Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

18 Feu et roche

Quand des mains me saisirent pour me sortir de l’estomac de l’aorgone, je me rendis compte que le froid de cet entrepôt avait engourdi mes sens. Combien de temps s’était-il écoulé ? Je n’en avais aucune idée. Je me rappelais seulement avoir pensé au passé, à Yanika, à Lust… et à la diplomatie. La diplomatie, me répétai-je. C’était ce dont j’allais avoir besoin maintenant.

Je sortis rapidement, atterris sur la pierre froide de l’entrepôt et clignai des yeux face à la lumière, grelottant. La silhouette qui se dressait devant moi, une lanterne à la main, était élancée, ses cheveux étaient bruns, et elle portait des lunettes. Ce n’était pas le Prince Ancien, mais je le reconnus.

— « Waïspo ? » fis-je.

C’était le fan de la conteuse d’histoires Sirigasa Moa, un des fidèles du Prince Ancien. Waïspo sourit, découvrant ses crocs.

— « Tu te souviens de moi. Il est vrai qu’en quelques mois, je n’ai pas changé autant que toi. »

Ses yeux regardaient avec éloquence mon corps couvert de lignes noires et rouges. Ignorant les autres vampires, je me levai et dis :

— « Le Prince Ancien veut me parler, c’est ça ? »

Waïspo confirma d’un signe de la tête.

— « Suis-moi, s’il te plaît. »

J’obtempérai sans faire d’esclandre, les laissant me lier de nouveau les mains. À vrai dire, j’étais curieux de savoir ce que le Prince Ancien voulait me dire. Surtout après avoir appris que sa relation avec Lotus et les Pixies était loin d’être superficielle.

Je suivis Waïspo et les autres vampires hors de l’entrepôt et nous passâmes par la place de la caverne de Loéria où s’était déroulée la fête. Maintenant, le lieu était tranquille, propre et sans tables. Mais on voyait encore par terre, sur le sable fin, des filets de sang.

Jetant un coup d’œil vers les maisons creusées à même la roche couleur sable, j’estimai que le village de Loéria devait avoir été habité par environ deux-cents âmes. Tout en suivant Waïspo dans la rue principale, je vis des vampires entrer et sortir des maisons comme si cela avait été les leurs et je me rembrunis.

— « Les villageois… C’est vous qui les avez tués, hein ? » demandai-je.

Waïspo tourna légèrement la tête mais ne répondit pas, et je ne posai pas d’autres questions. Je savais que les vampires vivaient en buvant du sang et que les saïjits, pour eux, étaient un repas de choix, mais…

— « C’est dommage, » laissai-je échapper.

Waïspo s’était arrêté devant un bâtiment d’un étage, aux murs épais, qui se distinguait des autres. Le vampire se tourna vers moi avec une moue gênée.

— « C’est possible, » reconnut-il.

À sa réponse, je devinai que lui, au moins, n’approuvait pas la tuerie de saïjits.

J’entrai dans la maison, me demandant si, finalement, Kala n’avait pas raison quand il disait que le Prince Ancien n’avait pas l’intention de me laisser la vie sauve. Après tout, pourquoi le ferait-il ? J’étais un Arunaeh, c’est vrai, mais un vampire n’en avait que faire, n’est-ce pas ? J’étais un kadaelfe avec plusieurs litres de sang, comme n’importe quel autre kadaelfe. Les vampires n’avaient pas à craindre les représailles des saïjits : aucune autorité kozérienne suffisamment forte n’allait vouloir protéger un territoire aussi perdu que celui-ci. Alors, personne n’allait venir à Loéria. Personne qui puisse me sauver ni reprendre Loéria.

La salle où nous entrâmes, vide de meubles, était par contre bien emplie de vampires armés. Parmi eux, je reconnus les compagnons du Prince Ancien que j’avais vus dans le cratère, dans la région de Skabra, mais il y avait une bonne moitié de visages qui ne me disaient rien, excepté l’un des chasseurs de la veille, celui aux cheveux bleus, qui me sourit… toutefois, je ne sus si c’était un sourire de bienvenue ou un sourire adressé à un plat spécial.

Debout, à côté de fauteuils, le Prince Ancien bavardait avec le vampire que j’avais identifié comme le chef du clan qui occupait Loéria. Leurs yeux se tournèrent vers moi lorsque j’approchai, doucement guidé par la main de Waïspo. Le chef leva un index et dit quelque chose. Il demandait probablement que je n’approche pas trop. Je m’arrêtai. Le Prince Ancien ne me quittait pas des yeux.

— « Bon rigu, Drey Arunaeh. »

S’il me souhaitait le bon rigu, cela signifiait-il que tout l’o-rianshu s’était déjà écoulé ? De la diplomatie, me dis-je. Kala était très agité, mais, cette fois-ci, il tint sa promesse. J’inclinai la tête.

— « Bon rigu. »

Satisfait de mon ton courtois, le Prince Ancien se tourna vers le chef.

