Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

8 La roche-éternelle

« ¡Vole ! Vers les hauts nuages et les rayons de l’aube ! »

Sisséla Dradzahyn

* * *

Les premiers à monter furent Livon, Naylah et Perky d’Isylavi, ainsi que Tchag. Quand ils me demandèrent pourquoi j’emmenais le scientifique, je me contentai de hausser les épaules et de répondre « je le connais ». En réalité, ce n’était pas l’unique raison. Je savais que celui-ci était chargé d’emporter les colliers de contrôle à Dagovil. Tant qu’il ne se rendrait pas au fort de Karvil pour les récupérer, ceux-ci ne seraient pas vendus ou, du moins, ils tarderaient à l’être.

Puis ce fut le tour de Sirih, de Sanaytay et d’Orih. Cette dernière était encore endormie. Rao disait que c’étaient sans doute les effets soporifiques de la ryoba, mais Kala ne se rappelait pas que ceux-ci duraient autant…

Chihima, Rao et Jiyari furent les suivants. Rao cachait mal son envie d’expérimenter le vol, contrairement à Samba qui, à peine soulevé par la gargouille, s’agriffa à la Pixie, l’air manifestement terrifié. Quand je les vis disparaître dans le brouillard, je constatai que les battements d’ailes de Nartayah et d’Axtabah n’étaient plus aussi vigoureux. Les gargouilles commençaient à être fatiguées.

Il ne restait que Saoko, Aroto, Zélif et moi. Nous étions quatre.

— « Peut-être que deux d’entre nous pourront monter à la fois, » réfléchis-je. « Tu ne pèses pas lourd, Zélif, et Aroto est petit. »

— « Petit, je t’en ficherai ! » répliqua Aroto. « Et ne vous préoccupez pas pour ça : je reste. Voler, c’est pas mon truc. Je me joindrai aux pèlerins et j’écouterai les rumeurs. Ne vous tracassez pas. Je suis un menteur professionnel. Je ne me laisserai pas attraper. Rao est d’accord, » ajouta-t-il, comme si c’était un argument de poids.

Je grimaçai. L’idée ne me plaisait pas, mais nous n’allions pas nous disputer maintenant. Cependant, si on le soupçonnait, on l’interrogerait en utilisant de grands moyens. Et avec ces grands moyens, on pouvait lui soutirer toute la vérité.

— « Aroto, » dis-je en chuchotant.

— « Quoi ? »

— « J’ai comme l’impression que tu ne m’aimes pas. C’est parce que je suis un Arunaeh, n’est-ce pas ? As-tu eu affaire à un membre de ma famille ? »

Il y eut un silence.

— « Non, » répondit enfin le ternian. « Pas personnellement. De toute façon, cela n’a rien à voir avec ça. Ce que je n’aime pas, c’est ton arrogance quand tu dis que tu es plus Pixie que nous. »

Kala eut un sursaut.

— « Je n’ai pas dit ça. J’ai dit… »

— « Que Zella et toi, vous étiez des Pixies du Chaos, » me coupa-t-il. « Nous autres, par contre, nous sommes des Pixies de deuxième classe, parce que nous sommes venus après. Mais certains d’entre nous ont vécu plus longtemps que toi dans un laboratoire. Crois-tu que vous avez souffert davantage ? Comment en es-tu si sûr ? Je n’aime pas ton mépris. » Il cracha. « Tu ne sais pas tout ce que Zella a enduré pour te sauver. J’espère que tu l’as remerciée. Ou tu crois peut-être qu’elle ne vit que pour toi ? »

Je remarquai que Zélif retenait sa respiration. Elle ne savait pas que les autres Couteaux Rouges étaient aussi des Pixies, me rappelai-je. Mais les paroles d’Aroto ne lui avaient pas laissé de doute. Kala murmura, confus :

— « Quoi ? »

Je sentis qu’Aroto s’agitait, nerveux.

— « Tsk… Oublie ça. Ashgavar, c’est toi qui as sorti le sujet. Moi, je m’en fiche que tu sois un complet crétin tant que Zella est heureuse avec toi. Protège-la bien. S’il lui arrive quelque chose, tu mourras de ma main, Kala. Sois-en sûr. »

Sa voix, normalement légère et moqueuse, était si froide et menaçante qu’un frisson nous parcourut. Kala fronça les sourcils.

— « Tu n’as pas besoin de me le dire. Mais Rao n’est pas faible. Elle sait se protéger. Elle ne mourra pas, parce qu’avant, elle se réincarnera. Tu m’entends ? Elle ne mourra jamais. »

Il y eut un silence surpris. Alors Aroto souffla :

— « Tu es fou. C’est ce que tu penses ? Que Zella peut courir n’importe quel danger parce que, de toute façon, elle sait se réincarner ? Tu es idiot ou quoi ? Tu ne comprends pas que la Rao que tu as connue n’est pas la même personne que Zella ? Zella est unique. Sa vie est unique. Son esprit est unique. Peut-être qu’elle a encore des souvenirs de ses esprits antérieurs et, à cause d’eux, tu la confonds encore avec la Rao d’autrefois. Mais ce n’est pas Rao. C’est Zella. Tu comprends ? Moi, je la connais mieux que toi. Alors, arrête de dire des stupidités. Si Zella fond son esprit dans un autre, la Zella d’aujourd’hui mourra. Tu comprends ? Il n’y a pas de miracles. Même sur cette maudite île, ils n’existent pas. Un esprit n’a qu’une vie. Et maintenant, je m’en vais, diables, je parle trop. Bon vol. »

Le Couteau Rouge s’éloigna dans la brume dans un silence presque complet, laissant Kala dérouté. Mar-haï. Je soupirai.

“Kala. Aroto a raison.”

“Tu le défends ?” grogna-t-il.

“Je pense comme lui, c’est différent.”

