Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

25 Vers le nord

« Ce n’est pas Irshae la véritable fondatrice de notre clan mais son époux Aydal : après plus de deux-cents ans, les Scellistes sont encore et toujours nos vrais leaders. »

Yodah Arunaeh

* * *

Je dormais dans ma chambre comme un ours lébrin depuis plusieurs heures, quand un mouvement dans l’air me fit ouvrir les yeux. Kala protesta, se réveillant :

“Qu’est-ce qu’il se passe maintenant ? J’étais en train de rêver que Rao apparaissait et, elle et moi, nous nous allongions sur l’herbe et regardions les nuages…”

“Quelqu’un est entré,” l’interrompis-je. Je promenai mon orique dans la pièce, sur le qui-vive.

“Rao ?” souffla Kala, tout surpris. Le Pixie se redressa brusquement. “Est-ce possible… ?”

Je le détrompai aussitôt :

“Ce n’est pas possible, Kala. Ils sont trois.”

“Tu en es sûr ? Je n’entends rien,” rétorqua Kala.

De fait, moi non plus, mais je percevais la respiration de trois êtres vivants à une hauteur qui laissait supposer qu’il s’agissait de saïjits. Tout était plongé dans le noir. Ce ne pouvait pas être des serviteurs. Et Jiyari, Yodah et Yanika n’auraient pas été si discrets. Quant à Reyk, il était couché sur le lit de camp de la chambre et sa respiration était régulière, ce qui signifiait qu’il dormait toujours…

Kala et moi, nous demeurâmes immobiles quand je distinguai une lumière très faible, presque comme un soupir lumineux, qui s’alluma et s’éteignit. Je fronçai les sourcils. Alors la lumière revint, je sentis une légère brise énergétique et entendis :

— « C’est lui. »

Mon cœur fit un bond. C’était la voix de Sanaytay.

— « Sanay ? » murmurai-je, m’asseyant sur le bord du lit et tentant de m’habituer à la lumière ténue.

Je vis la silhouette de la jeune flûtiste se dessiner. À côté d’elle, se trouvait Sirih, soutenant la sphère de lumière harmonique. La troisième silhouette s’avança.

— « Livon, » dis-je, me levant. « Que diables faites-vous ici ? »

Je ne me préoccupai pas de parler bas : je savais que la bulle de silence de Sanaytay étoufferait le bruit. Pensant peut-être la même chose, Sirih fit à son tour un pas en avant et s’apprêta à me donner un coup de poing en disant :

— « Celui-ci, tu le mérites. »

Livon lui agrippa le poignet.

— « Sirih, voyons, laisse-moi parler avant. Je le connais bien. » Il se tourna de nouveau vers moi, plongeant ses yeux gris dans les miens avec décision. « Je sais qu’il va nous expliquer pourquoi. »

— « Une seconde, » protestai-je. « Ne me dites pas que vous vous êtes échappés de la cellule ? Ils allaient vous relâcher… »

— « Et ils nous ont relâchés, » m’interrompit Sirih, la voix sarcastique. « Ils nous ont fait sortir il y a quelques heures et ils nous ont dit : dehors. Ils refusent de nous laisser passer la frontière avec Lédek pour en apprendre davantage sur les dokohis parce qu’ils disent que nous mourrons, alors, nous avons commencé à marcher vers Arhum… mais Livon et moi, nous ne pouvions pas te laisser juste comme ça, Drey. Tu le comprends, n’est-ce pas ? »

Je soupirai.

— « Vous êtes fous. Vous êtes entrés dans ce bâtiment en risquant vos vies juste pour me gronder ? Voyons, Sirih. Tu te mets dans cet état juste parce que tu crois que je ne suis plus un Ragasaki ? Et, si je te disais ‘non non, je ne suis plus un Ragasaki, je suis un destructeur de génie, pas un aventurier de pacotille’, tu me rouerais de coups ? »

Je lui adressai un sourire moqueur.

— « Allons, Sirih. Tu ne crois pas que tu en fais trop… ? »

Je reçus un coup de poing en pleine figure.

