Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

6 Un flot d’effroi

« Quand tu vois tes frères souffrir, le reste du monde t’importe moins qu’une drimi. »

Zella

* * *

Je sondai la barrière de fer et regardai la pancarte d’avertissement : danger. Je souris intérieurement. Cette barrière marquait la zone interdite de l’île. Au-delà, se trouvaient les cryptes des ancêtres d’Axtayah. Et, parmi elles, la crypte de son aïeul.

— « J’espère seulement que les scientifiques ne s’apercevront pas de la ruse, » murmura Rao, à mes côtés.

Je perçus son mouvement avec mon orique. Elle regardait en arrière, dans la direction de la chapelle. Ne sachant pas si les scientifiques, en bas dans leur laboratoire, surveillaient l’absorption du jaïpu, nous avions conseillé à Axtayah de faire comme tous les jours. Ainsi, nous avions laissé les pèlerins en transe et, afin de nous aider, au cas où ils vérifieraient la quantité absorbée, la gargouille avait proposé de nous remplacer, laissant son jaïpu, selon elle plus fort et abondant, être aspiré durant notre opération. Elle ne voulait pas m’aider davantage, disait-elle, mais elle m’aidait malgré tout… Comme l’affirma Kala, c’était un bon saïjit. Je ne savais pas très bien pourquoi il l’appelait saïjit, mais, bon, je n’allais pas contredire Kala pour une fois qu’il admettait que les bons saïjits existaient. De plus, le comportement de cette gargouille était si saïjit et son accent si dagovilien que je me demandais pourquoi les érudits avaient laissé les gargouilles hors de l’arbitraire groupe des saïjits, alors que même les orquins y entraient.

— « Il n’y a personne. Drey, » dit Rao. « À toi de jouer. »

J’avançai, flanqué de Sanaytay et de Zélif. Tous avaient été agréablement surpris quand je leur avais parlé de ma rencontre avec la gargouille. Premièrement, parce que le fait que le laboratoire se trouve sur l’île rendait l’accès plus facile. Deuxièmement, parce que les barques dont avait parlé Néma la Louve avaient toutes disparu et l’idée de devoir couper les arbres tawmans pour faire un radeau les avait longuement rongés.

— « Il n’y a pas de sortilèges, » dit Zélif.

Bien. Je tendis une main vers la serrure. J’avais enfilé les nouveaux gants que m’avait procurés Sharozza de Veyli. À peine eus-je examiné la serrure, plutôt récente, je la fis éclater. Le bruit, fort et bref, me fit frémir.

— « J’ai étouffé le bruit, » assura Sanaytay. « Ça, ce n’est rien. »

De fait, ce n’était rien, me dis-je. Les dégâts que j’avais causés dans les cachots de l’Ordre d’Ishap pour récupérer Livon et son collier de dokohi avaient fait beaucoup plus de bruit et la flûtiste avait tout assourdi sans problème.

Aroto poussa la porte du cimetière et Kala se tourna vers Jiyari.

— « Alors, tu en es sûr ? Tu ne viens pas ? »

Je sentis plus que je ne vis l’humain blond hocher la tête.

— « Sûr. Je m’évanouirais à la première goutte de sang versée. Je sais que je ne vaux rien pour ce genre de choses et je l’assume. Je m’occuperai de garder vos affaires à tous… Bonne chance, » nous dit-il. « Soyez prudents, hein ? »

— « Nous le serons, » assura Rao.

— « Nous le sommes toujours, » appuya Aroto. « Allons-y ! »

Le ternian passa la barrière et nous le suivîmes. C’était lui qui, de tous, avait la meilleure vue. Il voyait la température des corps, bien que, dans ce brouillard plus chaud que froid, il lui soit plus difficile de distinguer les personnes, à ce qu’il nous avoua. Mais nous avions aussi Zélif. La faïngale était en constante communication bréjique avec Rao et, si elle percevait quelqu’un, nous l’apprendrions tous rapidement.

Nous venions d’éviter des buissons quand je vis un petit édifice pyramidal se dresser devant nous. À la façon dont Zélif secoua la tête à côté de moi, je compris que ce n’était pas la crypte que nous cherchions. Nous passâmes devant d’autres sépultures pareillement imposantes sans nous arrêter. L’herbe bleue était haute et la rosée qui la couvrait trempa bientôt mes mollets.

— « Halte, » dit soudain Rao. Elle répéta l’ordre par bréjique au cas où et informa : « La crypte est juste devant nous. Il y a cinq marches qui descendent et quelqu’un derrière la grille. Il est seul et il a une torche. Livon. Est-ce que tu peux le faire ? »

— « Sans problème, » assura le permutateur. « Tchag, va avec Drey, tu veux bien ? »

L’imp ne tarda pas à surgir de la brume et à grimper sur mon épaule. Rao attendit un bref instant comme pour s’assurer que nous étions tous prêts. Elle dit alors :

— « Attention aux marches. Allons-y. »

Nous nous approchâmes tous de la crypte avec précaution, le bruit de nos pas totalement étouffé par Sanaytay. Les Couteaux Rouges encerclèrent Livon tandis que celui-ci descendait les marches. Les harmonistes les escortaient. Nous restâmes en arrière avec Zélif, Saoko et Naylah. Si tout allait bien, ces deux derniers n’auraient pas à utiliser leurs armes. J’attendis avec une nervosité croissante que me transmettait Kala. Au-delà de la grille, je parvenais à voir la lumière d’une torche et la silhouette d’un garde. Quand Livon atteignit la grille, je le vis regarder directement la silhouette. Dans la bulle de silence, Rao murmura :

— « Prêt ? »

Livon acquiesça et dit :

— « Prêt. »

Il permuta. Il se retrouva avec la torche et, à sa stupéfaction, le garde apparut hors de la crypte, dans la bulle de silence et entouré des trois Couteaux Rouges. Il cria, se démena et tomba évanoui. Ils avaient utilisé quelque chose pour l’endormir. Je fronçai les sourcils.

