Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 4: Destruction.

4 Plans

« Il n’y a ni passé ni présent ni futur pour celui qui brise les règles de l’équilibre. »

Lotus

* * *

Le lendemain matin, il ne fut pas facile de convaincre Livon et les autres de ne pas partir sur-le-champ chercher Orih. Sans y réfléchir à deux fois, Kala leur avait révélé l’endroit où se trouvait très probablement la mirole : le Grand Lac, un endroit situé entre Arhum et Dagovil. La route principale passait par là, devant le fort de Karvil, puis suivait le rivage sur un court tronçon avant de se renfoncer dans un tunnel. Ce n’était pas une zone très peuplée et je ne me souvenais d’avoir travaillé là-bas avec mon frère qu’une fois, pour l’agrandissement du fort. Je me rappelais qu’on nous avait assigné la tâche d’aplanir les sols tandis que Draken et Lufin s’étaient occupés de sculpter une imposante gargouille sur la place d’entrée. On racontait, que, sur l’île centrale du Grand Lac, vivait une gargouille sacrée du nom d’Axtayah à laquelle les pèlerins rendaient visite pour demander des miracles. Lustogan n’avait pas voulu me parler davantage de cette histoire et je n’avais pas insisté malgré ma curiosité. J’étais donc resté dans le doute sans savoir si la gargouille existait ou non.

— « Elle existe, » assura Rao, tandis que nous déjeunions. « Ma grand-mère dit qu’elle l’a vue quand elle est allée lui demander un miracle. »

Néma la foudroya du regard et marmonna :

— « Je l’ai vue. Mais je ne suis pas allée là-bas en tant que pèlerine. Je n’attendais aucun miracle. »

Rao roula les yeux.

— « Alors pourquoi y es-tu allée ? Pour soutirer des informations à la gargouille ? Tu m’as dit qu’elle ne parle pas. »

— « Elle ne parle pas parce que, si elle le faisait, elle aurait la voix rauque avec tous ces pèlerins qu’elle reçoit ! » intervint en riant le ternian roux aux lunettes noires, retirant ses pieds de la table. « Mais, moi, je vous dis qu’elle parle. Une fois, j’ai entendu un pèlerin raconter qu’une gosse s’était suspendue au bras de la gargouille, lui demandant de la rendre belle quand elle serait grande. Elle l’a tellement énervée que la gargouille lui a dit : gamine, va demander des miracles idiots ailleurs. »

Plusieurs Couteaux éclatèrent de rire. Saoko soupira.

— « Ça m’agace. Nous allons voir une gargouille maintenant ? »

Kala arqua un sourcil.

— « Nous ? Tu nous accompagnes ? »

Le mercenaire me regarda avec un air las.

— « Tu vas encore me dire de m’en aller ? Lustogan m’a demandé de ne pas me séparer de toi, une fois que tu aurais rencontré Rao. »

Et il avait l’air bien décidé à ne pas me lâcher d’une semelle. Ou disons plutôt… qu’il avait l’air de ne trouver aucune raison de ne pas accomplir la mission que lui avait assignée Lustogan.

— « Toujours à suivre les requêtes de mon frère, hein ? » intervins-je, moqueur. « Tu lui as juré loyauté ou quelque chose comme ça ? »

Saoko souffla de biais et Kala haussa les épaules, étouffant mon rire.

— « Peu importe. Tu es bienvenu. Mais pourquoi l’as-tu aussi enfermé dans la cellule, Rao ? »

Celle-ci toussota.

— « C’est lui qui a voulu. Il préférait être avec les Ragasakis. »

Il s’était donc senti responsable quand les Ragasakis étaient tombés entre les filets des Couteaux Rouges par sa faute et il avait voulu se racheter en partageant leur peine… Je souris. Toujours aussi chevaleresque, ce fugitif de Brassarie.

— « Bon, » dit Livon, avalant sa dernière bouchée et se levant. « Combien de temps va-t-il vous falloir pour vous préparer ? Vous voulez nous aider… mais nous ne pouvons pas attendre éternellement. Orih est en danger. S’ils lui enlèvent le pendentif qui lui permet de résister, elle deviendra une dokohi, et allez savoir ce qu’elle pourrait faire avec ses sortilèges explosifs… Ces dokohis ne semblent même pas estimer leur propre vie. »

Je me rappelai le dokohi qui avait sacrifié sa vie en mangeant de la laibrie tueuse pour sauver ses compagnons de l’aura de Yanika et je pâlis légèrement.

— « C’est vrai, » murmurai-je.

“Tu romps notre accord de plus en plus allègrement, Drey,” me prévint Kala.

“C’est vrai,” répétai-je avec un petit sourire. “Je me tais maintenant.”

Rao se leva à son tour en disant :

— « Je connais la zone. Je vous guiderai. Mais n’attendez pas d’aide des autres Couteaux Rouges. Ils ont d’autres obligations, » dit-elle sur un ton éloquent à l’intention des autres Pixies.

J’en vis plusieurs grimacer. L’idée de la laisser s’en aller seule ne leur plaisait pas.

— « Mon obligation est de te protéger, rohi, » intervint Chihima, s’écartant du mur où elle était appuyée. « Tu peux dire ce que tu voudras, moi, je te suis. »

Rao roula les yeux et acquiesça.

— « Je le sais. Je ne m’adressais pas à toi, Chihima. Et j’emmènerai Samba aussi. »

Kala et moi restâmes une seconde en suspens avant de comprendre.

— « Le chat ? » demanda Kala. « Le noir ? Tu l’aimes tant que ça ? »

Rao sourit largement.

— « Et comment. Mais ce n’est pas pour ça que je l’emmène. Samba est un chat de brume. Nous sommes des compagnons de travail. »

Kala échangea un regard incrédule avec Livon. Fichtre. Rao avait-elle dompté un chat pour en faire un espion ? Vraiment ? Je n’avais jamais entendu parler des chats de brume.