Kala ne répondit pas. Il s’absorba dans ses pensées, méditant sûrement sur le sujet des réincarnations. Il ne comprenait toujours pas l’immoralité de la situation. Les saïjits, pour lui, avaient été des créatures étrangères, avec lesquelles il s’identifiait à peine. Et cependant, avec moi, il avait créé des liens avec les Ragasakis, avec les Arunaeh… il devait pouvoir arriver à comprendre tout seul que supplanter un esprit, même si c’était celui d’un nouveau-né, n’était pas bien. Et que même Rao, malgré ses actes passés, ne trouvait pas ça bien.

Je cessai de penser et le silence se prolongea…

— « Quelqu’un vient, » chuchota soudain Zélif. « Une personne… »

Était-ce Aroto qui avait changé d’avis ? Ou bien avait-il quelque ennui ?

— « Ce n’est pas Aroto, » murmura la perceptiste.

Attah… Que diables faisaient les gargouilles ? Je sondai le brouillard dense, réprimant mon orique. Était-ce un pèlerin ? Un scientifique ? Un garde ? Saoko, à côté de moi, tenait un couteau prêt à la main. J’entendis des pas légers. Ils se rapprochaient de l’entrée de la crypte, compris-je. Pour rendre plus crédible l’évasion des dokohis, nous avions laissé la grille ouverte et je sus que le nouveau venu était entré et avait vu le garde inconscient quand j’entendis le grincement de la trappe qui s’ouvrait… et se refermait aussitôt. Le gaz de ryoba l’avait-il endormi ? Alors, j’entendis des pas sortir de la crypte.

— « Félicitations, » dit soudain une voix tendue.

Attah. Nous avait-il entendus ? Zélif leva un index, le posant sur mes lèvres, comme pour me dire : silence. L’homme ne savait pas où nous étions, compris-je. Peut-être avait-il entendu un bruit sans savoir exactement d’où il venait ?

J’entendis un pas sur l’herbe, sur notre gauche. Il s’était approché de la crypte sans savoir que nous étions là et il devait à présent se sentir pris au piège.

— « C’est vous qui avez attaqué le laboratoire ? » poursuivit la voix.

Nous ne répondîmes pas.

— « Ils sont tous morts là-dedans ? Si c’est le cas, je ne me plains pas. Je cherchais un inventeur. Le drow avait des cheveux rouges. Vous ne l’avez pas vu par hasard ? »

Il parlait de Perky d’Isylavi, compris-je. Cet homme cherchait Perky. Et, manifestement, que nous l’ayons tué lui convenait parfaitement. Un sicaire ? Quelque affaire trouble contre les Isylavi ou contre le laboratoire ? Il ne manquait plus que ça… Néanmoins, je ne répondis pas. Ceci aurait révélé davantage notre position. Alors, j’entendis les ailes des gargouilles et, tandis que celles-ci se posaient, Zélif murmura :

— « Il est parti. »

Diables. Je soupirai. Il ne nous manquait plus que ça, un tueur à gages à nos trousses. Enfin, peu importait. Le tueur n’allait pas pouvoir nous suivre maintenant. Nartayah souffla bruyamment.

— « Ouf ! Cela faisait longtemps que je ne remuais pas autant les ailes. À qui le tour, maintenant ? Ah ! J’emmène la petiote ! »

Elle parlait de Zélif. Si j’avais pu voir clairement son visage, je devinai que je l’aurais vu s’empourprer.

— « Nous sommes les derniers, » dis-je. « On y va ? »

Axtayah approcha sa tête de moi et découvrit toutes ses dents.

— « On y va ! Mais, cette fois, c’est toi qui t’accroches. Entre le narcotique, l’Aspirateur et ces voyages, je suis moulu. Ne tombe pas. »

Je m’accrochai à son corps dur comme la roche et toussotai.

— « Ne tombe pas toi non plus. »

Axtayah rit sans répondre. Du coin de l’œil, je vis Axtabah ébouriffer les cheveux en brosse de Saoko, l’air intéressé.

— « Ils se redressent tout seuls ? » demanda-t-il.

Il parlait des cheveux. Saoko balbutia quelque chose d’incompréhensible et ajouta :

— « Désolé pour le poids… je suis chargé. »

De fait, comme toujours, le Brassarien était chargé d’armes. Axtabah répliqua sur un ton savant inattendu :

— « La force de volonté soulève des montagnes. »

Il le saisit sans égards et prit son envol. Axtayah et Nartayah le suivirent. La force avec laquelle ils se propulsaient dans l’air m’émerveillait. Ils utilisaient de l’orique, sans aucun doute. Mais en étaient-ils seulement conscients ?

* * *

Les parois et les stalactites de la grotte étaient presque toutes de roche calcaire et les filets d’eau qui suintaient des parois et recoins formaient de profondes lézardes. Alors que nous avancions dans le tunnel, nous baissant pour éviter les plafonds bas et esquivant les trous, il nous apparut avec de plus en plus d’évidence qu’aucun saïjit n’était passé par là depuis des années et des années, si tant est qu’un saïjit soit passé par là un jour.

Nous avancions depuis une heure. Les gargouilles nous aidaient à porter les ex-dokohis, mais ce n’était pas facile. Nous devions faire des allées et venues pour transporter les onze Souterriens inconscients. Et Orih ne se réveillait toujours pas.

Axtayah assurait que la Superficie n’était pas loin et que nous mettrions probablement moins de deux heures à arriver, même à ce rythme. J’en doutais. Daguettra était une île : nous devions nécessairement remonter toute la profondeur de la mer où elle se trouvait. Mais je ne discutai pas. J’étais trop fatigué pour ça. Nous étions tous épuisés. Soudain, les enfants d’Axtayah s’écrièrent :

— « Les lianes ! »

De fait, plus en avant, de nombreuses lianes recouvraient les parois du tunnel. Tandis que Nartayah et Axtabah arrachaient chacun une liane et l’engloutissaient avec délice, Sirih lança, exténuée :

— « Par tous les démons, et si on faisait une pause ? »

Personne ne protesta. Nous nous laissâmes tomber un à un sur le sol, en grognant et bâillant. Les yeux de Kala se fermaient. À tel point que je cessai de lutter pour les maintenir ouverts jusqu’au moment où Jiyari annonça :

— « Le dîner est prêt. »

Kala et moi, nous ouvrîmes tous deux les yeux avec une nouvelle énergie. Nous mourions de faim et je fus un des premiers à m’asseoir dans le cercle. Naylah fut la première. Saoko le deuxième. L’odeur qui émanait de la marmite quand Jiyari retira le couvercle attira les autres.