— « Je te présente mon petit-fils, Dakoz. Appelle-le ajrob si tu t’adresses à lui. Dans notre culture, c’est ainsi que nous appelons le chef d’un clan : enfreindre l’étiquette peut être considéré comme une grave offense. Si cela ne te dérange pas, je vais m’asseoir. À mon âge, les jambes fatiguent. »

Il sourit et prit un siège tandis que Dakoz, l’ajrob, attendait poliment quelques instants avant de s’asseoir à son tour. Les yeux de l’ajrob étaient bien plus hostiles que ceux du Prince Ancien, mais ces derniers, empreints comme toujours d’une profonde sagesse, ne me disaient rien de bon non plus.

Dans la pièce, derrière les fauteuils, je reconnus Limbel, le vampire qui avait dirigé ses hommes pour sauver son Prince Ancien blessé. Il affichait un air grave. Contrairement aux autres, qui me regardaient avec sarcasme et raillerie, celui-ci s’en tenait à son rôle : protéger le Prince Ancien. Néanmoins, sans doute parce qu’il m’avait vu sauter à la gorge de son prince, il était plus tendu que d’ordinaire. Il n’y avait pas un soupçon d’amitié dans ses yeux.

Alors, le Prince Ancien reprit la parole.

— « Qui aurait dit que nous nous reverrions si tôt, Drey Arunaeh ? J’espère que tu ne me gardes pas rancœur pour ce qui s’est passé hier. Crois-moi ou non, j’ai bu ton sang croyant que c’était du sang de démon. »

Cherchait-il à s’excuser ? Il n’en avait pas l’air : il rit même de la plaisanterie. Je soupirai avec scepticisme.

— « Un démon ? Est-ce que je ressemble tant que cela à un démon ? »

— « Non, » reconnut-il. « Un expert chasseur de démons ne se tromperait pas et, moi, si je t’avais vu de plus près, non plus. » Une façon de dire qu’il était un peu myope, soupirai-je. « Toutefois, » sourit-il, « je ne me repens pas d’avoir bu ton sang. Certains disent que le sang de démon est plus savoureux que celui d’un saïjit, mais ils se trompent : les démons sont des saïjits. Ce qui fait la différence, comme je le dis toujours, c’est le plasma sanguin. Et celui-ci change selon le régime alimentaire. Des protéines, des glucides, des lipides, des hormones… La densité et le niveau de coagulation pour la texture. Si le sang possède un équilibre parfait, alors la saveur sera parfaite. Et le tien est un véritable délice, il est stupéfiant, meilleur que celui de ton ami au sang vert, Yéren, si je me souviens bien. Si exquis que, même à mon âge, je me suis un peu enivré, » avoua-t-il. Ses yeux pétillèrent. « Comme on dit, quand tu bois du sang, rappelle-toi son origine. C’est pourquoi je te remercie sincèrement. »

Le vieil expert dégustateur de sang semblait réellement reconnaissant pour le festin. J’eus un sourire mordant.

— « De rien. Si, pour un autre verre, tu me laisses libre, je te le donne avec plaisir. »

Le Prince Ancien rit doucement.

— « Merci pour l’offre, mais je ne crois pas que j’aie besoin de faire des promesses de ce genre pour tirer de toi un autre verre, jeune saïjit. »

Je fronçai les sourcils.

— « Et tes idéaux, vieil homme ? La cohabitation entre saïjits et vampires, tu as oublié ? »

Le vieil homme souriait.

— « Écoute, mon garçon. Mes idéaux tiennent toujours. Mais mon petit-fils, ici présent, m’a invité à une fête pour célébrer mon centième anniversaire. C’était une occasion spéciale. En plus, comme je te dis, j’ai cru que tu étais un démon. Les démons et les vampires entretiennent une haine viscérale qui n’a rien à voir avec les relations entre vampires et saïjits ordinaires. Les démons vénèrent la Vie et nous haïssent parce que, pour eux, nous représentons la mort. »

— « Je comprends, » répliquai-je avec le même calme. « Vous avez donc fait de moi un plat de luxe pour ta fête d’anniversaire. »

— « Tout à fait, » me félicita le Prince Ancien, s’appuyant dans son fauteuil. « Mais rassure-toi : démon ou pas, tu es toujours un plat de luxe. »

— « Je m’inquiétais d’avoir baissé de catégorie, » répliquai-je. « Et qu’en est-il des habitants du village ? Eux aussi, vous les avez saignés pour fêter ton centième anniversaire ? »

Le Prince Ancien fronça les sourcils.

— « Ceux-là… ils étaient déjà morts quand je suis arrivé. Ne nous juge pas, saïjit : tout le monde a le droit de vivre, non ? Depuis que les saïjits de Lédek nous ont attaqués à cause des Shigans, la nouvelle s’est propagée parmi les clans et la mauvaise humeur aussi. Tu ne peux pas les accuser sans accuser les saïjits qui les ont obligés à rompre leurs promesses. »

Leurs promesses ?, me répétai-je. Indiquant d’un geste le chef du clan, le Prince Ancien clarifia :

— « On a inculqué à mon petit-fils le respect de la vie des êtres bipèdes tels que les saïjits. Durant toute sa vie, il a été strict avec lui-même, il n’a pas goûté le sang saïjit, il buvait le sang sans tuer, il partageait mon point de vue sur le monde… Mais depuis que ses parents, pareillement idéalistes, ont été assassinés par des saïjits, il a changé d’avis, et je ne le lui reproche pas. Chacun doit décider si les saïjits méritent d’être mieux traités que les lapins. »

Je regardai le dénommé Dakoz, qui écoutait silencieusement, l’expression fermée, et je sentis un frisson me parcourir malgré mon Datsu débridé. J’inspirai.

