Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

29 Yeux de vengeance

« Elle est née, elle a vu la lumière du monde et elle a ri. »

Sisséla Dradzahyn, Le moineau de la lune

* * *

La maison du ministre était une grande demeure de pierre couleur sable. Il s’avéra qu’Azergaich avait un rhume et il nous invita dans sa chambre pour que nous lui présentions nos hommages. En entrant dans l’imposante pièce, Sharozza s’inclina très bas, prononçant la formule consacrée :

— « Que le Lotus Noir veille sur toi et ta famille et t’apporte la santé, nahô. »

Kala s’inclina vers le lit à baldaquins en disant :

— « Pareillement. »

Je m’efforçai de ne pas rire. Dieux… Pareillement ? Sharozza, elle, ne put se retenir et éclata de rire. Voilà pourquoi on disait qu’elle n’était pas faite pour ce genre de situations… Azergaich éternua.

— « Enchanté de vous recevoir, enchanté, » dit-il. « Tarmyn m’a dit que des destructeurs du Vent viendraient me rendre visite… Et voici la Grande Bloqueuse de Dagovil, ni plus ni moins. C’est un honneur. Et… »

Il regarda dans ma direction et Kala ouvrit la bouche pour se présenter :

— « Ka… »

Je le forçai à s’étrangler.

“Désolé, mais réfléchis à deux fois avant de dire une bêtise.”

Kala se racla la gorge, de mauvaise humeur, mais il dit :

— « Je suis Drey Arunaeh, mahô. »

“Nahô,” le corrigeai-je railleur. “On dit mahi pour nous, nahô pour les ministres…”

“Fiche-moi la paix.”

Je souris intérieurement, mais je me tus. Le visage de kadaelfe du ministre Azergaich attira mon attention. J’étais convaincu de l’avoir vu quelque part et il éclaircit mon doute quand, se redressant sur ses coussins, il dit :

— « Drey Arunaeh ! Drey Arunaeh en personne ? Je me rappelle que tu as obtenu d’excellents résultats aux examens de destructeur. On te surnomme le Petit Génie du Vent. »

Je compris enfin. Ces moustaches grises, ces yeux d’un rouge pâle… c’était le ministre qui m’avait remis le prix avec le pendentif en forme de lotus noir quand j’avais douze ans. Kala ne répondit pas, mais le ministre ne s’étonna pas. Après tout, j’étais un Arunaeh et les Arunaeh avaient la réputation d’être taciturnes. Moins j’ouvrirais la bouche, mieux ce serait.

— « Te voilà devenu un homme, maintenant, » sourit le ministre. Et il éternua plusieurs fois.

Sharozza en profita pour dire :

— « Nous n’allons pas abuser de ton temps, nahô. Les rhumes se soignent mieux en se reposant qu’en parlant. »

Azergaich grimaça et répondit à contrecœur :

— « Ah… Tu as tout à fait raison, Sharozza de Veyli. J’ai plus de travail qu’un journalier… mais il vaudra mieux que je me repose. Qui sont les deux autres jeunes gens qui vous accompagnent ? »

Kala se tourna. Les Pixies s’inclinèrent et Rao dit :

— « Nous sommes des amis de Drey Arunaeh. »

Le ministre scruta celle-ci plus particulièrement, mais il ne fit pas de commentaires : il fit un geste de la tête, éternua une nouvelle fois et nous interprétâmes ceci comme la permission de nous retirer. Nous nous dirigions vers la sortie de la demeure d’un bon pas quand je sentis que Rao établissait une connexion bréjique et j’observai :

“Tu as été rapide.”

Kala fronça les sourcils, mais il ne put s’empêcher de demander :

“De quoi tu parles ?”

“De Rao. Tu n’as pas remarqué ? Elle a pris l’empreinte de plusieurs serrures, y compris de la porte principale, et elle s’est débrouillée pour que personne ne la voie. Tu ne m’avais pas dit que Rao était une voleuse.”

Kala s’offensa.

“Comment oses-tu ?”

Je perçus l’amusement de Rao.

