Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

23 Compagnons

« De tous les arts celmistes, on dit que l’art bréjique est le plus complexe et, pourtant, même une souris émet de la bréjique quand elle a peur. Si nous parvenions à comprendre exactement comment l’esprit fonctionne… serait-ce bénéfique ou néfaste ? »

Yodah Arunaeh

* * *

Les mains appuyées sur un mur de granite, je tentais de le faire éclater, de le détruire, de le réduire en poudre.

“Ça ne marche pas,” dis-je. “Lust… ça ne marche pas.”

Mais Lustogan n’était pas là. Je me sentais déconcerté. Le granite était facile à rompre. Il était plein de points faibles. Alors…

“Pourquoi ça ne marche pas ?”

J’essayais de comprendre la raison. Il y avait toujours une raison. Il y avait toujours une méthode pour résoudre un problème comme celui-ci, toujours…

“Tu es idiot ou quoi ?” me lança soudain Kala. “Tu passes je ne sais combien d’heures de suite obnubilé par le diamant et, maintenant, tu rêves de granite ? Tu n’as rien d’autre dans la tête que des pierres ou quoi ?”

J’ouvris les yeux, émergeant de ce rêve désagréable. Je me redressai sur le lit de camp et bâillai tandis que Kala se frottait les yeux. Nous regardâmes autour de nous. Reyk était adossé contre le mur opposé, perdu dans ses pensées. Si, à ce moment, je lui avais demandé pourquoi il ne se détendait pas un peu, il m’aurait sûrement répondu : comment vais-je me détendre alors que mes compagnons sont à Makabath ?

Je soupirai.

“Depuis quand tu entres dans mes rêves, Kala ?”

“Depuis que tu me réveilles en me parlant par bréjique et en me disant : ça ne marche pas, Lust, ça ne marche pas,” répliqua Kala avec impatience.

Il se leva et s’approcha du lit. Yanika dormait toujours. Je jetai un coup d’œil à mon anneau de Nashtag.

“Combien d’heures ?” demanda Kala.

“Cinq depuis que le guérisseur est parti,” répondis-je.

Je ramassai le diamant tombé près du lit de camp et le rangeai, enfonçant les mains dans mes poches. Je dis tout bas :

— « Je vais faire un tour. »

Je vis le Zorkia froncer les sourcils, mais il ne dit rien. Je sortis dans le couloir. Il était désert. Je jetai un coup d’œil autour de moi. Le bâtiment était creusé dans la roche, et les murs, loin d’être réguliers, avaient été laissés tels quels, sans les polir. Je devinai que ce genre de détails importaient peu aux gardes frontaliers.

J’allais descendre les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée quand j’entendis des voix en bas et je vis des ombres se projeter sur les marches. Je m’arrêtai et m’appuyai doucement contre le mur, tendant l’oreille.

— « Ne t’inquiète pas, nahô. » Ça, c’était Yodah. « Je m’occuperai de les interroger quand ils se réveilleront, mais j’aimerais aussi les voir avant le dîner. »

— « Tu dis ça à cause des stigmates qu’ont pu laisser les spectres ? Je comprends, » répondit une voix grave. Zenfroz, probablement. « Halug te conduira là où tu voudras. Fais comme chez toi, je t’en prie. »

— « C’est mon intention, » répliqua Yodah sur un ton léger. « Je réitère ma plus sincère gratitude pour ton aide rapide et ton hospitalité. »

— « C’est tout naturel, les Arunaeh étant de si bons amis de la Guilde. »

La voix du commandant des Zombras était moins frivole que celle de Yodah, plus sérieuse et sèche. Yodah répondit très courtoisement :

— « Tes paroles honorent ma famille. »

Aux ombres projetées, je devinai les révérences mutuelles. Alors, j’entendis des bruits de bottes s’éloigner. Yodah commença à monter les escaliers. Quand je le vis apparaître, je constatai qu’il avait revêtu son uniforme d’inquisiteur, noir et bordé de galons rouges. Il avait l’air d’un fonctionnaire public de Dagovil. Il était suivi du même page d’avant, un drow adolescent plutôt chétif. Halug, devinai-je. En me voyant là, Yodah arqua un sourcil.

— « Drey. Que fais-tu ici ? »

Je m’écartai du mur.