— « Euh… » toussota Sirih. « D’accord. Emmène le chat si tu veux. Mais quand partons-nous ? »

Il y eut un silence. Rao détacha la corde à sauter de sa taille et répondit sur un ton léger :

— « Voyons voir… Je dois dénicher une carte de la zone et réunir les informations que nous avons déjà sur le lieu. Disons qu’on se retrouve à trois heures, après manger, à la sortie nord. Vous n’avez pas intérêt à partir sans moi, » nous avertit-elle.

Elle sépara les deux bouts de la corde et commença à faire des sauts rapides tout en ajoutant :

— « Pendant ce temps, si vous voulez aider, vous pouvez aller acheter des vivres pour trois ou quatre jours et, si ce n’est pas trop demander, vous pouvez passer chercher du poisson séché pour Samba à L’Impérissable… Chihima, accompagne-les, tu veux bien ? Et Aroto, toi aussi. Comme vous êtes étrangers, ils vous feront visiter la ville… »

— « Heiiin ? » s’exclama le roux. « Pourquoi moi ? »

— « Parce que tu la connais mieux que personne. »

— « Tu peux parler : toi, tu as cherché Samba sur tous les toits et dans toutes les ruelles d’Arhum durant des jours quand il s’est échappé, » se moqua la sorcière.

— « Il ne s’était pas échappé, grand-mère : nous avions eu une dispute, » nuança Rao tout en sautant. Une dispute avec un chat ?, soufflai-je. « En plus, c’était il y a deux ans. Les choses ont changé. Les boutiques ont changé… »

— « Et ta flemme, par contre, elle n’a pas changé, » constata Chihima, avec une voix qui semblait plus sérieuse que blagueuse. Elle se tourna vers les Ragasakis, les yeux plissés. Elle portait toujours son foulard. C’était la seule Pixie dont je n’avais pas vu le visage. « Allez, étrangers. Je vais vous guider dans Arhum. »

Elle prenait sa tâche avec un sérieux louable, observai-je. Aroto, par contre, marmonnait entre ses dents, mais ses gestes trahissaient sa curiosité. Il désirait nous connaître.

Naylah récupéra Astéra, Zélif son sac avec ses cartes, Sanaytay sa flûte, Saoko son cimeterre, ses dagues et ses couteaux… Tous se dirigeaient vers la sortie avec leurs sacs quand Livon se racla la gorge.

— « Euh… Il y a quelque chose que vous ne m’avez pas encore rendu. »

La sorcière arqua un sourcil, se tourna vers Rao, et celle-ci cligna des yeux tout en continuant à sauter avec l’agilité d’un lièvre.

— « Quoi donc ? L’argent ? »

— « Pourquoi c’est toujours moi que tu regardes, Zella ? » protesta Aroto depuis la porte. « Je n’y ai pas touché. »

— « Ce n’est pas ça, » assura Livon. « Vous nous avez tout rendu. Sauf Myriah. »

— « Myriah, » répéta Rao. Elle ouvrit alors grand les yeux. « Oh ! Myriah, bien sûr. La fille de la larme. Euh… Je l’ai bloquée, alors, ça ne te servira à rien de l’avoir : elle ne peut pas te parler ni t’entendre. »

Livon blêmit.

— « Comment ? »

— « Comme tu l’entends. Ces larmes n’admettent pas bien les instabilités bréjiques, » expliqua Rao tout en sautant. « C’est pour ça que Lotus nous a tous endormis dans les larmes. Pas seulement pour que nous ne devenions pas fous, mais parce que trop d’agitation dans une larme draconide comporte un risque évident. Si Myriah continuait de parler, elle ne durerait pas plus de quelques mois dans cette larme : avec un déséquilibre, la bréjique se dilue et son esprit se détruit. Je le lui ai expliqué. Si la larme est bloquée, elle pourra durer plus longtemps et, avec un peu de chance, si vous me faites une grande faveur, que vous me sauviez la vie ou que sais-je, peut-être que je serais prête à la réincarner. »

Il y eut un silence uniquement interrompu par la corde de Rao qui fouettait l’air avec rapidité. Démons. Je pâlis. Après tant d’années prisonnière dans la varadia, Myriah s’était retrouvée enfermée dans la larme par ma faute et il s’avérait qu’elle était à présent en danger.

— « Est-ce… vrai ? » murmura Livon.

Zélif regardait Rao fixement.

— « Mm… Ça en a l’air. Je suppose que, vu les circonstances, elle sera plus en sécurité entre les mains d’une bréjiste. Merci… pour ton aide. »

— « De rien, » sourit Rao. « J’ai une certaine expérience pour manipuler les larmes draconides. C’était facile. »

Livon était demeuré muet. Toute la joie d’avoir Myriah auprès de lui avait éclaté en morceaux. Je m’empourprai. Si je n’avais pas posé ma larme contre la varadia…

— « Drey. Ce n’est pas ta faute, » dit soudain Livon.

Mon sentiment de culpabilité se voyait-il tant que ça sur mon visage ? Kala fit une moue.

— « Bien sûr que ce n’est pas sa faute. Il ne pouvait pas le savoir. Il est destructeur, pas bréjiste. N’est-ce pas, Drey ? »

Je lui volai le corps et détournai mon regard vers le sol.

— « C’est vrai. Mais je suis tout de même désolé. »

Il y eut un silence durant lequel plus d’un pensa probablement à quel point il devait être étrange d’être deux dans un corps et de changer ainsi de personnalité.

— « Ragasakis ! » dit alors Aroto, levant la main, ses griffes de ternian bien sorties. « Ne nous attardons pas plus, s’il vous plaît, et laissons la grenouille sauter à la corde. »

— « Je t’ai entendu, Aroto ! »

Le garçon se tourna vers Rao, un sourire espiègle aux lèvres.

— « Bien sûr que tu m’entends. Les grenouilles ont l’ouïe fine. »

Il sortit d’une démarche désinvolte et Rao troqua son expression boudeuse pour un petit sourire.

