Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

19 Le sceau Arunaeh

« Le Datsu est comme une mère : il t’aime sans conditions. »

Yodah Arunaeh

* * *

Je tombais dans un trou sans fond et je lançais mon orique pour ralentir ma chute tout en voyant apparaître des silhouettes fantasmagoriques qui flottaient dans l’air.

L’une était celle de Draken. Mon professeur de caeldrique me lâchait une phrase dans la vieille langue avec un accent impeccable. Mais, moi, je ne le comprenais pas. Je continuais de tomber. Je croisai ma cousine Alissa qui me regardait, comme beaucoup, sans rien dire. Il y avait même le chat Cyclone de l’île de Taey m’observant de ses yeux violets. La chute était interminable. À un moment, Lustogan apparut et me tendit le diamant de Kron. Tu ne l’as pas encore détruit ?, me demandait-il. Et, moi, je lui disais : bien sûr que si, tu ne le vois pas ? Le diamant tombait en poussière et, horrifié, je voyais mon frère se dissiper avec lui.

— « Lust ! » m’écriai-je.

Sa voix me réprimanda : ne te déconcentre pas. Il ne servait à rien de chercher quelque chose dans cette obscurité. Je suivis son conseil et ralentis à nouveau ma chute, bien que je ne sache plus très bien pourquoi, car, si la chute était interminable, il n’y aurait jamais de collision. Par conséquent la vitesse n’avait pas d’importance, n’est-ce pas ?

Quand je croisai Yanika, je freinai autant que je pus avec mon orique. Elle n’était pas seule. Yodah la serrait dans ses bras et disait : je la protège avec ma vie, parole d’Arunaeh. Et elle disait : je vais bien, frère, mais ne t’éloigne pas ! Moi, j’essayais de ne pas m’éloigner. Je tentais d’utiliser mon orique pour retourner vers elle. Je tendais la main et voyais la sienne, tendue vers moi, elle aussi, s’éloignant au fur et à mesure que je tombais, loin, très loin d’elle. Malgré mes efforts, je tombais. Malgré ma volonté, je tombais. Parce que ma volonté était aussi restreinte, comme tout. Mon Datsu m’invitait à ne pas avoir peur et à arrêter la chute avant tout. Mais je n’étais pas assez puissant.

Finalement, l’air devint chaud, une lumière aveuglante m’entoura et je crus être tombé dans un lac de lave incandescente. J’entendis des cris. Et la voix de Kala qui rugissait de terreur :

“Réveille-toi, Drey, nous sommes en enfer !”

J’ouvris les yeux et ceux-ci me piquèrent aussitôt. Mes poumons brûlaient et mon corps s’activa tout seul, il roula sur lui-même, tomba de la paillasse où l’on m’avait laissé et il se convulsa, secoué par une quinte de toux. Mais l’air était chargé de fumée. Dans la pièce, on ne voyait rien. M’éveillant tout à fait, je me jetai carrément par terre et m’efforçai de retenir autant que possible l’air propre contre mon visage. Diables, un incendie ? Cela en avait tout l’air, bien que, pour l’instant, seule la fumée ardente ait pénétré dans la chambre où m’avaient conduit les vampires. Mais, si je ne sortais pas rapidement de là, Kala et moi allions mourir asphyxiés.

J’entendis le bruit d’une clé tourner dans une serrure et je sentis soudain un courant d’air brûlant. La porte était sur ma gauche. Quelques pas précipités approchèrent et, quand je vis apparaître la silhouette près de moi, je la reconnus. Elle portait un mouchoir couvrant la moitié du visage et une capuche mouillée pour se protéger du feu, mais je reconnus la cicatrice caractéristique entre les sourcils anormalement fournis pour un vampire. C’était Limbel.

Il m’agrippa et me mit un masque. Un masque de destructeur ?, m’étonnai-je. C’était le mien. Je me levai comme je pus sans prononcer un mot et, tous deux, nous nous hâtâmes vers la sortie. Là, c’était bien pire. Il semblait vraiment que nous étions en enfer. Mais, cette fois, Kala était décidé à en sortir sans flancher et nos mouvements étaient synchronisés. Nous passions devant une porte en feu, quand Limbel se mit à tousser, pressant sa poitrine d’une main comme si elle s’était enflammée. Nous l’avions laissé quelques mètres en arrière et je le regardai avec pitié… mais je ne pouvais rien faire. Le feu pouvait envahir le couloir à tout moment et…

Mon corps agit seul, mes bras saisirent Limbel, et je clignai des yeux, incrédule, tandis que Kala traînait le vampire dans le couloir. Ce n’était pas raisonnable, il était en train de sauver un vampire qu’il connaissait à peine, risquant ma vie… Mais, visiblement, cela importait peu à Kala. Il était décidé, et je me gardai de le distraire.

