Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

5 La gargouille Axtayah

« Un bon meneur ne doit pas seulement gagner la confiance des autres : il doit aussi avoir confiance en eux. »

Zella

* * *

Le brouillard apparut dans le tunnel bien avant que nous arrivions au Grand Lac. Dans l’épaisse brume, l’air était presque immobile et, moi-même, je me sentais perdu. Je me rappelai cette sensation. J’avais ressenti la même chose la fois où je m’étais rendu au fort de Karvil avec Lustogan.

— « On raconte, » murmura Aroto dans l’immense silence, « que c’est dans des brouillards comme celui-ci que surgit l’Étreinte de la Mort. »

Nous avancions presque à l’aveuglette. La lumière de ma pierre de lune parvenait à peine à percer le brouillard.

— « L’É… L’Étreinte de la Mort ? » répéta alors Livon.

— « Oui, » chuchota Aroto d’une voix lugubre. « Il y a toujours une Dame Pâle qui vit dans cette brume. Celle d’ici vit dans le Grand Lac. Elle crache le brouillard, fuuum, fuuum et, quand elle trouve un homme qui lui plaît, elle l’enserre dans ses beaux bras glacés, et lui donne un baiser qui l’envoie très loin, très loin… »

— « Très loin, » répéta Livon.

— « Jusqu’à la mort. »

On entendit soudain un bruit sourd et un cri de surprise. À un mouvement de l’air, je compris avec amusement qu’Aroto venait d’étreindre quelqu’un. J’entendis un coup et un grognement de douleur.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? » s’alarma Livon. « N-non… Ça ne peut pas être la Dame Pâle… »

— « Tu n’avais pas dit qu’elle n’embrassait que les hommes ? » grogna la voix de Sirih.

— « Attah… » croassa Aroto. « Je me suis trompé, c’est tout… Aïe, nom d’une harpie ! C’était une blague… Kasrada… Diable de Daercienne, » grommela-t-il entre ses dents.

La voix de Chihima dit alors :

— « Aroto, au lieu de faire l’idiot, regarde devant. Tu es le seul capable de voir à travers ce brouillard. »

J’arquai un sourcil. Ses yeux étranges, avec le cercle brillant qui se dessinait dans ses iris… ce n’était donc pas une mutation uniquement esthétique.

— « Il l’a fait exprès alors… » marmonna Sirih.

Quelques minutes plus tard, Aroto annonça :

— « Je vois le fort. Des gens près de l’embarcadère, des passagers, je suppose. Quatre personnes devant le fort. Des gardes, sûrement. »

Comment diables pouvait-il voir tout ça ? J’avais beau scruter le brouillard, Kala et moi, nous ne voyions rien.

— « Parfait, » dit Rao. « Nous allons nous arrêter avant d’arriver au fort pour reconnaître la zone. Allons-y. Essayez de ne pas faire de bruit. »

— « Nous ne ferons pas de bruit, » assura Sirih, la voix soudainement arrogante. « Nous sommes des harmonistes, nous ne te l’avons pas dit ? Moi, je fais des illusions. Et Sanaytay est une spécialiste des sons harmoniques. Son silence étouffe tout. »

La bulle de silence m’atteignit et Sanaytay informa doucement :

— « Personne ne vous entendra tant que vous ne vous éloignerez pas de moi. »

Je sentis que les Couteaux s’arrêtaient. Alors on entendit un souffle.

— « C’est vrai ? » dit Aroto. « Ça marche ? »

— « Les harmonies ne sont pas si faciles à manier, » appuya Rao. « Nous autres, nous savons étouffer nos pas, mais… étouffer les sons à plusieurs mètres ? »

— « Est-ce vraiment possible ? » insista Aroto.

Tous deux étaient ébahis. Chihima se taisait. Sirih laissa échapper un petit rire suffisant.

— « Bien sûr que c’est possible. Mais cela demande beaucoup de pratique. Nous avons eu le meilleur maître voleur de toute Daercia. »

— « Sœur… » intervint Sanaytay. « Tu n’as pas besoin… de parler de lui. »

Je perçus l’inspiration brusque de Sirih. Celle-ci murmura :

— « Euh, désolée, désolée, Sanay. Mais… c’était vraiment le meilleur. »

— « Il nous le paraissait seulement, » la contredit Sanaytay avec douceur. « N’en parlons plus, Sirih. »

Elles se turent et nous poursuivîmes en silence. Je savais que les deux harmonistes avaient fui Daer il y avait moins d’un an, mais j’avais à peine entendu parler de leur maître. Elles étaient toujours un peu énigmatiques concernant leur passé… et, malgré tout, toutes deux laissaient échapper de temps à autre des bribes sur leur vie antérieure. Cette fois-ci, quelque chose dans le ton de leurs voix me fit comprendre que ce maître harmoniste avait beaucoup à voir dans tout ce qui leur était arrivé… et, à la façon de parler de lui au passé, j’eus la triste impression qu’il n’était plus de ce monde. Mais je ne posai pas de questions. Je n’aurais pas osé…

Je cessai de penser à cela quand je perçus un soudain changement dans le mouvement de la brume. Le tunnel s’élargissait et le plafond était beaucoup plus haut à présent. Nous étions dans une caverne. La caverne située sur la rive sud du Grand Lac entouré de roche.

Nous nous assîmes, à l’aveuglette, cachant nos lumières et nous laissâmes Aroto partir explorer, accompagné de Chihima. Ils avaient pour mission de décider du point le plus sûr pour débarquer les dokohis que nous libèrerions et devaient s’assurer que les gardes du fort ne soupçonnaient rien.

— « La bulle de silence est-elle en place ? » murmura Rao.

— « Elle l’est, » affirma Sanaytay. On entendit une pierre rouler et elle se hâta d’avertir : « Mais ne jetez pas de pierres hors de ma portée, parce que, là, elles feront du bruit. »

— « C’était moi, » dit Saoko. Sa voix provenait de ma gauche. « Pardon. »

— « Je croyais que c’était moi, » soupira Jiyari, sur ma droite.

— « Bon, » toussota Rao. « Je dois vous avouer une chose avant que nous commencions. Nous savons que les barques des dokohis se dirigent vers la partie ouest du lac… mais nous n’en savons pas plus. Il y a plusieurs endroits possibles, mais nous pourrions mettre plus longtemps que prévu à trouver le laboratoire. Une bonne chose, c’est que certains pèlerins passent plusieurs jours auprès de la gargouille. Ils espèrent être guéris et ce genre de choses… Alors, nous n’attirerons l’attention de personne si nous avons besoin de plus de temps que prévu pour chercher le laboratoire. »

— « Pour ça, je pourrai peut-être aider, » intervint Zélif. « Le rayon de portée de ma perception est assez vaste. »

Rao marqua un temps d’arrêt.