— « Soupe de tugrins, » annonça le Pixie blond. « Les Ragasakis, vous l’avez déjà goûtée à Firassa, mais… c’est la seule recette que je connaisse. »

La seule, mais il la réussissait particulièrement bien, me réjouis-je. L’apprenti scribe servit d’abord les trois gargouilles, et Axtayah prévint sagement ses enfants :

— « Attendez que cela refroidisse, sinon vous vous brûlerez la langue. »

Il n’avait pas terminé sa phrase que déjà Nartayah et Axtabah tendaient un bol vide vers la marmite, entonnant :

— « Un autre, Grand Chef Tugrin ! »

Ils avaient avalé la soupe d’un coup, m’impressionnai-je. Qui aurait dit qu’ils venaient tout juste de manger tant de lianes de Zéria. Tandis que Jiyari, amusé, leur resservait une portion, Axtayah contempla ses enfants avec des yeux si attendris que cela faisait plaisir à voir. Kala attendit notre tour avec impatience et, quand il arriva, il emplit généreusement son bol. À peine Naylah eut-elle goûté une cuillerée qu’elle poussa une exclamation étouffée :

— « Par Astéra, elle est délicieuse ! »

Jiyari lui adressa un sourire charmant.

— « Merci. Aujourd’hui, je n’ai rien fait, alors… c’était la moindre des choses. »

Et cela nous vint à merveille. Tchag engloutissait avec une joie évidente. Zélif faisait tourner sa cuillère, calme et songeuse, en attendant que sa soupe refroidisse un peu. Chihima, Saoko et Sanaytay, bien que silencieux, mangeaient avec énergie. Tout en emplissant avec avidité nos estomacs, nous écoutions les divagations de Narti et d’Ax. Ils s’amusèrent à nous donner des sobriquets, les tirant de personnages légendaires. Zélif fut la Petite Sorcière perdue des Grottes du Nord, Sanaytay, la Flûtiste d’Artiva et ils nous surnommèrent, Saoko et moi, les Frères Brigands. Ils s’amusaient comme des fous.

— « Celui-ci, c’est le Prince d’Aronda ! » disait Axtabah, désignant Livon.

— « Alors, elle, c’est la belle endormie, » dit Nartayah, indiquant Orih d’un de ses longs doigts. « Il n’arrête pas de la regarder. Et elle est endormie, comme la belle ! Comment le Prince fait-il déjà pour la réveiller ? »

— « Mm, » réfléchit Axtabah, tentant de se rappeler. « Je crois qu’il lui disait, oui, il lui disait : sésame, réveille-toi. Et elle se réveillait. »

— « Tu dois essayer, Prince d’Aronda, tu dois essayer ! » l’encouragea Narti.

Livon cligna des paupières et, se prêtant à leur jeu, il se racla la gorge, tendant une main vers Orih.

— « Sésame, réveille-toi ? » tenta-t-il, hésitant.

— « Avec plus d’enthousiasme ! » se plaignit Ax. « Tu dois le sentir au-dedans. Une seconde, Narti, es-tu sûre que c’était ‘sésame’ ? N’était-ce pas ‘ams tram gram’ ? »

— « Ça ne va pas fonctionner, » intervint Sirih, avalant sa soupe. « En plus, à moi, on ne m’a pas raconté cette histoire comme ça. D’après la version que l’on raconte à Daer, le Prince la réveille en lui préparant une tarte aux fraises. »

— « Des fraises ! » s’enthousiasma Narti.

— « Mais Orih préfère les framboises, » laissa échapper Livon. Il avait presque l’air de prendre ça au sérieux.

— « Eh bien, dans la version que j’ai entendue, » réfléchit Naylah, « le Prince l’emmène jusqu’à la mer et, au soleil couchant, il baigne sa chevelure dans l’eau salée. Et alors la princesse se réveille. »

— « Vraiment ? » souris-je. « Avec de l’eau salée ? Eh bien, à Témédia, j’ai entendu une version plus réaliste. Le Prince monte jusqu’au sommet de la tour et dit à la belle endormie : je ferai n’importe quoi pour que tu te réveilles, je conquerrai un pays pour toi, je combattrai et te ferai reine et je ferai construire un trône en ton honneur… Mais la princesse dort toujours. Alors le Prince ajoute : je te donnerai ma tendresse. La princesse soulève une paupière, et la referme. Le Prince s’anime : je t’écouterai toujours, je t’apporterai le petit déjeuner au lit, je ferai la cuisine et la vaisselle ! La belle ouvre les yeux et dit : là, marché conclu, mon chéri. »

Ils éclatèrent de rire, y compris Axtayah. Ses enfants, par contre, n’eurent pas l’air de comprendre la plaisanterie.

— « Suis-je la seule à avoir entendu la version du baiser magique qui réveille la belle endormie ? » demanda alors Rao. Les jambes croisées, la Pixie caressait le pelage de Samba. Elle avait déjà terminé de dîner.

Je roulai les yeux.

— « Cette version, nous la connaissons tous. »

Livon cligna des paupières.

— « Je ne la connaissais pas, » avoua-t-il. « De fait… je ne connaissais pas l’histoire de la belle endormie. Est-elle si connue que ça ? »

Je secouai la tête. Parfois, j’oubliais que Livon avait été élevé dans la montagne au milieu des chèvres.

— « Un baiser ! » dit alors Narti. « C’est cela ! Le Prince d’Aronda lui disait : embrasse-moi, princesse. »

— « Mais la princesse est endormie, sœur, » argumenta Ax.

— « C’est en cela que consiste le défi ! » se moqua celle-ci, agitant ses ailes.