— « Il se souviendra de tout quand il se réveillera, » m’inquiétai-je.

— « Il ne se souviendra de rien, » assura Rao, agenouillée auprès du garde inconscient. « Je vais changer ses souvenirs récents. Quand il se réveillera, il ne se souviendra que d’avoir été assailli par des types portant des colliers. On ne pourra que supposer que les dokohis ont attaqué les lieux ou que les patients, à l’intérieur, se sont rebellés. »

Kala et moi écarquillâmes les yeux. Naylah murmura :

— « Effroyable… »

— « Mais, souvent, les fausses pistes sont suspectes et trop révélatrices, » intervint Sirih sur un ton d’experte. « Tu es sûre de ton coup ? »

Rao ne répondit pas tout de suite. Les mains posées sur le front du garde, elle demeurait concentrée. Enfin, elle s’écarta en se levant et répondit :

— « Absolument sûre. D’après sa mémoire, des escaliers descendent depuis cette crypte jusqu’à un couloir qui mène à la salle d’expériences. Il n’y a qu’un seul chemin possible jusque-là. Il y a des capsules qui contiennent des cobayes, » ajouta-t-elle, une lueur étrange dans ses yeux.

Nous la regardâmes tous, saisis. Non seulement elle avait modifié la mémoire récente du garde mais elle avait aussi réussi à extraire des informations, quoique vagues, sur le laboratoire. Mar-haï, après tout, son maître de bréjique n’était rien moins que Lotus Arunaeh, le Grand Mage Noir…

— « Livon, » ajouta la bréjiste. « Est-ce que tu vois les clés quelque part ? Elles ne sont pas sur lui. »

Je réagis et descendis les marches jusqu’à la grille afin de les aider à l’ouvrir, mais Livon murmura alors de l’autre côté :

— « Attendez. Voilà la clé. »

Elle était suspendue à un crochet sur le mur. Il la prit avec précaution et la tendit à Rao à travers les barreaux. Nous traînâmes le corps du garde à l’intérieur et, pendant qu’Aroto refermait la grille, j’aperçus les écritures et les motifs dessinés sur l’énorme sarcophage de l’aïeul d’Axtayah. J’aurais aimé y jeter plus qu’un coup d’œil, mais Kala s’en désintéressa et, avant de pouvoir me plaindre, Livon avait éteint la torche et Aroto s’engageait dans les larges escaliers qui descendaient derrière le cercueil, par une grande trappe.

— « Ne vous séparez pas, » murmura Rao.

Je me hâtai de les suivre. Le ternian éclairait les marches avec une pierre de lune encore plus petite que la mienne. Les pierres de lune de poche n’étaient pas des objets bon marché ni faciles à trouver. C’est pourquoi j’étais surpris que les Couteaux Rouges en aient une. Mais bon, qui sait, peut-être l’avaient-ils volée.

Au fur et à mesure que nous descendions, les murs devenaient de moins en moins ouvragés. Nous arrivâmes enfin en bas et débouchâmes sur un tunnel naturel. Cet endroit était plein de rochelion, à tel point qu’il y avait presque trop d’oxygène.

Comme l’avait dit Rao, il n’y avait qu’un seul chemin et nous le suivîmes prudemment, bien regroupés, pour que le silence de Sanaytay nous protège tous. Nous arrivâmes devant une ouverture sans porte d’où émanait une lumière intense. On entendait des grésillements constants, comme si une énorme quantité d’énergie parcourait les appareils de la salle. Après un temps d’arrêt, Rao nous annonça :

— « Zélif dit qu’il y a vingt-deux personnes dans la salle. »

— « Probablement dix sont des scientifiques, » fit cependant Zélif, concentrée. « Dix ne sont pas entourés de ce produit étrange. »

Donc les douze autres étaient tous des “cobayes”…

— « Orih est là, » ajouta la faïngale.

J’entendis la brusque inspiration de Livon. Ses yeux s’enflammèrent et Sirih pointa son doigt sur lui :

— « Surtout, ne fais pas l’idiot maintenant, Livon. »

Le permutateur fit non de la tête et se retint de se précipiter vers la salle. Je soupirai, soulagé de savoir que nous ne nous étions pas trompés de laboratoire. Rao ajouta :

— « Zélif va aller s’assurer des positions, avec Chihima, Sanaytay et Sirih. Ne faites pas de bruit. »

Toutes les quatre entrèrent dans la salle. Je les vis avancer dans un silence complet, dissimulées par les harmonies de Sirih. Elles revinrent peu après, nous entrâmes à nouveau tous dans la bulle de silence et Sirih lança précipitamment.

— « Il y en a deux qui viennent par ici. Ils vont sortir. Cette salle est une folie… »

— « Nous allons les encercler, » l’interrompit Rao. « Les explications, ce sera pour plus tard. Occupons-nous d’abord de ces deux-là. »

Les Couteaux Rouges s’en occupèrent. Tous deux étaient des scientifiques en blouse noire. Ils portaient même des masques, et bien qu’ils ne soient pas comme ceux que Kala connaissait, celui-ci n’en fut pas moins saisi d’effroi. Quand ils franchirent l’embrasure, ils entrèrent tout droit dans la bulle de silence. Chihima et Aroto leur tranchèrent la gorge transformant leurs cris en un flot plaintif de sang. Ils moururent sur le coup. Les Couteaux Rouges avaient été si rapides que mon Datsu se libéra quand tout était déjà terminé. Kala détourna les yeux, pris de nausées. Attah… C’était lui le grand Pixie du Chaos qui avait assassiné ses geôliers et ses poursuivants avec une rage folle ? En tout cas, en cet instant, je me sentis très mal à l’aise malgré mon Datsu délié. Rao nous avait avertis que, si nécessaire, ils tueraient les scientifiques mais… être complice d’une telle chose, même si ces gens étaient d’une certaine façon des criminels, ne me plaisait pas. Et, vu les expressions des Ragasakis, cela ne leur plaisait pas non plus. Devinant le brusque changement d’humeur, Rao lança :