— « Vaste à quel point ? »

— « Cela dépend de l’objet à percevoir. Si, par exemple, il y a une porte en bois à cinquante mètres de distance, je la percevrai. Si je me concentre dans une direction, je pourrais percevoir plus loin. »

Je sifflai mentalement. Fichtre. Je savais que Zélif était une bonne perceptiste mais… par Sheyra, percevait-elle si loin ? Rao demeura un moment silencieuse.

— « Bien, » dit-elle enfin. « Deux harmonistes, une perceptiste et… Livon est permutateur, n’est-ce pas ? J’aime bien cette technique-là… Je suppose que tu ne peux pas l’utiliser autant que tu veux. »

— « Euh… eh bien, non, » admit Livon. « C’est un sortilège plutôt gourmand. Trois fois par jour, c’est mon maximum. »

— « Pas mal, comme équipe, » murmura alors Rao. « Pas mal du tout, Kala. Je pensais vous demander de ne pas entrer au laboratoire, mais… j’ai changé d’avis. Vous nous aiderez. »

Je perçus une légère émotion dans sa voix, comme si elle anticipait déjà la libération. Je réprimai un souffle. Elle avait pensé nous tenir à l’écart du laboratoire… Vraiment ? Pensait-elle que trois Couteaux allaient réussir à sortir les dokohis sans être vus et sans alerter personne ?

Alors, sans l’avoir sentie approcher, j’entendis la voix basse de Chihima :

— « Le prochain passage part dans une heure. Il vaudra mieux que nous nous préparions. »

Nous nous préparâmes. Nous avions déjà revêtu nos déguisements. Moi, j’avais enfilé sur mon uniforme de destructeur une tunique d’un rouge bien vif. D’après Rao, avec tant de tatouages, j’avais l’air d’un grand croyant de Nétel, dieu du Feu, du Sacrifice et de la Subsistance. Même à la lumière des lanternes, dans ce brouillard, ma peau grise se confondrait parfaitement avec celle d’un drow et mes yeux rouges sur fond noir auraient l’air tout à fait normaux.

“Plus on s’affiche, moins on est suspect”, disait Rao. Suivant sa sentence, elle nous avait conseillé les groupes. Chihima et elle continueraient à jouer les prêtresses de Nééka escortées par Naylah, lancière indépendante. Jiyari et Zélif formeraient le second groupe, jouant le rôle du frère aîné et de sa petite sœur qui allaient voir la gargouille afin de lui demander bonne fortune pour leurs défunts parents dans l’au-delà. Rao avait déguisé la petite faïngale pour la faire passer pour une fillette humaine et… à vrai dire, c’était très bien réussi. Les yeux brillants, Naylah avait assuré à la leader que la robe à rubans lui allait très bien… C’est la première fois que je vis Zélif s’empourprer de cette façon. Elle ne s’était tranquillisée que lorsque la brume du lac avait commencé à la dissimuler.

Le troisième groupe, nous le formions Kala et moi, Sirih, Sanaytay et Saoko. Le Cheveu-en-brosse et moi étions deux parents drows fidèles de Nétel chargés par notre famille de demander conseil à la gargouille afin de savoir laquelle des deux humaines représenterait le meilleur sacrifice pour fêter le Triduum de Nétel à la fin du mois. Pour les adeptes de Nétel, « sacrifice » avait plusieurs sens : d’après ce que j’avais entendu dire, la plupart du temps, les « sacrifiés » étaient plongés dans du vin ou dans de la farine de la dernière récolte, on les faisait danser autour du triangle de Nétel et ils étaient en définitive les « héros » de la fête. Si bien que Rao avait paré les deux harmonistes avec soin. Je ne les voyais plus dans cette brume, mais, certainement, elle avait fait d’elles deux candidates impeccables. Et finalement, Aroto et Livon formaient le quatrième et dernier groupe, deux fils de bourgeois qui venaient visiter l’île et passer du bon temps. Je ne sais pas pourquoi j’avais l’impression que tous deux allaient remplir leur rôle à la perfection.

Le troisième et le quatrième groupe, nous arriverions du nord, les autres du sud. Ainsi, nous nous éloignâmes, nos pas étouffés par la bulle de Sanaytay, et contournâmes la caverne. Avec tous les cailloux, les roches et ces costumes, l’avancée n’était pas facile. À un moment, Sanaytay poussa un cri de surprise. Je sentis avec mon orique que son pied s’enfonçait entre les pierres.

— « Sanay ! » soufflai-je.

Je lançai instinctivement un sortilège pour essayer de voir à travers le brouillard. L’espace d’un instant, je les vis tous. Aroto, Livon et Saoko, arrêtés devant moi, Sanaytay piégée debout entre les roches, l’expression désorientée dans sa robe osée, et Sirih, les yeux écarquillés…

— « Mais qu’est-ce que tu fais, Drey ! » protesta la rousse. « Si on nous voit maintenant, on fait tout rater. Sanay, ça va ? »

— « Oui-i, » assura-t-elle dégageant son pied. « J’ai glissé, c’est tout. Tout est très humide. Désolée. »

— « Faites attention, » murmura Aroto. « Kala, ne fais pas l’idiot. »

— « Ce n’était pas moi, c’était Drey, » grogna Kala.

— « C’est vrai, » intervins-je, « Si ça avait été Kala, nous nous serions retrouvés sans tige et sans brouillard dans tout le lac… » Kala grogna et je souris : « Pardon. Je ferai attention maintenant. »

— « T’as intérêt, » soupira Aroto. « Dites-moi que cette bulle de silence nous protège encore parce que, sinon, on a gaffé et à fond. »

— « Elle nous protège encore, » assura Sanaytay. « Mais, toi, tu es presque à la limite. Ne vous éloignez pas de moi. »

Alors que nous reprenions la marche vers le tunnel du nord, j’entendis Saoko murmurer :

— « Ça m’agace. »

Le bon mercenaire n’avait pas eu besoin de changer beaucoup ses vêtements, mis à part un grand triangle de Nétel bien visible comme médaillon. Après plusieurs tentatives pour le convaincre de mettre un ceinturon rouge, couleur du dieu, Rao avait désisté : quand il voulait, Saoko était plus sourd qu’une roche.

Arrivés au côté nord de la caverne, nous allions attendre un peu avant de prendre la direction du fort et de l’embarcadère quand nous entendîmes une carriole qui approchait venant du nord. Nous n’eûmes pas d’autre solution que de nous mettre en route sans plus attendre. Aroto et Livon marchaient devant, portant des lanternes qui émettaient tant de lumière que nous les vîmes avec clarté durant un bon moment avant qu’ils ne nous distancent. Ma pierre de lune, par contre, ne servait à rien dans cet endroit. Je ne tardai pas à entendre des bruits d’éclaboussures et de voix. Nous étions proches.

— « Drey, » murmura alors Sanaytay tandis que nous avancions. « Il y a… une chose que je veux te dire avant de rompre la bulle. »

Je me tournai vers elle, mais je me gardai bien d’écarter la brume pour la voir.