— « Elle était somnambule ! »

— « Là, c’est bien vu, frère ! »

Les Ragasakis, nous soufflâmes, amusés. Nous avions fini de dîner et la fatigue nous fermait les yeux, menaçant de tous nous changer en belles endormies. Lorsque Jiyari insista pour se charger de nettoyer les bols, je lui souris :

— « Tu ferais un grand prince à Témédia, Champion. Après tout, ce Néfaïstos l’Impavide était peut-être un prince. »

L’humain roula les yeux.

— « Le Champion du Soleil, hein ? Cette histoire d’Orih… Par Tatako, j’avais complètement oublié pourquoi tu m’appelais comme ça. »

— « Tu n’es pas le Pixie de l’Oubli pour rien, » sourit Kala.

Il y avait un ruisseau non loin qui s’écoulait d’une paroi et le Pixie blond s’éloigna pour y laver les bols, aidé de Sirih. Tandis que les autres s’allongeaient, tentant de trouver une position confortable, je remarquai que Livon observait toujours Orih, absorbé dans ses pensées. Il me surprit en train de le regarder, s’empourpra, toussota et se coucha en disant :

— « Elle se réveillera sûrement demain. »

— « Sûrement, » approuvai-je.

Les gargouilles ne tardèrent pas à commencer à ronfler, non loin de l’endroit où gisaient les corps des onze ex-dokohis, inconscients. Finalement, éteignant sa lumière harmonique, Sirih lança :

— « Ce jour a été un grand jour de sauvetage. Bonne nuit à tous ! »

— « Bon o-rianshu, » dis-je tandis que les autres répondaient à leur tour.

Seule ma pierre de lune, placée sur une roche, nous éclairait à présent. Allongé entre Jiyari et Rao, Kala essayait de dormir malgré le sol dur. Moi, j’écoutais les gouttes d’eau qui tombaient en un doux tintement des fissures de la roche. Elles s’assemblaient, créant presque une mélodie. Sanaytay devait sûrement penser la même chose. J’esquissai un sourire. Elle aurait aimé la Caverne de la Musique qui se trouvait au sud de Dagovil, près des cascades qui entouraient la ville. Là, les gouttes tombaient comme les notes d’une partition. Même sans rien connaître à la musique, je me rappelais que j’avais été captivé quand Père nous avait emmenés là-bas, Yanika et moi, le même jour où Rao était apparue devant moi et m’avait donné la larme, m’appelant Kala.

Je me remémorai ce jour-là, je tentai de me souvenir des paroles qu’elle m’avait dites alors, mais celles-ci s’effaçaient dans ma mémoire, et seule restait l’image d’une fillette à la peau grise et aux cheveux mauves qui m’embrassait soudainement comme si nous nous connaissions depuis toujours… Certes, Zella était peut-être unique, comme disait Aroto, mais Rao vivait toujours en elle. Étrangement, cette pensée me tranquillisa. Le reste importait peu. Si Kala ne savait pas qui il était, savais-je davantage qui j’étais ? Non. Bon, moi, j’avais un Datsu, j’étais un Arunaeh et je ne me préoccupais pas de questions aussi triviales. Le présent m’importait, pas le passé. L’équilibre était toujours une question du présent.

Quand j’entendis un ronflement particulièrement fort, j’esquissai un sourire mental. Par Sheyra. Les gargouilles étaient tout sauf discrètes.

* * *

Le matin suivant, nous nous remîmes en marche. La voie s’élargissait parfois de telle sorte qu’il était difficile de deviner le chemin à prendre et, à un moment, Zélif indiqua un endroit, affirmant qu’il y avait là un tunnel qui descendait. Je marquai une stalagmite pour reconnaître l’endroit avant de continuer à monter. Les gargouilles nous guidaient, chargeant plusieurs ex-dokohis. Nous avions utilisé les grandes lianes de Zéria qui poussaient contre la paroi, grosses et solides, pour fabriquer des brancards afin de nous faciliter le transport. Livon et Kala portaient Orih tandis que je promenais mon orique autour de moi, rêvant d’avoir une portée aussi vaste que celle de Zélif. Nous avancions depuis un bon bout de temps quand je demandai :

— « Comment est-il possible d’atteindre la Superficie depuis là en deux heures ? L’océan Mirvique est profond. »

— « Pas si profond près de la côte, » dit Zélif, méditative.

La petite faïngale s’avança dans la file, vers la lumière harmonique de Sirih et vers les gargouilles, qui ouvraient la marche. Je la vis bavarder avec Axtayah et j’entendis l’éclat de rire retentissant de celui-ci. Depuis que la gargouille des miracles avait récupéré ses enfants, elle était pléthorique. Peu après, nous arrivâmes à un endroit plus lisse et sans stalagmites, et je scrutai les lieux avec curiosité. L’air s’était subitement refroidi, le sol, rugueux, ressemblait presque à un chemin fait par des saïjits, et les parois… J’ouvris grand les yeux et, brusquement, je pris le contrôle de tout le corps en disant :

— « Attendez ! »

Tous s’arrêtèrent, surpris. Je posai Orih avec précaution tandis que Livon demandait :

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Je me dirigeai vers une des parois sombres qui nous flanquaient et je posai la pierre de lune contre un morceau de roche différent des autres. La lumière de ma pierre se réfracta et effectua un étrange zigzag à l’intérieur de la pierre transparente. Car cette roche était transparente. Et ce n’était pas n’importe quelle roche. C’était de la roche-éternelle.

— « De la roche-éternelle ! » m’exclamai-je.

Je la touchai, impatient. C’était la première fois que je voyais de la roche-éternelle. Généralement, elle était toujours enfouie sous de nombreux mètres de roche. C’était la frontière des océans de la Superficie. Et c’était la seule roche que le Temple du Vent reconnaissait comme infrangible. Rien ne pouvait l’entailler. C’était la roche la plus sacrée des destructeurs. Que j’aie la chance de la voir, même si ce n’était qu’un simple morceau presque entièrement recouvert de roche sédimentaire, m’emplissait d’émotion. Je la palpai avec enthousiasme. Mon Datsu menaçait de se débrider tellement j’étais émerveillé.