— « Je vous rappelle que ces types sont en train de jouer avec la vie de votre amie. Ne vous déconcentrez pas. » Elle arracha des hochements de tête plus ou moins fermes. « Zélif dit qu’il reste cinq scientifiques dans la salle. Les autres saïjits sont tous enfermés dans les cylindres de verre. Vu qu’avant elle a perçu dix scientifiques, trois ont dû partir par un autre chemin : ne les oublions pas. En avant, » décida-t-elle. « Naylah : garde cette porte, tu veux bien ? Que pas un seul ne nous échappe. »

La lancière acquiesça fermement et agrippa Astéra des deux mains en disant :

— « Aucune vermine ne passera par là. »

Nous entrâmes sans plus attendre. Nous avançâmes rapides, silencieux, et couverts par les harmonies de Sirih. Nous comptions sur l’effet surprise. Mais c’est moi qui fus le premier surpris quand, soudain, mon corps s’arrêta. Je restai en arrière. Cette fois, ce ne fut pas ma faute mais celle de Kala. Dès qu’il vit les grandes capsules de cristal alignées avec leur liquide bleuté, éclairées par des lanternes de lumière blanche cylindriques, il demeura comme paralysé.

“Kala, réagis !” m’écriai-je.

Je sentis que Sanaytay s’arrêtait et revenait un pas en arrière pour ne pas me laisser hors de la protection de son sortilège. La flûtiste me regardait, les yeux écarquillés d’étonnement. Que m’arrivait-il ?, demandaient ses yeux. Alarmés par celle-ci, les autres se tournèrent également et comprirent aussitôt que nous avions un problème. Non seulement Kala ne bougeait pas, mais il luttait contre moi pour ne pas bouger. Dire qu’il était mort de peur était bien en dessous de la réalité. Son esprit sombrait dans les ténèbres, saisi d’une pure terreur. Même moi, qui avais cessé presque aussitôt de la percevoir grâce au Datsu, je gardai une sensation désagréable.

“Kala,” dit Rao sur un ton pressant, “ne pense pas au passé. Nous sommes en pleine opération.”

Il y eut un silence. Moi, je tentais de tranquilliser Kala, sans succès. Sur mon épaule, Tchag me tira les oreilles pour me faire revenir à moi. Mais Kala n’écoutait pas. Je le sentais : il était perdu dans un tourbillon d’obscurité. J’entendais ses souvenirs. La voix de Kala enfant criant de douleur. Les Masques Blancs le traînant sans égard vers la capsule de cristal pour qu’il dorme et se réveille des heures après frais et prêt pour de nouvelles expériences… Mon Datsu se déliait de plus en plus, et je me sentais de moins en moins capable de ramener Kala à la raison. Mais je comprenais aussi que cette situation était de plus en plus ridicule. Nous étions là en plein laboratoire, avec cinq scientifiques en blouse noire au milieu de la salle qui pouvaient nous voir à tout moment, et nous… nous étions là, à nous rappeler un passé que nous ne pouvions changer. Je parvins à lui voler un instant la parole pour murmurer dans un souffle :

— « Aidez Kala… Quelqu’un… Moi, je n’y arrive pas… »

Rao me prit la main. Les diables savent comment, elle parvint à faire avancer Kala de quelques pas jusqu’au pied d’une des capsules, la contournant pour se trouver hors de la vue des scientifiques. Alors, elle dit avec inquiétude :

— « Je suis désolée. Je n’avais pas pensé que ce serait aussi dur. Reste ici, assieds-toi et ne fais pas de bruit. »

Le temps que je parvienne à lever les yeux, je constatai que le groupe s’éloignait déjà. Le seul qui était resté avec moi était Tchag, qui me regardait avec de grands yeux inquiets. La respiration précipitée de Kala me préoccupait moi aussi. Ils ne pouvaient pas l’entendre de là-bas, n’est-ce pas ? Avec le grésillement fort et constant de la salle, je supposais que non.

Je soupirai intérieurement.

“Je ne te reproche rien, Kala,” lui dis-je. “Mais je sais qu’une fois calmé, tu te sentiras coupable d’avoir mis en danger nos compagnons. Ce qui est fait est fait. Mais surtout ne fais pas de bruit maintenant. Sanaytay ne nous protège plus.”

Je sentis que Kala émergeait légèrement de ses souvenirs ténébreux et ses yeux se remplirent de larmes.

“Drey ? C’est toi ?”

Ne m’avait-il pas entendu ? Je m’inquiétai vraiment.

“Oui, Kala. C’est moi. Qui veux-tu que ce soit ?”

Il y eut un silence.

“Aide-moi,” murmura-t-il. “Ça fait mal… Aide-moi.”

“C’est ce que j’essaie de faire, je te le jure. Mais je ne sais pas comment,” admis-je. “Arrête de penser. Ferme les yeux. Et oublie.”

“Oublier,” croassa Kala. Les larmes nous brûlaient les joues. “Comment ?”