— « Et toi, Prince Ancien ? Crois-tu que les saïjits méritent d’être mieux traités que les lapins ? »

Les yeux du vieux vampire étincelèrent.

— « Non, je ne crois pas. Je pense que les saïjits sont capables de partager des savoirs avec nous, je pense que nous pouvons nous entraider, mais je pense aussi que la meilleure des cohabitations serait celle où les saïjits nous vendraient leur sang et, en échange, nous les alimenterions et les protègerions. Comme je l’ai fait dans le village de Lédek. Cependant, cela n’a pas fonctionné. »

Je sentais que Kala bouillait au-dedans de moi sans pouvoir s’en empêcher. Je savais qu’il tentait de ne pas rompre l’accord, mais qu’il y parvienne, c’était une autre affaire. Quoi qu’il en soit, c’était sa faute si mon cœur battait plus vite et si ma respiration devenait haletante. S’en apercevant, le Prince Ancien dit :

— « On dirait que le Datsu ne te protège pas autant que tu le voudrais, Arunaeh. Et la fusion dont parlait Lotus ne semble pas avoir fonctionné non plus. » Il arqua les sourcils. « Tu as reconnu le nom, hein ? Dis-moi, est-ce que je me trompe si j’affirme que tu sais de première main que les Pixies ne sont pas une légende ? »

— « J’en ai un en moi et tu le sais, » dis-je.

Le Prince Ancien acquiesça, réfléchissant. Il était arrivé au sujet clé.

— « Où est la larme draconide que tu m’as montrée la dernière fois ? »

— « Je l’ai prêtée à un ami. » Je me raclai la gorge sous son regard insistant. « À ce moment-là, j’ignorais l’existence de Kala. »

— « Kala, » répéta le Prince Ancien, se redressant dans son fauteuil. « C’est donc lui. Le golem d’acier. » Il baissa son regard sur ma main droite. « Je vois que tu as choisi d’appliquer la marque de Sheyra sur ta main. La dernière fois que j’ai vu Liireth, il portait ce même symbole sur sa paume. Rao, elle, le portait sur le front. » Je sentis le tressaillement mental de Kala et je me raidis. « Puis-je savoir ce que cela signifie ? »

Je marmonnai sourdement.

— « Quelque lubie pour se donner un air spécial, que sais-je. Je ne sais pas pourquoi ils ont ajouté les trois lignes, mais tu sais bien que ça, c’est le symbole de Sheyra, la divinité que nous autres, Arunaeh, révérons. Et Lotus était Arunaeh. Tu dois le savoir si tu l’as connu dans le laboratoire. Kala m’a raconté la fable que tu leur as apprise là-bas. Je ne sais pas quelle est cette embrouille au sujet du Savoir et du Chaos et ce genre d’histoires, mais, lui, il croit que tu ne vas pas nous laisser la vie sauve. Et, moi, je dis qu’il n’est pas de ton intérêt de me tuer. »

Le Prince Ancien joignit les mains avec une tranquillité que j’avais de plus en plus de mal à imiter.

— « Ce n’est pas de mon intérêt, c’est vrai, » admit-il. « Je veux que tu me parles de ce que tu sais. Tu peux parler devant tout le monde, ici : les vampires, nous connaissons l’histoire des Pixies. Leur provenance, leur vie emplie de souffrance, ce n’est pas un secret. Hors du laboratoire, ils ont agi comme des proies pourchassées assaillies par la peur, la souffrance, le désespoir… Nous savons sans nul doute que ce sont bien les Pixies qui ont détruit la Tour Mage de Dagovil, et mille autres désastres leur sont attribués dans les chants populaires, mais qu’ont-ils fait en réalité ? Les légendes cachent facilement la vérité. Comme la légende du Grand Mage Noir. Ici, tous les vampires savent que Lotus, l’homme qui deviendrait le Grand Mage Noir, fut à l’époque mon bienfaiteur. Ce n’est pas un secret. » Ses yeux plongèrent dans les miens. « Je n’ai pas tué Lotus. Insinuer une telle chose est une insulte à mon nom, Kala. Lotus était un ami, qui m’a sauvé la vie en m’aidant à m’enfuir d’un laboratoire de saïjits. On dirait que tu ne connais pas toute l’histoire. »

— « Il dit que tu l’as empoisonné, » fis-je d’une voix tendue. « Rao a vu le flacon que tu lui avais donné. »