“Celui-là, tu le méritais,” approuva Kala.

Je m’esclaffai malgré la douleur. Et sous le regard interdit de Livon, les yeux colériques de Sirih et les lèvres tremblantes de Sanaytay, je grommelai :

— « Vous êtes fous. »

Mon nez saignait, mais il n’était pas fracturé. Je m’assis sur le lit en ajoutant :

— « Maintenant que tu t’es tranquillisée, Sirih, laisse-moi vous expliquer : je suis un Arunaeh et je ne suis pas bréjiste, ce n’est pas toujours facile pour moi de comprendre les sentiments des autres et, parfois, je rate le plus important dans une conversation. En vous voyant dans la cellule, je… j’étais altéré, mon Datsu s’est libéré et, avec cet aspect que j’ai… vous ne l’avez pas remarqué. C’est pour ça que je vous ai mal compris et que vous m’avez mal compris. J’aurais dû vous dire clairement que, si j’ai juré loyauté au Temple du Vent, je l’ai fait à condition que ma loyauté envers ma famille et envers les Ragasakis passe avant. Je n’ai pas réussi à communiquer correctement ma pensée, c’est tout. N’empêche, » ajoutai-je avant qu’ils puissent réagir, « je pense quand même que vous n’auriez pas dû venir ici. »

Il y eut un profond silence. Alors, Livon sourit jusqu’aux oreilles.

— « Je le savais. Je savais que nous t’avions mal compris. Tu ne pouvais pas avoir autant changé ! Nous avons bien fait de rebrousser chemin. »

Sanaytay courba ses lèvres en un sourire et toussota :

— « Hum… Pardonne la précipitation de ma sœur. »

— « Pardonnée, » souris-je. « Elle avait besoin de se défouler un peu, c’est tout. »

J’eus un sourire en coin. Loin de s’excuser, Sirih grogna, les sourcils froncés :

— « Et ce Temple du Vent a accepté ces conditions ? »

Je haussai les épaules et, constatant que la douleur s’apaisait, j’allai laver le sang de mon nez avec l’eau de la cruche, tout en répondant :

— « Je suppose que le Grand Moine n’y a pas accordé beaucoup d’importance. Si vous aviez été une grande confrérie des Cités de l’Eau, cela aurait été différent, mais… »

— « Une bande d’aventuriers de pacotille lui importe peu, » compléta Sirih sur un ton mordant.

— « J’ai blessé ton orgueil, à ce que je vois, » me moquai-je.

Sirih fit claquer sa langue.

— « Parce que tu parles comme si tu étais meilleur. Je doute qu’un Moine du Vent soit capable d’entrer dans ce bâtiment sans que personne ne s’en aperçoive. »

— « Non, assurément, » concédai-je. « Pardonne mes paroles brusques : je n’ai fait que répéter la pensée du Grand Moine. Il pense que je vous ai rejoints par pur caprice de jeunesse. »

— « Et c’est le cas ? » demanda Sirih.

Sa question me laissa silencieux un instant. Je promenai mon regard sur les trois Ragasakis. Livon secouait la tête et je pouvais presque entendre sa pensée : bien sûr que non, Sirih, Drey n’est pas comme ça ! Je souris, me rassis et avouai :

— « Au début, je suis resté à cause de Yanika. Elle en avait assez de voyager et de fuir les gens. Mais ensuite… oui, c’était tout simplement un caprice. Je voulais savoir ce que c’était d’avoir une relation durable avec d’autres saïjits. Je ne pensais pas rester plus de quelques mois, même quand j’ai accepté d’être Ragasaki, » reconnus-je. Tous trois s’assombrirent et j’ajoutai : « Mais après, beaucoup de choses se sont passées, j’ai commencé à comprendre ce que je voulais vraiment et… Mar-haï, je crois que c’était dans le cratère des Atarah, quand Yanika vous a terrifiés avec sa crise et que, malgré tout, vous ne nous avez pas rejetés… Oui, je crois que c’est alors que j’ai compris et que j’ai décidé… »

Je rougis sans que les mots me viennent. Je ne voulais pas que cela semble sorti d’un livre et qu’ils croient que je lançais des phrases toutes faites…

— « Quand tu as décidé que nous faisions une bonne équipe, » m’aida Livon.