— « De quoi s’agit-il ? » demanda Kala, intrigué par le ton de sa voix.

Sanaytay se racla la gorge.

— « Eh bien… Tu ne veux pas qu’on te reconnaisse comme destructeur, n’est-ce pas ? Alors, si tu vas te faire passer pour un fidèle de Nétel, tu ne devrais pas montrer que tu sais utiliser l’orique. »

Kala grogna contre moi mentalement.

— « Je serai prudent, » assura-t-il.

— « Ce n’est pas ce que je veux dire… » Je sentis qu’elle s’agitait. « Tu es en train de pousser l’air. Je le sais parce que juste autour de toi… il n’y a pas de brouillard. »

J’ouvris grand les yeux en m’en apercevant et Kala grommela :

“Franchement, Drey… pourquoi fais-tu toujours des choses bizarres ?”

“Ça n’a rien de bizarre,” me défendis-je. “C’est le typique truc que fait tout destructeur. Ça ne demande presque pas de tige. C’est instinctif. Je ne m’en étais pas rendu compte. J’arrête tout de suite.”

Ce fut plus facile à dire qu’à faire. Même quand je consumais toute la tige énergétique, j’étais capable de sentir un tant soit peu le mouvement de l’air et de le contrôler autour de mon corps. Je l’avais toujours fait. Depuis que j’étais tout petit. Arrêter totalement mon activité orique, c’était presque comme essayer de cesser de respirer. Je me concentrai et fis ce que je pus. Au bout d’un moment, je murmurai :

— « C’est mieux, maintenant ? »

Il y eut un silence et Sanaytay avoua :

— « Je ne sais pas… Peut-être que ça se voit moins. »

— « Tu ne sais pas te retenir d’utiliser ton orique ou quoi ? » souffla Sirih, incrédule.

Je grimaçai.

— « C’est un réflexe. Ce n’est pas facile de tuer un réflexe. Ne vous inquiétez pas, d’ici à l’embarcadère, je prendrai le coup de main. »

Je pris le coup. Arrivant là où l’on vendait les billets de passage, j’entendis la voix de Naylah dire d’une voix sèche, inhabituelle chez elle :

— « Trois passages. Je suis avec elles. »

Il y avait quelques pèlerins qui attendaient sur le quai et, nous, nous arrivâmes juste en même temps que les pèlerins d’une diligence. Nous voyions à peine les silhouettes de ceux que nous devancions pour aller acheter les passages. Le vendeur ne nous regarda même pas. Je dis « quatre » et il nous tendit quatre billets. Je payai avec l’argent que m’avait donné Rao et, peu après, nous attendions avec les autres près de l’embarcadère, assis sur des bancs de pierre. Les gens murmuraient. Ils parlaient peu. Moi, je me concentrai pour ne pas répondre à mon impulsion d’aller vérifier avec l’orique le nombre de personnes qui respiraient autour de moi. Mais bon… peut-être étions-nous une trentaine au total ? Je supposai que ce n’était pas un nombre atypique : l’île de la gargouille Axtayah était célèbre.

Je m’étais plongé dans mes pensées, me demandant pourquoi la Guilde avait choisi un endroit comme celui-ci pour cacher un de ses laboratoires quand Kala leva une main et commença à se curer le nez. Je fis claquer ma langue mentalement.

“Kala, arrête de jouer avec mon nez.”

“C’est mon nez,” répliqua-t-il. “Qu’est-ce qu’il y a, tu es envieux ? Je reconnais que c’est amusant. Avant, quand j’étais en acier, ma peau n’était pas extensible comme ça et…”

“Et tu en profites maintenant que personne ne te voit, hein ? Allez, arrête et laisse-moi la main droite.”

“Tu la veux pour quoi faire ?” s’étonna Kala.

“Pour ça.”

Je la plongeai dans ma poche jusqu’à mon diamant de Kron et me concentrai pour passer le temps. Kala soupira.

“Tu es ennuyeux. Toujours avec ton diamant. Et si Sharozza avait raison et que tu n’arrives pas à le rompre ?”

“Alors, je le rendrai à Lust. Mais j’y arriverai,” affirmai-je. “Parce que je suis le Petit Génie du Vent.”

Il y eut un silence. Alors, Kala rit :

“Prétentieux ! Tu le crois sérieusement ?”

“Non,” reconnus-je. “Allez, tu veux me laisser tranquille ? J’essaie de me concentrer.”

Kala me laissa tranquille avec un claquement de langue accompagné d’un grognement qui se perdit dans la brume.

— « Je m’ennuie, » dit-il à voix haute.

— « C’est agaçant, » répliqua Saoko assis à côté de nous.

Kala leva les yeux vers le brouillard illuminé et dense comme un rideau et il inspira, approuvant :

— « C’est agaçant. »

* * *

Quand le moment vint d’embarquer, je n’avais pas progressé avec mon diamant, mais j’avais appris bien des choses sur la vie de plusieurs pèlerins. L’un était un père avec son fils à moitié idiot qui venait demander un miracle à la gargouille pour la deuxième fois. Une autre était une vieille adepte de Mahura qui visitait l’île tous les ans pour demander santé et fortune pour son village et, surtout, pour ses trois fils, ses sept petits-enfants et ses seize arrière-petits-enfants. S’entretenant avec celle-ci, deux jeunes gens mentionnèrent les offrandes qu’ils apportaient à la gargouille —des bougies de cire blanche et un grand pot de miel— pour que leurs ruches de kéréjats soient prospères et que leur nouveau foyer soit heureux et durable. Les autres pèlerins gardèrent le silence.

Kala s’assit sur un des bancs flanquant l’embarcation. Celle-ci tanguait projetant des éclaboussures et son bois craquait pendant que les pèlerins montaient à bord.

— « Tout le monde est là ? » demanda le passeur.

On voyait sa robuste silhouette à travers la brume, éclairée par la forte lumière rougeoyante d’une lanterne.

— « Tout le monde est là ! » assura une voix désinvolte. Était-ce Aroto ? Si c’était lui, il imita à la perfection le ton du jeune bourgeois quand il ajouta : « À tes rames, batelier, nous voulons voir la gargouille ! »

Le batelier ne répliqua pas et attendit que son assistant embarque. Alors, il s’écarta du quai d’un coup d’aviron, nous éloigna de la rive et le silence se fit presque complet, uniquement interrompu par quelques toussotements et les coups de rame.