— « Bonnes courses. Moi, je me mets tout de suite au travail. »

La corde commença à tourner si vite qu’elle se dessinait dans l’air comme une flamme dorée. Kala resta quelques secondes à regarder la Pixie, fasciné, avant que Chihima se poste au milieu et dise :

— « On y va. »

On aurait presque dit une Arunaeh tellement elle était brusque.

Quoi qu’il en soit, j’avais l’impression que les Couteaux Rouges étaient désormais prêts à faire confiance aux Ragasakis. Si l’on considérait objectivement la situation, ils avaient un otage, Myriah, qu’ils avaient promis de sauver et ils leur proposaient un guide pour les aider à récupérer Orih… Ils n’avaient aucune raison de penser que les Ragasakis aillent les trahir.

Les ruelles par lesquelles nous passâmes étaient aussi sombres que la veille, les passants aussi peu recommandables et le sol aussi irrégulier et sale.

Chihima indiqua du doigt une impasse.

— « Un homme est mort ici la semaine dernière. Il a été attaqué par les bandits de Bekshop. »

Je retroussai un coin de mes lèvres, croassant intérieurement : était-ce là la visite guidée qu’elle nous faisait ? En répertoriant les morts ? Zélif demanda avec curiosité :

— « Bekshop ? C’est un chef du quartier ? »

— « Un chef de bandits, » dit simplement Chihima.

Elle continua sans s’arrêter. Kala regarda l’impasse, encore plus sombre que le reste. Je crus voir une traînée de sang séché sur le sol… Aussitôt, Kala déglutit, poussa Jiyari avant que celui-ci ne la voie et il suivit les autres en disant :

— « Tchag, ne reste pas en arrière. »

L’imp s’écarta lui aussi de l’impasse avec prudence. Aroto, le garçon ternian roux, expliqua :

— « Bekshop se croit le roi du quartier depuis qu’il s’est fait une réputation en dévalisant un bourgeois l’année dernière. Et quand il a appris que c’étaient très probablement Néma et Zella qui avaient cambriolé la maison du maire, il l’a mal pris. »

Je me rappelai que Zella était le deuxième prénom de Rao. À ce qu’elle m’avait dit, à part Néma, tous les autres continuaient de l’appeler Zella, la plupart du temps. Attah. La maison du maire…

— « Les choses se sont tellement corsées, » poursuivit Aroto tandis que nous avancions, « qu’il y a quelques mois, aux Ruisseaux, les hommes de Bekshop ont attaqué Ahuro, un des nôtres, et ils l’ont laissé tout sanglant, à tel point que si Kénaë ne l’avait pas vu, il aurait peut-être bien passé les portes de l’autre monde sans qu’on s’en rende compte. En tout cas… on ne pouvait pas pardonner ça. Nous avons attendu qu’Ahuro se réveille pour qu’il nous décrive les hommes et alors… » Ses yeux étincelèrent quand il se tourna. « L’o-rianshu suivant, six bandits se sont réveillés avec de terribles coliques et Bekshop a trouvé par terre une note écrite avec le sang de son propre bras qui disait : ‘Prends garde aux Couteaux, Bekshop : ils coupent’. Et ça avec la belle écriture de Zella. Comme vous l’entendez. La grenouille est entrée dans la propre chambre de Bekshop, elle a entaillé son bras sans qu’il s’en rende compte, comme un serpent. Nous les avons tous expédiés au pavé implorant en un o-rianshu et, maintenant, ils nous craignent comme mille démons. »

Tout en parlant, il retira brièvement ses lunettes et tourna des yeux étincelants vers moi, l’air de dire : sais-tu bien avec qui tu t’associes, ô, grand Pixie du Chaos ? De fait, je ne le savais pas tout à fait. Mais après avoir tant parlé avec Rao cet o-rianshu… je savais qu’elle ne se laisserait pas écraser facilement. Elle avait passé son enfance à s’entraîner pour devenir une experte en espionnage et une combattante de l’ombre. Elle l’avait admis devant moi sans détour : “Je n’ai encore tué personne de mes mains, ni dans ma première vie, ni dans ma seconde vie, ni dans celle-ci. Mais si, pour défendre mes compagnons, je dois le faire, je le ferai.” Ce à quoi Kala avait répondu : “Si tu le fais, alors utilise mes poings, Rao. Ce n’est pas pour rien que le symbole est sur le dos de ma main. C’est parce que je suis celui qui agit. Je suis celui qui salit ses mains avec ces choses. Je l’ai toujours été.” Et c’était vrai. Durant la fuite du laboratoire, durant les poursuites, c’était toujours lui qui se retrouvait avec le plus de sang sur ses poings métalliques, mais… comme le lui avait dit Rao, nous n’avions plus de poings de fer. Nous étions un destructeur de roche. Et elle, par contre, elle savait manier des couteaux, utiliser des poisons, se déguiser, fuir la lumière et attaquer dans l’ombre… Comme elle le disait avec une certaine fierté, elle était l’élève de la grande Néma la Louve dont les exploits avaient été acclamés par les Couteaux Rouges d’autrefois.

Le temps que je m’extirpe de mes pensées, la conversation avait dérivé sur le jargon des bas quartiers et Aroto expliquait qu’« envoyer au pavé implorant » était la formule employée pour ceux qui, ayant perdu, n’avaient pas d’autres solutions que de se rendre et d’implorer pardon.

— « Vous n’avez pas des trucs de ce genre à Rosehack ? » demanda-t-il, curieux.

— « Des jargons ? » Livon haussa les épaules. « Kali lâche souvent des mots du jargon des marins et des nurons, mais… je ne sais pas si ça vaut. Loy parle comme dans les livres. Et moi, comme un berger, parce que j’étais gardien de chèvres étant petit, mais… M-non, à Firassa, il n’y a pas vraiment de bas quartier comme ici. Il y a bien quelques voleurs, mais pas de bandes de délinquants comme celle de ce Bekshop. »

Aroto eut l’air impressionné.