— « Oui… » Le vieux vampire acquiesça lentement. « Quand Lotus a essayé de s’évader avec vous et que vous avez échoué, les scientifiques ont expérimenté sur lui et son esprit en a profondément souffert. Tu le savais déjà, n’est-ce pas, Kala ? Tu étais avec lui. Tu as vu de tes yeux ses crises nerveuses. Il ne s’est jamais pardonné ce qu’il vous a fait subir avec ses collègues de travail. C’est pourquoi vous êtes devenus une véritable obsession pour lui. Quand vous êtes finalement sortis du laboratoire, il s’est promis de vous sauver même s’il devait pour cela utiliser des méthodes infâmes de réincarnation. Il ne connaissait plus aucune limite, mais, par moments, il se rappelait comment il avait été par le passé. Et il m’a demandé de l’aider. Ce flacon, » continua-t-il, « contenait une solution spéciale qui devait réparer son esprit et neutraliser totalement son Datsu. »

Je fronçai des sourcils tremblants.

— « Alors, ma famille n’a pas pu réparer son Datsu ? »

— « Non. Avant la guerre, Lotus a demandé de l’aide, mais votre famille, semble-t-il… n’a rien pu faire pour lui. Quand je l’ai vu cette fois-là, son Datsu était toujours là, déformé et détraqué. » Il leva à nouveau ses yeux sages vers moi. « Il a été d’accord pour boire la potion. Mais, à ce que j’ai appris peu après, celle-ci n’a pas eu un effet aussi bénéfique que je l’escomptais… Crois-moi, Kala, je voulais seulement le sauver, de son Datsu détérioré et de ses actes. Je lui devais cela. Et j’ai échoué. Je n’ai pas pu le guérir et je n’ai pas pu l’empêcher de disparaître. Mais peut-être ai-je encore la possibilité de l’aider. D’après ce qu’on m’a raconté, à la fin de la guerre, des Zorkias l’ont encerclé et abattu près de Dagovil capitale. Cependant, j’ai du mal à croire que la Guilde l’ait mis à mort sans même l’interroger. Si seulement… les Pixies pouvaient confirmer un jour qu’il est toujours en vie… »

Il sourit. Kala hoqueta et j’avalai de travers. Quand je récupérai mon souffle, je murmurai :

— « Je crois que Kala doute aussi de sa mort. Même s’il t’accuse de l’avoir tué. J’ai l’impression d’avoir hérité du Pixie le plus futé des huit. Enfin bon, je lui ai fait promettre de ne pas intervenir, » expliquai-je. « C’est pour ça qu’il ne parle pas. »

Le vieil homme émit un grognement amusé.

— « Et il t’écoute ? Toi, un saïjit ? Je croyais que Kala les haïssait. »

Je repris une certaine contenance, affirmant :

— « Il a une dent contre eux. Tout compte fait, la plupart des saïjits qu’il a connus l’ont maltraité et muté sans aucune compassion. Je peux comprendre qu’il soit un peu traumatisé. »

— « Oh ? Tu es compréhensif. Comme Lotus l’était. Ce que je ne m’explique pas, c’est pourquoi Kala lui a pardonné de l’avoir traité comme cobaye pendant toute son enfance, et pourquoi il a choisi de se réincarner dans un Arunaeh. Ignore-t-il que son cher sauveur agissait dans ce laboratoire avec l’accord de son clan et qu’il lui transmettait des rapports sur les expériences ? Ta famille ne dirigeait peut-être pas le laboratoire, mais elle l’avait infiltré et elle a profité des découvertes comme tous ces saïjits, au prix de la vie d’enfants. »

Ses paroles me firent frémir. Lotus avait donc agi comme espion à l’intérieur de la Guilde ? Était-ce ce que Yodah avait l’intention de me dire ? Il devait y avoir autre chose.

— « C’est vers cette époque, » reprit le Prince Ancien d’une voix sereine et posée, « que la Guilde des Ombres a officiellement pris le pouvoir à Dagovil. Et les Arunaeh leur ont prêté des services. Cependant, un jour, des Dagoviliens ont accusé la Guilde d’utiliser la ‘magie noire’. Et, parmi plusieurs boucs émissaires, trois Arunaeh ont été emprisonnés. L’histoire te dit quelque chose, n’est-ce pas ? Ces trois-là n’étaient ni innocents ni les seuls coupables de mener des expériences sur des esprits, mais ceux de la Guilde en ont profité pour tenter de leur soutirer des informations. En une décennie à peine, les Arunaeh avaient fait de grands progrès dans leurs arts bréjiques, utilisant diverses méthodes, et ce savoir valait de l’or. Au bout du compte, je ne crois pas que la Guilde ait soutiré grand-chose… Ne dit-on pas d’ailleurs que les Arunaeh ne cèdent jamais à la torture ? Mais la réputation de celmistes égarés, c’est ta famille qui l’a emportée, pas ceux de la Guilde. Ils ont relâché les Arunaeh, ils ont fait la paix et, entre autres choses, ton clan a envoyé un mandat de retour à Lotus pour qu’il quitte les laboratoires et retourne sur l’île. Mais Lotus a refusé. À ce moment-là, il avait déjà parlé longuement avec moi et il s’était convaincu qu’il devait agir pour le bien de Sheyra. Il m’avait sauvé, moi, et il s’était mis en tête de sauver aussi les enfants survivants, à qui ses compagnons ne donnaient pas plus de quelques années de vie. Et ce fou les a sauvés. Et durant de longues années, il s’est mis en quatre pour eux et la Guilde l’a poursuivi. »

Il attendit quelques secondes, cligna lentement des paupières et jeta un coup d’œil à son petit-fils impassible avant d’ajouter :

— « On dirait que tu savais déjà tout cela. »

Debout, entouré de vampires, je déglutis. Non, je ne le savais pas. Je n’en avais aucune idée. Mais j’étais sûr que les Arunaeh avaient agi ainsi pour une raison. Leurs actes étaient toujours en accord avec Sheyra. Toujours.