Le sol de cette maison était couvert de bois et les flammes léchaient les planches, gagnant rapidement du terrain. Je projetai un tapis contre une porte incendiée pour tenter de voler l’oxygène au feu et nous parvînmes à la franchir. Néanmoins, je n’étais pas certain que nous puissions sortir de là en vie. Nous perdions des forces. Mes yeux parvenaient à peine à rester ouverts. Et mon orique ne pouvait qu’intensifier le feu, écartant temporellement les flammes pour qu’elles reviennent avec plus de force…

Bien que les vampires ne soient jamais gros ni très lourds, Limbel me semblait peser de plus en plus et, après une hésitation, je fis :

“Kala. Agrippe-le et mets-le sur notre dos. Je t’aiderai à le porter.”

Le Pixie m’écouta sans protester et je tentai d’alléger notre pas en réduisant le poids de notre charge avec l’orique. Je ne savais pas vers où je devais me diriger pour sortir de là et Limbel était manifestement inconscient ou trop asphyxié pour parler. Se pouvait-il vraiment qu’il soit entré là pour me sortir vivant ? En y réfléchissant mieux, je me réjouissais que Kala soit revenu en arrière pour le sauver. Si tant est que nous parvenions à nous sauver…

Je reconnus la porte d’entrée grâce au mouvement de l’air et grâce aux cris des vampires.

“La sortie !” s’écria Kala.

J’espérai qu’il n’allait pas trop s’enthousiasmer et perdre l’équilibre au dernier moment. Nous sortîmes par la porte d’entrée, écartant les flammes et aussi rapidement que possible. La rue était pleine de vampires, certains tentant d’éteindre le feu, d’autres s’occupant des rescapés qui souffraient d’asphyxie ou de brûlures, et… il y avait même des saïjits, remarquai-je. Deux vampires m’aidèrent à déposer Limbel et le transportèrent près des autres blessés tandis que j’observais le petit cercle de saïjits qui toussaient ou regardaient, horrifiés, leurs propres brûlures. Ce bâtiment… Je me tournai vers la maison en flammes. Des nuages de fumée noire s’échappaient par les portes et les fenêtres.

Mar-haï. Maintenant, je comprenais.

Le clan de vampires avait occupé Loéria depuis quelques semaines à peine. Étant donné que celui-ci ne semblait pas compter plus d’une centaine de membres et qu’un vampire n’avait pas besoin de boire tous les jours, absorber le sang de deux-cents saïjits en quelques semaines aurait tout simplement été du gaspillage. Peut-être auraient-ils même eu une indigestion. Ils les avaient donc enfermés dans cet endroit, pensant les boire petit à petit. Mais le sang carbonisé ne leur était d’aucune utilité.

Tous les saïjits n’étaient pas affectés au point de ne pas tenter de s’enfuir en courant, m’aperçus-je. Certains vampires en avaient attrapé quelques-uns, mais d’autres continuaient de courir dans la rue. Je devais m’échapper avec eux, décidai-je. J’avançai au milieu des vampires et, dès que je sortis de la cohue, je m’élançai en courant dans la rue principale, toussant comme un damné.

“Crois-tu qu’ils ne vont pas nous voir ?” hésita Kala.

“Tu préfères rester à attendre ?” répliquai-je.

Je n’avais pas de meilleure idée que de suivre les Loériens. Ils savaient mieux que quiconque où se trouvait la sortie de leur village. J’étais sur la bonne voie et je venais d’apercevoir la grande porte à deux battants enchâssée dans la roche quand un des vampires qui poursuivaient les Loériens en fuite se retourna soudain, me vit à un mètre à peine, et me fit un croche-pied… que j’évitai avec une rafale de vent. Je le fis pivoter. Et je me rendis compte avec stupéfaction que ma tige énergétique était très consumée. Mes sortilèges pour repousser les flammes avaient-ils été si mauvais ? Non. J’étais certain d’avoir utilisé mon orique sans la gaspiller. Alors, comment… ?