Je ne sus quoi lui répondre. Alors, je perçus les voix tranquilles des scientifiques. Ils s’étaient rapprochés et j’entendis l’un rire et dire :

— « Immoral ? Tu ne te rends pas compte, Perky, c’est le marché de l’avenir ! »

— « Tu es naïf, Perky, » ajoutait une voix féminine. « Tu ne voudrais utiliser que des criminels ? Il n’y en aurait pas assez pour en faire un véritable commerce. S’il n’y a pas de ressources, il n’y a pas d’argent. Et ceux de la Guilde n’aimeraient pas savoir qu’ils ont pour serviteur un assassin ou va savoir qui. Imagine qu’un de nos clients se fasse assassiner par notre faute, on serait dans de beaux draps, tu sais ? Allons ! Ça ne te choque pas que nos conciliateurs de serment soient distribués aux domestiques de la Guilde, alors pourquoi ça te choque que nous utilisions les colliers ? Ils sont plus puissants, bien sûr, mais ça les rend plus convoitables encore. Ces nouveaux sujets serviront la Guilde mieux que quiconque, ils rempliront nos poches… et ils nous épargneront des rébellions, c’est sûr. C’est un chemin vers la paix. »

— « La… paix ? » répéta un autre, probablement ce Perky. « Je suppose… Je suis d’accord pour mater les révoltes, mais soumettre totalement la volonté d’un esprit… c’est différent. C’est pour ça que je demandais si ces sujets avaient tous des antécédents délictueux. Sinon, au nom de quelle loi pouvez-vous jouer avec leurs vies ? » Il y eut un silence. Il reprit, embarrassé : « Je pense que nous devrions parler de notre projet haut et clair, sans nous cacher comme des rats, en volant le jaïpu de dévots. Nous avons presque l’air de criminels. »

On entendit un autre rire.

— « Attention, Perky, » dit alors le premier d’une voix légère mais froide. « Si tu continues comme ça, la Guilde va penser que tu es un dissident. Les dissidents finissent mal, Perky. »

Il y eut un bref silence et d’autres rires.

— « Il s’est effrayé ! »

— « Ce n’est pas ça, » protesta Perky. « Moi, la racaille m’importe peu. Mais l’image de la Guilde m’importe, elle. Ne faites pas les malins. C’est moi qui ai la position sociale la plus élevée de tous ici. »

— « Et il nous dit de ne pas faire les malins, » se moqua l’un. « Du calme, du calme. Ici, nous sommes tous des scientifiques. Nous te respectons pour tes inventions. Arrête de te peindre comme un homme avec des principes idéalistes, c’est tout. Ça ne te mènera nulle part. »

— « Nous enverrons le premier chargement de colliers demain, » intervint une nouvelle voix plus grave. « Sois prêt pour les négociations avec la Guilde, Perky. Tu as dit que tu t’en chargerais. »

— « Et je le ferai. »

Soudain, je cessai d’entendre. Les voix se turent de même que les pas qui approchaient. Étaient-ils entrés dans la bulle de Sanaytay ? Kala commençait à se remettre et il murmura mentalement :

“Je suis désolé.”

Je roulai les yeux.

“Ne sois pas désolé. Ce sont des choses qui arrivent. De toute façon, ils n’ont pas besoin de nous pour le moment.”

J’entendis soudain des pas précipités surgir du néant. L’un d’eux s’échappait, compris-je. Je volai le corps à Kala pour me tourner juste au moment où le scientifique, trop atterré pour crier, atteignait en courant la capsule derrière laquelle je me cachais. Je lui lançai une rafale de vent qui l’envoya à plat ventre contre le sol. L’instant d’après, Saoko était sur lui, il le saisit par les cheveux et posa un couteau contre sa gorge. Il hésita en m’apercevant.

— « Je le tue ? »

Je fus étonné qu’il me le demande. Le scientifique balbutia dans un cri plaintif :

— « S’il vous plaît… S’il vous plaît, je dois… je dois me marier dans une semaine… »

— « Ne nous raconte pas ta vie, » répliqua Rao en s’approchant. « As-tu demandé à ceux qui sont dans ces capsules s’ils devaient se marier eux aussi ? »

La Pixie avait un foulard sur le visage et on ne voyait que ses yeux, comme deux feux de glace. Sanaytay et les autres s’étaient approchés à leur tour. Les quatre autres scientifiques étaient… morts ? Non : ils respiraient. Les Ragasakis les avaient attaqués par surprise en se dissimulant avec les illusions de Sirih et de Sanaytay… Les scientifiques n’avaient probablement rien vu. Alors, les Couteaux Rouges n’avaient plus de raison de les tuer, n’est-ce pas ? Le seul qui nous avait vus… était le jeune scientifique. Quand je le vis ouvrir la bouche et que je n’entendis rien, je compris que j’étais en dehors de la bulle. Je me levai. Kala ne s’y opposa pas. Il luttait encore contre lui-même, mais, au moins, il avait réussi à ne pas me bloquer le corps.

Quand je pénétrai dans la bulle, j’entendis le scientifique sangloter :

— « Je ne sais pas ! C’est le premier laboratoire où j’entre. Je ne savais pas qu’il y en avait d’autres. Je sais où est le livre de registres… Je vous dirai tout mais ne me tuez pas… »

— « Il est en train d’utiliser la bréjique ! » intervint alors Zélif.

Attah. Cela signifiait-il qu’il y avait d’autres gens dans la salle ? Saoko lui donna un bon coup sur la tête qui le laissa étourdi et probablement incapable d’effectuer un sortilège bréjique. Rao sortit une dague. C’était imperceptible, mais mon orique remarqua que sa main tremblait. Elle allait le tuer, compris-je. Et elle voulait le faire personnellement. Pour endosser la responsabilité, peut-être. Je levai une main.

— « Une seconde. Vous parliez d’un chargement, » dis-je au scientifique.