— « Rien. Yanika dort. Comment vont les autres ? »

Yodah haussa les épaules en arrivant en haut.

— « Tu as oublié d’enlever le collier de la mirole, tu sais ? Ils ont mis tous tes Ragasakis au cachot parce qu’ils ont essayé d’empêcher les Zombras de l’emmener. »

Oh, non… Orih. Je jurai :

— « Ashgavar. »

Yodah roula les yeux.

— « S’il te plaît, ne jure pas comme un mercenaire. Les mauvaises habitudes se prennent vite et ne s’en vont pas facilement. »

— « Par Sheyra… J’ai complètement oublié, » soupirai-je. « Mais comment Orih a-t-elle pu oublier, elle aussi ? »

— « Un problème de mémoire ? » suggéra l’inquisiteur. « Par contre, ils ont jugé Jiyari innocent et l’ont relâché : il s’est évanoui dès que Livon a commencé à saigner du nez. Il t’attend dehors. Laisse-moi voir comment va Yanika et nous irons tous les deux aux cachots apaiser les esprits, d’accord ? »

Il ouvrit la porte et entra d’un pas silencieux. Moi, je restai dehors avec le page. Je le fixai des yeux sans réellement le voir. Attah… Ils avaient mis tous les Ragasakis au cachot. Tout ça pour un oubli.

La porte s’ouvrit à nouveau et j’entendis Yodah dire à Reyk :

— « Toi. Surveille-la, d’accord ? »

Il y eut un silence, puis une voix rauque :

— « Oui, mahi. »

Mahi ?, me répétai-je, surpris. Reyk pouvait difficilement refuser étant donné que sa vie dépendait de notre silence, mais… je ne m’attendais pas à ce qu’il traite son tortionnaire de mahi. Yodah sourit en sortant dans le couloir et me lança mentalement :

“S’il veut sortir d’ici en vie, il vaudra mieux qu’il joue son rôle de garde du corps et ne quitte pas cette chambre.”

Il se tourna vers le jeune page de Zenfroz Norgalah-Odali.

— « Halug, n’est-ce pas ? S’il te plaît, conduis-nous aux cachots. »

Halug s’inclina et nous guida au-dehors. Là, je vis Jiyari assis sagement sur une grande pierre. Parfois, il avait l’air d’un homme mûr et, d’autres fois, comme tout de suite, il me donna l’impression de n’être qu’un adolescent. Il se leva d’un bond en nous voyant.

— « Grand Chamane ! »

Kala me vola aussitôt le corps pour demander :

— « Tu vas bien ? »

Le Pixie blond acquiesça et je l’observai avec une confusion croissante. Sa peau était de nouveau hâlée et ses yeux d’un noir profond. Moi, j’étais toujours gris et lui non. Quelle logique y avait-il à cela ?

Voyant que Yodah nous avait distancés avec le page, Jiyari et Kala s’empressèrent de le rattraper.

La geôle, contigüe au bâtiment central, n’était pas très grande. Mais c’était une véritable porcherie et, même moi, malgré la puanteur de vampire qui me collait à la peau, je fronçai légèrement le nez. Il y avait deux grandes cellules. Les Ragasakis partageaient l’une d’elles avec un Zombra détenu là probablement pour une faute disciplinaire ; l’autre cellule enfermait huit ex-dokohis inconscients allongés à même le sol. Heureusement, ils n’avaient pas interné là les quatre blessés. Je me rappelai soudain.

— « Ordabat, le forgeron, » murmurai-je sur le seuil. « Ce n’était pas un dokohi, où est-il ? »

Jiyari secoua la tête, rembruni.

— « Il est blessé. Il est si mal en point que le guérisseur ne sait pas s’il s’en sortira. »

J’acquiesçai, pensif, tout en m’avançant vers la cellule des Ragasakis. Ils étaient cinq : Naylah, Zélif, Sirih, Sanaytay et Livon. Orih n’était pas avec eux. Tous levèrent les yeux.

— « Drey ! » s’exclama Livon, s’approchant des barreaux. « Au moins, toi, ils ne t’ont pas enfermé. Est-ce que tu as vu Orih ? »

J’avouai :

— « Non. »

Je me tournai vers Yodah, mais celui-ci attendait qu’un garde ouvre la porte des ex-dokohis inconscients.