Kala se tourna pour regarder l’eau. Même avec la courte distance qui nous en séparait, on la voyait à peine dans cette obscurité. Moi, je me répétais régulièrement que je ne devais pas utiliser l’orique, que si les gens commençaient à me voir plus que les autres, j’allais attirer l’attention ; Kala s’amusait, effleurant l’eau chaude du lac. À un moment, je crus sentir quelque chose de gélatineux du bout des doigts et Kala sursauta, s’exclamant :

— « Un monstre ! »

On entendit un rire moqueur entre les passagers. Encore Aroto ? Ou quelqu’un d’autre ? En tout cas, il dit :

— « Ne commençons pas à lâcher des plaisanteries de mauvais goût, s’il vous plaît. C’est sans doute un poisson. Ceci est un lac. »

— « Il n’y a pas de poissons dans ce lac, » répliqua une voix profonde. Celle-ci provenait de la poupe. Le batelier ? « Il y a des monstres qui protègent la gargouille. Et ils sont de plus en plus nombreux. Prenez garde de toucher l’eau. »

Des monstres, me répétai-je. Il plaisantait, n’est-ce pas ? La voix amusée de la vieille femme intervint :

— « Allons, brave batelier, ne les effraie pas. Tant que nous ne nourrissons pas de mauvaises pensées dans nos cœurs, les gardiens de la gargouille nous protègeront nous aussi et Axtayah, créatrice de miracles, accordera nos souhaits. »

Personne ne répondit, mais je remarquai que l’atmosphère entre les passagers s’était sensiblement refroidie.

Nous mîmes encore un moment à arriver sur l’île de la gargouille. Je ne sus comment le batelier parvint à la trouver dans ce brouillard sombre. Je supposai que c’était une question d’expérience. Si un incident imprévu survenait et que je doive revenir à la nage, je calculai qu’il me faudrait presque une demi-heure. Ça, si aucun gardien courroucé ne m’attrapait par la cheville…

Je roulai les yeux et, dès que le passeur eut amarré l’embarcation, je sautai sur le quai. Une silhouette me heurta et Kala s’inquiéta :

— « Qui est-ce ? »

J’entendis un bredouillement.

— « Saoko ? » s’étonna Kala, le prenant par le bras. « Est-ce que ça va ? »

— « Ne me dis pas que tu as le mal de mer ? » souffla Sirih à voix basse, nous rejoignant. Son visage était si proche du mien que je sentais son haleine chaude.

Saoko grogna.

— « Je vais bien, bon sang. Éloignons-nous de ce quai. »

— « Tu as le mal de mer, » confirma Sirih, incrédule et moqueuse, en le suivant.

Sanaytay et moi avançâmes derrière eux. Je ne savais pas ce qui pouvait bien nous attendre sur l’île, mais je m’étais imaginé qu’il y aurait un hôte pour accueillir les pèlerins et leur vendre des babioles, un serviteur de la gargouille pour donner des consignes ou que sais-je. Personne ne vint. Une fois tous les pèlerins sur la plage, à l’écart du quai, on entendit la voix cassée de la vieille dire :

— « Le chemin… Ah, le chemin, oui, c’est par ici, jeunes gens, par ici. »

Je ne savais pas à qui elle s’adressait, mais tous les pèlerins, nous suivîmes le bruit des pas. Les murmures se perdaient dans la brume. Moi, je me retenais à grand peine de sonder les alentours avec l’orique. À un moment, nous commençâmes à grimper un sentier bordé de joncs qui, bientôt, laissèrent la place à des troncs plus gros. Une subite exclamation nous fit lever la tête.

— « J’ai… j’ai vu quelque chose bouger, » dit une voix. « On aurait dit un renard. »

— « Un chat, » répliqua un autre. « C’était juste un maudit chat. »

Était-ce Samba ? Ou Tchag ?

— « Cela pourrait aussi être un gardien de la gargouille, » intervint une femme avec moquerie.

Alors, nous entendîmes un sifflement qui nous fit dresser à tous les cheveux sur la tête.

— « Et… et ça ? » balbutia Livon.

— « C’est un chant pour éloigner les mauvais esprits, » expliqua la voix tranquille de la vieille femme, qui ouvrait la marche. « Allons, braves gens, ne vous effrayez pas. Cette île est sacrée. Si vous n’avez pas de noirceur dans vos cœurs, vous n’avez rien à craindre. »

À nouveau, ses paroles semblèrent jeter sur nous un voile froid de mauvais augure. Kala frissonna. Moi, je commençais à en avoir assez des superstitions des pèlerins. Je sentais la peur flotter dans la file, accompagnée de chuchotements nerveux : ‘par tous les dieux’, disait l’un, ‘on m’avait dit que ce n’était pas dangereux’, ‘que faire ? Que faire ? J’ai oublié de me confesser à un prêtre avant de venir !’ et ‘papa, papa, j’ai peur, où est la gargouille, dis ?’.

— « Allons, froussards, ne vous arrêtez pas ! » protesta la voix impatiente d’Aroto. « De la noirceur dans notre cœur, nous en avons tous, même la gargouille, parce que le cœur est un organe interne, bien enfoui à l’ombre. S’il était à l’extérieur, nous serions morts. Allez, en avant. »

L’élégant argument d’Aroto ne tranquillisa probablement pas grand monde, mais tous avancèrent cependant. Tous étaient venus là pour voir la gargouille, tout compte fait.

Nous parvînmes finalement à un espace couvert d’herbe bleue et je constatai que le brouillard, quoique toujours présent, était moins dense ici. Devant nous, apparut une imposante construction circulaire avec des escaliers qui l’entouraient et des colonnes. On aurait dit un kiosque très ancien. Tout en m’approchant, j’observai les deux statues qui se dressaient des deux côtés du chemin. Elles étaient faites de marbre blanc. L’une représentait un énorme anobe avec un cavalier qui brandissait son épée brisée vers l’autre statue, une grande gargouille assise, les pieds croisés et les yeux fermés, étrangère à la menace. Étrangère ou résignée ?, me demandai-je, la contemplant avec curiosité.

— « Daxmof, » lança soudain Saoko.

C’était mon prénom en ce moment. Un des plus typiques que les familles drows de Dagovil se donnaient. Je compris que tous les pèlerins étaient déjà dans le kiosque, et Kala se hâta de suivre les harmonistes et le mercenaire, montant les marches jusqu’à l’esplanade circulaire. La brume y entrait naturellement, mais je pus discerner les silhouettes des pèlerins qui, après avoir laissé leurs bagages dans un coin, s’agenouillaient maintenant devant le pilier central à trois faces, décoré avec des dessins. Sur celui-ci, comme si elle soutenait le plafond de ses ailes ouvertes, se dressait une énorme gargouille blanche illuminée par une grande pierre de lune. Je la regardai avec admiration… mais je compris tout de suite que ceci n’était rien d’autre qu’une statue. La gargouille Axtayah existait-elle réellement ?

Tandis que Kala imitait les pèlerins et s’agenouillait, je constatai que nous étions plus de saïjits qu’avant. Une demi-douzaine était déjà là quand nous étions arrivés. Ils devaient attendre qui sait quel miracle.