“Du calme, Kala. Il a raison. Je ne suis pas une voleuse, mais… parfois, ce genre de méthodes fonctionne mieux que les attaques directes. Toi, tu aurais du mal à le comprendre.”

Nous franchîmes le seuil. Kala fronçait les sourcils tandis que Sharozza, feignant de parler avec Jiyari, nous jetait à plusieurs reprises des regards curieux par-dessus son épaule. Depuis que Kala avait révélé sa relation avec Rao, elle était insupportable.

“À quoi fais-tu allusion par attaques directes ?” demandai-je. “Désolé, Kala, mais c’est que, toi, tu ne demandes rien. Tu n’as pas l’intention d’attaquer le ministre, au moins, Rao ?”

Rao s’arrêta en pleine rue et me sourit en disant :

“Le ministre ? Non. J’ai l’intention de détruire la Guilde des Ombres.”

Je demeurai stupéfait. Était-elle sérieuse ? Kala, sans y réfléchir à deux fois ni penser aux conséquences, peut-être parce qu’il était un peu bêta, comme disait Rao, lui adressa un sourire tordu.

— « Alors, faisons-le, » murmura-t-il.

Et il l’embrassa dans la rue, à la vue de tous. Sharozza de Veyli resta une nouvelle fois bouche bée. On lisait un léger éclat d’envie dans ses yeux. Je devinai sa pensée : puisse sa relation avec Lustogan avoir été aussi simple… et aussi ardente.

Attah, me dis-je. Une chose était de s’infiltrer dans la Guilde et de détruire les colliers des dokohis et une autre très différente de renverser la Guilde. Que voulait faire Rao ? Essayait-elle d’accomplir la vengeance de Lotus ? Ou d’assouvir la sienne ?

“Et Lotus ?” demandai-je alors que nous reprenions la marche.

Rao souriait.

“N’est-ce pas évident ? Nous le libèrerons.”

Mon cœur fit un bond… et, grâce à ma réaction, Kala comprit presque aussi vite que moi.

— « Tu veux dire qu’il… ? » haleta-t-il.

Rao acquiesça doucement sans s’assombrir.

“Ces monstres l’ont capturé. Ils ne l’ont pas tué, j’en suis sûre. C’est pour cela…” Elle s’arrêta à nouveau et me transperça d’un regard qui brûlait d’un feu très différent à présent. “Nous redeviendrons les Huit Pixies du Chaos… jusqu’à ce que tout cela se termine.”

Kala étouffait de fureur. S’imaginer Lotus aux mains des monstres de la Guilde le faisait rager… rager comme une âme possédée. Il était en train de perdre son sang-froid, compris-je, effrayé. Mon Datsu se libéra, mais il ne parvenait pas à l’aider, lui, et sa furie s’amplifiait, elle s’amplifiait à tel point que je craignis qu’elle n’éclate.

Des doigts doux se posèrent sur mes lèvres et les yeux bleus de Rao enchaînèrent Kala un instant. Sa colère s’éteignit et sa douleur avec elle. Comme la flamme d’une bougie.

— « Faites-moi confiance, » nous murmura-t-elle.

Elle nous parlait à tous les deux, m’étonnai-je. Elle espérait que, moi aussi, je lui ferais confiance. Elle espérait que moi aussi… je la comprendrais. Espérait-elle aussi que je l’aimerais ?

Kala inspira et reprit la marche en disant :

— « Moi, je t’ai toujours fait confiance. Et je fais confiance aux personnes auxquelles Drey fait confiance. Il fera la même chose pour moi. »

Et il le disait avec une telle assurance… Mille harpies, il fallait le reconnaître : en deux semaines depuis que Kala s’était éveillé, notre relation avait évolué comme un éclair. S’il faisait des bêtises, je le raisonnais et vice-versa. Il brûlait et je le refroidissais… Nous formions une bonne équipe. La cohabitation, en définitive, n’était pas aussi terrible que je l’aurais imaginé au début. Il est vrai que j’avais mis de la bonne volonté avant lui, mais… Kala aussi avait fait des efforts.