Je secouai la tête.

— « Je suis destructeur, pas bréjiste, et je n’appartiens pas au lignage héritier. Je ne savais rien de tout cela. Mais j’accorde à tes paroles autant de crédibilité qu’à celles que pourrait prononcer tout être vivant étranger à ma famille. C’est-à-dire, pas plus qu’il ne faut. »

Le Prince Ancien soupira.

— « Alors, voyons quelle crédibilité j’accorde aux tiennes. C’est à toi de me raconter ce que tu sais, Arunaeh. »

— « Si tu veux savoir où se trouve Lotus, je l’ignore, » répliquai-je. « Je ne sais pas où sont les autres Pixies. »

En aucune façon, je n’allais trahir Jiyari, alors que je ne connaissais pas les véritables intentions de ce vieux vampire. Celui-ci posa son menton sur ses mains jointes et ordonna :

— « Parle-moi de la vie de Kala. Raconte-moi l’évasion du laboratoire : cela peut paraître étrange, mais Lotus a dit ne pas se rappeler comment vous aviez réussi à vous évader et, moi-même, je ne me rappelle pas comment il a fait pour me sortir de là… C’est comme si mes souvenirs avaient été effacés. Peut-être Kala se souvient-il de quelque chose ? Et, aussi, si tu le sais, dis-moi où et qui Rao a déjà réincarné. »

Rien de moins… J’expirai lentement sous le regard de tous ces suceurs de sang. J’avais deviné juste : le Prince Ancien était un avide accapareur d’informations.

— « Si je te réponds, tu me laisseras la vie sauve ? » demandai-je.

— « La vie sauve, » répéta le Prince Ancien. « Mm. D’accord. »

Je fronçai les sourcils.

— « Tu me laisseras libre de partir ? »

Le vieux vampire sourit légèrement.

— « Je te laisserai la vie sauve si tu me racontes le passé de Kala et je te laisserai partir si tu me racontes le tien. »

Le mien ? La vie d’un destructeur, ça l’intéressait vraiment ? Je ne laissai pas passer l’opportunité et acquiesçai en disant :

— « Tant qu’on ne parle pas de ma famille, je n’y vois pas d’inconvénients. »

Kala, par contre, n’avait pas l’air d’accord et je devinai qu’il était sur le point d’éclater. Je lui marmonnai :

“Calme-toi, tu veux bien ? Préfères-tu mourir ici et ne pas revoir Rao ?”

Mes paroles le calmèrent étonnamment bien. Le Prince Ancien consulta son petit-fils du regard et échangea avec lui un grognement qui arracha un haussement d’épaules à l’impassible ajrob.

— « Qu’il en soit ainsi, » dit le Prince Ancien. « Parle. »

J’inspirai. J’expirai. Et, sous le regard de tout un cercle de vampires, je racontai le peu que je savais sur le massacre du laboratoire, la fuite, les poursuites et les deux ans paisibles passés à la Superficie.

— « Et l’évasion ? » insista le Prince Ancien. « Je veux plus de détails. »

— « Je n’en ai pas. »

— « Demande à Kala, il en a sûrement, » insista le Prince Ancien, avec une certaine impatience.

Je grimaçai. Attah… Croyait-il qu’il était si facile de poser des questions à un Pixie qui se retenait de justesse de contrôler mon corps pour lui sauter à la gorge ?

“Kala, je ne sais pas pourquoi l’évasion l’intéresse tant, mais si tu te rappelles quelque chose…”

J’attendis. Bien sûr, Kala ne dit rien. Face aux yeux interrogateurs du vieux vampire, je secouai la tête.

— « Il est de mauvaise humeur. »

Le Prince Ancien esquissa un sourire quelque peu crispé. Sans nul doute, il devait percevoir son état d’âme avec sa bréjique. Maintenant que j’y pensais, Kala n’était pas protégé par le Datsu, alors… pourquoi n’essayait-il pas de lire ses pensées ? Peut-être que son savoir bréjique n’était pas suffisant pour cela ? Ou alors mon Datsu protégeait-il aussi Kala des intrusions ?

— « Où Rao vous a-t-elle réincarnés ? » demanda alors le vampire.