— « Yodah, » lançai-je.

L’inquisiteur se tourna à demi, observa les Ragasakis anxieux, haussa les épaules et nous tourna de nouveau le dos en répliquant mentalement :

“Quoi ?”

“Dis-moi où est Orih et je lui enlèverai le collier.”

Le fils-héritier me jeta un regard patient et silencieux et entra dans l’autre cellule en disant, toujours par bréjique :

“Zenfroz n’a pas l’air de vouloir qu’on le lui enlève.”

Je clignai des yeux.

“Que veux-tu dire ?”

Sous le regard attentif et interrogateur des Ragasakis, je le vis se pencher près du premier ex-dokohi en soupirant :

“La maligne a dit qu’elle était explosionniste. Ils l’ont droguée et transférée presque aussitôt à Dagovil.”

J’arquai les sourcils. Diables. À la capitale ? Je me tournai vers la cellule des Ragasakis, confus.

“Mais… s’ils voulaient s’assurer qu’elle ne ferait rien exploser, n’aurait-il pas mieux valu lui enlever le collier ?”

“Mm…” Yodah appliqua ses deux mains sur les tempes de son premier patient et sembla se concentrer, mais il répondit : “Tu ne connais pas la Guilde des Ombres, Drey. Si Zenfroz l’a envoyée à Dagovil avec le collier, n’est-ce pas parce qu’il a reçu l’ordre de récupérer les colliers intacts ? Si, pour cela, ils n’ont pas tué ton amie, cela signifie qu’elle aussi les intéresse. Ils la considèrent davantage comme un outil qu’un danger. Et ils ont vite fait de remarquer aussi l’amulette qui la protège du collier… Maintenant,” murmura-t-il par bréjique, “que veulent-ils faire avec ces colliers ? Après trente années d’étude, sont-ils parvenus à quelque chose ? À vrai dire, cette affaire me plaît aussi peu qu’à toi, mais nous ne devons pas oublier… que, le problème, c’est un membre de notre famille qui l’a créé.”

Je jetai un coup d’œil en arrière, sans le regarder. Yodah ajouta :

“Bien sûr, ne parle pas de ça aux Ragasakis. Cela ne ferait que les inquiéter.”

Je poussai un long soupir. Il avait raison. Alors, Livon demanda dans un chuchotement :

— « Drey ? Ton cousin t’a-t-il dit quelque chose ? »

Sous les yeux bleus attentifs de Zélif, le regard doré et ferme de Naylah, les paupières mi-closes de Sanaytay et les yeux suspicieux de Sirih… je secouai la tête.

— « Des conjectures, rien de plus. » Je leur adressai un petit sourire serein. « Orih est en vie. Ne vous inquiétez pas. Je vous ferai sortir d’ici. Vous n’avez rien fait à part résister un peu, n’est-ce pas ? Vous n’avez blessé personne. »

Livon s’assombrit.

— « Juste un peu, » reconnut-il.

Je grimaçai.

— « Juste un peu ? »

— « Livon a permuté avec un de ces mercenaires qui allait lui donner un coup de poing, » expliqua Sirih. « Il n’a pas pu arrêter le coup. »

— « Alors, après, ils m’ont rendu le coup de poing, » toussota Livon, massant son nez.

Je soupirai.

— « Bah… Un coup de poing à un Zombra, ce n’est pas si terrible. Tant que ce n’était pas un officier… »

— « Tu essaies de nous tranquilliser ? » Naylah se leva du sol où elle était assise, croisant les bras. « Désolée, Drey, mais, manifestement, ils nous considèrent déjà comme des suspects juste parce que nous enquêtons sur les dokohis. »

— « Déjà rien que parce que j’ai prononcé le mot ‘dokohi’, ils m’ont regardée de travers, » murmura Sanaytay.

Naylah agrippa les barreaux comme si elle pouvait les briser avec sa seule volonté.

— « Diantre ! Ils nous retiennent enfermés ici comme si nous étions des criminels. C’est impardonnable. »

J’esquissai un sourire. La lancière n’avait pas changé.

— « Pourquoi souris-tu ? » s’étonna Livon.

J’essayai de garder mon sérieux, mais, inopinément, mon sourire s’élargit.

