Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

24 La muse

Kala mit deux simellas qu’il avait cueillies dans un vase sur la table de nuit de Yanika. Ma sœur les aimait beaucoup, parce qu’elles étaient blanches et jolies. Et les petits plaisirs, comme elle me l’avait rappelé un jour, étaient importants eux aussi.

Je souris et inspirai, gonflant le torse. J’étais propre. Vu toute la saleté que j’avais laissée derrière moi dans le bain, on aurait cru que je m’étais roulé dans une mare de boue. J’avais même pu me voir dans un miroir. Pour la première fois, j’avais examiné avec précision ma peau grise couverte de tatouages noirs et rouges. Je ne ressemblais pas à un Arunaeh. Plutôt à un démon.

Les vêtements qu’on m’avait procurés pour le dîner étaient confortables et blancs comme les simellas que je venais d’apporter à Yanika. De même que mon gilet, le costume, à la mode dagovilienne, ne couvrait pas les tatouages de mes bras, mais à quoi bon les dissimuler ? C’était mon Datsu. Un Datsu ne se dissimulait pas.

Je me tournai vers Jiyari, allongé sur le lit de camp son cahier de dessin à la main. Les gardes l’avaient laissé entrer avec moi après que j’avais déclaré que je répondais de lui. Quant à Reyk… Je le regardai, assis contre le mur. Il n’avait pas changé de position depuis que je l’avais laissé, des heures plus tôt. Toujours aussi taciturne, toujours aussi ténébreux. Je lui souris, moqueur.

— « Allez, commandant, ne te décourage pas ! Quelques jours de plus et nous pourrons partir d’ici. »

— « Et tes compagnons ? Ils pourront eux aussi ? » répliqua-t-il.

— « Je me débrouillerai pour qu’ils puissent partir, » assurai-je.

Le Zorkia me regarda, pensif. Soudain, je sentis que l’aura de Yanika changeait et je me tournai vers elle. Je la vis cligner des paupières. Je m’assis au bord du lit.

— « Yani. Tu es réveillée ? »

Ma sœur ouvrit enfin grand les yeux.

— « Frère ? Où sommes-nous ? »

— « Au poste frontalier de la Pointe de Dagovil, » répondis-je. « Tu as été soignée par le guérisseur du grand commandant Zombra, Zenfroz Norgalah-Odali, dont je viens de découvrir l’existence aujourd’hui. » Je souris. « Comment te sens-tu ? »

Yanika se redressa lentement en bâillant.

— « J’ai sommeil. » Elle porta une main sur son front et, quand elle toucha le bandage, elle fronça les sourcils. « Que m’est-il arrivé ? Je suis tombée ? »

Je clignai plusieurs fois des yeux avant de comprendre. Il semblait que Yanika ne se souvenait pas de ce qui était arrivé dans la caverne. J’écartai une mèche rose de son visage en disant :

— « Euh… Eh bien. Oui, tu es tombée, mais… »

Ma sœur fronça encore davantage les sourcils.

— « La dernière chose dont je me souviens, c’est… quand tu es sorti de Loéria et… Non, attends, tout est très confus. Nous avons rencontré Sharozza, n’est-ce pas ? C’est là que je suis tombée ? Comment suis-je tombée ? Depuis quand est-ce que je suis là ? Frère ? »

Son aura se chargeait de confusion. Je lui pris la main et souris.

— « Ne t’inquiète pas. Il ne s’est rien passé de grave : nous allons tous bien. Tu es ici depuis environ huit heures, pas plus. Dans quelques jours, ta blessure sera refermée, on t’enlèvera les points et on n’en parlera plus. »

Si elle avait été une Arunaeh normale, je lui aurais dit la vérité. Si elle avait été une Arunaeh normale avec un Datsu pour la protéger, je n’aurais pas craint sa réaction si elle apprenait que tous avaient été en danger et que sept saïjits étaient morts parce qu’elle s’était évanouie. Mais rien ne protégeait Yanika. Elle avait beau me répéter qu’avec de la volonté, on pouvait devenir fort… je ne la croyais pas.

Cependant, le regard que me jeta Yanika m’arracha une grimace coupable. Je détournai les yeux… et la conversation.