— « Eh bien… Tu sais sûrement que Lotus a mis les sept Pixies dans des larmes draconides, » dis-je. « Il te les a peut-être même montrées. Après tout, dans le cratère, tu as clairement reconnu la mienne, n’est-ce pas ? » Je marquai un temps. « Rao a été réincarnée par Lotus quelques années plus tard… »

— « Ça, je le sais, » m’interrompit le Prince Ancien avec calme. « Lotus l’a réincarnée en une petite fille qui s’est avérée être gravement malade. Vu la bruyante légende que vous aviez créée dans les Souterrains il y a cinquante ans, j’ai pensé que votre réveil ne passerait pas inaperçu non plus, et j’ai fini par croire que Rao était morte sans réussir à mener à bout une seule réincarnation. Mais je me suis trompé. Qui sait, peut-être qu’elle a même réussi à se réincarner elle aussi.  »

Il me scruta, interrogateur, cherchant toujours des réponses… J’esquissai un sourire que l’état d’âme de Kala transforma en grimace.

— « Qui sait. Les autres Pixies ont dormi dans les larmes pendant des dizaines d’années : Rao les a peut-être tous réincarnés, elle incluse, ou peut-être qu’ils continuent à dormir. Je ne peux rien savoir, puisque Kala dormait lui aussi. » À ce moment, le visage de Jiyari se dessina dans mon esprit et je le repoussai sans perdre mon aplomb. « Je ne sais que ce qui est arrivé à Kala. Sans doute parce que Lotus était un Arunaeh, il a décidé de fusionner avec un nouveau-né de ma famille. Et, même après cela, il est resté endormi : il est demeuré scellé par ma mère dans mon esprit durant dix-sept ans. »

— « Comment s’est-il réveillé ? »

Je grimaçai. Mais, à vrai dire, je me réjouis que le vieux vampire n’ait pas demandé “comment a-t-il fusionné avec le nouveau-né ?”. En aucune façon, je ne pouvais parler du Sceau.

— « J’ai décidé de me faire examiner par ma famille, » avouai-je. « Et, dans la tentative, son sceau s’est brisé. »

Le Prince Ancien secoua doucement la tête, pensif.

— « Tu t’en accommodes étonnamment bien. Je suppose que c’est parce que tu es un Arunaeh. Tout autre saïjit serait devenu fou. »

Je haussai les épaules et il y eut un silence. J’espérai qu’il ne poserait pas plus de questions… Le vieux vampire s’éclaircit la gorge.

— « Je suis déçu, » admit-il. « J’aurais cru que Rao aurait laissé une piste pour tous vous rassembler. » Il marqua un temps. « Ne l’a-t-elle pas fait ? »

— « Pas que je sache, » dis-je. « Si Kala avait su où se trouvait Rao, je peux t’assurer qu’il s’y serait précipité. »

— « Et il y serait parvenu ? »

Je plissai les yeux face à son regard pénétrant. Voulait-il savoir qui était le plus fort pour contrôler le corps ? Kala ou moi ? Je soufflai et fus sincère :

— « Je ne l’en aurais pas empêché. »

Ses pupilles se rétrécirent et étincelèrent.

— « Tu es donc de son côté, Drey Arunaeh. »

Je laissai échapper un bref éclat de rire.

— « De son côté ? Nous sommes dans le même corps, grand-père. S’il meurt, je meurs, si je meurs, il meurt. Nous partageons tout. Dès que je l’ai compris, j’ai dû l’assumer. On ne gagne rien à lutter contre la réalité. Ceci dit, » ajoutai-je après un court silence, croisant les bras, « j’aimerais savoir quelles sont tes intentions en me demandant tout cela. Une simple curiosité au sujet des Pixies parce que tu les as connus ? Ou as-tu quelque affaire en suspens avec eux ? »

L’ajrob émit des grognements sourds et le Prince Ancien acquiesça lentement de la tête, son petit-fils ajouta quelque chose et son grand-père sourit. De même que plusieurs vampires. Que diables pouvaient-ils bien se dire ?, m’exaspérai-je. Alors, le vieux tendit une main vers Limbel en disant :

— « Bien. Tu me demandes quelles sont mes intentions concernant les Pixies, Drey. Si tu veux que je sois sincère avec toi, ne devrais-tu pas d’abord l’être avec moi ? »

J’ouvris grand les yeux. Qu’est-ce que… ? Il accepta des mains de Limbel un cahier usé et le feuilleta posément. Je fronçai les sourcils. Que faisait-il maintenant ?

— « Aujourd’hui, premier de Cerf, » lut-il soudainement, « j’ai adressé pour la première fois une prière à Mahura, la déesse de l’univers pour montrer à Orih comment nous prions, nous, les waries. Elle dit qu’elle n’a jamais cru aux dieux : son peuple des montagnes croit aux Flammes du Monde, quelque chose qui, à mon avis, s’apparente à la croyance yuri de la Mère Terre ou à l’Essence des Jardiques. » Les yeux du vampire sautèrent un paragraphe et il poursuivit tandis que je blêmissais : « Nous avons à nouveau rencontré Jiyari, l’humain blond, sur la Place du Tagon. Mon frère et lui ne se connaissent que depuis quelques jours, mais je sens qu’un lien très fort les unit. Il se peut que mon frère n’en soit pas conscient, de même qu’il n’était pas conscient de la haine qu’il éprouvait envers le Prince Ancien. Tous deux sont très différents. Mon frère est plus confiant et dégourdi, Jiyari est plus sensible et aimable et, pourtant, malgré leurs différences, quand je les regarde, quelque chose me dit : ils sont comme des frères. Il est si difficile de décrire certains sentiments ! Mais c’est justement pour cela que j’ai décidé d’écrire un journal… »