Le sol était lisse, de marbre lui aussi, blanc et strié de bandes grises irrégulières. En le touchant, j’eus l’impression qu’il était couvert d’énergie. Une de ces barrières que certains utilisaient contre les ‘mauvais esprits’ peut-être ? Aidant Kala, je posai les mains contre le marbre et mon front sur celles-ci. Certains murmuraient des prières. Moi, j’en murmurai une à Nétel et une autre plus bas encore à Sheyra, pour qu’elle sache que, malgré les apparences, Elle passait avant.

“Tu crois que Sheyra t’entend ?” demanda Kala plus curieux que moqueur.

“Ça m’est égal qu’elle m’entende,” répondis-je avec franchise. “Moi, je m’entends.”

Sirih et Sanaytay avaient plus de problèmes que moi avec tout ça. C’étaient des Daerciennes et, comme nous l’avait bien dit Sirih, elles ne connaissaient déjà presque rien aux religions de leur pays, alors, connaître celles des Souterriens… En cela, Saoko en était au même point. Tous trois étaient de complets athées et c’était moi qui leur avais enseigné les bases des prières en chemin. Jamais je n’aurais pensé qu’un jour, je donnerais des cours de religion.

Nous restâmes ainsi agenouillés un long moment avant qu’un à un, les pèlerins décident de s’approcher du pilier. Ils cognaient leur front contre une face et formulaient un souhait, avant de passer à la deuxième puis à la troisième face. C’était le rituel conventionnel des chapelles waris, sauf que, normalement, on ne demandait pas de miracles mais des pardons. Mais ceci était la chapelle d’une gargouille, pas celle de prêtres. Je savais que, pour eux, les lieux de culte de créatures comme Axtayah étaient des antres païens. Mais les traditions étaient dures à faire partir.

Une fois que j’eus moi-même cogné doucement trois fois le front contre le pilier, demandant à la gargouille de nous indiquer qui des deux candidates apporterait le plus de richesses à mon clan et de satisfaction à Nétel, je revins chercher mon sac, tandis que les murmures s’élevaient monotonement de la chapelle. Du coin de l’œil, je vis la forme d’un chat noir disparaître dans la brume. J’eus un brusque soupçon et, promenant mon regard sur les silhouettes brumeuses, je confirmai : Aroto, Rao et Zélif étaient déjà partis. En principe, la grand-mère de Rao lui avait dit exactement où trouver les barques. Une fois trouvées, Aroto et Zélif embarqueraient et exploreraient le lac en quête du laboratoire. Et quand ils le découvriraient, ils reviendraient nous chercher.

Bien. Je pris mon sac à dos. J’avais amplement le temps de visiter l’endroit. Je descendis les escaliers.

“Où vas-tu maintenant ?” demanda Kala.

“Chercher la gargouille. Celle qui est sur le pilier est fausse.”

Je me refusai à croire que la gargouille n’existait pas et n’était qu’une simple sculpture. Je contournai la chapelle et constatai qu’il y avait là d’autres statues de gargouilles de marbre blanc. Certaines étaient debout, d’autres assises et, sur quelques-unes, je déchiffrai de très vieilles inscriptions qui semblaient indiquer des noms. Qui donc avait créé ces statues ? En tout cas, ce n’étaient pas les Dagoviliens. Non seulement l’art était trop grossier, mais cette chapelle était peut-être vieille de mille ans ou plus et la cité de Dagovil n’existait que depuis huit-cents ans. Ce qui était clair, c’est que ces sculpteurs avaient été obnubilés par les gargouilles et s’étaient attachés à montrer la violence saïjit : là, un humain apparaissait, empalant une gargouille, plus loin une elfe portant une armure écrasait une gargouille nouveau-née. La disposition des statues semblait aléatoire et, par deux fois, nous nous arrêtâmes, Kala et moi, effrayés, à quelques centimètres à peine de la pointe d’une lance marmoréenne qui venait de surgir dans le brouillard. Il manquait des morceaux : des mains, des armes, des têtes tombées avec le temps, mais la plupart des statues étaient en bon état. Dommage que l’art de ces sculpteurs n’ait pas été plus fin, car le matériel était bon.

Mais où était la gargouille Axtayah ? N’était-ce qu’une légende ?

J’étais revenu jusqu’à la gargouille près du chemin, face au cavalier à la lance, et je glissai une main sur une de ses ailes repliées, remarquant qu’en comparaison avec les autres statues, celle-ci était très bien faite. À peine la touchai-je, mon cœur fit un bond et je reculai brusquement. Surpris, Kala m’entrava et nous tombâmes sur l’herbe bleue. Instinctivement, j’amortis la chute avec l’orique et la brume tourbillonna. Je lançai intérieurement une excuse à mes compagnons et tentai de stabiliser à nouveau la brume, mais je ne m’étais jamais entraîné à ça et mes tentatives furent vaines, sinon contreproductives.

“Mais que fais-tu ?!” se fâcha Kala, se redressant. “Tu as dit que tu n’utiliserais pas ton orique…”

“C’est elle,” l’interrompis-je. “La gargouille.”

Kala se leva en marmonnant :

“Sois plus clair, Petit Génie du Vent. La gargouille t’a effrayé ? Pourquoi celle-ci et pas les autres ?”

“Parce que celle-ci est la vraie.”

Kala se pétrifia et garda un silence saisi. Tous deux, nous fixâmes un regard troublé sur la gargouille blanche. Maintenant, c’était Kala qui était effrayé. Moi, je m’étais déjà remis et, abandonnant mon immobilité, j’avançai vers elle, la contournant. Je frémis légèrement quand je vis ses yeux noirs ouverts. Elle savait que je l’avais différenciée des autres. Il n’y avait pas d’autre explication. Mais… pourquoi se cachait-elle ? Était-elle timide ? Ou en avait-elle assez de recevoir des pèlerins ? Mais alors… quelle sorte de sage était cette gargouille ?

Nous la contemplâmes un long moment, puis je dis tout bas :

— « Je ne dirai rien à personne. Je ne veux pas te déranger. »

Il y eut un silence. Et, soudain, la gargouille bougea. Elle tendit une main vers moi et je sentis la panique de Kala. Mais, moi, j’étais tranquille. Je n’avais pas entendu dire que la gargouille attaquait les pèlerins. Sinon, on ne l’aurait probablement pas laissée en vie.

Alors, je sentis sa grande main dure se poser sur ma tête, aplatissant mes cheveux rebelles. Elle me fit penser à un saïjit caressant la tête d’un chien.

— « Tu es le deuxième, » murmura-t-elle. « Le deuxième en peu de temps à me différencier des autres gargouilles. Jamais je n’avais été découvert aussi rapidement. C’est l’âge, sans doute ? »

Sa voix, douce et sage, ressemblait à celle d’un saïjit. Elle avait même un accent prononcé de Dagovil. Je devinais sans peine qui avait été le premier à reconnaître la gargouille. Ce ne pouvait être que Zélif. La tête baissée sous la main qui pesait encore sur moi, je me raclai la gorge. Tranquillisé et même ému, Kala me vola la parole et dit :

— « Mon père faisait la même chose… quand j’étais petit. »

Il y eut un silence. Je levai mon regard. Les yeux de la gargouille étaient emplis de tendresse. Mais, en même temps, il me semblait qu’elle était triste. Yanika l’aurait su bien mieux que moi. En pensant à elle, ma gorge se serra. J’aurais souhaité qu’elle soit là, avec moi, pour voir cette magnifique créature. Elle aurait sûrement aimé.