Son visage dégageait confiance et joie. J’acquiesçai lentement et me levai.

— « Ragasakis. Je suis désolé. Ma sœur a toujours été sincère et ouverte avec vous, contrairement à moi. Je ne suis pas le meilleur compagnon que l’on puisse avoir, loin de là. Je fais des efforts pour vous comprendre… mais, dès que je sens trop, je cesse de sentir, » avouai-je, baissant la tête. « En d’autres mots, si vous mourez, le plus probable, c’est que ma tristesse soit… très modérée. Ou même que je ne sente rien parce que le Datsu sera débridé. Vous devez le savoir. Si je vous offense, dites-le-moi en face. »

Je me tus quand Livon posa une main sur mon épaule, inhabituellement sombre.

— « Tu exagères, » me reprocha-t-il.

J’arquai les sourcils. Lui, qui m’avait dit près du Puits du Néant que je ne comprenais rien à la vraie vie et que ma façon de penser l’écœurait… Mais valait-il la peine de le lui rappeler ?

— « Et même si tu n’exagérais pas, » ajouta Livon. « Si ton Datsu se débride, cela signifie que tu as ressenti quelque chose de fort. N’est-ce pas ? Tu ne me trompes pas, Drey. Si tu nous dis ça, c’est parce que tu veux être sincère avec nous comme nous le sommes avec toi, c’est parce que nous t’importons, et parce que tu veux que nous t’acceptions. »

J’ouvris grand les yeux, frappé par ses paroles. Qu’ils m’acceptent… C’était ce que m’avait dit le Grand Moine. Cela se voyait-il tant ? Faisais-je tant d’efforts pour être accepté ? Ou Livon m’interprétait-il mal et je… ?

— « Tu ne l’as pas encore compris ? » La main du permutateur serra mon épaule avec fermeté. « Cela fait longtemps que je t’ai accepté, moi. Depuis le jour où je t’ai connu et que je t’ai vu entrer dans le Lac Blanc chercher des sankras pour aider des inconnus. Dès ce jour-là. Et après, tu ne m’as jamais déçu. Jamais. Nous avons tous nos problèmes. Moi, j’ai ma Puce de l’Infortune qui me poursuit partout ; toi, tu as tes problèmes avec ton Datsu et les Pixies… Mais tant que tu te sens Ragasaki, ici, au-dedans, » d’un geste, il frappa ma poitrine du revers de son poing et affirma : « alors, tu seras toujours comme un frère pour moi. »

Je demeurai silencieux durant un bon moment, ému. Et plus je pensais aux paroles de Livon, plus mon Datsu se libérait. Je savais que j’aurais dû lui répondre quelque chose. Le remercier pour ces paroles si chaleureuses qui étaient pour moi comme un salut. Combien de fois Livon m’avait-il fait comprendre qu’il me considérait comme un véritable ami ? Combien de fois les Ragasakis m’avaient vu me distancier, plein de doutes, et m’avaient ramené dans leur cercle, tendant la main ? Plus de fois qu’ils ne le pensaient… mais, cette fois-ci fut celle qui m’affecta le plus. Cependant, personne ne l’aurait dit quand je me frottai le cou et raclai ma gorge en disant :

— « Je vois. Euh, bon… Pour parler d’autre chose, je suppose que, si vous avez commencé à partir vers Arhum, c’est parce que vous allez chercher Orih. »

Tous les trois demeurèrent interdits face au changement de sujet et échangèrent des regards.

— « Tu sais où elle est ? » demanda Livon, anxieux.

Je haussai les épaules.

— « À Dagovil. Je ne sais pas exactement où, mais je crois que je pourrai arriver à le savoir. Je vais partir demain matin avec Tchag et… »

— « Tchag ! » dit Livon, inspirant. « Tu sais où il est ? »

Je souris.