Je me penchai et retirai son masque, dévoilant le visage d’un drow d’une trentaine d’années peut-être. Son visage m’était familier et je compris soudain : il ressemblait à Draken et à Pargwal d’Isylavi. Perky d’Isylavi, devinai-je. C’était l’un des frères aînés de Pargwal, le destructeur du Vent qui m’avait défié en duel. Il avait les mêmes cheveux roux que celui-ci. Je ne l’avais vu qu’une fois, au Temple du Vent. Si je me souvenais bien, il avait suivi des études de bréjique. Que diables faisait-il là ? Je poursuivis :

— « Un chargement de colliers. Dis-moi où ils sont. »

Le jeune drow tremblait comme une feuille. Il me regardait, horrifié. M’avait-il reconnu ? Avait-il reconnu le tatouage d’Arunaeh sur mon visage ? Non : il ne me regardait pas vraiment. Ses yeux rouges étaient vitreux. Il ouvrit la bouche mais ne parvint pas à dire un mot. La peur le paralysait. Ce fut Kala qui prit alors la parole.

— « Où sont ces colliers ? » insista-t-il. « Agis correctement au moins une fois dans ta maudite vie, saïjit, et nous te laisserons la vie sauve. »

Rao fronça les sourcils. Perky d’Isylavi déglutit. La sueur coulait sur ses joues. Sans voix, il leva lentement une main vague vers le mur le plus éloigné. Nous regardâmes tous dans cette direction. Une porte secrète ?

Alors, mon orique m’avertit que son autre main bougeait elle aussi. Saoko fut plus rapide que moi : il l’immobilisa avant qu’il n’atteigne la poche de sa blouse. Je vidai celle-ci et trouvai un carnet, une lettre, un flacon et un crayon.

— « Qu’y a-t-il dans ce flacon ? » demandai-je.

Le scientifique haleta mais ne répondit pas. Soudain, nous entendîmes un craquement de pierre et Zélif écarquilla les yeux.

— « Par Zarbandil, » jura-t-elle. « Il y en a trois autres qui arrivent… »

Nous nous tournâmes tous pour voir une partie du mur que nous avait indiqué le scientifique pivoter, découvrant une nouvelle issue. Trois saïjits masqués portant des lanternes entrèrent, parlant entre eux. Aveuglés peut-être par la lumière omniprésente dans la salle, ils ne nous virent pas sur-le-champ, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils nous remarquent, nous, ainsi que leurs compagnons assommés. Réagissant avec rapidité, Livon prévint :

— « Attention, j’y vais ! Naylah ! »

Le Ragasaki fit un signe à celle-ci et permuta deux fois de suite, une avec un scientifique, l’autre avec la lancière, qui se retrouva soudain à côté de la porte tout juste ouverte près de deux des scientifiques. Naylah assena efficacement un coup à tous deux avec sa lance engainée. Jamais je ne l’avais vu utiliser sa lance dans un vrai combat et je fus impressionné par la rapidité avec laquelle elle la mania. L’autre scientifique qui avait pris la position initiale de Livon tomba mort sous la dague de Chihima. Kala menaçait de retomber dans un abîme de souvenirs. Sanaytay était très pâle. Sirih jura :

— « Il pourrait y en avoir d’autres. Qu’aucun ne s’échappe ! »

Ils partirent en courant vers l’entrée secrète. Je compris la crainte de Sirih : si quelqu’un demeurait au-delà de cette porte et si le tunnel communiquait avec une autre sortie, nous courions le risque qu’il s’échappe. Seuls Livon, Saoko et Rao restèrent avec moi dans la salle. La Pixie se dirigea aussitôt vers les capsules pour examiner les dokohis. Ayant consumé toute sa tige, Livon se maintenait à peine debout, mais il chercha Orih avec fébrilité parmi les silhouettes à peine visibles dans le liquide bleu des capsules. Moi, je me tournai de nouveau vers Perky d’Isylavi, qui était toujours étendu sur le sol, tout transpirant. Je fis une moue.

— « Lève-toi et montre-moi où sont les colliers. »

À nous deux, Saoko et moi l’obligeâmes à se lever et nous avançâmes avec lui jusqu’à la porte pivotante par laquelle les autres avaient disparu. Celle-ci donnait sur un long tunnel droit, aux murs irréguliers. Je discernai la lumière des autres, déjà distante.

Sans qu’on lui dise quoi que ce soit, Perky leva un bras vers l’embrasure et toucha un levier que je ne remarquai qu’alors. Il fit pivoter une autre ouverture juste à côté. Après avoir jeté un regard prudent à Perky, j’entrai, éclairant l’endroit avec ma pierre de lune. C’était une pièce assez vaste. La moitié était occupée par une énorme armoire et quatre tables chargées de livres et d’appareils. Quant à l’autre moitié… Kala et moi, nous écarquillâmes les yeux. Il y avait là, suspendus à des cordes superposées, des centaines de colliers. Non. Ce n’étaient pas des colliers. Il y avait des anneaux de plusieurs tailles, mais ils étaient tous trop petits pour être des colliers. Des bracelets alors ?

Je me tournai vers Perky.

— « Ceux-ci n’ont pas de spectres, n’est-ce pas ? »

La surprise se dessina sur le visage atterré de Perky.

— « Non, » admit-il précipitamment. « Ce sont des conciliateurs de serment. Ils se portent à la cheville ou au poignet… Ils contiennent un programme combiné de jaïpu et de bréjique qui doit être réparé au bout de quelques années… Ils ne sont pas durables comme les colliers de contrôle. Ceux-là… Ils doivent être là, dans l’armoire, mais elle est fermée et je n’ai pas la clé. C’est Rovith qui l’a. B-Bon, il l’avait, parce que, maintenant… il est mort. »

Sa voix tremblante s’étouffa dans un sanglot. Combiné avec le jaïpu, me répétai-je. C’était donc à cela que servait l’Aspirateur : à capturer le jaïpu dans le fer noir. Mais dans quel but ? Tandis que j’examinais de plus près les bracelets, l’Isylavi reprit courageusement :

— « V-vous travaillez pour une famille de la Guilde ? Ou pour Lédek ? Ou Kozéra ? Ça m’est égal, » s’empressa-t-il d’assurer, quand je lui jetai un regard du coin de l’œil. « Si vous cherchez des informations, je peux vous en donner. C’est la première fois que j’entre dans ce laboratoire, mais, à Dagovil, j’ai mené des expériences très pointues. »