Je souris mentalement en me voyant si positif.

“Toi, tu es le premier à avoir voulu tout partager,” dis-je. “Je ne vais pas faire moins. Si tu as confiance en elle… j’aurai confiance en elle, moi aussi. Du moins, tant qu’elle ne me donnera pas de raisons pour changer d’avis.”

Étant donné que nous étions deux esprits dans un même corps… c’était la meilleure manière de résoudre le problème.

Quand nous prîmes congé de Sharozza à La Pierre de Lune, Kala lui dit :

— « Dès que j’aurai des kétales, je te paierai la chambre que tu m’as réservée inutilement. »

La Moine du Vent souffla et rit.

— « Ne t’inquiète pas ! Tu as bien entendu le ministre : je suis la Grande Bloqueuse de Dagovil. J’annulerai la réservation, voilà tout. » Tandis que Rao et Jiyari s’éloignaient un peu dans la rue, Sharozza baissa la voix. « Dis-moi, Drey. Est-ce que je peux parler d’elle à Lustogan ? »

Kala perçut mon amusement et sourit largement.

— « Tu peux. C’est grâce à lui que je l’ai retrouvée. » Il s’inclina théâtralement face aux yeux ronds de Sharozza et ajouta : « Prends soin de toi. »

— « Pareillement, Drey. Laisse-moi juste te dire une chose : ces habits ne te vont pas du tout. On dirait un épouvantail en costume. Tu ferais fuir même les vampires. »

Kala s’empourpra et je fus sur le point de lui rappeler que Sharozza était ainsi directe avec tout le monde, quand, se tranquillisant, il répliqua sur un ton blagueur :

— « Eh bien, quel dommage que je n’aie pas été habillé comme ça à Kozéra. Les vampires m’auraient laissé tranquille. »

Sharozza rit de bon cœur et leva la main en disant :

— « Ne tarde pas trop à revenir au Temple du Vent, sinon le Grand Moine s’inquiètera ! »

Quand elle disparut dans la taverne, Rao demanda :

— « Des vampires ? »

Kala acquiesça, reprenant la marche vers la partie basse d’Arhum.

— « Ils m’ont capturé à Loéria… et j’ai rencontré le Prince Ancien. »

Rao écarquilla les yeux.

— « Ce vampire, » grogna-t-elle.

Kala était étrangement calme. Il acquiesça de nouveau.

— « Il m’a raconté ce qui s’est passé. Je le déteste toujours, mais… Rao, je crois qu’il a vraiment essayé de l’aider. À sa manière… mais Lotus est toujours resté son ami. »

Apparemment, c’était le plus important pour lui. Rao n’était pas convaincue. Elle, tout compte fait, avait vécu ces temps-là. Sa rancœur, bien que plus contrôlée, était plus ancrée. Elle inspira avec décision.

— « Bien. Vous avez beaucoup de choses à me raconter. Et moi aussi. Rentrons à la maison. »

Qui sait pourquoi ces derniers mots marquèrent Kala. Le Pixie murmura :

— « À la maison. »

— « À la maison des Couteaux Rouges, » précisa Rao sur un ton léger. « Maintenant, c’est aussi votre maison. N’est-ce pas ? »

Jiyari et Kala échangèrent un regard. Et ils sourirent.

— « Notre maison… » commença Jiyari.

— « C’est toi, » compléta Kala.

Les yeux de Rao brillèrent. Même moi, j’étais ému. Parce que cette réplique semblait sortie de la bouche de Varandil s’adressant à sa triste bien-aimée Félissa. Mi-réjouie, mi-moqueuse, Rao saisit les deux Pixies par un bras et les entraîna résolument vers l’obscurité du bas quartier, vers leur maison.

C’étaient trois Pixies légendaires, torturés au-delà de la raison, fugitifs et solitaires, qui, après s’être quittés cinquante ans en arrière et avoir été enfermés dans des larmes, se retrouvaient. La joie les enveloppait comme une cape, aussi forte que l’aura de Yanika, si contagieuse que, même moi, dans mon coin, je me sentis la partager. Je me sentis Pixie.