— « Vraiment ? »

— « Il ne peut pas y en avoir, » affirma Naylah, agrippant fermement Astéra, « et sais-tu pourquoi ? Parce que Firassa est bien protégée par les Chevaliers d’Ishap, par les Gardes des commerçants, et par les Ragasakis. »

Elle invoqua le nom de notre confrérie sur un ton qui laissait entendre que les Ragasakis n’avaient rien à envier aux autres. Sirih intervint :

— « Ne crois pas que toute la Superficie soit aussi belle que Firassa, Souterrien. Ma sœur et moi, nous venons de Daer. Imagine-toi ton quartier en quadruple, que dis-je, multiplie-le par dix. L’Abîme de Daer, c’est toute une capitale dans une autre. Et elle est beaucoup plus dangereuse, crois-moi. Tu sais, ces seigneurs qui pendent les cadavres des criminels ou les mettent dans des cages jusqu’à ce que les corbeaux les mangent ? Eh bien, là-bas, c’est les caciques des quartiers qui font ça. Dans ces rues, il n’y a de loi que la leur. Ils se construisent des palais au milieu de leurs royaumes immondes. Y’en a un, je me souviens, il a fait venir des cerbères d’Arécisa et des mercenaires qui étaient comme ces chiens, et il les lâchait sur tous ceux qui le dérangeaient. La capitale de Daer, l’autre, la Blanche, a élevé ses murailles jusqu’à vingt mètres tellement elle était terrifiée par l’Abîme. Alors, ton quartier n’est rien d’autre qu’une pâle imitation, » se moqua-t-elle.

Attah… Tel que la Daercienne le présentait, son foyer d’origine avait l’air d’être un véritable enfer. Daer était-elle si dangereuse ? Sanaytay avait blêmi, mais elle ne dit rien. Sirih était trop attentive à jouer les expertes du bas quartier pour s’en rendre compte. Se sentant défié, Aroto s’anima à raconter des faits truculents de son quartier. Mais, comme ils n’étaient installés à Arhum que depuis trois ans, ses anecdotes s’achevèrent rapidement. Un règlement de comptes, une rixe entre trafiquants, une bagarre, une mort accidentelle, une autre d’un idiot intrépide, le mort de la semaine précédente et… les choses s’arrêtaient là. Sirih roula les yeux.

— « Peut-être bien que les trafiquants dagoviliens ont peur des Zombras, » se moqua-t-elle.

— « Ce n’est pas ça ! » protesta Aroto. « Les Zombras, moi, je les… ! »

Rapide comme l’éclair, Chihima lui écrasa fortement le pied et le ternian fit un bond, criant de douleur.

— « Que la roche te tombe sur la tête ! » hurla-t-il.

— « Tiens ta langue, » le prévint Chihima. « Nous ne sommes plus dans le quartier. »

De fait, nous étions arrivés à une zone plus lumineuse et aérée où le plafond rocheux ne frôlait plus le haut des portes. Il y avait des boutiques, des ateliers et la rue s’était élargie. Les gens que nous croisions vaquaient à d’honnêtes tâches sans se sentir terrifiés par le sombre quartier voisin. Arhum était très loin d’être comme la capitale de Daercia que nous avait décrite Sirih.

À un moment, après avoir parcouru le marché, je remarquai que Chihima s’était esquivée. Ou peut-être nous suivait-elle à distance ? À moins qu’elle ne soit partie acheter le poisson séché pour Samba à L’Impérissable… Quoi qu’il en soit, je dis à Kala :

“Dis, Kala, nous sommes près de La Pierre de Lune. Reyk m’a dit qu’il se débrouillerait tout seul pour sauver ses compagnons de Makabath, mais… je veux juste demander au yorusha s’il l’a vu. Ça ne t’ennuie pas ?”

Kala feignit de grimacer.

“Non.”

Il se mettait déjà en marche. Je l’arrêtai.

“Kala,” m’exaspérai-je. “Avertis que tu t’en vas, au moins.”

Comme les Ragasakis étaient quelque peu éparpillés sur le marché, le Pixie se tourna vers celle qui était la plus proche : Sanaytay. La flûtiste s’était arrêtée pour contempler une vitrine avec des luths.

— « Sanay. »

La flûtiste sursauta, chose peu habituelle chez elle, car, généralement, elle entendait les gens venir de loin. Elle devait être très concentrée sur les instruments. Amusé et souriant, Kala lui tapota le bras avec une familiarité que je ne me serais jamais permise.

— « C’est moi, ne t’effraie pas. Je voulais te dire que je vais à La Pierre de Lune. S’ils demandent après moi, dis-leur que je reviens tout de suite. »

— « La Pierre de Lune ? » répéta la flûtiste, confuse. « Bien sûr… »

— « Merci, » fîmes-nous avec un sourire.

Et nous nous éloignâmes du marché d’un pas rapide. Nous aperçûmes bientôt l’écriteau de l’auberge. La rue était animée. Quand nous poussâmes la porte de la taverne, je fus comme toujours frappé par la paix qui régnait dans cet établissement finement décoré à la manière yorusha. L’elfocane servait des clients d’une voix sereine et mélodieuse et, en attendant, nous nous avançâmes jusqu’au comptoir. Aussitôt un jeune s’approcha, vêtu d’une longue tunique traditionnelle yorusha. On aurait dit l’aubergiste en plus jeune et je supposai que ce devait être son fils. Tout en m’évaluant du regard, il salua :

— « Bon rigu, que désires-tu ? »

— « Et que t’importe ce que je désire ? »

Je faillis éclater de rire face à la réplique de Kala. Le jeune yorusha était resté sans voix et il se tourna vers Kaxen, l’air de penser : papa, j’ai un client problématique, est-ce que tu peux venir… ? Mais, quand l’aubergiste me vit et s’approcha, il fut surpris de l’entendre me dire :

— « Drey Arunaeh ! Bon rigu, mahi. Bon rigu. »

S’apercevant de son erreur et de son manquement au protocole, son fils s’inclina à son tour en s’empourprant et il s’empressa de laisser à Kaxen l’honneur de s’occuper de moi. Après m’avoir entendu dire la veille que j’étais sans un kétale, celui-ci se garda bien de m’offrir un verre de zorf et m’informa :

— « Si tu cherches Sharozza de Veyli, je suis désolé de te dire qu’elle est partie très tôt ce matin pour le Temple du Vent. »

— « Ce n’est pas elle que je cherche, » assura Kala. Il observa l’elfocane avec un regard pénétrant. « Je voulais savoir si quelqu’un était passé par là et avait demandé après moi. Un saïjit. »

Je soufflai mentalement.