— « Je crois qu’il est devenu bon ami avec Yodah… À moins que ce ne soit avec Myriah ? Peut-être qu’ils ont réussi à lui soutirer quelque mot par bréjique, » méditai-je. « Quoi qu’il en soit, nous nous retrouverons demain à Arhum. Je suis passé par cette cité plus d’une fois… Je me rappelle qu’il y a une bonne taverne sur la place centrale. La Pierre de Lune, ça s’appelle. Et maintenant… il vaudra mieux que vous partiez sans que les Zombras vous surprennent. Je ne sais pas comment diables vous êtes entrés, mais s’ils vous surprennent… »

— « Ils nous brûleront vifs, nous mourrons et, toi, tu verseras deux ou trois larmes avant de nous oublier, » répliqua Sirih, ironique. « On le sait. Sœur : laissons dormir ce Souterrien qui joue les insensibles et mettons-nous en marche. »

— « Merci pour la visite et pour le coup de poing, » lançai-je.

Sirih m’adressa un petit sourire malicieux.

— « Tu le méritais de toute façon. Oh, et tant que nous y sommes : si tu nous laisses encore tomber comme tu l’as fait à Kozéra à La Vague d’Or, je voterai pour ton expulsion de la confrérie. »

— « Alors, nous serons deux, » répliquai-je.

Je serrai le poignet de Livon en guise de bref adieu et, quand la lumière disparut et que la porte se referma dans un silence complet, je m’assis sur le lit, massant mon nez. Diables, ça faisait mal. Je soupirai, m’allongeant de nouveau. J’entendis un raclement de gorge.

— « Kaladrey ? » grogna Reyk dans un murmure ensommeillé ? « Pourquoi diables tu ne dors pas ? »

Était-il éveillé ou endormi ? Incroyablement, à sa respiration, il avait plutôt l’air endormi. Je fermai les yeux, moqueur, en murmurant :

— « Pas facile de dormir quand on est réveillé par une Daercienne en colère… »

* * *

Yanika dormait profondément quand j’entrai dans sa chambre. Je ne voulus pas la réveiller. Je lui écrivis une note : « Chère sœur. Je regrette de ne pas pouvoir attendre que tu te rétablisses. Repose-toi bien et continue à apprendre avec Yodah. Merci de m’avoir lu le poème. Je t’aime. Drey. »

“Qu’est-ce que tu as écrit ?” voulut savoir Kala.

Je le lui lus, et le Pixie protesta :

“Et moi ? Signe aussi avec mon nom, égoïste, moi aussi, je l’aime : c’est ma sœur.”

Tout était toujours à lui, soupirai-je. Mais j’ajoutai son nom, avec élégance pour qu’il ne se sente pas rabaissé, je laissai la note, fis un signe à Jiyari et nous sortîmes tous les deux, refermant doucement la porte. Reyk nous attendait au bout du couloir. Je le rejoignis et dis :

— « Allons-y. »

Invisible sur mon épaule, je sentis que Tchag acquiesçait avec fermeté et redevenait visible pour se glisser dans mon sac : je lui avais dit que, pour éviter de susciter des curiosités indésirables, il valait mieux qu’il reste caché jusqu’à Arhum. Nous descendîmes les escaliers, où nous croisâmes Tarmyn Lexer, le hobbit conseiller de Zenfroz Norgalah-Odali. Il s’inclina très bas.

— « Bon rigu. Yodah Arunaeh nous a avertis que, toi aussi, tu partais en voyage vers le nord. Ce sera un honneur de voyager avec toi. »

Je ravalai ma surprise. Yodah ne m’avait pas averti. Mais bien sûr : il dormait encore après un long dîner. Je soupirai et, d’un hochement sec de la tête, je répondis :

— « C’est moi qui suis honoré. »

“Honoré, je t’en ficherai. Pourquoi tu mens ?” me reprocha Kala.

“C’est une question de protocole,” lui expliquai-je.

“Une question de quoi ?”

“Oublie ça,” soupirai-je.

Quand nous sortîmes et que je vis qu’ils nous avaient réservé deux anobes, mon humeur s’améliora un peu. Je montai sur l’un, Reyk et Jiyari sur le plus grand. Tarmyn Lexer ne tarda pas à nous rejoindre et nous nous mîmes en route. Cinq Zombras chargés de protéger le conseiller nous escortaient.

