Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

15 Sang et rage

« Certains ne voient pas la nécessité de sourire au monde. Ceux de mon clan, les premiers. »

Yodah Arunaeh

* * *

Après avoir laissé Yéren avec ceux de la caravane, nous nous retrouvâmes seulement six à parcourir les tunnels. Je dois dire qu’au début, j’avais bataillé contre moi-même parce que ma prudence me disait que nous allions au-devant de notre mort et que le fils-héritier et ma sœur m’accompagnaient… C’était assurément un excès, quelque chose d’insensé, qui insultait la logique. C’est pourquoi, à un moment, alors que nous avancions dans un tunnel particulièrement étroit, je chuchotai :

— « Euh… Yodah… Dis-moi, crois-tu que ce soit raisonnable ? »

Yodah souleva la lanterne et, sans tourner la tête, il répliqua mentalement :

“Ne me dis pas que tu es en train de te dégonfler ?”

Je m’empourprai. Me traitait-il de lâche ?

“Ne veux-tu pas aller sauver cette personne que tu admires ?” ajouta Yodah.

Et il disait cela sur un ton si tranquille… Kala répliqua :

— « Moi, ce que je veux, c’est trouver Lotus et mes frères. »

Je jurai mentalement tandis que Yodah me jetait un coup d’œil pensif. Depuis quand Kala m’avait-il volé le corps ? Bah… Je le laissai faire. Tout compte fait, ma conversation avec Yodah ne conduisait à rien. Nous marchions déjà depuis deux heures, il était donc hors de question de faire demi-tour et, de toutes façons, Yodah avait raison : nous étions là pour trouver Orih et les autres. Ma question avait été stupide.

Zélif choisissait toujours les chemins les plus étroits et moins susceptibles d’être dangereux. Cela signifiait, dans la pratique, que nous prenions des tunnels creusés par des rowbis sauvages par où nous ne logions pas deux de front. J’avais bien fait de laisser Neybi aux soins de Yéren, me félicitai-je. À un moment, nous arrivâmes dans un couloir si étroit qu’ils me laissèrent passer devant au cas où nous resterions bloqués et ce fut une bonne idée car, de fait, au bout d’un moment, il s’avéra que le chemin était obstrué et, après avoir convaincu Kala qu’il ne savait pas bien utiliser l’orique, je repris le contrôle du corps et fis éclater la roche pendant que Sanaytay, juste derrière moi, étouffait le plus possible le son. Quand nous débouchâmes dans une haute caverne, Zélif ressortit une des cartes.

Dans la bulle de silence où nous tenait Sanaytay, la faïngale dit :

— « Nous devons être à environ deux kilomètres à l’est de Loéria. De l’autre côté de la caverne, il y a un passage, puis, si on le suit… La carte se termine là et l’autre n’est pas assez récente ; alors, je ne peux rien affirmer avec certitude, mais il est possible que ce soit le passage qui contourne Loéria par le sud et s’éloigne vers le nord-ouest. Si tout se passe bien, on se retrouvera près des frontières de Kozéra avec Lédek et Dagovil dans quelques heures. Une des extrémités de ce passage apparaît sur l’autre carte qui est plus fiable… C’est ce que je propose, » conclut-elle.

Nous acquiesçâmes. Il fallait espérer que Livon, Naylah et Sirih n’étaient pas tombés entre les griffes des vampires et avaient réussi à les contourner…

À ce moment, Sanaytay se tendit et Yanika demanda, alarmée :

— « Sanay ? Que se passe-t-il ? »

— « J’entends quelque chose, » murmura la flûtiste. « Cela vient en courant vers nous. Quelque chose de grand. »

Durant un instant, nous demeurâmes immobiles. Alors, Zélif décida :

— « Vite. Traversons la caverne. Une fois que nous serons dans le passage, nous serons plus en sécurité. Allons-y. »

Nous nous hâtâmes à travers la caverne. Celle-ci était pleine de ravines, et le sol bai, détrempé et couvert de mousse rougeâtre, était glissant. Aller trop vite aurait pu être contre-productif et nous ralentîmes malgré nous. Quand j’entendis moi-même un rugissement lointain, je pâlis. Diables, assurément, cela se rapprochait. Était-ce un écaille-néfande ? Ou quelque chose de pire ?

Soudain, la surprise jaillit dans l’aura de Yanika et je me tournai à temps pour tendre une main et agripper son bras avant qu’elle ne patine jusqu’au fond d’un trou.

— « Ça va ? » lui demandai-je, en même temps que Yodah : avec la même rapidité, celui-ci avait saisi son autre bras.

L’aura de Yanika s’emplit de soulagement. Chargés de nos lanternes, Yodah et moi nous regardâmes et nous raclâmes la gorge avant d’aider Yanika à rétablir son équilibre sur un sol sûr.

— « Fais attention où tu marches, Yani, » lui murmurai-je.

J’oubliai cependant l’incident dès que j’entendis un autre rugissement interminable accompagné d’un éclat de roche. La créature avait-elle heurté une paroi ? Était-elle poursuivie par quelque chose ? Nous ne tardâmes pas à le découvrir.