“Ton rêve,” expliqua Kala. “Tu utilisais l’orique quand je t’ai réveillé. Tu avais l’air de rêver des sottises depuis des heures déjà.”

Diables, il savait lire mes pensées maintenant ou quoi ? Je toussai mais j’essayai d’accélérer le pas tout en maudissant mon orique traîtresse. Depuis quand un destructeur utilisait-il son orique, endormi ? Que ceci m’arrive de plus en plus souvent était une manie plutôt problématique.

Je repoussai le vampire qui me poursuivait avec une autre rafale orique et avertis, à bout de souffle :

“Une rafale de plus et c’en est fait de ma tige énergétique.”

Brusquement, je tombai. Pas à cause du vampire, mais à cause d’une pierre qui dépassait sur le chemin. Je toussai bruyamment. Je me tournai en arrière et… je vis le vampire armé d’un bâton métallique, prêt à m’asséner un coup sur la tête. Un coup qui allait certainement être mortel même à travers mon masque.

— « Attends ! » m’exclamai-je, me couvrant instinctivement des bras. « Je suis… ! »

Le bâton avança et j’allais lancer mon dernier sortilège quand Kala, atterré, se précipita et le lâcha avant moi, de toutes ses forces. Le sortilège se dissipa en une brise légère, si pathétique que cela aurait été comique si ma vie n’en avait pas dépendu.

“Par pitié, Kala…” soupirai-je, attendant ma mort.

J’entendis un son sourd, puis un autre métallique. J’ouvris un œil pour constater avec surprise que le vampire était tombé en pleine rue, frappé par derrière par un Loérien robuste qui se pencha aussitôt pour ramasser le bâton.

— « Je ne sais pas qui tu es, mais cours si tu veux vivre, » me dit-il.

J’acquiesçai et me levai, suivant mon sauveur. À la porte, des dizaines de Loériens avaient été arrêtés par les lances de plusieurs vampires et ils s’agitaient, pris de panique. Mon sauveur s’avança avec le bâton, rugissant :

— « En avant ! »

Étrangement, la peur paralysante disparut sur les visages, remplacée par une peur rageuse, cette peur innée la plus instinctive qui permet d’affronter n’importe quoi pour un petit rayon d’espoir. Devant la multitude, les vampires reculèrent et furent balayés. Les portes étaient fermées avec des chaînes et le Loérien robuste qui m’avait sauvé se mit à leur donner de grands coups. Je m’avançai, levant une main.

— « Un instant, » dis-je d’une voix rauque.

Je le surpris suffisamment pour qu’il s’arrête, saisis les chaînes d’une main et, avant que personne n’ait l’idée de me demander que diables je faisais, je les fis éclater. Le moral grimpa en flèche, une mauvaise chose pour moi, car les Loériens, frénétiques, m’écrasèrent presque pour retirer les chaînes et pousser un battant. Quelques instants plus tard, je me retrouvai seul, avec trois vampires gisant sur le sol et deux qui tentaient de retirer des lances qui transperçaient les corps de deux saïjits. Malgré leurs armes, ce n’étaient pas précisément de grands guerriers, compris-je tandis que je reprenais difficilement mon souffle.

Alors, je vis deux bonnes dizaines de vampires qui s’approchaient en courant de la porte, armés non seulement de lances et d’arcs mais aussi d’épées. Je perçus les yeux d’un vampire posés sur moi, et Kala s’élança vers le battant ouvert. Mais nous n’allions pas pouvoir aller très loin dans cet état.

“Arrête-toi, Kala,” lançai-je.

Je m’arrêtai et me retournai, posant une main sur la roche qui encadrait la porte du village. Je criai :

— « Arrêtez-vous si vous ne voulez pas que je fasse écrouler toute la caverne ! Je suis destructeur ! »

Je vis le vampire le plus proche hésiter, mais d’autres continuèrent de courir. Je sifflai et, de manière éloquente, je fis voler en éclats un morceau de roche.

— « Je la ferai éclater toute entière ! » avertis-je.

Le groupe, ayant déjà presque atteint la porte, m’entendit bien et ralentit, puis l’un d’entre eux leva la main pour les arrêter. C’était Dakoz, l’ajrob du clan et le petit-fils du Prince Ancien. Ses yeux clairs, l’un bleu et l’autre violet, me transpercèrent.

— « Faire éclater la caverne ? » dit-il.