“Par pitié. Tu le dis comme si ça pouvait l’aider à le différencier des autres saïjits. Précise un peu, Kala.”

“Et qu’est-ce que je lui dis, que c’est un Zorkia ?” gronda-t-il.

“Si c’est pour dire ça, il vaut mieux que tu te taises,” marmonnai-je. “Tu ne sais pas décrire ou quoi ?”

“Les saïjits, vous êtes tous pareils !” répliqua Kala avec un léger mépris. “Mais je vais essayer.”

Il ouvrit la bouche. Avant qu’il ne dise un mot, Kaxen inspira :

— « Par les Cinq Chemins de Yorusha, je suis désolé ! Je me rappelle maintenant, mahi. Hier soir, un homme est venu laisser un message pour toi. Ah. Le voici, » dit-il après l’avoir cherché un moment.

Il me le donna et Kala défit le sceau sans le regarder. Il scruta fixement le message comme l’analphabète qu’il était.

“Qu’est-ce que ça dit ?” demanda-t-il.

“Si tu fixes tant les yeux sur la première lettre, je vais difficilement le savoir,” répliquai-je. “Laisse-moi une minute.”

“Les yeux seulement,” concéda-t-il.

“Les yeux alors,” soupirai-je.

Il me les laissa et je lus le message. Malgré quelques fautes grammaticales, il était relativement bien écrit —peut-être grâce au temple qui l’avait éduqué étant petit et duquel il s’était enfui. Il disait ainsi : « Salut, Kaladrey. J’ai rencontré un ami et il m’a invité à m’asseoir sur son banc à l’ombre pour parler du vieux temps et nous avons pensé à la meilleure façon d’inviter d’autres compagnons pour animer la conversation. Ici, nos chemins se séparent. Bon voyage, santé et droit au but, comme disent les Zombras. » Je clignai des paupières. Et je relus le message. Dannélah. Voulait-il dire ce que je croyais ? À ce que je comprenais en lisant entre les lignes, le Zorkia avait…

“Je ne comprends rien,” dit Kala. “Mais je suis content que, pour une fois, la lettre ne soit pas adressée qu’à toi…” il marqua un temps, “je suis aussi content qu’il ait trouvé un ami.”

Je souris mentalement.

“Et un bon ami pour sûr. Et peut-être que ce n’est pas le seul.”

“Mmpf. Que veux-tu dire ?”

Je détruisis la lettre, la réduisant en miettes et, réprimant un sourire, je répondis :

“À ce qu’il dit dans sa lettre, on dirait que notre bon commandant s’est fait engager comme Zombra avec l’aide d’un ancien Zorkia pour tenter de libérer ses compagnons de Makabath. Quoiqu’un peu risquée, l’idée n’est pas mauvaise.” Mes lèvres s’étirèrent irrésistiblement quand j’ajoutai : “Mais je ne m’imagine pas Reyk en train de porter l’uniforme de Zombra.”

Kala contempla la situation et haussa les épaules.

“Comme dit Rao, la grippe tue davantage qu’un dragon. Mieux vaut attaquer de l’intérieur que de l’extérieur. Et plus en sécurité. C’est ce qu’elle a dit, non ? Reyk fait sûrement tout son possible pour atteindre son objectif. Faisons de même.”

“Mm,” approuvai-je. “Très juste. Faisons de même.”

Je me tournai vers Kaxen et lui dis :

— « Merci, yorusha. La prochaine fois que je passerai par Arhum, je réserverai une chambre à La Pierre de Lune. Permets-moi de te dire que j’ai voyagé dans toutes les Cités de l’Eau et celle-ci est l’une des meilleures auberges que je connaisse. »

L’aubergiste demeura stupéfait face à mon compliment insolite et il s’inclina profondément.

— « Tu m’honores, mahi. Comme nous disons, nous les yorusha, que la santé et le bonheur vous accompagnent sur les Cinq Chemins, toi et ta famille. »

Je me souvins que la dernière fois que j’étais venu là, je l’avais interrogé sur ces Cinq Chemins et qu’il m’avait expliqué que c’étaient les chemins du sage yorusha pour atteindre la plus grande intégrité morale.

— « Confiance, Rythme, Pureté, Croissance et Esprit, » citai-je, me rappelant. « Les Chemins qui permettent de se séparer du corps, n’est-ce pas ? Je m’en souviens encore. »

Ceci impressionna manifestement le yorusha, mais il ne pensa probablement pas qu’un Arunaeh comme moi puisse les prendre au sérieux. J’inclinai la tête et m’éloignai vers la porte, plaisantant mentalement :

“Eh, Kala. Si nous avons un esprit qui s’est séparé du corps, cela signifie que nous sommes sacrés comme Yorusha. Nous sommes des sages. Ça fait sérieux, hein ? Le sage Kaladrey…”

L’idée m’amusait. Kala se racla la gorge, reprenant le corps.

“Et après, c’est moi que Rao traite d’idiot…”

Dehors, Saoko et Chihima nous attendaient, l’un agacé par ma petite escapade, l’autre avec son sac de poisson séché.