— « L’amour d’un père pour son fils, » répondit Axtayah dans un murmure, « n’a pas de prix. »

Cette fois-ci, je perçus une indéniable tristesse dans sa voix. Kala se troubla soudain.

— « Mais… pourquoi ? J’ai vu les statues. Les saïjits qui tuent des gargouilles… S’ils ont sculpté ça, c’est parce que ces horreurs sont très probablement arrivées pour de vrai. Si tu es ici tout seul sur cette île… comment ça se fait que tu ne haïsses pas les saïjits ? »

La main sur ma tête se fit plus légère et s’écarta. Les yeux noirs de la gargouille ressemblaient à deux lacs sereins et, en même temps, vides.

— « Ah… Ceci a eu lieu il y a des siècles, » murmura-t-elle d’une voix lente. « Mes ancêtres ont lutté contre les saïjits. Durant la guerre, les émotions sont toujours ardentes, extrêmes et stupides. Les saïjits ont été soumis. Nous étions plus forts qu’eux. Mais la soumission génère le désespoir, le désespoir génère la haine. Mon clan a libéré les saïjits, mais la haine a persisté. Les saïjits se sont vengés et le clan des Gargouilles Blanches a à peine survécu. Leur haine s’est estompée. Cette haine. Elle s’est éteinte dans le cœur des saïjits pour renaître dans le mien, dans Axtayah. Mais, toi, tu ne sais rien. La vieille pèlerine ne sait rien. Elle dit que cet endroit punit la noirceur des cœurs saïjits. Si seulement cela pouvait être vrai. »

Ses yeux noirs me transpercèrent. Brusquement, ils ressemblaient davantage à ceux d’un prédateur qu’à ceux d’un père. Je reculai. Et la gargouille me montra ses dents.

— « Recule. Fuis, » approuva-t-elle. « Les miracles sont ténébreux. »

Elle leva soudainement la tête vers la chapelle, comme si elle percevait du mouvement et, sans attendre, elle se leva et déploya ses ailes, prête à s’envoler. Au dernier moment, je compris. Je compris que cette gargouille savait quelque chose sur ce qui se passait dans ce lac. Quelque chose avec quoi elle n’était pas d’accord. Je n’y réfléchis pas à deux fois. Nous avions besoin d’informations et le plus tôt possible, n’est-ce pas ? Au lieu de partir en courant quand Axtayah battit des ailes, je me précipitai et m’agrippai à l’une de ses pattes griffues.

Je sentis une violente secousse, je décollai du sol et, entre la brume et le fort tourbillon d’air, Kala cria mentalement :

“Que diables ?! Dreeey ! Que diables ?!”

“Calme-toi,” haletai-je, m’accrochant de toutes mes forces. “Surtout ne lâche pas.”

Kala avait le cœur emballé et, par sa faute, mes mains transpiraient. Je voyais les volutes de brume devenir de moins en moins denses au fur et à mesure que nous nous élevions dans la caverne. Il y avait des pierres de lune en haut et je pus voir la gargouille blanche battre des ailes et pousser un grognement sourd en s’apercevant de mon poids. Je croassai :

“Calme-toi, Kala ! Si nous tombons, je pourrai amortir la chute. Nous ne mourrons pas.”

“Es-tu fou, Drey ?” se lamenta Kala tandis que nous montions, nous cramponnant comme nous pouvions à la gargouille. “Pourquoi tu fais un truc pareil ?”

Je ne répondis pas. De fait, je ne savais pas très bien ce que je faisais. Quand la gargouille changea de direction, mes muscles commencèrent à m’élancer. J’aperçus une lumière rougeoyante au loin. Ce devait être une lumière du fort de Karvil. Le fort lui-même n’était pas très grand, mais il avait une tour qui s’élançait au-dessus de la brume. Je m’en souvenais, car j’avais aplani son sol des années plus tôt et j’avais jeté un coup d’œil à la mer de brume sombre du Grand Lac. J’espérais seulement qu’on ne pourrait pas nous voir de là-bas.

Nous étions les dieux savent à combien de mètres d’altitude quand la gargouille s’engouffra dans une cavité de la caverne, secoua la patte pour me jeter par terre et se posa. Je m’éraflai contre la roche dure en atterrissant et je clignai des yeux dans l’obscurité. Tout mon corps tremblait.

— « Bon sang, » lança la gargouille. « Pourquoi t’es-tu agrippé à moi, saïjit ? »

Je me redressai avec difficulté, recouvrant mon souffle. Les yeux de la gargouille brillaient, mais je voyais à peine son visage car le peu de lumière qui nous parvenait provenait de derrière elle. Je promenai mon orique dans la grotte et constatai que celle-ci était plus profonde que ce que mon sortilège pouvait sonder. Je fus si long à répondre que Kala se sentit le devoir de combler mon silence :

— « Eh bien… Je l’ai fait pour une raison. Je vais te l’expliquer en détail. »

“Drey,” ajouta-t-il à mon intention dans un sifflement, “est-ce que tu peux arrêter d’explorer la grotte ? Ne me laisse pas tout seul à parler avec la gargouille ! C’est toi qui nous as mis dans ce pétrin…”

Je grimaçai et acquiesçai.

— « Désolé. »

— « Tu es désolé ? » répéta Axtayah. « Et moi donc ! Sais-tu ce que risque ma réputation s’il arrive quelque chose à un pèlerin ? Tu aurais pu mourir ! »

Était-il préoccupé ? Je toussotai.

— « Hm… Pardon. Je voulais juste te demander quelque chose. Tu es parti tellement vite. »

La gargouille souffla et feula sourdement, mais elle s’assit, reprenant la même position qu’avant.

— « Voilà pourquoi je ne comprends pas les saïjits, » marmonna-t-elle. « Vous venez ici demander des miracles et, après, vous êtes capables de jeter votre vie par-dessus bord pour n’importe quelle stupidité. Comme ces types que j’ai vus, il y a peu, qui cherchaient la Fontaine de Jouvence depuis quarante ans. Ils se feront vieux et auront gâché leur vie. Ces saïjits, » répéta-t-elle, la voix lasse. « Ils me tapent sur les nerfs. »

Kala sourit tout seul.

— « À moi aussi. »

Il s’assit face à la gargouille, prenant la même position, jambes et bras croisés, tout en ajoutant :

— « Les saïjits me rendent fou parce que je ne les comprends pas. Mais j’ai appris petit à petit que tous les saïjits comme moi n’étaient pas toujours des monstres. Certains te voient comme un outil et se servent de toi, mais il y en a aussi qui te voient comme un ami et veulent que tu sois heureux. Tous les saïjits ne sont pas des monstres, » affirma-t-il.