Levant toujours la main, il avança de quelques pas, se détachant des autres. Son abrianais était clair, avec un léger accent de Dagovil. Il grogna quelque chose et plusieurs s’approchèrent des trois vampires qui étaient encore à terre. Deux s’étaient redressés, à peine blessés, mais un autre était immobile. Il aboya une question. Diables…

“Il nous ignore,” s’irrita Kala. “Ne vaudrait-il pas mieux courir ?”

“Sois réaliste, Kala : nous arrivons à peine à respirer. Ils nous attraperaient en un rien de temps. En plus,” ajoutai-je sur un ton dramatique, “quelqu’un doit gagner du temps pour les Loériens qui se sont enfuis.”

“Tu joues les héros maintenant ?” me tança le Pixie. “Avant, tu allais abandonner Limbel !”

Je ne répliquai pas. Apparemment, pour lui, il n’y avait pas une grande différence entre sauver la vie d’un vampire et celle d’un saïjit. Peut-être n’y en avait-il pas. Quand je vis le vampire qui examinait celui qui était immobile acquiescer de la tête, l’expression soulagée, je compris que ce dernier était toujours vivant. Dakoz se tourna de nouveau vers moi, observa calmement ma main posée sur la roche et je l’entendis soupirer.

— « Tu peux arrêter de feindre, saïjit. Tu n’es pas capable de faire éclater toute la caverne en une seconde. Je sais de quoi sont capables les destructeurs. Cet archer, » il le signala, « te tuerait avant que tu fasses quoi que ce soit. »

Attah. Après un silence, je fus pris d’une autre quinte de toux et, alors, je fléchis, m’appuyant lourdement contre la roche. Une nouvelle fuite manquée, pensai-je. J’allais retomber entre les mains des vampires et… Attends, me dis-je. S’ils savaient que je feignais, pourquoi n’étaient-ils pas tout de suite sortis poursuivre le sang saïjit évadé ?

— « Pourquoi ? » demandai-je dans un filet de voix. « Vous ne les poursuivez pas. Pourquoi ? »

Je toussai, la respiration rauque. Dakoz ne daigna pas me répondre. Ou du moins je pensai qu’il ne le ferait pas, mais, quand ils m’attrapèrent et me firent de nouveau franchir le seuil de Loéria, il expliqua :

— « Là-bas dehors, cela devient particulièrement dangereux. Une poursuite pourrait être contre-productive. Tes congénères… » Il lança un regard à mes tatouages et à ma peau grise et rectifia : « Ces saïjits vont tomber sur les Shigans. Dernièrement, ils ont cessé de faire des prisonniers et ils tuent par plaisir, dirait-on. Je ne leur donne pas plus de quelques heures de vie. »

Il n’en dit pas plus, mais c’était déjà beaucoup pour quelqu’un qui n’avait pas prononcé un seul mot en abrianais la veille. Quelque chose dans sa façon d’être m’inspirait davantage confiance que le Prince Ancien. Les Shigans, me répétai-je. C’est ainsi que les vampires appelaient les Yeux Blancs, les dokohis. À vrai dire, je ne savais pas s’il valait mieux mourir saigné à blanc ou mourir aux mains de spectres-saïjits obnubilés par une haine programmée. Alors qu’ils me conduisaient dans la rue principale, je protestai :

— « Pourquoi ne les prévenez-vous pas ? Vous avez besoin de sang, non ? Pourquoi vous ne négociez pas et… ? »

— « Nous les avons attaqués, » me coupa Dakoz, s’arrêtant et se tournant vers moi. « Nous avons tué des gens de leur village. Crois-tu qu’ils seront capables de pardonner ? »

Il le demandait sans un soupçon de moquerie, sans un soupçon d’ironie. Sa question était grave et emplie d’expérience personnelle. Je fus incapable de lui répondre.

Ils m’emmenèrent dans la maison aux murs épais et je pus constater que le feu de la maison incendiée, non loin, avait été éteint. Mais la fumée continuait de flotter dans l’air vicié de la caverne, et tous les vampires avaient mis un foulard mouillé sur leur visage. Dakoz s’arrêta devant la porte de la maison et demanda :

— « Dis-moi, Arunaeh. Ne serais-tu pas capable de chasser toute cette fumée ? »

J’arquai un sourcil et le regardai avec curiosité.