— « Euh… Drey, » dit alors Livon. « Ça va ? »

Je me tournai avec un large sourire et ris.

— « Bien sûr ! C’est de la roche-éternelle. Regardez, touchez-la. C’est incroyable. »

Intrigués, ils s’approchèrent pour toucher la roche transparente que j’indiquais. Ils se regardèrent, Livon se gratta la tête, Sanaytay murmura :

— « Euh… De la roche-éternelle ? Elle est vraiment éternelle ? »

Elle ne savait pas ce qu’était la roche-éternelle ?, m’étonnai-je, incrédule. Je le lui expliquai :

— « C’est la roche la plus résistante qui existe au monde. Personne n’est arrivé à la rompre. La lumière passe au travers, les énergies passent au travers comme si elle n’existait pas et, pourtant, rien ne peut la détruire. »

— « C’est vrai, » murmura la perceptiste, les sourcils froncés. Elle toucha la pierre. « Je perçois la terre et les plantes de l’autre côté. De l’eau à soixante mètres peut-être. »

— « L’océan ! » s’exclama Livon, le visage illuminé.

— « Oui, » souris-je. « Et c’est grâce à cette roche que tout se tient, grâce à la roche-éternelle. On ne sait même pas encore vraiment de quoi elle est faite. Certains disent que les Yeux d’Éol s’y sont fondus. Les celmistes de l’académie disent que c’est du tissu vivant et pure énergie, mais notre temple a mené des expériences qui laissent penser qu’il y a aussi des particules minérales et… »

— « Drey, » me coupa Kala, me volant la langue. « Reviens à la réalité : tu es le seul destructeur ici. Personne ne va te comprendre. »

Je restai un instant interdit. Je regardai les expressions amusées de mes compagnons. Oh.

— « Ah, hum… » toussotai-je. « Pardon. Continuons. »

Souriant, Livon acquiesça et, tandis que nous reprenions le brancard d’Orih, il commenta :

— « Tu aimes beaucoup les roches, hein ? »

Je demeurai saisi. Je les aimais ? Lustogan prenait plaisir à les détruire. Quant à moi… J’esquissai un sourire.

— « Eh bien… Tout compte fait, j’ai grandi avec elles. »

Quand nous reprîmes la marche, je ne pus m’empêcher de jeter plusieurs coups d’œil au petit morceau de roche-éternelle qui s’éloignait. Axtayah sourit :

— « Ne te tracasse pas ! Là où nous allons, il y a de la roche-éternelle en quantité. Tu pourras la voir dans toute sa splendeur. »

J’écarquillai les yeux. De la roche-éternelle en quantité ? Le sourire de la gargouille s’élargit.

— « Nous y sommes presque. »

Me demandant ce qu’elle avait voulu dire, je continuai à avancer avec impatience. Le chemin droit facilita notre progression et, peu après, je commençai à voir de la lumière. Une lumière semblable à celle des pierres de lune, mais plus blanche que bleue. Une lumière blanche comme celle-ci, était-ce… ?

Nous débouchâmes dans une énorme caverne. Il y avait une rivière, une colline centrale et des arbres. Les parois se dressaient, lisses et transparentes, formant un cône très élevé, entouré de roche —étions-nous déjà sur l’île Daguettra ? La cime du cône filtrait la lumière qui zigzaguait et se propageait vers le bas, illuminant toute la caverne. Et cette lumière était…

— « Le soleil ? » hoqueta Sirih. « C’est la lumière du soleil ! »

Ça l’était. Elle entrait par le sommet et ruisselait en cascade à travers la roche des parois. C’était de la roche-éternelle, compris-je. Tout cela était de la roche-éternelle.

Heureusement que Kala s’occupait d’avancer, car j’étais en complète admiration. Mais, au moins, cette fois, je ne fus pas le seul à rester bouche bée. L’endroit était magnifique.

Un essaim étincelant de kéréjats passa non loin. Sirih jura avoir vu un lapin entre les arbustes aux feuilles vertes, Jiyari s’arrêta, émerveillé, devant des fleurs aux grands pétales mauves, auxquelles nous ne sûmes donner un nom, Tchag poursuivit un petit écureuil avec l’intention de jouer… et, dans ce havre de paix où l’on entendait les trilles des païskos et le murmure de l’eau, les trois gargouilles s’envolèrent. Nous les regardâmes dessiner des cercles, s’élevant de plus en plus. Finalement, Sirih grogna :

— « C’est très joli tout ça, mais si elles nous abandonnent ici, nous n’avons aucun moyen de sortir. »

J’inspirai d’un coup, comprenant ce qu’elle voulait dire. Pour Axtayah, l’orifice d’en haut était une issue vers la Superficie. Pour nous… c’était seulement un ciel inatteignable. Zélif soupira et se tourna tandis que nous posions Orih et les autres là où les gargouilles enthousiastes avaient laissé leurs charges.

— « Alors, c’était ça la sortie, » dit la faïngale, scrutant les lieux avec une grimace. « Veulent-elles vraiment nous faire passer par là ? »

Je la regardai avec curiosité. La perspective de voler à nouveau dans les airs l’effrayait-elle ? Chihima avait la même mine sombre et je l’entendis murmurer à Rao :

— « Rohi, rohi… Nous autres, nous allons faire demi-tour, n’est-ce pas ? »

Les yeux de Rao resplendissaient. Cet endroit lui avait particulièrement plu et l’idée de pouvoir de nouveau voler semblait la tenter… Je me raclai la gorge.

— « Ne voulais-tu pas retourner à Arhum, Rao ? »

Je la vis tordre les lèvres en une moue innocente.

— « Oui… Mais rien ne presse. On ne peut pas laisser les Ragasakis comme ça, avec tous ces ex-dokohis. Et puis je dois m’assurer qu’Orih va bien et… je ne partirai pas sans avoir exploré cet endroit ! »

Ce dernier point semblait être le plus important en ce moment. Kala sourit.