Sans précédent, sifflai-je mentalement. Kala en train de défendre les saïjits ! On voyait qu’il avait réfléchi longuement là-dessus au ton passionné qu’il employa et, malgré son affirmation pathétiquement simple, il m’arracha un sourire approbateur. La gargouille plissa les yeux.

— « Par mes ancêtres. Ne me dis pas que tu es venu ici pour philosopher ? »

— « Non, » reconnus-je alors, prenant la parole. « Comme je dis, je voulais te poser une question. À quoi fais-tu allusion quand tu dis que les miracles sont ténébreux ? Que se passe-t-il dans ce lac ? Tu le sais, n’est-ce pas ? Tu es au courant au sujet du laboratoire. »

La gargouille se redressa brusquement et demeura un moment silencieuse.

— « Et toi, que sais-tu ? »

Je secouai la tête. Vu que j’avais commencé à en parler, je n’hésitai pas.

— « Une amie à moi a été enlevée et emmenée là-bas. Sais-tu où se trouve l’entrée ? »

— « Et pourquoi te le dirais-je ? » répliqua Axtayah. « On m’a déjà posé des questions indirectes à ce sujet. Je n’y ai jamais répondu. Pourquoi te répondrais-je à toi ? »

Je fronçai les sourcils. Et je répliquai :

— « Parce que je suis le premier à te dire que j’ai besoin de connaître cette entrée pour aller sauver quelqu’un. Les autres étaient de simples espions, n’est-ce pas ? » Il y eut un silence. « Je comprends que tu ne veuilles pas parler, » poursuivis-je. « Tu vis tranquillement sur ton île, les pèlerins t’offrent des présents et de la nourriture tous les jours, tu es une créature sacrée… Mais tu n’aimes pas la situation. Ça se voit : tu n’aimes pas devoir servir les saïjits. »

— « Je ne les sers pas ! » grogna la gargouille. Elle laissa échapper un profond soupir et me foudroya du regard. « Je ne te dirai rien, saïjit. Tu peux dire tout ce que tu voudras. On m’a dit de laisser filer les espions tant qu’ils n’en savaient pas trop. Toi, tu as l’air d’en savoir trop. Je pourrais t’attraper et te conduire à eux. As-tu l’intention de mourir, saïjit ? »

Elle feignit un ton menaçant qui ne nous trompa ni Kala ni moi.

— « Pourquoi les sers-tu ? » demanda Kala. « Moi, j’ai été un de leurs cobayes, une fois… » Ceci attira l’attention de la gargouille d’une façon évidente. « Je sais qu’ils ne connaissent pas de limites. Pour eux, nous sommes des cellules vivantes, des énergies et des notes sur un cahier, rien de plus. Les saïjits qui sont dans ce laboratoire souffrent sûrement en ce moment même. Et cela te fait mal au cœur de le savoir. N’est-ce pas vrai ? »

Le silence se prolongea. Des gouttes d’eau tombaient, glissant des stalactites de la grotte. La gargouille inspira subitement.

— « Non. Ce n’est pas ce qui me fait le plus mal au cœur, » dit-elle. « Mais que proposes-tu ? Que nous allions les libérer ? Avant que nous ne commencions, ils les auront tous tués. J’ai les mains liées, » reconnut-elle soudain.

Kala ouvrit la bouche, mais je la lui fermai, songeur. Ses dernières paroles enfermaient une vérité implicite. Si elle disait qu’elle avait les mains liées, cela signifiait que…

— « Attah. Ils retiennent des gens à toi enfermés ? » compris-je, stupéfait. « Des gargouilles ? »

Axtayah découvrit ses dents dans une grimace féroce et grogna sur un ton réticent :

— « Mes deux enfants. Nartayah et Axtabah. Avant, nous vivions ici en paix avec les saïjits, mais, il y a douze ans, des canailles qui travaillaient pour la Guilde de Dagovil les ont capturés. On ne me laisse qu’entrevoir l’un d’eux une fois par an. Heureusement, à eux, ils ne leur ont rien fait. »

Ils ne leur ont rien fait, me répétai-je. Je fronçai les sourcils, réfléchissant. La rage croissante de Kala ne m’aidait pas.

— « Je les hais, » croassa Kala, agité. « Je les hais… »

— « Calme-toi ! » lui grognai-je à voix haute aussi. Ignorant le regard étonné de la gargouille, je saisis un caillou et le détruisis dans ma main nue avant de lâcher : « Que cherchent-ils ? Pourquoi avoir capturé tes enfants ? Je ne comprends pas. Vous autres, vous accordez seulement des miracles. »

La gargouille m’adressa un sourire sarcastique.

— « Seulement. Oui. Ma famille a créé la légende de l’île miraculeuse d’Axtayah pour préserver l’île des saïjits. Ça a l’air paradoxal, n’est-ce pas ? Pourtant, c’était l’objectif de mon aïeul Axtayah. Mais, après avoir servi durant soixante ans de statue fétiche pour pouvoir rester dans la caverne de mes ancêtres, les saïjits ont choisi mon île pour semer leurs horreurs. » Ses yeux noirs étincelèrent du même éclat terrible que j’avais vu avant. « Je voudrais croire qu’avec la sagesse d’une gargouille, j’ai surmonté la haine. Autrefois, je le croyais. Je me suis rendu compte qu’on met toute une vie pour parvenir à la grande sagesse et qu’on peut aussi oublier. Autrefois, j’étais un escroc. À présent, je ne suis plus qu’un lâche dans le corps d’une Gargouille Blanche, » murmura Axtayah. « L’humiliation la plus grande que l’on peut ressentir, c’est de ne pas être capable de protéger ses êtres chers. »

Il m’avait reproché d’être venu philosopher, mais, maintenant, c’était lui le plus bavard. Son ton résigné arracha un feulement à Kala.

— « Eh bien, fais en sorte de ne pas te sentir humilié ! » lui dit-il. « Si tu ne veux pas être un lâche, ne le sois pas. Dis-nous où est l’entrée et nous sauverons tes enfants. Nous ne sommes pas seuls. Nous avons d’autres amis en bas, des experts en infiltration. Les scientifiques ne s’apercevront de rien. Ne te rends pas. Il y a toujours de l’espoir. Tu ne veux pas continuer à être un lâche, n’est-ce pas ? »

Je craignis, un instant, que son sermon ait fâché la gargouille. Mais celle-ci ne répliqua pas immédiatement. Elle m’observa de ses yeux pénétrants, se massa une épaule et une aile, puis elle demanda :

— « Tu as une double personnalité, n’est-ce pas ? »

Tous deux, nous nous empourprâmes et nous protestâmes en même temps, en un étranglement discordant. Axtayah se leva.