— « Ah, Yani ! Tu as vu ? Je t’ai apporté des simellas. » Je les lui montrai, débordantes de fraîcheur. « Dans cette caverne, elles poussent comme des champignons ! Elles te plaisent ? »

Yanika plissa les yeux.

— « Frère, ces trucs ne fonctionnent pas avec moi : tu es nerveux comme une truite. »

— « Comme une truite ? » fis-je, avec un rire franc. « C’est la première fois que j’entends ça. Tu veux dire comme une anguille ? »

— « En tout cas, tu ne m’écoutes pas. »

— « Je t’écoute toujours, sœur. »

— « Mais tu éludes mes questions. »

Nous nous tûmes quand la porte s’ouvrit et Yodah apparut. L’inquisiteur sourit jusqu’aux oreilles.

— « Tu es réveillée ! Je m’en réjouis. » Il referma derrière lui. « Comment te sens-tu ? »

Yanika oublia un moment son exaspération, flattée d’être le centre d’attention.

— « Je vais bien. »

Elle se tut, inspirant de surprise quand Yodah s’approcha et ajusta une fleur, une simella, dans ses cheveux. L’inquisiteur souriait.

— « J’ai demandé à cette fleur de guérir ta blessure et de prendre soin de toi ; c’est pourquoi elle a grandi, vive, belle et forte, à l’image de sa patiente. »

Il devenait poète maintenant ? Yanika rougit de plaisir. Je soufflai.

— « Mar-haï. Yanika, si tu voyais les poèmes qu’il écrit d’habitude… Une véritable torture… »

— « Je les lui ai déjà montrés, » me coupa Yodah avec patience. « Elle a dit qu’ils n’étaient pas si mal. Contrairement à toi, elle est aussi poète. »

Ceci me rappela le cahier de Yanika qui s’était retrouvé entre les mains du Prince Ancien et que j’avais récupéré. Je ne pus éviter de lancer un regard curieux à ma sœur.

— « C’est vrai. Et tu le caches bien, Yani. Tes poèmes sont-ils si mauvais que tu n’oses pas m’en lire un ? »

Son aura brusquement offensée et timide m’arracha un large sourire. Yanika m’adressa une moue comiquement grognonne et haussa les épaules.

— « Si tu veux tant que je te lise quelque chose, alors, sois sincère et dis-moi ce qui s’est passé. Toi aussi, Yodah, s’il te plaît. Je ne me souviens de rien. »

Il y eut un silence. Alors, Yodah déclara avec douceur :

— « C’est normal, Yani. J’ai bloqué tes souvenirs récents. »

Kala et moi, nous demeurâmes stupéfaits.

— « Tu les as bloqués ? » répéta Yanika, saisie.

Yodah acquiesça calmement.

— « Oui. Comme nous en avions décidé. »

— « Comme nous en avions décidé, » répéta Yanika, songeuse.

Moi, je pensais qu’elle allait se fâcher, qu’elle allait obliger Yodah à libérer tout son Datsu… mais non. Elle leva la tête et inspira.

— « D’accord. Alors, pour le moment, c’est mieux ainsi, n’est-ce pas ? »

Yodah haussa les épaules.

— « C’est toi qui décides. »

Yanika mordilla sa lèvre et murmura :

— « Je sais. »

D’une façon ou d’une autre, tous les deux s’étaient mis d’accord. Je ne voyais pas comment Yanika pouvait accepter aussi facilement que quelqu’un s’introduise dans son esprit et bloque ses souvenirs… mais c’était pour son bien et pour le bien de tous, si bien que je n’émis aucune plainte non plus. Kala ne fut pas aussi compréhensif.

— « Yodah, une minute. Tu es entré dans la tête de ma sœur ? Tu as fait ça, c’est vrai ? »

— « C’est vrai. »

— « Frère, » intervint Yanika tandis que Kala se levait, les poings fermés. « S’il te plaît… ne te mêle pas de ça. »

Nous la regardâmes tous deux avec étonnement, Kala et moi. Son ton révélait une forte résolution. Je sentais que le Datsu se bridait rapidement et je me laissai tomber sur la chaise.

