Rao et moi, avec Samba. Le chat bâilla, découvrant toutes ses dents et sa langue rouge. Les païskos gazouillaient doucement. Je jetai un coup d’œil en direction de l’entrée par où nous étions arrivés. Il y avait déjà plusieurs heures que Chihima et Saoko étaient partis explorer l’ouverture que Zélif avait indiquée en chemin, pour voir si elle conduisait quelque part ou si c’était une voie sans issue.

— « Chihima et Saoko tardent à revenir, » remarquai-je.

— « Tu crois qu’il leur est arrivé quelque chose ? » s’inquiéta Kala.

Rao me jeta un curieux regard, comme si elle se demandait qui était en train de parler, Kala ou moi. Elle observa :

— « Ce n’est pas mauvais signe : s’ils avaient trouvé une voie sans issue tout de suite, ils seraient déjà de retour. »

Elle avait raison. S’ils avaient vraiment trouvé un tunnel qui valait la peine d’être suivi, les deux Couteaux Rouges n’auraient pas besoin d’avoir recours aux gargouilles pour sortir de là. Dans ce cas, moi non plus, je ne volerais pas à la Superficie : je devais encore chercher ces colliers pour les détruire. En m’aidant de Perky d’Isylavi, pensai-je, jetant un regard au drow roux inconscient.

— « Dis, Drey, » fit alors Rao, tout en caressant Samba d’une main distraite. « Cela ne t’intéresse toujours pas de pouvoir retrouver ton apparence habituelle ? »

Je la regardai avec curiosité et Kala souffla.

— « Pourquoi ça l’intéresserait ? Nous sommes très bien comme ça. »

Je roulai les yeux et avouai :

— « Cela m’intéresse. Surtout à cause des tatouages du Datsu. Maintenant qu’ils me recouvrent tout le temps tout entier, je ne sais pas pourquoi j’ai plus de mal à savoir à quel point il est bridé ou débridé. Ce n’est pas que ça me préoccupe vraiment, mais… Un des principes du Datsu, c’est que tout le monde puisse voir comment il s’étend sur la peau, pour qu’on sache, malgré tout, que, les Arunaeh, nous réagissons. Là… je peux me retrouver sans sentiments sans que personne ne s’en rende compte. »

Sauf Yanika, me dis-je. Elle, elle se rendait toujours compte de ces choses-là. Rao acquiesça. J’observai son expression pensive, croisai de nouveau les yeux verts du chat noir et m’enquis :

— « Pourquoi avez-vous demandé à Lotus qu’il vous donne cette apparence ? Pour vous retrouver plus facilement, ça, je le sais déjà. Mais pourquoi la peau grise et les yeux rouges ? Pourquoi les trois lignes sur les cercles de Sheyra ? Y a-t-il une raison ? »

Rao sourit légèrement.

— « Il y en avait une. À ce moment-là, nous étions des gamins et nous prenions les fables et les contes très au sérieux. Namun le vampire… » elle fronça les sourcils, « le Prince Ancien nous a raconté beaucoup de vieilles légendes. Certaines tirées de son monde de vampires, d’autres de celui des saïjits, ou des nixes, et même des gargouilles. Il n’a jamais fait beaucoup d’efforts pour nous détromper sur notre vision du monde. Il devait penser que, de toute façon, nous allions mourir et nous ne verrions jamais la réalité. Pourquoi nous dire que les fées, les licornes ou les phénix n’existaient pas ? »

Je sentis l’émotion de Kala grandir dans ma poitrine. Kala murmura :

— « Ils n’existent pas ? »

Rao courba ses sourcils en une expression attendrie.

— « Ils existent dans notre imagination. Un des contes, » poursuivit-elle, « parlait des Sept Infernaux. Kala te l’a-t-il déjà raconté ? Bon. Eh bien, ces infernaux avaient la peau grise et les yeux rouges. Pour nous qui ne ressemblions à rien, pouvoir partager ces traits nous a enthousiasmés. Lotus a accédé à notre requête. Il ne nous refusait jamais rien. Parfois, il nous disait que nous lui demandions l’impossible, mais, chaque fois qu’il se sentait capable d’accomplir nos vœux, il le faisait. » Elle secoua la tête avec un mélange de nostalgie et de tristesse. « Il se sentait coupable. C’est pour cela que, nous autres, nous aimions lui demander des choses. Parce que, chaque fois que nous formulions un souhait et qu’il l’exauçait, il se réjouissait. »

Elle sourit. Kala baissa la tête.

— « Je m’en souviens. »

— « Et pourquoi les lignes ? » demandai-je.