Nous traversâmes un campement de mercenaires animé par les tâches matinales. Des gardes frontaliers jouaient aux dés sur une pierre lisse. Je pensai que l’arrivée des Zombras devait leur avoir ôté tout le travail… avant de voir un Zombra leur crier “Ohé, bougez vos pattes, espèces d’anobes feignants !” et je compris que non : ils s’étaient simplement retrouvés avec les sales besognes et, à leurs mines, je compris qu’ils souhaitaient que les Yeux Blancs soient exterminés une fois pour toutes pour que les forces spéciales de la Guilde les laissent à nouveau tranquilles.

Quand nous arrivâmes à la route du nord, les Zombras qui la gardaient s’écartèrent pour nous laisser passer, reconnaissant aussitôt le conseiller.

Tandis que nous avancions, je jetai un coup d’œil curieux au hobbit. Il était presque chauve, mais il n’avait pas l’air d’avoir plus de soixante ans. Il était habillé moins sobrement que le commandant qu’il servait : bien qu’il soit vêtu tout de noir, il portait un pourpoint avec des fioritures, un pantalon de velours et un collier d’argent fin. Il avait ainsi l’air d’un riche commerçant. Et ses yeux clairs vous évaluaient comme si rien ne leur échappait.

Laissant mon anobe suivre les autres, je centrai mon attention sur mon diamant de Kron. Ma concentration ne dura pas longtemps : en obliquant au bout de la caverne, nous tombâmes sur le groupe de Sharozza, avec ses sept Kartans. Elle me salua.

— « J’ai entendu dire que, toi aussi, tu voyageais vers le nord, alors, j’ai pensé : mieux vaut voyager ensemble ! » s’enthousiasma-t-elle. « Comment va ce mal de tête ? »

Je plissai un œil. Était-ce là l’excuse qu’avait inventée Yodah pour m’épargner le dîner ? Je toussotai.

— « Je suis totalement rétabli. »

— « Je m’en réjouis ! » lança Sharozza.

Je compris qu’avec ou sans mal de tête, elle aurait continué de me parler pareillement. Durant les deux heures suivantes, elle ne me laissa pas me concentrer sur mon diamant de Kron. Elle me parlait de roches et de destructions de tunnels qu’elle avait réalisées. J’essayai d’être poli. Parfois, un rétrécissement dans le tunnel me donnait quelques instants de tranquillité, mais, dès que le tunnel s’élargissait, l’Exterminatrice revenait à côté de moi et me parlait. Au bout de deux heures, mon exaspération était telle que mon Datsu dut se charger de l’apaiser.

“Elle me tape sur les nerfs avec tant de bruit,” grogna Kala.

“Eh bien, dis-le-lui.”

Kala s’étonna.

“Vraiment ? Je peux ? Et le protocole ?”

Je souris.

“Sharozza a une susceptibilité nulle. Comme si elle avait un Datsu, je t’assure. Mon frère a déjà tout essayé, et rien à faire : elle est imperméable comme un diamant de Kron. Si je me rappelle bien, il n’a réussi à la faire pleurer qu’une fois.”

Kala prit cela au sérieux et, se tournant vers elle sur l’anobe, il lança :

— « Sharozza. Est-ce que tu peux te taire ? »

Je remarquai l’expression choquée de Tarmyn Lexer qui chevauchait juste derrière. La Moine du Vent sourit largement et éclata de rire.

— « Tu es tout comme ton frère ! Combien de fois m’a-t-il répété la même chose ! » s’emballa-t-elle.

Et elle continua de parler comme si de rien n’était. Je soupirai.

“Tu vois ?” fis-je. “C’est inutile.”