— « Ce n’est pas pour rien que nous t’appelions Rao l’Exploratrice, quand nous étions petits. »

Elle cligna des yeux.

— « Vraiment ? Je ne m’en souviens pas. »

Nous nous regardâmes. Alors, Kala haussa les épaules.

— « Bah. Cela fait très longtemps. »

De fait, qu’elle ait oublié ne signifiait rien. Tandis que Zélif, Naylah et les harmonistes s’éloignaient avec entrain pour explorer la zone, Livon s’agenouilla près d’Orih et, après une hésitation, il dit :

— « Rao… Ne pourrais-tu pas faire quelque chose pour elle ? Pour l’aider à se réveiller ? »

Rao acquiesça.

— « Ce n’est pas normal qu’elle ne se soit pas encore réveillée. Je suis sûre d’avoir déconnecté tous les liens du collier avant que Drey ne le lui enlève… Je vais m’occuper d’elle, » promit-elle.

Après avoir observé un moment comment elle posait la tête de la mirole sur ses genoux et se concentrait sur sa bréjique, je me tournai vers Livon. Celui-ci avait le regard rivé sur le visage d’Orih, espérant anxieusement qu’elle allait enfin bouger, cligner des paupières ou dire quelque chose. Rao soupira et ouvrit les yeux pour me foudroyer du regard.

— « Kala. Drey. Tu me tapes sur les nerfs. Va voir ta roche-éternelle et fiche-moi la paix. »

Ce n’est qu’alors que je me rendis compte que je frappais régulièrement la terre de mon pied droit. J’adressai à la Couteau Rouge une moue d’excuse.

— « Oh… Pardon. Je te laisse tranquille. »

— « Accompagne-le, Jiyari. Et Livon. Et toi, Saoko. Au cas où il se perdrait. »

Kala grogna et grommela tout bas :

— « Diables… Je ne me perds plus. »

Tandis qu’il disait cela, je vis passer fugacement l’image de Kala, enfant, marchant dans des tunnels et appelant à grands cris ses compagnons Pixies… Finalement, le petit golem métallique s’arrêtait, terrifié, devant une rivière, il se recroquevillait et luttait contre les larmes jusqu’à ce que Rao et les autres finissent par le retrouver. Je réprimai un sourire, me demandant si le souvenir d’avoir combattu efficacement ses larmes était réel ou si c’était une déformation volontaire du passé.

“Drey, ne te moque pas,” grogna Kala. “Est-ce que tu t’es déjà perdu ? Non, n’est-ce pas ? Tu ne sais pas à quel point c’est angoissant de ne plus savoir retrouver sa maison.”

Je soufflai mentalement d’incrédulité, voyant d’autres images défiler dans mon esprit.

“Démons, Kala… Combien de fois t’es-tu perdu ?”

Kala serra les dents et ne répliqua pas. Alors que je contenais difficilement un sourire moqueur, nous nous éloignâmes, descendant la colline avec Livon, Jiyari et Saoko, tout droit vers la roche-éternelle qui entourait ce havre de paix. On voyait que Livon était sombre et j’essayai de l’interroger sur chaque plante verte que nous voyions pour qu’il pense à autre chose. Même le berger de chèvres ne savait pas toutes les reconnaître. Il y avait un mélange de végétation des Souterrains et de la Superficie, mais toutes étaient des plantes très étranges. À un moment, nous passâmes à côté de champignons énormes qui nous arrivaient à la taille.

— « Ça, c’est des daohnyns, » dit soudain Saoko, indiquant un des champignons. « En Brassarie, c’est un véritable fléau. »

Je remarquai alors que le champignon, en fait, n’en était pas un. C’était simplement un mimétisme. En réalité, il avait deux jambes blanches bien jointes.

— « Est-ce qu’ils sont dangereux ? »

Saoko me jeta un regard et haussa les épaules.

— « S’ils te touchent avec leurs toxines, il peut t’arriver n’importe quoi. Moi, une fois, j’ai eu des hallucinations pendant des jours après les avoir respirées. J’ai eu de la chance. Le plus souvent, on meurt d’asphyxie. »

Kala s’effraya. En nous voyant nous éloigner des champignons, alarmés, les lèvres du drow s’étirèrent légèrement.

— « Les daohnyns de Brassarie sont mutants à cause des énergies instables qu’il y a là-bas. Ceux-ci, je ne crois pas qu’ils soient aussi dangereux. En plus, ils sont lents et ils ne lâchent leurs toxines que pour se défendre. »

Jiyari était pâle. Je soufflai.

— « Mar-haï, tu aurais pu le dire avant. »

— « Se maintenir à distance de ce que l’on ne connaît pas est la première règle de survie, » répliqua Saoko.

Livon, Jiyari et moi, nous le regardâmes, surpris de le voir si bavard.

— « Tu as eu des hallucinations pendant des jours ? » demanda alors Livon, curieux. « Quelle sorte d’hallucinations ? »

Le drow tordit la bouche en une grimace et sa main se posa sur la poignée de son cimeterre quand il dit :

— « Des hallucinations. Des choses que tu vois et qui ne sont pas vraies. »

Euh… Ça, ça expliquait tout… Cependant, nous n’insistâmes pas. Nous arrivions presque devant la roche-éternelle quand Saoko demanda :

— « Est-ce que vous avez déjà eu des hallucinations, vous ? »

Dannélah… C’était la première question personnelle que Saoko osait nous poser depuis que je le connaissais. Malgré l’envie que j’avais de palper la roche-éternelle, je ralentis, échangeai un regard avec Livon et avouai :

— « Moi non. Théoriquement, je ne crois pas que le Datsu me protège des sensations erronées comme celles-ci, mais… Je suppose que les Arunaeh, nous sommes moins enclins à en avoir. Tu me comprends. »

— « Je comprends. »

— « Eh bien, moi, si, j’en ai, » protesta Kala, presque avec fierté. « Par exemple, pour m’aider à m’endormir, je m’imagine que je suis en train de me baigner dans un lac d’huile. Mais je ne suis pas en train de me baigner pour de vrai. »

Nous roulâmes tous les yeux et je lui volai la langue pour dire :

— « Ça, c’est de l’imagination, pas une hallucination, Kala. »

Il fronça les sourcils. Saoko se tourna vers Jiyari et celui-ci sourit.