— « Pourquoi le ferais-je ? » Il ne répondit pas et je grimaçai en avouant : « J’ai consumé ma tige énergétique. Je ne peux pas déplacer tant d’air tout de suite. »

Dakoz acquiesça pour lui-même avec lenteur.

— « Dommage. »

Il fit un geste et grogna des ordres.

* * *

Un moment plus tard, j’étais assis à une petite table basse avec une assiettée de céréales et un verre d’eau. On m’avait laissé deux vampires comme gardiens, auxquels venait de se joindre Waïspo, celui qui portait des lunettes et lisait Moa. Pendant que je laissais Kala mâcher et boire avec avidité, j’observai Waïspo assis en face, un livre à la main. Celui-ci s’intitulait Mémoires et conseils d’une agent secret chez les saïjits. Percevant mon regard, Waïspo sourit.

— « Radjini, » dit-il, « c’était une vampire agent secret qui a vécu plus de la moitié de sa vie parmi les saïjits. »

Kala afficha une mine de désintérêt et avala sa dernière cuillerée, il souleva l’assiette et attrapa avec la langue les derniers grains de céréales. Je ris mentalement :

“Ça, ça ne se fait pas en Dagovil, Kala. Tu as l’air d’un hawi.”

“Ris toujours,” répliqua Kala. “Je soigne le corps et la moindre goutte d’huile compte.”

“De l’huile ? Ce sont des céréales.”

“C’est tout comme.”

Je roulai les yeux et, quand Kala termina d’avaler, je dis :

— « Pardon, mais, quand Kala mange, personne ne peut l’interrompre. Alors, comme ça, vous avez des agents vampires dans des villes saïjits ? »

Waïspo me tendit le livre.

— « Regarde toi-même. L’inscription de la première page. »

Curieux, je regardai et observai la signature, élégante, entourée d’un losange rouge. Je plissai le front… et soufflai brusquement.

— « Qu’est-ce que le sceau de Sirigasa Moa fait là ? »

Waïspo découvrit ses deux crocs, amusé, et reprit le livre en disant :

— « Je suis flatté que tu saches reconnaître le sceau de ma grand-mère. Sirigasa Moa et Radjini étaient une même personne, » confirma-t-il face à mon regard ahuri.

Sirigasa Moa, l’auteure de livres d’aventures humoristiques et sentimentales, était une vampire agent secret ? Et qui plus est… c’était la grand-mère de Waïspo ? Je me rappelai comment, dans la vallée de Skabra, je lui avais recommandé ses livres et comment Waïspo avait souri. C’était un grand fan de Moa, avait-il dit. Un grand fan de sa grand-mère !

— « Attah, » laissai-je échapper. « C’est vrai ? »

Waïspo s’esclaffa.

— « Excuse-moi de ne pas te l’avoir dit avant ! Maintenant, ma grand-mère a quitté son travail d’agent secret, mais… j’ai pensé que ceci pourrait faire changer ton opinion sur nous. Enfin, » ajouta-t-il face à ma moue surprise, « peut-être ton opinion a-t-elle déjà changé. Tout compte fait… tu as sauvé la vie de Limbel. »

Ses lunettes scintillèrent, rougeoyantes, à la lumière de la lanterne. Il murmura :

— « Limbel est comme un frère pour moi. C’est un grand leader et un vampire que j’admire. Il est entré dans cette maison en flammes en connaissant les risques, uniquement parce qu’il savait que le Prince Ancien ne voulait pas que tu meures. Cependant, finalement, c’est toi qui l’as sauvé. Te remercier à la manière des vampires t’effraierait peut-être, alors je le ferai à votre manière. »

Les deux vampires gardiens virent avec étonnement Waïspo s’incliner devant moi.

— « Merci d’avoir sauvé Limbel. »

Je clignai des yeux. Et Kala sourit largement en disant :

— « De rien, c’était juste un réflexe. Je suis intrigué… comment les vampires se remercient-ils ? »

Waïspo se redressa et son visage laiteux se fit rieur.

— « Il y a plusieurs façons. Si l’on veut remercier pour une petite faveur, on peut offrir un objet que l’on apprécie soi-même. S’il s’agit d’une grande faveur, on peut promettre une proie au sang de qualité ou accorder un temps de loyauté moyennant un serment. Si c’est pour une chose bien plus importante, si l’on a par exemple sauvé votre vie ou celle d’un être cher… on jure toujours une amitié éternelle moyennant un pacte de sang. »

Kala déglutit.