* * *

Nous nous étions réveillés tard et, quand nous terminâmes d’empaqueter les vivres, il était déjà une heure. Nous mangeâmes avec Aroto dans une échoppe de repas rapide qui rappela à Livon son échoppe préférée du Parat à Firassa. Le Couteau Rouge et le permutateur partageaient visiblement certains goûts et aussi des façons de manger : ils aspiraient les longues pâtes comme si c’étaient de l’air, plus qu’ils ne les mastiquaient. Ils se lancèrent le défi de manger trois plats d’affilée et finirent tous les deux par se plaindre de maux de ventre ; Tchag se moqua d’eux avec des grimaces silencieuses. Cependant, Kala ne resta pas à la traîne. Il mangea deux portions. Et il les engloutit si bien que je commençai à me demander si, du fait d’avoir deux esprits, nous n’étions pas plus gloutons que la moyenne. Jetant un autre coup d’œil à Livon, à Aroto et à leurs assiettes, je me détendis et me dis que j’étais encore loin d’en arriver à ce point.

Nous dûmes nous dépêcher pour être à l’heure à l’endroit convenu, au nord d’Arhum. Je sentais que les Ragasakis, en particulier Zélif, souhaitaient me parler en privé. Mais je ne fis aucun effort pour leur faciliter les choses. Premièrement, parce que je ne voulais pas enfreindre plus que nécessaire l’accord avec Kala. Deuxièmement, parce que je craignais qu’ils me posent des questions sur ma position dans cette affaire… et, moi-même, je ne le savais pas encore très bien. La seule chose que je savais, c’était que nous allions sauver Orih et que Rao allait nous aider. Et ça, c’était l’essentiel pour le moment.

Nous arrivâmes sur la place des caravanes, relativement animée, et nous la parcourûmes du regard, cherchant Rao et Chihima. Cette dernière était partie avant le repas pour se préparer.

— « Elles n’ont pas l’air d’être arrivées, » observa Aroto. Il fit un tour entier sur lui-même comme s’il dansait et s’arrêta, lançant un éclat de rire incrédule. « Je les vois maintenant. »

— « Où ça ? » demanda Kala.

Le jeune ternian nous adressa un sourire en coin.

— « Devine. »

Déconcertés, Kala et moi scrutâmes plus attentivement les passants. Alors, Zélif souffla.

— « Les voilà. »

Elle regardait des prêtresses de Nééka, Jouvencelle du Bien-être, à quelques pas de distance. Elles étaient vêtues de la tunique blanche caractéristique ornée du symbole de la spirale sur la partie supérieure et d’un ruban de soie doré autour de la taille. Leurs cheveux étaient dénoués, chargés de décorations colorées. Exactement comme les prêtresses de Nééka. Mais ce n’étaient pas des prêtresses. Rao tendait une corbeille aux gens tandis que Chihima disait :

— « Une aumône pour la Grandeur de Nééka, pour le pèlerinage de ses jouvencelles… »

Elles s’arrêtèrent devant nous, et Chihima, avec un visage découvert de jeune kadaelfe tout à fait normal, me regarda dans les yeux avec moquerie.

— « Pour la Grandeur de Nééka, » répéta-t-elle.

— « Pour la grandeur de ton audace, » répliqua Aroto, déposant une pierre dans la corbeille d’un geste théâtral. « Un de ces jours, Nééka va vous envoyer un éclair de bien-être pour vous remercier de vos démonstrations de foi. »

Rao ramassa la pierre avec une moue.

— « Et toi, tu vas recevoir un éclair fulminant pour ton manque de générosité. Radin. »

— « Que diables faites-vous ? » intervint Sirih.

Rao regarda les Ragasakis et sourit largement.

— « Nous nous entraînons. Comme nous avions le temps, nous avons décidé d’inventer une histoire… »

— « C’est ridicule, » murmura Naylah.

— « C’est impressionnant ! » s’émerveilla Livon.

Le regard de Kala se porta sur le chat noir qui venait d’apparaître entre les deux prêtresses. Samba s’étira. On aurait dit un chat noir tout à fait ordinaire, mais, d’après Rao, ça ne l’était pas. Nous croisâmes ses yeux verts tirant sur le jaune. Rao donna la corbeille à Chihima et souleva le chat en disant :

— « Voilà Samba. Je crois que certains d’entre vous ne le connaissaient pas encore. Je vous le présente. »

— « Enchanté ! » sourit Livon.

Kala et moi observâmes le permutateur avec curiosité. Il disait cela sérieusement… Alors, Kala s’avança et tendit une main, serrant la petite patte de l’animal.

— « J’ai hâte de travailler avec toi, le chat. »

Rao s’esclaffa tandis que Samba prenait un air qui me rappelait étrangement l’expression agacée de Saoko.

— « En route ! » dit alors Rao, reposant Samba. « Je compte sur vous pour que ma sœur et moi parvenions au bout de notre pèlerinage. Aroto, j’ai changé d’avis : toi aussi, tu viens. »

— « Quoii ?! » s’exclama le ternian. « Mais je ne me suis pas préparé ! »

— « Rassure-toi : Nééka pourvoit au bien-être de ceux qui la servent fidèlement, » se moqua Rao.

Dès qu’elle lui tourna le dos, Aroto sourit jusqu’aux oreilles, preuve qu’il n’était pas si opposé que ça à sa nouvelle mission. Chihima lui donna un sac bien rebondi en disant :

— « C’est à toi. »

— « À moi ? » souffla Aroto, prenant le sac. « Ne me dites pas que vous avez mis là toutes vos affaires ? Traîtresses ! »

Rao fit la sourde oreille. Il y avait pas mal de gens qui sortaient d’Arhum en direction de Dagovil et je me rappelai que la capitale était en pleine Grande Foire. Nous n’eûmes pas de problèmes pour passer devant la garde qui s’occupait davantage de ceux qui entraient dans la ville que de ceux qui en sortaient. Bientôt, la diligence que nous suivions se distança, nous laissant seuls sur le chemin, entourés de champs gorgés d’eau et de stalactites lointaines.