Le Prince Ancien se tut. Je réfléchissais rapidement. Mon sac. Je me rappelai avoir gardé, pendant le voyage, le petit sac de ma sœur dans le mien pour l’alléger. J’avais donc gardé toutes ses affaires. Et les vampires avaient tout regardé. Malgré mon Datsu libéré, je sentis une once d’irritation, suivie d’une inquiétude bien raisonnée : jusqu’à quel point Yanika avait écrit sa vie dans ce journal ?

Comme s’il devinait ma préoccupation, le Prince Ancien affirma :

— « Deux jours après, il semble que ta sœur se soit lassée d’écrire un journal, et elle s’est mise à écrire des contes et des poèmes dénués de sens. Il est clair qu’elle ne sait pas qui était ce Jiyari. Mais toi… Tu m’as dit il y a un moment que tu ne savais pas où se trouvaient les autres Pixies. Si j’entends un autre mensonge sortir de ta bouche, saïjit, je dégusterai ton sang jusqu’à la dernière goutte. »

Kala tremblait et il rugit mentalement :

“Qu’il ne touche pas un cheveu de Jiyari ! Ne lui dis pas où il est !”

“Je ne le lui dirai pas,” le tranquillisai-je.

Je tentai de me remettre, mais Kala ne me le permettait pas. Des gouttes de sueur coulaient sur mon corps tatoué, ma poitrine se soulevait et s’abaissait frénétiquement au point de me faire mal, mes jambes flageolaient, ma vision se brouillait de larmes de rage et de terreur… Kala n’en pouvait plus. Il disait qu’il allait mourir. Que ce vampire était un assassin. J’essayai de lui rappeler que, selon les dires du vampire, celui-ci avait uniquement tenté d’aider Lotus et non de le tuer, mais Kala ne m’écoutait pas. Il brûlait. Il hurlait mentalement de haine. Je fermai les poings, la respiration entrecoupée. Après m’avoir observé un bon moment, le Prince Ancien reprit :

— « Quand je suis sorti de ce laboratoire, j’ai profondément exécré la Guilde des Ombres et leurs expériences. Mais les Pixies, eux, ont exécré le monde entier. Leurs corps comme leurs esprits étaient le fruit de décennies d’expériences… Et leur façon de penser et de sentir était anormale et irrationnelle. Toi, tu dois le savoir si tu sens la haine que Kala me porte. Je crois comprendre cette haine. Il était convaincu pendant des années que j’avais empoisonné Lotus et trahi sa confiance… » Il acquiesça pour lui-même, voyant mon tremblement nerveux. « Je suppose qu’il n’est pas facile pour lui de changer d’avis. Il a toujours été un peu têtu, depuis tout petit, » sourit-il. « Mais je t’assure, Kala, que c’est Lotus qui m’a parlé de son problème avec son Datsu. Il souffrait déjà, et beaucoup. Son Datsu était endommagé et personne n’a pu le lui réparer, pas même ta famille. J’ai cherché une solution et, quand j’ai cru la trouver, j’ai demandé de l’aide à un alchimiste, j’ai travaillé avec lui en ajoutant ma bréjique et j’ai donné à Lotus le remède en guise de remerciement pour m’avoir sauvé de ces crapules du laboratoire. N’en doute pas, Kala, » affirma-t-il, plongeant son regard dans le mien. « Je l’ai fait pour Lotus. C’est lui qui me l’a demandé. Il avait des moments de lucidité et il souffrait aussi à cause de ça, quand il pensait à ses actes, disproportionnés et indignes d’un serviteur de Sheyra, quand il pensait qu’il était en train de causer plus de morts durant cette guerre que durant toutes ces années d’expérimentation… et quand il se rendait compte que les colliers de dokohis qu’il avait créés étaient une des magaras les plus puissantes et terribles qu’un bréjiste ait jamais créées. J’ai essayé de lui faire recouvrer la raison. Et puis, il était attaché à vous par une promesse, et j’ai essayé de la briser pour lui rendre sa liberté. Son obsession de vous sauver l’a conduit à de telles extrémités. Ce n’est pas ta faute, Kala, mais… en tant qu’ami, il était de mon devoir d’essayer, tu ne crois pas ? J’ai fait de mon mieux. Lotus a abandonné la guerre. Je ne l’ai pas revu personnellement depuis ce jour, mais j’ai entendu dire qu’au bout d’un an, son état s’était un peu amélioré. Je me demande si, une fois sa lucidité retrouvée, il a été capable de supporter un passé comme le sien. »

Je lui rendis un regard troublé par la rage aveugle de Kala.