— « Par Sheyra. Yodah… »

— « Parlons dehors, » dit celui-ci. Il s’inclina vers Yanika. « S’il te plaît, repose-toi. J’ai été invité à dîner avec Zenfroz Norgalah-Odali, mais si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à me le faire savoir. Je vais demander qu’on te monte le dîner. »

Yanika acquiesça silencieusement. Nous sortîmes dans le couloir. Un page passait par là et il accéléra le pas, un peu tendu, en nous voyant le regarder ouvertement. Quand il se fut éloigné, je dis :

— « Je ne sais pas quel accord vous avez entre vous, je sais que ça ne me concerne pas et que vous le faites pour une bonne raison : je ne vais pas m’en mêler. »

— « Je m’en réjouis, » répliqua Yodah. « Le sabotier à ses sabots et le chaudronnier à son chaudron, comme on dit. »

Il ajouta mentalement :

“Tu es allé parler à Zenfroz, n’est-ce pas ?”

Ce bréjiste m’épiait-il donc ?

“Je voulais lui demander de libérer Orih et les autres Ragasakis,” avouai-je. “Mais il s’est excusé avant que je puisse lui en parler.”

“Je vois. Comment pensais-tu le lui demander ?”

Il était curieux. Je me raclai la gorge.

“Certains de la Guilde ont de bonnes relations commerciales avec Rosehack, non ? Je pensais lui dire que Firassa ne pardonnait pas à ceux qui causaient du tort à ses gens et… je pensais lui dire que les Ragasakis avaient… l’appui… des Arunaeh.”

Je déglutis sous le regard froid du fils-héritier. Je savais que ce n’était pas bien d’inventer un appui inexistant, mais…

“Réfléchis,” insistai-je. “Eux, ils sont au courant de tout sur les Pixies…”

“Parce que, toi, tu le leur as dit,” affirma Yodah. Il s’appuya contre le mur irrégulier, les bras croisés. “Tu as décidé de leur dire la vérité et, maintenant, tu es sur le point de recueillir la tempête : si nous ne parvenons pas à faire sortir les Ragasakis de leur cellule, s’ils croient que tu les as abandonnés, ils parleront de tes secrets, la Guilde menacera de condamner une nouvelle fois les Arunaeh à la haine publique et c’est une chose que notre clan ne permettra pas. À partir de maintenant, tu sauras qu’il ne faut pas en dire plus qu’il ne faut même à tes ‘amis’. J’espère que tu t’en souviendras.”

Je gardai le silence. Assurément, je m’en souviendrais, mais… si Yodah était prêt à faire sortir les Ragasakis de la geôle, comment pourrait-il nier que les Arunaeh ne les appuyaient pas ? Il était le fils-héritier…

“Leur ôter leurs souvenirs est une option,” reprit Yodah. “Mais ce n’est pas aussi facile que d’éliminer des souvenirs récents comme je l’ai fait avec les ex-dokohis.”

J’ouvris grand les yeux. Cet après-midi, il n’était donc pas seulement allé chercher des informations sur les dokohis… il était allé les effacer.

“Mais, eux, ils ne savaient rien sur les Pixies,” murmurai-je mentalement.

“Ils étaient au courant. Livon et Jiyari en ont parlé avant-hier et, apparemment, plusieurs les avaient entendus et les avaient pris au sérieux. Néanmoins, je n’ai pas sondé en profondeur,” avoua-t-il. “Pour la majorité, je me suis contenté d’effacer la mémoire la plus récente sans l’examiner avec précision. Je ne crois pas qu’elle leur manque.”

“Je ne crois pas,” concédai-je. “Tu n’as rien appris sur Zyro ?”

Yodah haussa les épaules.

“Rien de très nouveau. Ils ont dans la tête des souvenirs confus. Ceux-là en particulier, ils ont été capturés alors qu’ils chassaient, ils se sont entraînés au maniement des armes durant un temps, ils ont enlevé et tué des chasseurs de leur propre clan, ils ont attaqué un convoi au nord d’ici, pillé deux villages dans la zone neutre des Nomes, au nord, et, dernièrement, ils avaient reçu l’ordre de ne laisser aucun survivant.”

Je fronçai les sourcils, sombre.