— « Ils cultivent du riz ? » demanda Livon, curieux.

Rao répondit :

— « Ce sont des champs de colnarelles. Ce sont des légumineuses. »

— « Oh-oh ? » s’intéressa Sanaytay. « Je n’en avais jamais entendu parler. Elles ne poussent qu’ici ? »

Rao eut l’air incertaine.

— « Eh bien… »

— « Elles poussent dans toutes les Cités de l’Eau, si je ne me trompe, » intervint Jiyari. « Elles sont bonnes à manger et nutritives et, dans mon École Savante, on appelait ça la nourriture sainte. Mais, en réalité, les colnarelles sont considérées comme un aliment de pauvres. Alors, elles s’exportent à peine, je crois. »

— « Le scribe a parlé, » dit Aroto, impressionné. « Tu devrais en apprendre davantage sur les colnarelles, Rao : on dit que leurs tiges entrelacées sous l’eau sont le paradis des grenouilles. »

Rao voulut lui donner une bourrade, mais le ternian l’évita d’un bond en se moquant :

— « Regardez-moi ça, la prêtresse se fâche ! »

J’entendis le soupir de Saoko. Le drow aux cheveux en brosse marchait à ma gauche sur le bord du chemin, donnant de temps à autre un coup de pied à une pierre. Les prêtresses avançaient d’un bon pas, mais les Ragasakis les suivaient sans peine. Au bout d’un moment, nous laissâmes la caverne et ses champs et nous entrâmes dans un large tunnel par où passait la route principale vers le nord-ouest. Nous venions de croiser une diligence et un groupe de voyageurs sur des anobes quand Sirih demanda :

— « Combien de temps mettrons-nous pour arriver au Grand Lac ? »

— « Eh bien… D’après mes cartes, j’ai calculé environ quatre heures, » répondit Zélif. « Le tunnel est assez direct, mais il descend et monte une centaine de mètres de dénivelé. Au moins, nous éviterons la grande descente juste après le Grand Lac, vers les Dunes de Nacre : là-bas, il y a une pente de cent mètres presque à pic, » assura-t-elle.

Les Ragasakis échangèrent des regards amusés.

— « Avec toi comme guide, même dans un labyrinthe, on ne se perdrait pas ! » se réjouit Livon.

Zélif sourit et écarta une mèche blonde de son visage en disant :

— « Bien sûr, quelle sorte de leader je serais si je perdais mes confrères ? Mais… » Les yeux de la leader des Ragasakis surveillèrent la réaction de Rao quand elle ajouta : « Une fois au Grand Lac, je me demande ce que nous allons faire. Je crois qu’il est temps d’en parler. »

— « Vraiment ? » réfléchit Rao, tournant la tête un instant. « Mm… Je n’aime pas ça. Sais-tu pourquoi ? Parce que même les tunnels ont des oreilles. Nous en parlerons quand nous arriverons là-bas. »

Je perçus l’exaspération de Zélif.

— « Je te rappelle que je suis perceptiste, » dit-elle alors. « S’il y avait quelqu’un d’autre aux alentours, je le saurais. Sanaytay l’entendrait. Drey le sentirait respirer. Tu nous as peut-être pris par surprise hier, mais nous ne sommes pas des aventuriers aussi désarmés que tu le penses. Nous sommes venus sauver l’une des nôtres des mains de gens puissants et nous te sommes reconnaissants pour ton aide, mais, par Zarbandil, nous n’allons pas suivre un plan sans l’avoir analysé avant. »

Son ton n’était pas aussi hostile qu’il aurait pu l’être, mais il était décidé et inflexible. Elle n’allait pas laisser Rao nous conduire à l’aveuglette sans rien nous expliquer avant. Celle-ci soupira.

— « Bon, d’accord. » La Pixie se retourna au milieu du tunnel bien droit et revint en arrière, décidant : « Je vais vous donner une piste. Les dokohis entrent par la petite porte du fort et en repartent en barque vers les ombres du lac. Et qu’est-ce que cela signifie ? »

Elle pointa son doigt sur Aroto et celui-ci fit une moue.

— « Qu’ils donnent des dokohis à manger à la gargouille ? »

Rao rit de bon cœur.

— « La gargouille mange… des saïjits ? » s’effraya Livon.

Les éclats de Rao redoublèrent, à tel point qu’à présent, elle avait davantage l’air d’une résidente d’un asile de fou que d’une prêtresse de Nééka. Elle s’étrangla de rire et Kala soupira, s’approchant pour lui donner de petites tapes dans le dos.

— « Dis-nous, Rao, » lança Sirih. « Tu te moques de nous ? »

La Pixie fit non de la tête, reprenant son souffle.

— « Mais non… mais non. C’est vous qui me faites rire, ce n’est pas ma faute. La gargouille ne mange pas de saïjits, que je sache. Voyons voir : s’ils conduisent les dokohis quelque part en barque, c’est que cet endroit n’est pas facilement accessible ou qu’il n’est pas accessible par une autre voie que le lac, parce que je vous rappelle que le lac est totalement entouré de roche, excepté la partie du fort de Karvil, vous me suivez ? Cet endroit a tout l’air d’être un des laboratoires de la Guilde. Vous voyez ce que je veux dire : un de ces endroits de progrès technologique. »

Un laboratoire. C’était logique et cela coïncidait avec la théorie de Yodah : la Guilde était en train de récupérer des colliers pour les retransformer à sa guise.

— « Progrès technologique ? » répéta Naylah, les sourcils froncés.

— « Des expériences, des mutations, » dit Aroto sur un ton étrangement neutre. « Ce genre de progrès. »

Je perçus les frissons des autres. Tandis que nous reprenions la marche dans le tunnel, Zélif raisonna :

— « Comment penses-tu te rendre à ce laboratoire si on ne peut y aller qu’en barque ? D’après la carte, le lac est entouré de roche excepté une zone étroite où se trouve le fort. On nous repèrera tout de suite. »

Rao sourit.