— « Un pacte de sang ? »

Je ne savais pas ce à quoi il pensait, mais ce n’était certainement pas ce que Waïspo expliqua :

— « Un pacte bouche-à-bouche. Le sauveur accepte le sang que le sauvé a chassé et ingurgité et vice-versa. C’est ainsi que les parents nourrissent leurs nouveau-nés et c’est ainsi que les liens familiaux se créent. Le sauveur reçoit appui et loyauté en échange de son amitié. C’est ainsi que les clans de vampires se sont créés et qu’ils continuent à se créer. Moi, j’ai juré loyauté à Limbel et, lui, l’a jurée au Prince Ancien. »

Kala avait l’air soulagé et pas du tout écœuré. Quant à moi… je ne savais pas quoi penser. Rien que d’imaginer deux vampires partageant du sang à travers un baiser d’éternelle amitié, je me rendais compte à quel point ces créatures étaient différentes des saïjits et à la fois si semblables. Elles avaient le même désir de créer des liens, des serments et des familles. Et elles pouvaient aussi avoir la même façon de penser. Sirigasa Moa me l’avait prouvé dans ses livres.

Après être restés quelques instants à nous observer, j’esquissai un sourire.

— « Alors comme ça, Sirigasa Moa est ta grand-mère. Comment va-t-elle ? »

— « À merveille, » affirma Waïspo sur un ton léger. « Je te demanderai de ne pas révéler que c’est une vampire, sinon ses livres seraient brûlés. »

— « Pas un mot, promesse d’Arunaeh, » assurai-je, levant le poing.

— « Si tu veux, je te la présenterai dès que la situation se sera calmée, » dit Waïspo.

J’ouvris grand les yeux. Sirigasa Moa était donc à Loéria. Je fronçai les sourcils.

— « Ce feu… C’était un accident ? »

— « Non, » admit Waïspo, se rembrunissant, tout en feuilletant le livre. « Apparemment, un des saïjits enfermés a perdu la tête et a tenté de brûler vif tout son peuple pour que nous ne les saignions pas. Ma grand-mère m’a raconté beaucoup de croyances saïjits au sujet des vampires. Savais-tu que certains croient que nos morsures empoisonnent non seulement le sang de la victime mais aussi celui de toute la famille ? Nous empoisonnons leurs âmes. » Il secoua la tête. « Je ne peux en rire, parce que, nous aussi, nous avons des croyances absurdes sur les saïjits. Comme celle de croire que boire le sang d’une jeune humaine blonde et vierge permet d’atteindre la sagesse et d’obtenir des réponses aux mystères de la vie et de la mort. » Il leva des yeux moqueurs vers moi. « Ma grand-mère a écrit un livre sur les croyances des deux espèces, espérant que les saïjits et les vampires apprendraient à se connaître. Mais, finalement, elle ne l’a pas publié. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a dit : si les saïjits ne s’entendent pas bien entre eux, comment vont-ils s’entendre avec nous ? »

Il levait un index tout en citant les paroles de sa grand-mère. Orih avait dit qu’il avait l’air d’un bibliothécaire… Moi, il me rappelait un prêtre wari. Je lui rendis un regard sceptique.

— « Les vampires, vous vous entendez toujours bien entre vous ? »

Waïspo sourit.

— « Non, » admit-il. « Mais nous nous entretuons moins. »

Cela se comprenait : leur population était bien moindre que celle des saïjits. Quelqu’un frappa à la porte et Waïspo se leva, ajoutant avec sincérité :

— « Enfin, si nous étions aussi nombreux que vous, qui sait ce qui se passerait. »

Il alla ouvrir la porte et je vis Limbel apparaître. Sa peau était moins pâle que d’habitude et, un instant, je pensai qu’il avait été brûlé. Quand il approcha, je compris que ce n’était pas le cas : il devait avoir bu beaucoup de sang pour se remettre, c’était tout. Sous son regard grave, Kala se leva, saisi. Nous nous observâmes quelques instants qui me parurent interminables, surtout quand Kala murmura :

“Tu crois qu’il va vouloir faire un pacte de sang ?”