— « Ah… » Rao haussa les épaules. « Une autre bêtise. Nous avions pensé que, si nous rencontrions les Sept Infernaux authentiques, nous ne nous reconnaîtrions pas. Alors, nous avons ajouté les cercles de Sheyra, en l’honneur de la divinité. Lotus nous parlait souvent de l’équilibre du monde. Et les lignes… C’était une idée de Melzar. Je me rappelle que, sur le moment, son idée nous avait plu à tous, mais je ne me rappelle pas pourquoi. Lui-même ne s’en souvient plus maintenant, » avoua-t-elle avec amusement. Elle se leva, agrippant sa corde à sauter tout en ajoutant : « Jiyari n’est pas le seul à oublier des choses. Tous, nous avons oublié. Mais ça n’a pas d’importance, » sourit-elle. « Parce que nous avons toute une vie devant nous. »

Elle commença à sauter à la corde et, quand elle proposa de m’apprendre à contrôler volontairement le sortilège qui modifiait mon apparence, Kala ne protesta pas. J’étais très concentré sur moi-même, suivant les consignes de Rao, quand Jiyari, les harmonistes et Naylah revinrent, presque en même temps que Chihima et Saoko. La Couteau Rouge annonça :

— « Au bout d’un moment, le tunnel se rétrécit trop pour pouvoir passer, mais de l’air y circule. »

De sorte que ce n’était pas une voix sans issue, me réjouis-je.

— « Avez-vous vu quelle sorte de roche il y a ? » m’enquis-je.

Chihima plissa les yeux vers moi.

— « Du granite. »

Bien. Il serait facile de nous ouvrir un chemin. Saoko avait une mine particulièrement agacée et je me demandai si Chihima n’avait pas quelque chose à voir là-dedans. Je le confirmai bientôt. Tandis que Naylah et Sirih montraient leur intérêt pour la corde à sauter de Rao, faite d’un matériel spécialement léger et extensible, le drow alla s’asseoir à côté de moi et grommela :

— « Cette kadaelfe, elle m’agace. »

J’arquai un sourcil.

— « Pourquoi dis-tu cela ? » demandai-je à voix basse.

Le drow inspira par le nez avec mépris.

— « Elle m’a dit que nous étions pareils. »

J’arquai l’autre sourcil.

— « Pareils ? »

Saoko me jeta un coup d’œil agacé.

— « Des protecteurs. Elle protège sa rohi jusqu’à la mort. Je lui ai dit que je ne te protégeais pas parce que je pensais que tu étais sacré et que je n’avais pas non plus l’intention de donner ma vie pour toi. Quelle stupidité. »

Je grimaçai, réprimant un sourire.

— « Elle a pris la mouche ? »

Saoko haussa les épaules.

— « Qu’est-ce que j’en sais. Je n’aime pas penser aux autres. C’est agaçant. »

Mais, malgré tout, il m’en parlait. Je secouai la tête, amusé, et me rallongeai sur l’herbe, les bras derrière la tête, tout en disant à voix haute :

— « Tu as raison. Penser aux autres, c’est agaçant. Ce n’est pas seulement agaçant de les saluer et de les connaître, c’est aussi agaçant de devoir les supporter, de leur dire adieu, c’est agaçant de devoir les comprendre et blaguer et rire avec eux, et on finit par être si agacé qu’on ne sait plus si ce qu’on ressent est de l’agacement ou du plaisir. Je suis sur la bonne voie ? »

Saoko était resté saisi.

— « Tu te moques de moi ? »

Je souris aimablement.

— « Pas que. Penses-y. Même si tu dis que tout est agaçant, tout compte fait, si tu écoutes Lustogan et que tu me protèges, peut-être que c’est parce que tu ne t’ennuies pas tant que ça avec nous. »

Saoko garda le silence. L’absence de réponse n’était pas surprenante, mais l’envie me démangea de lui demander : alors ? à quoi penses-tu maintenant ? Son visage, parfois, était aussi peu expressif que celui de Lust.

Peu après, Orih revint, disant que Livon était plus tranquille maintenant, mais qu’il était resté près de la roche-éternelle jouer avec son cube à chiffres. Et, moi, je n’étais toujours pas parvenu à contrôler l’apparence de Pixie quand les gargouilles revinrent du haut du cône. Axtayah annonça que tous les dokohis étaient déjà installés à bord de l’embarcation et qu’il était temps de partir. Comme ils auraient besoin de deux voyages pour sortir les cinq Ragasakis, Rao proposa que, les autres, nous nous mettions déjà en marche. Axtayah assura que cela ne le dérangeait absolument pas de revenir le jour suivant à la caverne au cas où nous n’aurions pas trouvé d’issue.

— « Mais que ce soit la dernière faveur, » ajouta-t-il, nous arrachant des sourires.

Le moment des adieux étant arrivé, je me sentis un peu maladroit face à tant de regards. Je m’inclinai.