“C’est donc vrai : ils ont épuisé leurs colliers.”

“C’est ce qu’on dirait. Mais Zyro cherche toujours Liireth pour le ressusciter. Chez un des Loériens, j’ai trouvé une image relativement précise de cet homme. Regarde.”

Il m’envoya l’image par bréjique. Elle était diffuse. L’endroit semblait être celui d’un grand temple avec des colonnes, la pierre… était-ce du basalte ? Je ne pouvais le deviner. Au premier plan, se tenait un homme énorme, au visage assombri par les ombres, fort comme un troll. Il avait de la barbe.

“Un humain ?”

“C’est ce qu’on dirait,” affirma Yodah. “L’image est manifestement altérée par l’impression qu’en a eu le Loérien qui l’a vu. Je ne crois pas qu’il soit aussi grand dans la réalité. Ce qui est clair, c’est qu’il lui inspirait de la terreur. C’est pourquoi… je me demande si le lien de loyauté qui existe dans le collier fonctionne réellement. S’il fonctionnait, Zyro n’aurait pas besoin d’avoir recours à la terreur pour organiser ses sujets.”

Ce qui devait lui compliquer la tâche, déduisis-je. Je secouai la tête.

“Ça n’a pas d’importance maintenant. Surtout, n’essaie pas d’entrer dans l’esprit des Ragasakis, Yodah : ils ne me trahiront pas. Je sais que…”

“Ils n’ont pas de Datsu,” me coupa Yodah. “Et nous ne sommes pas les seuls bréjistes dont dispose la Guilde. Nous sommes les meilleurs, mais pas les seuls. Ne l’oublie pas, Drey : n’importe quelle information que tu leur donnes peut être arrachée par la force.”

— « Je ne l’oublie pas, » marmonnai-je tout bas dans le couloir silencieux.

Le fils-héritier roula les yeux.

“Ne t’inquiète pas. Zenfroz les fera sortir du cachot,” assura-t-il. “Cela n’a aucun sens de les garder enfermés plus longtemps et je ne vais pas entrer dans leurs esprits si ce n’est pas nécessaire. Quant à la mirole… j’ai une faveur à te demander.”

Je levai la tête, surpris.

“Une faveur ?”

“Oui.” Yodah s’écarta du mur et me regarda dans les yeux. “Tchag est dans ma chambre. Pars d’ici avec lui demain matin et rends-toi à Dagovil. Cherche à savoir où sont les colliers de la Guilde et, si tu peux, détruis-les.”

Je restai un moment interdit. Détruire les colliers de la Guilde…

“C’est un travail de destructeur,” reprit Yodah. “Sauf que, celui-ci, tu le feras pour le bien de ta famille. Quand tu seras là-bas… contacte Varivak et raconte-lui tout. Il saura quoi faire.”

J’acquiesçai, pensif. Mon oncle Varivak pourrait certainement m’aider.

“As-tu découvert pourquoi ils utilisent ces colliers ?”

Yodah haussa les épaules.

“N’est-ce pas évident ? Ce sont des colliers qui implantent un programme dans un esprit en s’aidant d’un spectre. Moi-même, je ne sais pas très bien comment ils fonctionnent… mais, si la Guilde cherche à les utiliser, c’est qu’ils ont réussi à changer le programme selon leur volonté.”

Ce qui signifiait qu’avec la technologie que Lotus Arunaeh avait inventée, la Guilde des Ombres de Dagovil était en train de créer ses propres dokohis, ses propres esclaves.

“Et Orih ?” demandai-je. “Si je la trouve, je la sauverai. Ça ne pose pas de problème ?”

Yodah sourit.

“Aucun, au contraire. Du moment que tu détruis tous les colliers. Enfin, si tu crois que tu ne vas pas y arriver… ne tente rien. Mais je suppose qu’il est inutile de rappeler à un Arunaeh comme moi qu’il soit prudent.”

“Très juste.”

Yodah sourit et dit à voix haute :

— « Bon. Je crois qu’il est temps que j’aille dîner, sinon je vais être en retard. Je transmettrai tes excuses au nahô. »

Yodah ne voulait pas que j’aille au dîner, probablement parce qu’il souhaitait négocier personnellement sans que j’intervienne. Il avait raison : si Kala avait soudain l’idée de s’en mêler, nous pouvions compliquer les choses.