Cependant, lorsque nous débouchâmes dans une ample caverne éclairée par des pierres de lune, Sharozza se tut. La caverne s’enfonçait dans une pente constante couverte de roches bombées qui auraient rendu impossible le voyage à n’importe quel cheval. Les anobes, eux, initièrent la descente sans ralentir le rythme, posant habilement leurs grandes pattes reptiliennes. Je baissai les yeux vers la tête vert foncé de ma monture. Elle avançait dans la descente avec la confiance d’une bête qui a parcouru Dagovil du nord au sud et d’ouest en est durant toute sa vie. C’était un anobe de guerre. Un anobe de mercenaire. Et je me sentais en sécurité dessus. Malgré tout, j’aurais préféré monter la Neybi joueuse et docile. Mais je l’avais laissée à Yéren…

Je me tournai vers Sharozza, inquiet. Elle n’avait pas prononcé un mot depuis que nous étions entrés dans cette caverne. Je la vis, le visage pensif et le regard posé sur les pierres bombées. Alors, ses yeux violets se levèrent vers moi. Ils exprimaient… de la nostalgie ?, de la tristesse ? Je ne sus pas très bien quoi. En tout cas, d’un geste inhabituellement discret, elle m’invita à ralentir un peu pour nous séparer de la file. Je fronçai les sourcils, mais je l’écoutai. Ce n’était pas souvent qu’une babillarde comme elle souhaitait parler à quelqu’un en privé. Le problème, c’était que je n’étais pas seul : j’étais avec Kala, Tchag et Myriah. J’espérais qu’elle n’allait pas de nouveau parler de l’Orbe…

— « Un problème ? » demandai-je.

Sharozza secoua la tête.

— « Mm. Cette caverne me rappelle beaucoup de souvenirs. L’Œil d’Éol. Tu t’en souviens ? »

J’ouvris grand les yeux et jetai à nouveau un regard alentour. Un Œil d’Éol était une créature rare qui naissait dans la roche, y migrait et, quand il trouvait la roche adéquate, il fondait son foyer. Tant qu’on ne le dérangeait pas, il était inoffensif, il aidait à créer des roches métamorphiques et on racontait que, sans les Yeux d’Éol, il n’y aurait pas eu de rochelion, les Souterrains n’auraient pas pu être habités par des saïjits et la roche-éternelle qui nous protégeait de l’eau des océans de la Superficie n’aurait pas existé. Si bien que les destructeurs et les Souterriens en général leur témoignaient un grand respect, même si rares étaient ceux qui en avaient vu un.

Je reçus un autre coup d’œil de Sharozza de Veyli et acquiesçai, songeur.

— « Je m’en souviens. L’Œil d’Éol qui s’est fondu dans la rochereine près du village de Marovil. Les habitants ne pouvaient pas dormir à cause du bruit qu’il faisait en frappant la rochereine. Ils l’appelaient le Démon Soliste et ils avaient demandé l’aide du Temple du Vent pour que nous chassions la bestiole de là. Mais cette caverne ne… »

— « C’est là où se trouvait le village, » m’assura Sharozza, d’une voix étonnamment posée. « Le plafond s’est effondré peu après notre départ. Lust ne te l’a-t-il pas dit ? »

Je fronçai les sourcils et acquiesçai.

— « Oui. Lustogan avait recommandé aux villageois de partir, » me rappelai-je.

— « Et, à ce que je sais, tous sont partis, » dit Sharozza. « Et ils ne sont pas revenus. Depuis lors, on dénomme cette caverne la Maison du Démon Soliste. »

J’arquai un sourcil.

— « Il est toujours là ? »

— « Tu ne l’entends pas ? »

Je suivis la direction de son regard, vers le sol rocheux. Celui-ci n’était pas fait de rochereine, mais ce qui était enterré des mètres plus bas… Je tendis l’oreille et perçus un bruit inconstant, comme si un musicien faisait vibrer au hasard les cordes désaccordées d’un luth. Le Démon Soliste était persistant. J’esquissai un sourire moqueur. Je comprenais maintenant pourquoi Sharozza était ainsi nostalgique.

— « Lustogan a perdu son pari, hein ? »

La Moine du Vent ouvrit grand les yeux, l’air surprise, avant de m’adresser un sourire en coin, un brin moqueur.

— « Et, entre nous, je crois qu’il a perdu exprès… »