— « Pardon. C’est que vous m’amusez. »

— « Nous t’amusons ? » répéta Sirih, incrédule.

À présent, tous les cinq étaient agrippés aux barreaux, en ligne. J’inclinai la tête, effaçant mon sourire, conscient que me moquer d’eux à un moment pareil était de mauvais goût.

— « Ne vous tracassez pas. Je suis sûr qu’ils vont bientôt vous relâcher. »

Zélif soupira, songeuse.

— « Tu crois ? Un Zombra est venu ici il y a environ deux heures nous dire qu’ils étudiaient notre cas… Ils n’ont pas l’air d’avoir envie de nous relâcher. Quand Livon et Orih sont arrivés, j’ai essayé de discuter avec les gardes et je leur ai demandé d’attendre que tu viennes libérer Orih de son collier… mais ils ne m’ont pas écoutée. Ils nous ont enfermés et ils l’ont emmenée. »

Elle ne mentionna pas Tchag, et j’en déduisis que l’imp s’était éclipsé à temps… Et il ne s’était pas échappé seul, devinai-je : Livon ne portait plus la larme comme boucle d’oreille. L’avait-il donnée à Tchag au cas où on la lui confisquerait ? Comme devinant mes pensées, Zélif acquiesça. Ses yeux se posèrent sur le garde posté près de la porte. Je fronçai les sourcils et élevai la voix, demandant à celui-ci :

— « Soldat. Sais-tu de quoi sont accusés les Ragasakis ? »

— « C’est à moi que tu parles, mahi ? » Le garde s’appuya sur son autre jambe, tout en se grattant la tête. « Eh bien… voyons. Apparemment, ils ont fait du chahut et ils ont infiltré un Œil Blanc depuis Kozéra. »

— « Quoi ? » s’écria Sirih. Elle frappa un barreau pour protester. « Infiltrer, je t’en ficherai ! Orih est notre amie. Il suffit que Drey lui enlève le collier et elle sera inoffensive ! Drey, toi, tu n’es pas enfermé : pourquoi tu ne le lui enlèves pas tout de suite ? »

— « Ce n’est pas si simple, » dis-je.

Surtout qu’elle était déjà en route vers la capitale…

— « Et pourquoi ce n’est pas si simple ? » répliqua-t-elle. « Tu viens d’une famille de haut lignage, non ? Je suis sûre qu’ils t’écouteront… »

— « Sirih, » protesta Livon.

L’harmoniste le transperça du regard et fit claquer sa langue.

— « Tâ… Mais enfin, s’il lui enlève le collier, tout s’arrange ! À moins que Dagovil s’amuse maintenant à séquestrer les gens comme les tyrans de Daercia ? »

À son expression, je compris que Livon était d’accord. Ses yeux gris se posèrent sur moi, hésitants et pleins d’espoir.

— « Drey… Tu ne peux pas faire quelque chose ? »

Le pouvais-je ? Je n’en savais trop rien. Si les Arunaeh demandaient formellement que la Guilde libère Orih, peut-être… Mais, diables, faire tout ce branle-bas pour jouer les altruistes et sauver une personne étrangère au clan, ce n’était pas dans les habitudes de ma famille. Certainement, Yodah soupçonnait la Guilde de Dagovil de faire des expériences avec les colliers qu’avait créés Lotus Arunaeh, et l’affaire ne pouvait donc être ignorée par le clan, mais… sauver une aventurière de la Superficie était décidément autre chose.

Le silence se prolongea. L’espoir dans leurs regards se changeait peu à peu en déception. Où était Orih ?, me demandaient-ils. Incapable de soutenir ces regards, je détournai les yeux vers le sol… Et je me calmai brusquement.

— « Ragasakis, » intervint Zélif sur un ton posé. « Ne perdons pas notre sang-froid. Si Drey dit qu’Orih va bien, au moins, c’est déjà ça. Drey, » ajouta-t-elle, approchant son visage des barreaux. Elle leva les yeux, les plongeant dans les miens. Elle sourit. « Je suis contente de savoir que les vampires ne t’ont pas tué. Comment va Yanika ? »

— « Bien, » dis-je. « Elle dort. Le médecin dit qu’il lui enlèvera les points dans quelques jours. »

— « Je m’en réjouis. » Toutefois, le front de Zélif se plissa légèrement. Était-elle inquiète ? Elle me fixait toujours des yeux. « Dis-moi, Drey, nous étions en train de nous demander… Tu es moine du Temple du Vent, n’est-ce pas ? »

Je battis des paupières et acquiesçai.