— « Yodah. »

L’inquisiteur s’arrêta près des escaliers sans se retourner.

“Quoi, Drey ?”

“Tu avais dit… que le clan savait quelque chose d’important sur Lotus. Le Prince Ancien m’a dit qu’il avait épié le laboratoire et transmis des informations, que la Guilde avait utilisé trois Arunaeh comme boucs émissaires il y a soixante ans et que Lotus… avait désobéi à son clan. Est-ce vrai ?”

Toujours sans se retourner, Yodah répondit :

“C’est vrai.”

Il y eut un silence.

“Et ce n’est pas tout,” reconnut-il. “Lors de votre première tentative de fuite du laboratoire, seuls Rao et Boki ont pu s’évader avant que les scientifiques comprennent que quelque chose clochait, l’évasion des autres a échoué et, en vous interrogeant, ils ont découvert que le traître n’était autre que Lotus. C’est alors que leurs expériences ont dérapé, n’est-ce pas, Kala ? Ils ont altéré les esprits des Pixies, ils les ont plongés dans la douleur… Y compris l’esprit de Lotus. Si ces chercheurs n’avaient pas tenté de lui soutirer des informations sur notre famille, s’ils n’avaient pas essayé de comprendre le fonctionnement du Datsu, celui-ci ne se serait pas brisé, Lotus ne se serait pas obstiné avec vous et il n’aurait pas trompé son clan en volant les larmes draconides.”

Je déglutis. L’histoire du Datsu brisé coïncidait avec celle du Prince Ancien mais… vraiment ? Lotus avait-il vraiment volé les larmes de sa propre famille ? C’était incroyable.

“Des années plus tard, il est revenu sur l’île demander de l’aide,” reprit le fils-héritier en se retournant avec une grimace. “Malheureusement, son Datsu était si altéré que réparer les dommages qu’avaient fait ces bouchers était impossible. Lotus est devenu fou sans que la Scelliste, ta grand-mère, ne puisse faire quoi que ce soit. Je suis désolé, Kala : c’est la vérité. Il s’est enfui de l’île et s’est uni à la Guerre de la Contre-Balance malgré les ordres de notre clan, par vengeance, par haine… et pour vous protéger, vous, les Pixies. Et ce n’est pas tout,” répéta-t-il. “La Guilde savait que Liireth et Lotus Arunaeh étaient la même personne, bien sûr. Quand la balance de la guerre a été favorable à la Guilde, notre clan a négocié et demandé que Lotus soit secrètement renvoyé sur l’île en échange d’une collaboration durable des Arunaeh.”

Kala écarquilla les yeux. Dannélah, cela voulait-il dire que Lotus se trouvait sur… ?

“La Guilde a refusé. Elle a accepté de dissimuler la véritable identité de Liireth et nous a envoyé une note de condoléances quand ils l’ont brûlé. Et c’est tout.”

Il me tourna de nouveau le dos en ajoutant :

“La Guilde a créé un déséquilibre dans ses laboratoires. Lotus a créé un déséquilibre avec les colliers. Le temps est venu d’équilibrer la balance, tu ne crois pas ?”

Je perçus son sourire mental.

“Ce n’est pas une vengeance : c’est la volonté de Sheyra.”

Je roulai les yeux. Bien sûr. Les Arunaeh ne se vengeaient jamais : ils équilibraient.

“Assurément, Sheyra est très occupée dernièrement,” me moquai-je. J’enfonçai les mains dans mes poches, fixai mon regard sur le dos de l’inquisiteur et déclarai : “C’est bon. Je ne sais pas quelle est ton intention, mais je ferai ce que je pourrai.”

“Je compte sur toi.”

Il descendait déjà les marches. Je me rappelai quelque chose et, avant qu’il ne coupe la connexion bréjique, je m’empressai de demander :

“Au fait, tu as une idée de ce qui m’est arrivé dans la geôle ? Mon Datsu s’est libéré et je n’arrive pas à le brider. Tu crois… que le réveil de Kala pourrait être en train de briser le sceau de mon Datsu ou quelque chose du style ?”