Je soufflai, incrédule, sentant son cœur battre plus rapidement. La perspective l’émouvait-elle ? Limbel lança alors sans détourner les yeux des miens :

— « Drey Arunaeh. Tu m’as sauvé la vie. Et j’ai sauvé la tienne. Mais nous ne pouvons pas être en paix. Pas tant qu’une âme en toi continue à vouloir tuer le Prince Ancien. »

Il y eut un silence. Près de la porte, Waïspo eut un air gêné. Je taquinai Kala mentalement :

“Déçu de ne pas être embrassé par le vampire ?”

Kala marmonna avec exaspération :

“Ne te moque pas. Le premier être vivant qui m’embrassera dans ce corps sera Rao. C’est ce que j’ai décidé.”

Je souris face à son ton fervent et dis à voix haute :

— « Merci, Limbel. Kala croit toujours que le Prince Ancien a tué spirituellement son père et je pense que la paix entre nous va devoir attendre, mais… sache que c’est Kala qui a décidé de te sauver. Moi, je n’ai fait que donner un coup de main. Je ne suis pas habitué à prendre aussi vite une décision capable de réduire d’une manière si drastique ma probabilité de survie. »

— « Tu parles si bizarrement parfois que la tête m’en tourne, » croassa Kala, s’emparant du corps. Et il gonfla la poitrine, ajoutant pour Limbel : « Je t’ai sauvé parce que j’en avais envie. Pas question que tu me donnes du sang ingurgité, sale saïjit. Les Pixies se remercient autrement. Je vais te montrer, » dit-il.

Il s’avança et, sans aucune peur, il entoura le sérieux vampire de nos bras et le serra. Je demeurai stupéfait. Mais, Limbel, lui, était encore plus abasourdi. Waïspo réprima mal un éclat de rire. Par contre, les deux gardiens s’esclaffèrent bien fort, parlant dans leur langue. Je murmurai :

— « C’est… Kala, pas moi. »

Il me paraissait important de le faire remarquer. Quand Kala lâcha Limbel, celui-ci avait le visage encore plus rosé qu’avant. Il aboya quelque chose aux gardiens pour les faire taire et se tourna vers la porte en disant dignement :

— « Cet après-midi, le Prince Ancien te fera appeler. En attendant, reposez-vous et ne faites pas d’esclandre. »

C’était la première fois que quelqu’un s’adressait à nous au pluriel si naturellement. Juste avant de fermer la porte, je crus voir un léger sourire sur ses lèvres. Je soupirai. Kala était un expert pour faire le ridicule. Mais, parfois, cela produisait un bon effet.

Les heures suivantes, je les passai à lire le livre de Radjini, alias Sirigasa Moa. J’avais demandé à Waïspo de me le prêter et il me l’avait laissé avec plaisir. Il commençait en parlant des gestes et conduites qui trahissaient les vampires et qu’il fallait éviter pour être un bon agent secret. J’appris que Radjini avait été capable de s’infiltrer dans le cercle d’artistes le plus important de Dagovil, qu’elle s’était entretenue avec des gens appartenant à la Guilde et qu’elle avait reçu plusieurs prix, tout cela pour tirer le maximum d’informations sur les agissements des Dagoviliens. Je dois avouer que je fus un peu déçu d’apprendre qu’elle avait élaboré tant de techniques pour tromper les saïjits. Néanmoins, Radjini se disait aussi séduite par ceux-ci à tel point qu’elle en était arrivée à douter qu’il soit nécessaire de continuer à tromper ses êtres saïjits les plus chers… La vie d’agent secret était dure, me rendis-je compte. Beaucoup plus dure mentalement que celle de destructeur. Mais peut-être pas autant que celle d’inquisiteur.

Je devais lire depuis environ quatre heures quand Waïspo revint avec une coupe pleine de baies et un plat avec un liquide rouge.

— « Soupe de sang. D’aorgone, » précisa-t-il. « C’est une spécialité de ce clan. À mon avis, c’est meilleur avec du sang de corassier, mais ma grand-mère dit que c’est toxique pour les saïjits. Goûte, » m’encouragea-t-il.

Le vampire était anxieux de voir ce que j’en pensais, et j’acceptai la cuillère, libérant mon Datsu pour éviter de grimacer. Kala n’éprouva pas de haut-le-cœur, probablement parce que ce n’était pas du sang saïjit. Je goûtai, puis j’avalai.

— « Attah, » m’étonnai-je. « C’est très bon. C’est ta grand-mère qui l’a faite ? »

Les yeux sombres de Waïspo sourirent avec satisfaction.

— « Non. C’est moi qui l’ai faite. »