— « Exact. »

— « Tu as prêté serment, alors. »

— « C’est exact. »

Il y eut un silence. Zélif s’éclaircit la voix.

— « Le Temple du Vent n’est pas une petite confrérie comme la nôtre… c’est un Ordre prestigieux et puissant, à ce que j’ai entendu dire. Si je ne me trompe, ils n’ont pas l’habitude de permettre à leurs membres d’appartenir à d’autres congrégations. N’est-ce pas ? »

Il y avait dans ses yeux… quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre. De la préoccupation ? De la gêne ? De la colère ? Zélif se fâchait rarement mais… Et si elle avait compris que je ne leur avais pas dit la vérité sur Orih ? Pourquoi leur avais-je menti ? En fait, c’était pour ne pas les inquiéter davantage. Mais était-ce une raison pour leur mentir ? J’imaginais déjà Yanika me fixant d’un regard noir et me disant : pourquoi tu mens, Drey ? J’inclinai la tête, fixant le sol, et murmurai :

— « Pardon. » Je me raclai la gorge et répondis plus fort : « Euh… Oui. Le Temple du Vent est un Ordre strict dans ce domaine. »

Il y eut un autre silence. Puis Sirih lâcha :

— « Je n’arrive pas à le croire ! Tu ne nous expliques même pas pourquoi ? Es-tu misérable à ce point ? »

Je me paralysai. Misérable ? Le disait-elle à cause d’Orih ou des Moines du Vent ? Je plissai les yeux, confus. Sirih n’était pas la seule à me regarder, la mine troublée. J’avais raté quelque chose ?

— « Drey, » lança soudain Yodah depuis l’autre cellule. « Peux-tu venir une seconde ? »

Aussitôt, je m’éloignai des Ragasakis et entrai dans la cellule des ex-dokohis au moment où Yodah se relevait auprès de son second patient. Il se dressa devant moi, m’examina comme pour confirmer quelque chose et roula les yeux.

— « Sors avec Jiyari et attends-moi dehors, tu veux bien ? Nous parlerons plus tard. »

Je haussai les épaules, curieux.

— « D’accord. Je vous prie de m’excuser, » ajoutai-je avec cérémonie, m’adressant aux Ragasakis.

Ce n’est qu’en sortant que je m’étonnais de ma formalité. Jamais je ne m’étais comporté avec les Ragasakis avec tant de civilité. Une fois dehors, Kala se déchaîna :

“Je ne comprends pas ! Toi qui disais tant que tu voulais passer du temps avec les Ragasakis, tu leur dis que tu t’en vas avec le sourire ? Je ne comprends pas !”

Il s’assit brusquement sur un muret de pierre. De là, on voyait tout le campement animé des Zombras. On sentait une odeur de cuisine… Était-ce du rowbi rôti ?

“De quoi parles-tu ?” répliquai-je. “Pourquoi n’allais-je pas partir avec le sourire ? En plus, je ne souriais même pas : j’ai été plus poli que d’habitude, c’est vrai, mais…”

“Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Tu n’as pas compris ? Ces saïjits te regardaient comme s’ils croyaient que tu ne voulais plus être un Ragasaki et que tu n’allais plus les aider.” J’ouvris grand les yeux et il se frappa le front de la main. “Tu les as plaqués et laissés sans voix et tu ne t’en es même pas rendu compte. Je ne suis peut-être pas très futé, mais toi…”

Nous nous tûmes durant un long moment, écoutant les voix lointaines du campement. Attah… De fait, je ne m’en étais pas rendu compte, mais, si Kala en était si sûr… c’est que j’avais vraiment gaffé. Maintenant que j’y pensais, je ne leur avais pas parlé clairement. Je m’étais contenté d’acquiescer aux questions de Zélif sans ajouter l’essentiel, à savoir que j’étais toujours un Ragasaki même si j’étais aussi Moine du Vent. C’était un malentendu. Et je ne m’étais pas aperçu de leurs réactions…

“Je comprends,” méditai-je alors, un peu troublé. “C’est le Datsu. Il est trop délié et je ne m’en étais pas rendu compte jusqu’à maintenant.”