On le voyait prêt à collaborer, me réjouis-je. Je jetai un coup d’œil à l’énorme livre qui était sur la table. C’était un livre de registres. Je ne mis pas longtemps à le comprendre en voyant une fiche de description de chaque nouveau « sujet d’expérience ». On leur donnait un numéro et on détaillait la fiche avec des observations sur lesquelles je ne m’attardai pas, excepté pour remarquer que tous étaient des dokohis et que, sur un bon nombre, il était écrit à la fin : « Résultat de l’expérience : échec. » Selon les cas, soit ils mouraient d’hémorragie cérébrale soit ils étaient si dégénérés qu’ils étaient impossibles à contrôler. Ma main s’immobilisa quand je tombai sur la dernière fiche et lus : « Sujet n°56. Mirole, femelle, d’une vingtaine d’années. » J’inspirai et lus rapidement : « Cheveux verts avec des mèches rouges, yeux dorés, tache de naissance en bas du dos. Entrée le deuxième jour d’Amertume, an 5630. Insérée dans la capsule n°5. Observations : porte un collier de Liireth depuis une durée indéterminée. Expérience de modification du collier menée le jour de son arrivée. Résultat de l’expérience… » Je clignai des yeux. Ça s’arrêtait là. On ne disait pas si ça avait été un échec ou un succès. Était-ce parce qu’il était trop tôt pour le dire ? Une note ajoutait : « Attention : le sujet est explosionniste, tous les travailleurs sont priés de ne pas opérer de modifications importantes sur le collier sans avertir. » Je me tournai vers Perky, mon Datsu presque entièrement libéré : Kala bouillait.

— « Cinquante-six sujets sont passés par ici. Je suppose que des Yeux Blancs. Mais dans la salle, il y a seize capsules. Bon nombre sont morts, n’est-ce pas ? » Sans qu’il me réponde, je fis éclater la serrure de l’armoire et l’ouvris, dévoilant des étagères vides. Je jetai un regard foudroyant à Perky. « Où sont les colliers ? »

— « L-l-les colliers, » bredouilla Perky d’Isylavi. « Je pensais qu’ils étaient là. Ah… Ils sont… Eh bien, ils sont… » Sa respiration s’accéléra de nouveau et il dit alors en sanglotant : « Je ne sais pas ! »

Il ne savait pas. Il disait qu’il ne savait pas, mais il pouvait mentir.

— « Pourquoi défendre un chargement de fer noir ? » me moquai-je. Je m’approchai pour bien le voir à la lumière de ma pierre de lune. Ses yeux parlèrent pour lui. « Oh, je comprends. Parce que tu crois que, de toutes façons, tu vas mourir, n’est-ce pas ? »

Perky transpirait profusément et tenait à peine debout. Il balbutia :

— « Il se peut… qu’ils aient déjà été envoyés au fort. »

Au fort. Au fort de Karvil, sur la rive du lac, bien protégé par des Zombras. C’était un peu loin de ma portée, compris-je.

Alors, mon orique perçut un très léger courant d’air dans le couloir et je vis passer Samba, le chat noir, à toute vitesse en direction de la salle. Je ne savais toujours pas pourquoi ce chat de brume était si spécial pour Rao. Je le découvris quand la Pixie s’approcha de la porte en annonçant :

— « Bonnes nouvelles, tout est en ordre ! Il n’y avait que deux autres gardes de l’autre côté. Ils ont été assommés par surprise. Le laboratoire est en sécurité. Maintenant, c’est mon tour d’être efficace. Il y a onze dokohis en tout, plus Orih. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient autant, » avoua-t-elle. « Je vais mettre plus longtemps que prévu pour modifier leurs colliers. Mais nous avons le temps. Qu’est-ce que tu fais ? » ajouta-t-elle, curieuse, jetant un coup d’œil à la pièce.

Je haussai les épaules, baissai les yeux vers Samba et répliquai :

— « Ne me dis pas que le chat te parle ? »

Les yeux verts de Samba scintillèrent. Rao arqua les sourcils et esquissa un sourire.

— « Et il blague aussi et il a de l’humour. Qu’est-ce que c’est que tout ça ? » souffla-t-elle alors, apercevant les cercles de fer noir.

— « Des anneaux de jaïpu et de bréjique, » répondis-je, me tournant à moitié. « Ils appellent ça des conciliateurs de serment. Ce qui me conduit à te demander, Perky… en quoi consistent-ils exactement ? »

Celui-ci ouvrit grand les yeux, remarquant que je venais de l’appeler par son prénom. Sous le regard attentif de Rao, il se courba.

— « Ils servent… à améliorer le… pays. »

— « Le pays ? » s’esclaffa Rao, incrédule.

— « Les gens, » rectifia Perky. « Je crois… je crois que ce genre d’invention peut aider à réduire la criminalité et à empêcher les criminels de nourrir de mauvaises pensées. Je crois que les serviteurs et gens de bas étage peuvent… peuvent être plus heureux s’ils n’ont pas d’ambitions ni de rancœurs envers leurs maîtres. C’est… c’est ce que je pense. C’est pour cela que nous les vendons. »

Le point de vue de Perky me sembla plus honnête que l’objectif purement économique des scientifiques qui lui avaient parlé plus tôt. Il voulait simplement en finir avec l’esprit de rébellion, la liberté de penser et l’insatisfaction du bas peuple. C’était comme ajouter un Datsu truqué et de mauvaise qualité. La méthode était cruellement naïve, mais Perky semblait être de bonne foi.

— « Tu dois te rendre compte, pourtant, » dis-je, « que ces inventions ne parviendront pas à beaucoup de gens. Aux serviteurs des grands, peut-être, aux escortes des gens riches. La Guilde ne va pas acheter une magara aussi chère pour en parer tous ses sujets. Parce que je suppose qu’elle n’est pas donnée. »

Perky fronça les sourcils.