— « Des hallucinations, hein ? Quand je suis saoul, je vois souvent des choses complètement absurdes. Je voyais, » rectifia-t-il, levant le poing. « Je ne bois plus. Mais, une fois, je me souviens, j’ai confondu la fille du tavernier avec une vraie rose et j’ai voulu la cueillir. » La… cueillir ? Kala et moi, nous nous esclaffâmes bruyamment, étouffant de rire, et Jiyari souffla, continuant : « Et elle était lourde, vous ne savez pas à quel point. Elle a agité une main, qui pour moi était une feuille, et paf, elle m’a frappé en pleine figure… Ne ris pas, Grand Chamane : je m’en suis particulièrement mal tiré ce jour-là. »

— « J’imagine ! » Nous rîmes de bon cœur et j’ajoutai : « Mais tu aurais pu tomber sur pire. »

— « Euh… Tu ne dirais pas ça si tu l’avais vue, » toussota Jiyari. « Enfin… Et toi, Livon ? »

Face à notre regard inquisiteur, le permutateur se gratta le cou.

— « Moi… ? Bon. Une fois, Baryn et moi, nous sommes allés… »

— « Baryn ? » répéta Saoko, fronçant les sourcils.

— « C’est vrai, » s’étonna Livon. « Tu ne le connais pas. C’est un moine yuri de notre confrérie. Une fois, alors que nous voyagions dans les montagnes, il m’a demandé d’aller ramasser des champignons. Presque tous ceux que j’ai cueillis étaient bons, mais, visiblement, j’ai laissé passer un intrus au milieu… »

Il s’empourpra.

— « Et vous l’avez mis dans la marmite, » conclus-je. « C’était bon ? »

La rougeur de Livon s’intensifia.

— « Je ne me rappelle pas bien, » avoua-t-il. « Cette nuit-là… je ne sais pas très bien ce qui s’est passé. J’ai même vu une de mes chèvres apparaître devant moi. »

Je me mordis la langue pour me retenir de rire. Saoko demeura sérieux.

— « Qu’as-tu vu ? » l’invita-t-il à poursuivre.

— « Mm, » réfléchit Livon. « J’ai vu mes parents. »

Jiyari et moi ouvrîmes grand les yeux, redevenant sérieux tout d’un coup.

— « Je sais, ils sont morts et je ne me souviens pas d’eux, mais je les ai vus, » assura le permutateur. « Je n’ai jamais rêvé d’eux. Et c’est la seule fois que je les ai vus. Ma mère avait les cheveux aussi bleus que les miens et c’était une drow très grande, mon père était un humain et, je ne sais pourquoi, il portait une toge comme celles qu’on porte à Korame, vous savez ? Très colorée. Ils marchaient à reculons et ils me disaient : Livon, Livon, même si l’infortune te poursuit, tu es un garçon chanceux, avance et ne t’arrête pas. Je ne me suis pas arrêté. Quand je me suis dégourdi, j’étais à un bon kilomètre du campement. Baryn, lui, n’a pas bougé, mais il dit qu’il a parlé avec des dryades de la forêt. C’est une chance que je ne sois tombé dans aucun ravin… et que le champignon n’ait pas été mortel. »

— « Un garçon chanceux, » dit Saoko.

Je souris largement, me tournant vers le drow.

— « Aujourd’hui, tu es d’humeur blagueuse, Saoko. Tu n’as pas mangé de champignon bizarre par hasard ? »

Le Brassarien souffla de biais et ne répondit pas. Quelle sorte d’hallucinations avait-il pu avoir en respirant les toxines du daohnyn ? Allez savoir. Nous étions arrivés devant la paroi de roche-éternelle. Elle était lisse et propre, sans aucune roche sédimentaire qui la recouvre. Je m’agenouillai et tendis mes mains vers elle. Je sentais son énergie. Je voulais la comprendre. Je voulais savoir pourquoi le Temple du Vent n’était jamais parvenu à analyser la composition de la roche-éternelle. En m’inclinant, la pierre de serment autour de mon cou s’échappa de ma chemise et refléta la lumière du soleil.

J’entendis des cris de singes non loin. Des singes ? Ou peut-être des timédins. Mis à part les bêtes des mines, mes connaissances en zoologie étaient plutôt limitées. Tandis que Livon et Jiyari examinaient l’endroit et parlaient tranquillement entre eux, Saoko s’assit sur une roche, silencieux, et je me concentrai.

“Qu’est-ce ce que tu cherches ?” demanda Kala.

Mm… Qu’est-ce que je cherchais ? Je ne le savais pas. Je voulais… Je fronçai brusquement les sourcils et oubliai la question de Kala. Ce matériau… J’inspirai d’un coup. Premièrement, je compris que ce n’était pas de la roche, ou du moins, pas seulement de la roche. Deuxièmement, je compris que la roche-éternelle était bel et bien vivante. Et troisièmement…

— « Par Sheyra, » murmurai-je.

J’examinai la roche-éternelle plus à fond, mais ce que je découvrais ne faisait que confirmer mes soupçons. Les lignes de mon Datsu brillèrent sur mes bras, noires et rouges. Kala commença à s’inquiéter et s’écarta en marmonnant :

— « Qu’est-ce que tu fais, Drey ? Tu essaies de la détruire ? »

— « Par Sheyra, non, » répliquai-je, mon cœur battant plus vite. « Même si je voulais, je ne pourrais pas. La roche-éternelle a son propre équilibre. Quelque chose qui ne repose sur rien, ni sur l’air, ni sur la roche, ni sur l’eau… Plus je la regarde, plus je me rends compte que j’aurais dû le comprendre. Je suis un idiot. Et on dit de moi que je suis un bon destructeur, tu parles. Je suis juste un idiot. »

Il y eut un silence. Livon et Jiyari m’avaient entendu et ils s’approchèrent, intrigués. Ce fut Saoko qui me demanda posément :

— « Pourquoi es-tu un idiot ? »

— « Parce que… » je souris, le regard rivé sur la roche-éternelle, « je viens de comprendre que la roche-éternelle et la varadia sont une même chose. Myriah est prisonnière de la roche-éternelle, les dieux savent comment. Et la roche-éternelle… est comme Sheyra. »

Les autres restèrent sans voix. Mon sourire s’élargit et je touchai une nouvelle fois la roche-éternelle avec émotion, ajoutant :

— « Myriah a été enfermée durant plus d’un siècle dans le plus profond équilibre qui existe au monde ! »

“Tu es devenu fou, Drey ?” se préoccupa Kala.