Mais Yodah si. J’inspirai et bridai le Datsu. Ou du moins j’essayai. Je fronçai les sourcils avec un certain malaise.

“C’est bizarre. Je n’arrive pas à le brider.”

Je me sentais un peu comme si, soudain, j’avais oublié comment on clignait des yeux. C’était problématique… mais cela ne m’empêchait pas de penser ni de sentir suffisamment. J’avais mal interprété la conversation et j’avais oublié d’analyser les expressions de mes compagnons, mais, par ailleurs, je savais très bien que je ne voulais pas abandonner les Ragasakis, que les laisser tomber était mal, que Yanika ne me le pardonnerait pas et que je ne serais rien d’autre qu’une roche froide si je ne faisais rien pour Orih. “Tu ne peux pas faire quelque chose ?,” m’avait demandé Livon… Bien sûr que je pouvais faire quelque chose.

Je pouvais essayer de convaincre Yodah pour que lui-même convainque Zenfroz de faire revenir Orih et de la libérer. Je pouvais tenter de promettre de l’argent en échange… Ceci me rappela que le Prince Ancien avait « oublié » de me rendre la bourse d’argent de Yodah. Attah, quoi qu’il en soit… Je pouvais aussi voler un anobe, partir avec Reyk au nord, sauver Orih et devenir un fugitif…

— « Grand Chamane, » dit soudain Jiyari, interrompant mes réflexions de plus en plus extravagantes. « Je dois… te dire quelque chose. »

Le Pixie blond s’était assis sur le muret près de moi, faisant tourner entre ses doigts une grande fleur blanche. Une belle simella qu’il avait cueillie entre les buissons juste derrière nous. Il la faisait tourner et les grands pétales se transformaient en hélice dans un mouvement qui fascina Kala. Après un silence, Jiyari poursuivit d’une voix pensive, avouant :

— « Quand j’ai cru que les vampires t’avaient tué, j’ai senti que le monde n’avait plus de sens. À quoi bon se réincarner si nous mourons si vite ?, me suis-je demandé. À quoi bon continuer à vivre sans le Grand Chamane ? » Il secoua la tête avec un sourire d’auto-dérision. « Finalement, tu étais vivant. Et ce matin, je me suis demandé : pourquoi ne partons-nous pas d’ici, toi et moi ? Pourquoi ne pas laisser les saïjits se débrouiller et nous consacrer vraiment à chercher nos frères ? »

Il m’adressa un sourire charmeur et coupable à la fois.

— « Puis je me suis demandé le contraire : pourquoi ne pas attendre avant de chercher nos frères et essayer d’aider ces saïjits que le Grand Chamane aime tant ? » Il rit doucement. « Tu vas me dire que j’ai l’esprit confus. Qu’il vaut mieux que je prenne un livre et m’endorme. Mais tu sais ? » ajouta-t-il avec une légèreté feinte sous mon regard interloqué. « Parfois, je me dis que, si Rao nous a réincarnés dans des corps avec des origines si différentes… c’est peut-être qu’elle souhaitait que nous grandissions seuls pour que nous apprenions à découvrir le monde saïjit tel qu’il est réellement. Pour que nous apprenions à ne pas le haïr comme je sais que tu… qu’une partie de toi le hait. » Il haussa les épaules, se moquant : « Il se trouve que, maintenant, je me souviens davantage de cette vie que de l’autre et j’ai toujours une mauvaise opinion des saïjits… mais j’en ai aussi une bonne. Et… » il brandit la fleur blanche et murmura : « s’il y a une chose que je me rappelle bien, c’est comment vous étiez, tous. Je connais vos cœurs mieux que personne. Et je sais que le Grand Chamane n’abandonnerait jamais ses compagnons dans une telle situation. »

Je le dévisageai. Et je sentis l’approbation de Kala. Compagnons, me répétai-je. Bien sûr. Je souris. Même avec le Datsu débridé, j’étais toujours le même Drey. Je m’étais promis d’être digne des Ragasakis… et un Arunaeh tenait toujours ses promesses.