— « Je reviendrai à la confrérie dès que je pourrai, » promis-je.

Ils me sourirent. Naylah posa fermement Astéra sur le sol en disant :

— « Tant que tu continues à penser à nous, tu seras toujours un membre de la confrérie. Les Ragasakis, nous sommes comme ça : même les plus grandes distances ne parviennent pas à nous séparer. »

— « Et si tu ne reviens pas vite, nous te ramènerons de force ! » ajouta Orih levant deux doigts, en signe de promesse. « Et avec Yanika, bien sûr. Et Myriah. Et Jiyari. Et Saoko. »

Je perçus le léger frémissement de ce dernier. Les yeux du Pixie blond s’étaient illuminés.

— « Moi, un Ragasaki ? Mais je ne suis ni celmiste ni guerrier… »

Kala rit et lui passa un bras sur les épaules, le réconfortant :

— « Mais qu’est-ce que tu dis ! Tu sais préparer la soupe de tugrins. Et passer le balai. Et tu es plus malin que moi. »

— « C’est Kala qui parle, » crus-je bon de préciser.

On entendit alors un cri dans la caverne et nous sursautâmes tous. Livon apparut entre les arbres, brandissant le cube à chiffres, une expression de pure stupéfaction sur le visage.

— « J’y suis arrivé ! » s’exclama-t-il, montant la colline en courant. « Orih, Drey, les amis ! J’ai réussi à le résoudre ! »

Nous soufflâmes d’incrédulité et Orih cria victoire. Souriant largement, je me tournai vers la gargouille Axtayah en disant :

— « Ça, c’est un vrai miracle ! »

Et, voyant que Tchag se moquait silencieusement de Livon, tentant de lui ôter le cube pour l’embrouiller, je commentai à Kala :

“Il ne manque plus que l’imp récupère aussi la parole et je croirai réellement qu’Axtayah est la gargouille des miracles.”

Je félicitai Livon et, apprenant que nous allions partir, il détourna les yeux de son cube impeccablement résolu et serra la main que je lui tendais. De l’autre, je lui donnai un papier, lui expliquant :

— « C’est pour le Maître-joueur des Zandra. Pour la Kaara. Le père de Yéren m’a promis une réponse à trois questions, et il m’en reste deux. Il m’a dit qu’elles expireraient au bout de trois mois. Il reste à peine deux semaines et, tout bien considéré, je n’ai rien de spécial à demander à la Kaara, alors… tiens. J’ai signé et tout. Il ne te reste plus qu’à écrire les deux questions. S’il te plaît, pas de question sur les Pixies ni sur ma famille. N’oublie pas qu’une question dévoile aussi des informations. »

Livon me regardait, abasourdi. Il jeta un coup d’œil au papier.

— « Je… Tu es sûr, Drey ? C’est toi qui as gagné à l’Erlun contre lui. »

— « C’est Myriah et Saoko qui ont gagné, » lui répliquai-je. « Moi, je n’ai rien fait. »

— « Alors, c’est eux qui devraient écrire les questions, » insista Livon. « Pas moi. »

— « Certainement. Mais Myriah n’a pas de mains et je suis sûr qu’elle te fait confiance pour qu’au moins une de ces deux questions la concerne et puisse l’aider, » dis-je, souriant. « Et si Saoko a une question, qu’il la dise maintenant, parce que nous partons. »

Le drow aux cheveux en brosse fronça les sourcils. Levant un index, Sirih suggéra :

— « Pourquoi les Ragasakis m’agacent tout le temps ? »

Nous éclatâmes de rire. À la surprise générale, Saoko sourit légèrement.

— « J’ai une meilleure question. Qu’est-ce qu’on attend pour se mettre en marche ? »

— « Très juste, très juste ! » s’impatienta Nartayah, agitant ses ailes. « En vol, tout le monde ! »

Elle saisit Sanaytay sans avertir et celle-ci inspira d’un coup tandis qu’elle décollait.

— « Au… Au revoir ! » s’écria-t-elle.

Je crois que jamais je n’avais entendu la flûtiste crier si fort. Je souris et levai la main en guise d’adieu pendant qu’Axtabah agrippait Sirih et s’envolait lui aussi. Tandis que ses enfants s’élevaient agitant l’air, Axtayah posa son énorme main sur ma tête avec ce même geste paternel qu’il avait eu la première fois que nous nous étions rencontrés et il dit :

— « Ici, nos chemins se séparent. N’oublie pas, jeune saïjit, que la vie se base sur les décisions que nous prenons. Si nous pouvions tout faire, nous n’aurions pas à décider, mais notre satisfaction, notre volonté et notre vie mourraient avant de naître. Ce sont nos décisions qui construisent notre vie. Et faire confiance à quelqu’un est aussi une décision. » Ses grands yeux noirs sourirent en se tournant vers Livon. « Toute gargouille au cœur bienveillant mérite d’avoir à ses côtés un ami bienveillant. » Venait-il de me traiter de gargouille ? Il s’inclina, agitant l’air. « Et, moi, j’ai pris la décision d’être enfin libre, d’éduquer mes enfants et de cesser de haïr les saïjits. La haine n’est jamais bonne. Souvenez-vous-en. »

Sans attendre de réponse à ses sages paroles, il prit Livon et celui-ci souffla.