— « La cartographe a parlé. Mais tous les éléments ne figurent pas sur les cartes. Par exemple, il n’est pas mentionné que le Grand Lac est constamment baigné dans le brouillard. On ne nous verra pas. »

Il y eut un silence durant lequel seuls résonnèrent les pas de douze saïjits dans le tunnel. Elle avait raison, me dis-je. Je me souvenais du brouillard de ce lac : il était humide et chaud, mais surtout, il était dense. Je demandai :

— « Et comment traverserons-nous le lac ? »

Kala ne me réprimanda pas pour mon intervention car lui aussi voulait connaître la réponse. Rao haussa les épaules.

— « Comme nous ne savons pas dans quel état se trouve votre amie, nous ne pouvons pas y aller en nageant. Nous devrons emprunter une barque. » Elle jeta un coup d’œil aux Ragasakis, ajoutant : « Sur la rive du fort, il y a trois barques en tout. Du moins, il y a trois mois, il y en avait trois. Une pour les pèlerins qui vont sur l’île de la gargouille et deux autres, dans le fort, qui s’utilisent pour se rendre au laboratoire. »

— « Et nous allons voler l’une d’elles ? » grogna Sirih. « Ils s’en rendront compte tout de suite. »

Rao acquiesça.

— « Très juste. C’est pourquoi, nous achèterons notre passage jusqu’à l’île de la gargouille. Néma a dit qu’il y avait de vieilles barques là-bas. De là, nous irons au laboratoire. Pour le retour, nous ne pourrons pas revenir tous ensemble avec Orih depuis l’île avec les pèlerins : le passeur fait payer chaque passager et, si nous en ramenons un de plus sans billet, il s’en rendra compte et avertira. Et ce n’est pas tout, » admit-elle. « Il se pourrait qu’il y ait d’autres dokohis à sauver là-bas. »

— « D’autres ? » murmura Livon. Il échangea un regard concentré avec Tchag. « Fichtre… Alors, comment allons-nous faire ? Drey peut détruire leurs colliers, mais alors ils s’évanouiront durant plusieurs jours… »

— « Ça, je peux l’arranger, » assura Rao. « Rappelez-vous que j’ai aidé Lotus à fabriquer ces colliers. Je sais comment ils fonctionnent. Mais nous ne les détruirons pas. »

Kala fronça les sourcils.

— « Nous ne les détruirons pas ? »

Rao fit non de la tête.

— « Nous n’aurons pas le temps de le faire et de tout expliquer aux gens. Nous le ferons une fois en sécurité. En attendant, je me contenterai de les contrôler temporairement avec un sortilège bréjique à travers le collier. »

— « Les contrôler, » répéta Zélif, se rembrunissant. « Vraiment ? »

Rao plissa les yeux.

— « Réfléchissez-y. Vous n’avez aucun intérêt à ce que Dagovil apprenne qu’une confrérie de Firassa s’est infiltrée dans un de leurs laboratoires. Et les Couteaux Rouges n’ont aucun intérêt à être découverts. Alors, » elle indiqua le sac rebondi que portait Aroto, « vous allez mettre ce qu’il y a à l’intérieur si vous voulez passer inaperçus comme nous. Une fois près du Grand Lac, nous arriverons en plusieurs groupes. Nous sommes un groupe trop nombreux. La discrétion avant tout. » Ses yeux scintillèrent. « On leur fera croire que ce sont les dokohis qui ont organisé l’évasion. Nous, nous sommes des pèlerins, rien de plus. »

Il y eut un silence durant lequel je perçus l’ébahissement des Ragasakis. Alors, Sirih toussota.

— « C’est bien beau tout ça, mais… tu ne nous as pas dit qui va s’occuper des dokohis. »

Rao haussa les épaules.

— « Les Couteaux, nous nous occuperons de les ramener au bord. Une fois dans le tunnel principal, nous retournerons à Arhum avec eux pendant que je les contrôle et, une fois là-bas, toi, Kala, tu leur enlèveras les colliers. En ce qui vous concerne, Ragasakis, Kala s’occupera de libérer Orih de son collier dans le laboratoire, vous mettrez votre amie dans le groupe des pèlerins à la place de l’un de nous et, normalement, vous ne devriez pas avoir de problèmes. Et… voilà plus ou moins le plan d’aller-retour. Le reste, ce sera de l’improvisation : nous ne connaissons pas le lieu. Nous savons qu’il y a une dizaine de scientifiques là-dedans et au moins deux gardes et qu’ils ont fait entrer au moins cinq dokohis, mais nous n’avons pas surveillé tout le temps. Ils peuvent être davantage, ils peuvent être moins, selon ce qu’on leur a fait subir. Bon, vous savez tout. »

Et plus que je ne l’espérais, reconnus-je. Zélif scrutait Rao du regard.

— « Toutes ces informations, tu les avais déjà depuis longtemps, » fit-elle remarquer. « Tu pensais t’infiltrer dans ce laboratoire. Une vieille vengeance ? »

Les yeux de Rao flamboyèrent quand ils regardèrent en arrière.

— « Une vieille vengeance ? Non, Zélif. Ce n’est pas une vengeance. C’est le Rêve des Pixies. Le rêve de la paix. Et le rêve de Sheyra. »

J’inspirai d’un coup, saisi face à ses derniers mots. Qu’avait à voir Sheyra dans tout ça ? Nous la vîmes accélérer le pas, fidèlement suivie par Samba, et Zélif murmura :

— « Un… rêve ? De quoi parle-t-elle ? »

— « Je ne sais pas, » dit Livon, fermant les poings tout en pressant le pas lui aussi, « mais, si, grâce à elle, je sauve Orih, je la suis où qu’elle aille. Et vous ? »