— « Bah. Peu importe. Je vais te dire où est l’entrée. Mais je ne t’aiderai pas davantage. S’ils découvrent que je les ai trahis, ils tueront mes enfants. S’ils le font, je vous tuerai tous. Je me vengerai de tous. Je deviendrai fou. Alors, s’il te plaît, n’échoue pas. »

Nous sourîmes avec férocité.

— « Nous n’échouerons pas, » fîmes-nous en même temps, si bien synchronisés que nous n’avalâmes pas une syllabe.

Axtayah jeta un regard au-dehors, vers l’énorme caverne, et il contempla la mer de brume du Grand Lac, les bras croisés.

— « Ils ont capturé mes enfants, » dit-il d’une voix plus tranquille, « parce qu’ils avaient besoin de ma collaboration pour leurs plans. Ces pèlerins… il y en a en moyenne quarante par jour et beaucoup restent dormir. Je leur dis qu’ils doivent dormir à l’intérieur de la chapelle, pour que leurs miracles se réalisent, et ils le font. »

Il se tourna vers moi.

— « À ce que je vois, tu es destructeur. Tu dois être familiarisé avec les énergies. Tu as dû remarquer que le sol de la chapelle a des tracés énergétiques. Ils l’appellent l’Aspirateur, parce qu’il aspire l’énergie interne des pèlerins et les laisse presque sans jaïpu. Pour qu’ils ne s’en rendent pas compte, tous les o-rianshu, je place un encens narcotique qui les endort et les fait entrer en transe. Les pèlerins ne dorment pas de tout l’o-rianshu, mais ils ne sont pas éveillés non plus. Le matin, ils retournent sur l’embarcation avec la sensation d’avoir vécu une expérience divine. D’autres restent plusieurs jours et j’ai même dû expulser certains par la force parce qu’ils étaient clairement devenus dépendants. »

Ses paroles me révulsèrent. Le laboratoire utilisait donc aussi les pèlerins. Mais…

— « Pourquoi veulent-ils cette énergie interne ? » demandai-je. « Que diables font-ils avec elle ? »

— « Qui sait, » dit Axtayah. « Ce qui est clair, c’est qu’ils l’utilisent depuis douze ans. »

Douze ans, me répétai-je. Cela signifiait qu’ils aspiraient déjà le jaïpu sur l’île quand je polissais les sols dans le fort, de l’autre côté du lac. L’Aspirateur. Mar-haï… Quelle machine infernale était-ce là ?

— « Une seconde, » dis-je alors, « si l’Aspirateur est sur l’île et qu’ils envoient cette énergie au-dessous… » Je sentis mon cœur se glacer. « Le laboratoire est-il sur l’île ? Sur cette même île ? »

— « Au-dessous, » confirma Axtayah. « Les expérimentateurs entrent par une trappe dans la zone interdite. Depuis la crypte de mon aïeul. » Se rappeler une telle profanation lui arracha une grimace de douleur. « Sur la porte, il y a une couronne dorée dessinée avec des signes caeldriques et des signes de notre propre écriture oubliée. Tu ne peux pas te tromper. À partir de là, je ne connais pas les tunnels qu’ils ont creusés. Je sais seulement qu’ils doivent être assez larges parce que mon fils Axtabah est plus grand que moi et il arrive à passer. »

J’acquiesçai.

— « Merci. »

Je le remerciais sincèrement. La gargouille serra les poings.

— « Je ne vais pas te mentir. Je ne fais pas de miracles, mais… si tu les sors en vie, » dit Axtayah, la voix tremblante, « je promets de partir très loin d’ici. Je cesserai cette escroquerie. Je fuirai les saïjits. Et je m’emploierai à devenir un vrai sage. Cela ne doit pas être si difficile, » ajouta-t-il d’une voix légèrement moqueuse.

Je souris et me levai.

— « Ils sortiront sains et saufs, » promis-je. « Comme je te l’ai dit, mes amis sont des experts en infiltration. »

Je m’arrêtai près de lui, contemplant la caverne. Elle avait l’air plus petite, vue de si haut. Même si la majeure partie était dans l’ombre, la vue était magnifique. Une brise légère me parvenait de la grotte et j’y jetai un coup d’œil.

— « Ce n’est pas une voie sans issue, n’est-ce pas ? Où cela conduit-il ? »

— « Mm… À la Superficie, à une île du nom de Daguettra, » répondit la gargouille à ma stupéfaction. Elle esquissa un sourire. « Quand j’étais petit, j’étais un aventurier. J’aimais voir le soleil. Bien que ses rayons ne nous conviennent pas à nous autres, les gargouilles blanches. Mais j’aimais voir l’herbe verte et les fleurs. Ici, sur cette île souterraine si miraculeuse, il y a des joncs et des tawmans, mais il n’y a pas de fleurs. Je me souviens que j’avais emmené mon premier-né les voir quand il avait à peine quatre ans. Ses yeux s’étaient illuminés d’une façon ! »

Sa fascination pour les fleurs me rappela tant Jiyari que mon sourire s’élargit. Daguettra. Je me souvins d’avoir lu le nom sur une carte. C’était une petite île de la côte de Rosehack, non loin de la ville de Dérelm. Savoir qu’il y avait un chemin si proche qui conduisait à la Superficie m’emplissait de nostalgie. Cela faisait déjà plus d’un mois que je ne voyais pas le soleil ni les nuages et, étrangement, bien que j’aie toujours été Souterrien, ils me manquaient.

J’inspirai profondément et Kala leva alors un poing et dit :

— « Tes enfants reverront le soleil, Axtayah. Quand je donne ma parole de cette façon, je la tiens toujours. »

“Depuis quand ?” répliquai-je.

“Depuis aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il y a ?”

Fichtre. Aujourd’hui, non seulement Kala m’avait démontré qu’il avait revu son opinion sur les saïjits mais il affirmait aussi qu’il allait être ferme et tenir ses promesses. Cela me semblait trop beau pour être vrai. C’est pourquoi j’affirmai moi aussi, le poing levé :

— « Parole d’Arunaeh. Nous n’échouerons pas. Nous écraserons ces crapules. »

Les yeux de la gargouille brillèrent. Était-elle émue ? Elle sourit et me poussa doucement la tête de sa grande main. Elle me remerciait de ma bonne foi, compris-je. Gêné, je détournai le regard et jetai un coup d’œil vers le bas. Je sentis Kala déglutir. C’étaient beaucoup de mètres, reconnus-je. Pas autant que la Cascade de la Mort, mais beaucoup, et le pire, c’était que je ne savais pas ce qu’il y avait en bas, des récifs pointus ou de l’eau profonde. Je préférais ne pas avoir à me jeter de là. Je me raclai la gorge.

— « Et maintenant… comment penses-tu me descendre ? »

Le sourire de la gargouille s’élargit.

— « Comme ça. »

Elle me saisit et me chargea sur son épaule comme un sac de drimis. Dannélah. La descente promettait…