— « Moi… je suis un inventeur. Je ne suis pas un commerçant ni un politicien… Je n’ai que des idéaux. »

— « Des idéaux écœurants, » lança Rao. « Mais je ne vais pas discuter avec toi. Dis-nous seulement combien de ces trucs vous avez déjà vendus. »

Perky resta comme prisonnier du regard acéré de Rao.

— « Je ne sais pas, » avoua-t-il dans un filet de voix. « Mais… je sais que, dans la Guilde, des gens en portent. Peu de membres admettent publiquement qu’ils les utilisent sur leurs serviteurs, mais je sais que m-mon propre père le fait depuis des années. »

Des années, me répétai-je, pensif. Étant donné que ce laboratoire aspirait le jaïpu de la chapelle de la gargouille depuis douze ans… Cela concordait. Cela faisait douze ans qu’ils copiaient des tracés des colliers de Liireth, expérimentaient avec ces conciliateurs et les vendaient à la Guilde.

— « Vous ne vendez qu’à la Guilde ? » demandai-je.

Le jeune Isylavi secoua la tête, nerveux.

— « Je ne sais pas. Je jure que je ne sais pas. S’il vous plaît, je vous ai dit tout ce que je savais. Libérez-moi, je vous en prie… Je veux seulement rentrer chez moi. »

Je l’ignorai et indiquai le livre.

— « Rao. Ce livre a un tas d’informations. »

— « J’y jetterai un coup d’œil plus tard, » décida Rao. Elle désigna Perky du menton. « Que vas-tu faire de lui ? »

Saoko, elle et moi, nous regardâmes le jeune scientifique sans défense. C’était un idiot. Un idiot tout simplement. Méritait-il pour autant la mort ?

— « Est-ce que tu pourrais l’endormir ? » demandai-je à Rao.

— « Bien sûr. J’ai de la satranine, et de la bonne. Je l’ai utilisée sur le garde de la crypte et sur les scientifiques qui sont encore vivants. »

De la satranine ?, me répétai-je. Je me rappelais vaguement avoir lu que la satranine était un somnifère très fort dont la vente était restreinte en Dagovil. Enfin bon…

— « Endors-le. Je déciderai plus tard quoi faire de lui. »

Tandis que Rao sortait un petit flacon avec une poudre blanche, je pensai qu’en réalité, j’avais déjà décidé quoi faire. Je ne pouvais pas l’abandonner dans ce laboratoire sachant que c’était le frère d’un de mes collègues destructeurs… et sachant qu’il était le responsable de vendre les colliers à la Guilde. Je comptais bien sûr sur le fait que Rao était capable d’effacer ses souvenirs.

Une fois que Perky d’Isylavi fut endormi, nous l’allongeâmes dans la salle et j’allai donner un coup de main à Rao pour sortir les dokohis de leurs capsules de verre. La première que nous sortîmes fut Orih. Elle était dans la capsule numéro cinq, d’après le livre de registres. Rao connaissait le mécanisme : elle poussa un levier, ouvrit une valve et un filet presque transparent entraîna la silhouette d’Orih vers celle-ci. Son corps sortit couvert de ce liquide bleu. Je me rappelais que Kala et les autres l’appelaient le « lit » parce que c’était toujours là qu’ils retournaient pour dormir. Les yeux exorbités, Livon se précipita auprès d’Orih, soufflant son nom. Il souleva sa tête, touchant ses cheveux enduits de cette substance gélatineuse et il se baissa pour s’assurer que son cœur battait toujours.

— « Elle respire, » assurai-je. Je le percevais avec mon orique.

— « Orih ! » s’exclama Livon plein d’espoir. « Qu’est-ce que c’est que ce liquide ? Est-ce dangereux ? »

— « Non, » le tranquillisa Rao. « C’est du ryoba, une solution narcotique qui maintient les énergies stables. Ils l’ont aussi utilisée avec nous pour que nos corps ne se décomposent pas, » confirma-t-elle face à mon expression interrogative.

— « Tu veux dire qu’ils ont fait muter son corps ? » s’écria Livon, levant la tête. « Ils l’ont fait muter ? »

— « Le registre dit qu’ils n’ont modifié que le collier, » dis-je d’une voix neutre. « Rao, libérons-la tout de suite. Si elle se réveille comme un Œil Blanc et fait exploser le laboratoire, nous mourrons tous. »

La Pixie acquiesça et s’agenouilla auprès de la mirole, devant Livon. Elle toucha le collier et se concentra. Elle tentait encore de couper les connexions entre le collier et l’esprit d’Orih quand les autres revinrent. Naylah tenait toujours sa lance à la main. Aucun n’était blessé, mais leurs expressions étaient sombres. Livide comme une gargouille blanche, Sanaytay esquissa cependant un doux sourire en voyant Orih bien vivante. Sirih frappa un poing dans la paume de sa main.

— « Nous avons vu pire à Daer ! » assura-t-elle. « Tu as intérêt à te réveiller bientôt, Orih ! »

Je me réjouis de voir l’illusionniste si positive. Chihima s’arrêta auprès de nous, annonçant :

— « Rohi. Aroto est resté surveiller l’autre sortie. Elle se trouve dans une autre île du lac. Une toute petite à l’ouest d’ici. »

Pour toute réponse, Rao acquiesça légèrement, concentrée sur le collier. Je me tournai, regardai les autres capsules puis les corps des scientifiques, Kala réagit à nouveau et mon Datsu qui tentait de se brider se relibéra. Diables. Je soupirai patiemment et demandai :

— « Au fait, vous n’avez pas vu les deux gargouilles ? »

Zélif fronça les sourcils.