J’essayai de ne pas montrer mon inquiétude. À ma surprise, Yodah eut un petit rire amusé.

“C’est ce que tu crois ? Je me disais bien que tu n’avais pas compris. Ton Datsu se porte parfaitement, Drey. Tu étais préoccupé et inquiet dans la geôle, c’est tout. Si ton Datsu était si débridé…” Il fit avec une pointe de moquerie : “C’est peut-être parce que tu te sens coupable ?”

Arquant un sourcil, je le vis disparaître dans les escaliers. Que diables avait-il voulu dire ? Coupable ? De quoi ? Coupable d’avoir oublié de retirer le collier d’Orih… Je déglutis, sentant que mon Datsu se libérait de nouveau. Mar-haï. Cela n’avait pas de sens que je me sente coupable d’une erreur qui n’avait pas vraiment dépendu de moi. Mais me sentais-je coupable uniquement de cela ? Non. C’était aussi parce que je leur avais menti, compris-je. J’avais menti aux Ragasakis en leur disant qu’Orih allait bien… alors que je ne savais pas si c’était vrai.

Je secouai la tête et chassai ces pensées de mon esprit. Grâce à Yodah, je savais que mon Datsu agissait normalement. Je n’avais pas à m’inquiéter. Le Datsu s’occuperait de mes sentiments. Il était fait pour cela : pour les modérer quand il le fallait. Maintenant, je devais seulement m’occuper de ce que je pouvais faire réellement : sauver Orih et détruire les colliers. J’en finirai une fois pour toutes avec ces maudits colliers. Avec ceux de la Guilde et ceux de Zyro.

— « Par les Arunaeh, je le jure, » murmurai-je.

Et je regagnai la chambre de Yanika. Je la trouvai assise près de Jiyari, regardant les dessins de celui-ci avec intérêt. Je fouillai dans mon sac et en sortis la sacoche de Yanika. Si je partais le lendemain, je ne pouvais pas l’emporter. La sacoche était ouverte et mon regard se posa aussitôt sur le cahier. Je le saisis.

— « Eh, Yani. Est-ce que je peux l’ouvrir ? »

— « Non ! »

Je souris tandis que Yanika me l’arrachait des mains.

— « Mais je suis sûr que tu as récité des poèmes à Yodah, » protestai-je. « Est-ce qu’ils ne sont réservés qu’à lui ? Prends garde, Yani, ton frère mourra de jalousie, le cœur brisé, si tu continues à le traiter de la sorte… »

Elle me donna un coup de cahier sur la tête en riant.

— « Tu m’as pourtant dit plus d’une fois que tu ne saurais pas comment être jaloux ! Et après, tu dis à Orih que tu ne lis pas de livres romantiques… Menteur ! »

— « C’est bon, c’est bon, on va faire un marché, » lui dis-je, « Je te récite un poème à moi et, toi, tu me récites un des tiens. »

Les yeux de Yanika s’écarquillèrent.

— « Tu écris des poèmes, frère ?! » s’exclama-t-elle.

Je souris.

— « Une fois, j’en ai écrit un, quand j’étais petit, en l’honneur du Grand Moine. Je ne te l’avais jamais dit ? Je l’avais même gravé dans la pierre et tout. C’était amusant. Voyons, qu’est-ce que ça disait… Oui. Écoute ça, sœur. »

Je m’éclaircis la gorge et dis :

Le grand-père destructeur
chauve comme le marbre il est
et, sa tête, si dure elle est
qu’un diamant on dirait que c’est.

Yanika, Jiyari et même Reyk me regardèrent, bouche bée. Puis ils partirent d’un grand rire. Yanika était celle qui riait le plus fort. Son aura vibrait au rythme de ses éclats. Attah… Ce n’était pas risible à ce point. J’esquissai un sourire.