Je me calmai tandis que le Datsu continuait à se débrider et je me tournai vers mes trois compagnons. Livon était bouche bée. Alors, nous surprenant tous, Tchag surgit d’entre les herbes, une pierre à la main et il la jeta contre la roche-éternelle. On entendit un son sec. Je fronçai les sourcils.

— « Tchag, » m’étonnai-je. « Qu’est-ce que tu fais ? »

L’imp s’approcha faisant une pirouette, il saisit une autre pierre et la lança, de nouveau contre la paroi. Finalement, il grimpa sur l’épaule de Livon et désigna de l’index la roche-éternelle…

— « Tu essaies de la rompre, Tchag ? » tentai-je de comprendre. « N’y pense même pas : c’est impossible. »

— « Non, » dit Livon, intrigué. « Il essaie de nous dire autre chose. N’est-ce pas, Tchag ? La roche-éternelle… est-elle dangereuse ? »

L’imp se balança, ouvrit la bouche, la tordant en une grimace, bondit et se précipita vers moi. Il me frappa en pleine poitrine, me regarda avec ses grands yeux noirs et, à peine me rendis-je compte qu’avec son pied habile, il avait sorti le diamant de Kron de ma poche, il s’éloigna rapide comme le vent et lança sa nouvelle acquisition contre la roche-éternelle. Au lieu d’émettre un bruit sec, le diamant de Kron rebondit sans un bruit, accompagné d’une éphémère distorsion de lumière. Nous demeurâmes tous sidérés, regardant Tchag. Au lieu de m’exaspérer de son vol, je réfléchis :

— « Le diamant de Kron interagit avec la roche-éternelle différemment des autres pierres. C’est ce que tu veux nous dire ? »

Je marquai un temps face à la pose patiente du petit imp, et nous nous regardâmes tous les quatre, déconcertés… Alors, Livon ouvrit grand les yeux et murmura :

— « Mais comment le savais-tu, Tchag ? »

Celui-ci secoua énergiquement la tête, sourit et haussa les épaules. Fichtre. Certainement, si Tchag savait que le diamant de Kron opérait différemment sur la roche-éternelle, c’est qu’il avait déjà vu auparavant les deux éléments interagir. Livon se pencha vers lui.

— « Tu t’es souvenu de quelque chose ? Quelque chose de ton passé ? La sorcière Lul ? Les dokohis ? »

L’imp soupira. Il ouvrit la bouche et, un instant, nous crûmes tous qu’il allait se mettre à parler. Néanmoins, il n’y parvint pas. Ce n’était pas qu’il ne voulait pas, compris-je. L’éclat d’exaspération dans ses yeux le disait clairement. Tout simplement, il n’arrivait pas à parler. Au bout de plusieurs essais infructueux, il bâilla, l’air fatigué.

Nous entendîmes une voix nous appeler et nous nous retournâmes. Sanaytay courait vers nous et son empressement nous alarma tous, puis nous l’entendîmes enfin dire clairement :

— « Livon ! Orih est réveillée ! Elle s’est réveillée ! »

Les yeux de Livon s’illuminèrent. Kala sourit. Pendant que Jiyari et Livon se hâtaient de retourner sur la colline, je ramassai le diamant de Kron et Kala se dirigeait déjà vers la colline quand je l’arrêtai.

“Un instant. Je veux juste vérifier quelque chose.”

Malgré ses protestations, je parvins à revenir jusqu’à la roche-éternelle sans trébucher et j’examinai l’endroit où le diamant avait cogné. Il était toujours aussi lisse. Mmpf. Évidemment. La roche-éternelle était infrangible. Même le diamant de Kron ne pouvait pas la rompre. Mais, alors, d’où venait cette distorsion de lumière ? La roche-éternelle avait été altérée sans nul doute, même si cela avait été fugace. Avec curiosité, je plaçai mon diamant de Kron contre la paroi et remarquai aussitôt que celle-ci se courbait légèrement vers l’intérieur… comme pour éviter le contact avec le diamant. Après quelques tentatives, je confirmai : la roche-éternelle répondait au diamant de Kron en l’esquivant. Pendant mes années d’apprentissage, Lustogan ne m’avait jamais parlé d’un tel phénomène. Le Temple du Vent était-il au courant ? Probablement, mais une telle connaissance n’était pas très utile en soi. Je croisai le regard de Tchag et lui adressai un sourire tordu.

— « Tu n’as pas intérêt à me revoler le diamant, bestiole grise. »

— « Bestiole grise ? Et c’est toi qui dis ça. »

J’ouvris grand les yeux. Mais ce n’était pas Tchag qui avait parlé, c’était Saoko. Je me tournai vers lui. Le drow attendait quelques mètres plus loin. Je soufflai, me redressant, les mains dans les poches.

— « Dis donc. Je te trouve moins agacé que d’habitude, tu sais ? »

Il me regarda, la mine agacée.

— « Détrompe-toi. Ne pas être agacé, c’est aussi agaçant. On y va ? »

Je souris et acquiesçai énergiquement.

— « Allons voir Orih. »

Et je demanderais à Rao de parler avec Myriah, si possible, pour que celle-ci lui explique comment diables un morceau de roche-éternelle s’était retrouvé sur une montagne… et pourquoi elle avait permuté avec ce qu’il y avait à l’intérieur. Maintenant, plus que jamais, je voulais le savoir.