“Amis ! Les amis ne font pas ça !” s’exclama-t-il dans un rugissement mental. “Il a voulu mourir ! Tu l’as tué, monstre blanc ! Et Rao était triste par ta faute ! Tous, nous étions tristes…”

Il étouffa de douleur et je tentai de reprendre mon souffle tant bien que mal. Le Prince Ancien secoua la tête.

— « Je suppose qu’une haine aussi enracinée est difficile à éradiquer. Je perçois cette haine avec ma bréjique, Drey Arunaeh, je la sens et je sais que ce sentiment est absurdement intense. Sans ton Datsu, il t’asphyxierait, il te rendrait fou… Tu comprends que l’être que tu protèges n’est pas saïjit, n’est-ce pas ? N’as-tu pas envie de savoir s’il est possible de le retirer de ton esprit ? »

Sa question m’arracha une moue incrédule. Je me rembrunis aussitôt.

— « Oublie ça, vieil homme. Si je le rejetais, un autre saïjit aurait le même problème. Et si tu veux parler de le tuer, alors, non, ça ne m’intéresse pas. Kala aussi a le droit de vivre. De plus, » ajoutai-je, essayant d’ignorer mon ton brusque, « tu ne saurais en aucune façon faire une telle chose alors que ma famille n’en a pas été capable. »

— « A-t-elle réellement essayé ? » rétorqua le Prince Ancien avec une pointe de moquerie. « N’as-tu pas pensé que ta famille pourrait souhaiter que Kala retrouve le véritable Lotus afin de lui soutirer des techniques bréjiques que seul lui connaît ? Cela te paraît-il si impossible ? »

Tandis que Kala tremblait comme une feuille, je foudroyai le vampire du regard.

— « Tu divagues. Si ma famille avait voulu les lui soutirer, elle aurait pu le faire avant. »

Par exemple quand il était retourné sur l’île, cinq ans avant la guerre, complétai-je intérieurement. Ce vieil homme ne faisait que me sonder à l’aveuglette, en quête d’informations, compris-je. Le Prince Ancien arqua les sourcils et rendit le cahier de Yanika à Limbel.

— « Je suppose qu’essayer de changer ton opinion sur ta famille est inutile. Les Arunaeh ne changent pas. Y compris Lotus. Vous gardez les secrets de votre famille comme si c’était le plus important au monde. » Il sourit légèrement. « Mais sont-ils si importants ? » Il se leva sans me quitter des yeux. « Visiblement, tu ignores beaucoup de choses, jeune Arunaeh. Sur ce qui s’est passé pendant la guerre. Sur ta famille. Et sur la Guilde. Je ne connais pas, moi non plus, les détails, mais… si tu veux aider Kala à chercher Lotus, moi, à ta place, je demanderais à ton clan. Ils savent sûrement quelque chose. »

Cherchait-il à m’aider à trouver Lotus ? Insinuait-il que les Arunaeh savaient où il se trouvait ? L’orique commençait inconsciemment à agiter l’air autour de moi et je l’arrêtai pendant que le Prince Ancien marmonnait quelque chose dans la langue des vampires. Je sentis des mains agripper mes deux bras et je protestai :

— « Attends. Où m’emmènes-tu ? Je n’ai pas encore parlé de mon passé en échange de ma liberté comme nous étions convenus. Vas-tu malgré tout me libérer ? »

— « En aucune façon, » sourit le Prince Ancien. « Nous allons faire une pause, c’est tout. Tu pourras me raconter tout ce que tu voudras, Drey Arunaeh. Je ne suis pas pressé. Nous parlerons davantage demain. »

Demain ?, m’exclamai-je mentalement.

Mon corps était si engourdi par les émotions de Kala que, lorsqu’ils me traînèrent en arrière, je trébuchai et tombai, sentant une bonne dizaine d’haleines malodorantes autour de moi. Une main me saisit par le cou, d’autres aux aisselles pour me relever. Le Prince Ancien était parti. L’ajrob aussi, constatai-je. Pour cette raison peut-être, Kala, qui s’était retenu jusqu’alors, laissa échapper un sanglot et brama :

— « Je hais les saïjits ! »

Je me retins de lui dire que nous étions entourés de vampires et non de saïjits. Le Pixie ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit. Il était muet, plus de peur et d’impuissance que de colère. Je serais tombé une nouvelle fois si les vampires ne nous avaient pas soutenus.

Attah… Et il disait que Jiyari était plus sensible et ressentait davantage ? Les émotions de Kala étaient si fortes qu’elles finirent de libérer mon Datsu et je restai là à observer sans aucune émotion les visages laiteux autour de moi pendant que les lamentations étouffées de Kala résonnaient dans la salle. Les vampires murmuraient entre eux. Le changement de personnalité les avait-il impressionnés ? Peu m’importait. À dire vrai, à ce moment-là, je ne me souciai que d’une chose qui importait réellement pour ma survie immédiate : j’avais soif.

Mais Kala continuait à s’étrangler avec l’air et avec ses sanglots, sa vue s’assombrissait et notre corps s’affaiblissait de plus en plus ; alors, brusquement, je cessai de penser et de voir.