— « Le Grand Moine m’a dit que, la prochaine fois, je pourrais varier la rime mais… il n’y a pas eu de prochaine fois. Je me suis contenté de poncer le sol où je l’avais gravé, parce que c’était juste à l’entrée du temple. » Ils rirent de plus belle. Je roulai les yeux, amusé. « Je crois que le Grand Moine a été l’un des seuls à comprendre qu’il n’y avait aucune malice dans mes vers. Enfin, comme ça, tu n’auras pas honte, maintenant, j’espère. »

J’adressai un regard incitateur vers le cahier. L’aura de Yanika se fit un peu plus réservée, mais ma sœur souriait encore quand elle ouvrit son cahier et chercha quelque chose à nous lire. Elle trouva. Et s’éclaircit la voix.

— « C’est profond, alors ne vous moquez pas, hein ? »

— « Et tu le dis après t’être moqué de moi si ouvertement ? » fis-je. Je roulai les yeux face à sa moue inflexible et promis en levant le poing : « D’accord, je ne rirai pas. Parole d’Arunaeh. »

Yanika inspira, se préparant à l’épreuve de lire un poème à son frère. Puis elle se lança :

— « Cela s’intitule : la déconstruction. C’est toi qui me l’as inspiré, frère. »

Cela promet, dis-je à Kala.

Nous nous installâmes tous confortablement, et Yanika commença.

Ce sont des êtres invisibles
À l’image double. Chimères
D’orcs, de nymphes intangibles
Auréolées de lumière.

Je les sens vivre moribonds.
Mais je ne sais qui ils sont.
Fumée de notre réalité.
Monde marin asséché
Où nul, s’il y eut jamais,
Ne sait s’il a respiré.

Ils ne sont pas de ce temps,
Mais du demain d’aujourd’hui.
Ils saisissent sans comprendre,
Ce que personne ne saisit.

Viendront-ils ? Ou bien leur sort
Restera-t-il prisonnier
De ces fils brisés et morts
Des jours d’un lointain passé ?

J’entends battre à l’unisson
Le fort cœur qui les unit
Dans un torrent vif et prompt
Que le courant a grandi.

Leurs visages sont cachés
Mais je sens leurs émotions,
Je les sens dans chaque mot,
Mais je ne sais qui ils sont.

Elle leva ses yeux noirs, aspirant une bouffée d’air parce qu’elle était restée sans souffle. Elle avait presque tout dit d’un trait. Elle me regarda. Puis nous entendîmes alors le sanglot de Jiyari et nous nous tournâmes, subitement inquiets. Le Pixie blond avait les joues humides. Que diables… ? Il ravala sa salive.

— « C’est… beau, » hoqueta-t-il, reniflant bruyamment.

Je plissai un œil. C’était pour ça qu’il pleurait ? Kala se frotta une tempe, sans comprendre, mais il sourit presque aussitôt en affirmant :

— « Bien sûr que c’est beau : c’est ma sœur qui l’a composé. »

Sa fierté était évidente. Je roulai les yeux, reprenant le contrôle du corps, et je sortis un mouchoir de ma poche pour le tendre à Jiyari.

— « Allons, Champion, ne nous effraie pas comme ça. Que je sache, le poème de Yani n’était pas une tragédie. »

— « Je sais… »

Je secouai la tête en voyant Jiyari si ému. L’aura de Yanika se chargeait peu à peu d’un sentiment de profonde gratitude et d’amour-propre.

— « Merci, Jiyari ! Et Kala. Yodah aussi a adoré, » dit ma sœur avec un grand sourire. « Et toi, Drey ? Kala a déjà donné son avis mais, toi, tu ne l’as pas fait. Sois sincère. Est-ce que ça t’a plu ? »

— « Mais évidemment que ça m’a plu, » répliquai-je. « Ton poème est meilleur que le mien, et le mien me plaisait déjà, alors… Je plaisante, » souris-je largement en levant les mains. « Moi aussi, j’ai adoré, Yani. Mais je n’ai pas compris en quoi le poème était inspiré de moi… Peut-être pourrais-tu nous le relire, pour voir si je comprends quelque chose cette fois-ci. Jiyari, ça l’a tellement ému… Ça te dérange ? »

Les yeux noirs de Yanika s’illuminèrent et elle hocha négativement la tête.

— « Mm-mm. Je vous le relis ! »

Jiyari voulut me rendre le mouchoir. Je soufflai.

— « Garde-le. Tu vas en avoir besoin plus que moi. »