— « Mon sac ! »

Je le lui lançai à temps et, en le rattrapant, le cube à chiffres lui échappa. J’allais le lui renvoyer quand Livon me répliqua :

— « Laisse faire, je te le donne ! Tu te débrouilles mieux que moi avec ce genre de jeux, de toute façon. Plus de deux ans pour résoudre ça, diables, je suis nul… »

Ses paroles se perdirent, étouffées par les puissants battements d’ailes. La petite silhouette de Tchag, agrippée aux cheveux bleus du permutateur, observait le décollage avec des yeux émerveillés. Je suivis le vol durant un moment, souriant, le cube à chiffres entre les mains. Quand je cessai de sentir autant la force orique, je baissai les yeux vers Naylah et Orih.

— « Bon. Nayou. Fais attention à ne plus perdre Astéra, hein. Je ne savais pas que tu la maniais aussi bien. »

La lancière sourit, flattée, mais elle assura :

— « Je dois encore progresser. Aux derniers duels de Firassa, j’ai perdu aux demi-finales. »

— « Contre l’aimable Grinan Farshi d’Ishap, en fait, » la taquina Orih. « Et cet hiver, elle espère obtenir sa revanche ! »

Tandis qu’elle parlait, la mirole faisait ses adieux à Samba, le couvrant de caresses, que le chat noir commençait à apprécier. Il semblait que le collier modifié ne l’avait pas affectée autant que nous l’avions craint au début. Ce matin-là, elle ne s’était trompée qu’une fois, nous confondant Saoko et moi.

— « Je crois qu’à cette date, je serai de retour à la Superficie avec Yanika, » souris-je. « Nous essaierons d’assister à cette revanche. Bon. On y va. Prenez soin de vous. »

Orih se leva et, à ma surprise, elle m’embrassa fortement et m’adressa un sourire pointu en s’écartant.

— « Toi aussi, prends soin de toi. Et prends soin de Myriah. Et, au fait, » dit-elle, me faisant face. « Je ne sais pas exactement comment tu es, Kala. À ce que j’ai vu, tu n’as pas l’air d’un mauvais type, mais… s’il arrive du mal à Drey par ta faute, je ne te le pardonnerai pas. Il en va de même pour toi, Rao. Pour moi, avant d’être destructeur ou Arunaeh, Drey est un Ragasaki. Un membre de ma famille. Et… » Elle s’empourpra. « Ben voilà, que Kala et Rao ne t’entraînent pas dans des histoires que tu ne veux pas, Drey. »

Je supposai que la mirole exprimait là des préoccupations dont elle avait parlé avec Livon. Ma situation au milieu de tous ces Pixies les inquiétait et ils ne voulaient pas me laisser seul sans être certains que je n’avais pas besoin d’aide. Ils avaient pensé à moi. L’idée m’émut et me dérangea à la fois, parce que je n’arrivais toujours pas à m’y habituer.

— « Moi… ça va, » assurai-je. Face à son expression interrogative, je souris avec confiance. « Kala n’ira nulle part si je ne veux pas y aller et, si cela te préoccupe, sache que Rao ne peut pas entrer dans mon esprit parce que le Datsu me protège. De toutes façons, plus je la connais, plus je comprends qu’elle ne ferait pas ça. Et bon, comme je l’ai dit, je dois juste remplir une tâche que m’a confiée Yodah. Une fois cela fait, j’aiderai Kala dans la mesure du possible. Mais tu me connais bien : je suis prudent. Plus prudent que Livon, en tout cas. »

— « Ça, c’est facile, » souffla Orih.

Nous sourîmes. Et je redevins sérieux quand je dis :

— « Qu’il ne fasse rien d’absurde. »

Les yeux de feu d’Orih brillèrent.

— « Il ne fera rien d’absurde. Il me l’a promis. »

J’ouvris grand les yeux. Tous deux avaient donc parlé de ça aussi. Livon avait promis à Orih qu’il ne permuterait pas avec le corps de Myriah et qu’il trouverait une autre méthode pour le sortir de là. Je souris et me sentis soulagé. Car, en cela, Livon était comme moi : il tenait toujours ses promesses.