— « Merci, Jiyari. »

Je me levai.

— « Maintenant, je sais ce que je dois faire. »

Percevant la curiosité de Kala, je me dirigeai vers le bâtiment central d’un bon pas. Ce fut une chance que le commandant des Zombras se trouve dans le salon d’entrée avec plusieurs soldats, discutant avec un hobbit entre deux âges et à la mine de commerçant peu fiable. Je reconnus le commandant tout de suite à la tache de naissance sur son front : ce drow était sans nul doute le fils de Varandil Noa Norgalah-Odali.

Je m’approchai de quelques pas sur la pierre de granite jusqu’à ce qu’il me voie. Alors, je m’inclinai et Zenfroz leva une main vers le hobbit pour imposer silence.

— « Drey Arunaeh, je suppose, » dit-il.

Je me redressai et croisai ses yeux, probablement aussi rouges que les miens. Ses lèvres dessinaient une fine ligne ; son visage, taillé comme une sculpture de bois, était relativement jeune. Mais il ne donnait pas du tout l’impression de manquer d’expérience dans son métier. Au contraire : il portait l’uniforme noir de commandant avec une aisance indubitable. Je perçus le frémissement de Kala.

— « Nahô, » dis-je. « J’aimerais discuter un moment, si ce n’est pas trop de dérangement. C’est au sujet de la mirole qui a passé la frontière avec un collier d’Œil Blanc. »

Zenfroz demeura impassible.

— « Parle, s’il te plaît. »

— « Merci, » dis-je d’une voix aussi détachée que la sienne. « Le fils-héritier de mon clan m’a dit qu’Orih Hissa, la mirole, ne se trouve plus au poste frontalier. »

— « De fait, elle a été transférée à Dagovil, pour la sécurité de tous, » affirma le hobbit.

Je le regardai. Personne si ce n’est un conseiller ou un ami proche n’aurait osé intervenir dans cette conversation.

— « Pardonne mon manque de courtoisie. Tarmyn Lexer, » se présenta-t-il.

— « Mon conseiller, » dit Zenfroz, imperturbable. « Si tu veux bien m’excuser, je dois m’occuper d’autres priorités avant le dîner. Tarmyn s’est chargé personnellement d’interroger la jeune fille. Il éclaircira tes doutes mieux que moi. J’espère que tu te joindras à nous pour le dîner de cet o-rianshu avec Yodah et Sharozza de Veyli. »

Il s’inclina légèrement. Je ravalai ma contrariété et fis une profonde révérence.

— « Ce sera avec plaisir, nahô. »

— « Malheureusement, il n’y a pas de thermes ici, » ajouta Zenfroz, « mais tu peux demander à n’importe quel serviteur de te préparer un bain si tu le souhaites. »

En d’autres mots : tu empestes. Je réprimai une grimace et m’inclinai une nouvelle fois.

— « Merci. »

Le drow esquissa un sourire.

— « La reconnaissance est une preuve de bonne éducation, » cita-t-il.

Le commandant s’éloigna avec ses officiers et je restai seul avec le hobbit Tarmyn Lexer à l’air de commerçant arnaqueur. Cela ne me servait à rien de parler avec lui. Je soupirai et, sentant mon découragement, Kala lança sur un ton brusquement insolent :

— « Merci pour ton temps, saïjit !, mais, moi aussi, j’ai tout d’un coup d’autres priorités. Au revoir. »

Il lui tourna le dos et s’en fut par la porte. Et, moi, je ris intérieurement. Allez savoir pourquoi, l’amusement et la bonne humeur, le Datsu ne me le réprimait pas autant que le reste. Je laissai Kala se déplacer comme il voulait. Il descendit par la rampe et regarda avec curiosité le campement, les hommes de toutes races partager le dîner, les anobes de guerre souffler dans leurs étables improvisées. L’ambiance était plus joyeuse que je ne l’aurais cru. Finalement, Kala fit demi-tour et dit :

“Demande à un des serviteurs le bain chaud.”

“Toi aussi, tu peux le faire.”

Kala grogna.

“Je n’aime pas parler avec des saïjits inconnus. Fais-le, toi.”

Je souris largement tandis que nous rentrions dans l’édifice central.

“Timide, va.”