— « Non… Mais je les ai senties, » admit-elle. « Dans un endroit derrière un mur pas très loin d’ici. Il doit y avoir un passage secret. »

Un autre passage secret, soupirai-je. Je me mis en mouvement.

— « J’ai promis à Axtayah de les sauver, » dis-je. « Tu me donnes un coup de main, Zélif ? »

La faïngale me regarda avec curiosité.

— « Je parle avec toi, Drey, n’est-ce pas ? »

La question, dite de la sorte, m’arracha un sourire.

— « Oui, pour l’instant, c’est moi. »

Je ne lui mentionnai pas que Kala était en train de passer un mauvais moment. Après la scène qu’il nous avait faite, il était évident pour tous que ce laboratoire ressemblait beaucoup à celui que Kala avait connu. Mais ce n’était pas le même. Et Kala avait beau le savoir, il ne se calmait pas.

Laissant Chihima, Rao, Livon et Orih derrière nous, les harmonistes, Naylah, Zélif et moi, nous nous dirigeâmes vers le tunnel secret. Zélif palpa le mur irrégulier et, au bout d’une centaine de pas, elle s’arrêta, satisfaite.

— « C’est ici. »

Nous observâmes l’entrée. Elle n’était pas si secrète, car c’était le seul endroit où la pierre était plus ou moins lisse. Sirih grommela :

— « Je déteste les énigmes. Comment ça s’ouvre ? »

Elle donna un coup de pied à l’entrée et poussa un croassement de douleur. Je me moquai :

— « La roche est dure, hein ? Ça, tout destructeur le sait. »

Sirih poussa un souffle irrité. Sanaytay murmura :

— « Sœur, laisse Zélif s’en charger : elle est perceptiste. »

Mais Zélif avait des problèmes pour comprendre le mécanisme d’ouverture et je sentis soudain l’impatience de Kala.

— « Écartez-vous, » grogna-t-il. « Drey va le détruire. »

Je me sentis un peu gouverné, mais je ne protestai pas, parce qu’enfin, Kala semblait reprendre le contrôle de lui-même.

“Tu vas mieux ?” lui demandai-je.

Kala feula mentalement.

“Je ne suis pas aussi faible que tu le crois. J’ai promis de sauver les gargouilles et je les sauverai. En plus, nous avons un accord. Il me reste encore trois jours à moi tout seul. Je m’occupe de ça.”

Il les sortait d’où, ces trois jours ? Je souris néanmoins en le sentant si décidé. Tu t’occupes de ça et, donc, tu me demandes de détruire le mur, hein ? pensai-je. Bah. L’important était que mon compagnon de corps était à nouveau d’humeur à agir. Je posai mes deux mains gantées sur la pierre tandis que les autres s’écartaient et je dis :

— « Alors, sauvons-les. »

— « Attends ! » lança brusquement Zélif.

Je m’arrêtai net.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

— « Je viens de comprendre le mécanisme, » expliqua la faïngale. « Ou plutôt les mécanismes. Il y en a un pour ouvrir la porte et un autre pour couper une corde qui soutient quelque chose sur le plafond de la salle. Non, » rectifia-t-elle, concentrée. « Quelque chose qui soutient le plafond. Si tu le casses, les gargouilles mourront écrasées. »

Je grimaçai. Ah. Ça, c’était un problème. Kala ravala son impatience et nous laissâmes Zélif découvrir la manière correcte de faire pivoter la porte. Après un bon moment d’hésitations, elle finit par la trouver, le mur pivota et nous entrâmes dans la nouvelle pièce. Quelqu’un avait laissé une lanterne allumée sur un tabouret. À la lumière de celle-ci, assise dans un fauteuil, une des gargouilles blanches lisait un livre. L’autre, nous la surprîmes en train d’examiner soigneusement une de ses ailes comme si elle cherchait des puces, tout en soutenant un luth en équilibre sur son genou. Toutes deux se tournèrent vers nous, saisies. Nous autres, nous demeurâmes bien plus surpris. J’avais imaginé que les gargouilles devaient être enchaînées, les fers aux pieds et aux mains. Je ne m’attendais pas à les voir prisonnières dans un foyer si accueillant. Mais, bien sûr, étant donné que le plafond était en suspension au-dessus d’elles… Il fallait voir à quel point ces scientifiques étaient tordus.

— « Sœur, » dit soudain celle du fauteuil. « Je rêve ou ces gens sont nouveaux ? »

— « Mm… Je rêve la même chose alors, frère, » lui répliqua l’autre gargouille, repliant son aile. « Ils sont quatre. Les Quatre Lascars de l’Apocalypse ! Ah, non, ils sont cinq. Je ne t’avais pas vue, petite, » dit-elle à Zélif.

— « Cinq comme les Cinq Chevaliers d’Honorie, » s’intéressa le frère du fauteuil. « Mnon, on dirait plutôt les Cinq Muets de l’Arbre Tawman. Avec ces cheveux si longs… on dirait des nymphes… que dis-je, des dryades ! Tu ne crois pas, Narti ? »

— « Par mes ailes, tu as raison, Ax, » appuya la sœur. « Mais ils sont six, pas cinq. Et le cheveu en brosse n’a rien d’une dryade, il a plutôt l’air d’un lutin. »

Elle parlait de Saoko qui nous avait suivis. Par Sheyra, que diables était tout cela ? J’échangeai un regard confus avec Zélif, je me raclai la gorge et m’avançai prudemment.

— « Euh… Vous êtes Axtabah et Nartayah, n’est-ce pas ? Je viens vous libérer pour vous conduire jusqu’à votre père. »

Je les vis cligner de leurs paupières blanches. La plus grande gargouille, Axtabah, ferma son livre d’un geste délicat.

— « Notre père ? »

Les deux gargouilles échangèrent un regard et se tournèrent vers moi, demandant en même temps :

— « Quel père ? »