La partie de la caverne vers où nous nous dirigions était bien éclairée par des roche-ambres de lumière dorée, de peu de portée, mais les roches étaient si nombreuses qu’il n’y avait pas d’erreur possible : quand la créature apparut dans la grande bouche noire d’un tunnel, je vis aussitôt de quoi il s’agissait. Je n’en avais jamais vu une : peu de gens avaient vu une aorgone et survécu.

— « Que quelqu’un me dise qu’est-ce que c’est que ça, » balbutia Jiyari devant moi.

— « Une aorgone, » répondis-je. « Ne reste pas planté là ! »

On disait que les aorgones étaient des quadrupèdes féroces et enragés qui attaquaient tout… Et celle-ci avait l’air particulièrement affolée. C’était comme un taureau avec des écailles, si énorme que ses cornes restèrent un instant coincées contre une stalactite. Elle s’agita et envoya voler en morceaux la pointe de la roche.

Nous tentâmes d’accélérer et nous arrivions à la zone illuminée quand un flot de gens déboucha du même tunnel que l’aorgone. Du moins, ce fut ma première impression. Ensuite, je les comptai. Ils étaient une vingtaine. Ils portaient de grandes lances et des filets. Ils sifflaient entre eux sans crier, échangeant visiblement des consignes pour mieux cerner l’aorgone. Jamais je n’avais entendu dire que l’on chasse les aorgones pour leur viande. Ceux-ci devaient être des chasseurs de peaux ou alors…

— « Des vampires ! » dit Sanaytay.

L’aura de Yanika s’altéra. Nous étions arrivés à un endroit moins glissant et je me tournai pour constater que Yodah était déjà en train de tranquilliser ma sœur. À une cinquantaine de mètres à peine, l’aorgone donna une ruade, projetant en l’air deux vampires ; ceux-ci se relevèrent tant bien que mal tandis que leurs compagnons couraient et sautaient de roche en roche avec l’agilité de prédateurs.

Zélif indiqua quelque chose situé au milieu des ombres d’un coin de la caverne :

— « Le passage ! Il est là ! »

Il était plus ou moins à la même distance que l’aorgone et les vampires. Une colonne éclata sous la folle charge de la bête et des fragments nous parvinrent, et pas seulement ça : une stalactite déjà en mauvais état se détacha et heurta en tombant une énorme stalagmite qui se dressait près du passage. Celle-ci se fendit. Il ne manquait plus qu’elle bloque notre issue.

— « Ils nous ont vus ! » marmonna Reyk.

De fait, des vampires s’étaient tournés vers nous. Rien d’étonnant : nous étions en pleine vue, courant aussi vite que nous pouvions. Et, avec les bramements de l’aorgone qui emplissaient toute la caverne, il était complètement inutile que Sanaytay couvre le bruit de nos pas. Il manquait une vingtaine de mètres pour atteindre le passage quand la bête tomba, entraînant avec elle des stalagmites entières et soulevant un dense nuage de poussière. C’était le meilleur moment pour s’échapper. Sauf que, lorsque nous arrivâmes devant le passage, la stalagmite fendue se brisa. Elle nous aurait tous écrasés si je n’avais pas eu de bons réflexes et n’avais pas lancé mon orique à temps. Je me trouvai dans un équilibre fragile, très fragile, avec une stalagmite entre les mains, qui pesait, selon l’expression, plus lourd qu’une aorgone. Mon orique la maintenait tout juste… mais je ne savais ni combien de temps je pourrais tenir ni comment je pouvais faire pour l’écarter d’au-dessus de ma tête.

— « Cou-rez, » haletai-je.

Zélif, Jiyari et Sanaytay étaient déjà entrés dans le passage.

— « Frère ! » hurla Yanika.

Reyk tendit les mains, sans savoir que diables faire à part me donner un coup de main. Je fis claquer ma langue :

— « Ne t’approche pas de moi, sinon tout va nous tomber dessus. Vite. Entrez dans le tunnel, bon sang. »

Je parvenais à peine à parler en même temps : maintenir une force égale au poids de cette énorme stalagmite requérait toute mon attention. Je n’osais même pas essayer de la rompre : elle m’aurait écrasé avant.

“Nous sommes tous bien entrés dans le tunnel,” m’informa alors Yodah par bréjique. “Que penses-tu faire maintenant ?”

Maintenant ?, me répétai-je. J’entendis le sifflement d’un vampire approcher. Et la sueur commença à perler sur mon front à cause de l’effort. Je n’avais pas d’autre option. Au moment où je vis apparaître, du coin de l’œil, le visage pâle d’un vampire, je déviai mon orique, non vers le vampire mais vers le passage. Cela pouvait être un fiasco. Il se pouvait que je n’arrive pas à bloquer entièrement le passage avec la stalagmite mais… je devais à tout prix essayer.

Je ne fus pas écrasé de justesse. Projeté au sol, je m’étouffai avec le nuage de poussière, je toussai, envoyai aussitôt mon orique vers le passage, et un grand soulagement m’envahit quand je constatai que les ouvertures étaient très fines et que même un galpata n’aurait pas pu passer par là. Le passage était bloqué, mes compagnons étaient en sécurité, les vampires ne les saigneraient pas et… j’espérais seulement que Zélif avait raison et que ce passage n’était pas sans issue parce que, moi… je n’allais pas être capable de les sauver une deuxième fois, compris-je, en voyant apparaître des bottes noires dans mon champ de vision.

“Drey,” me dit soudain Yodah par voie mentale. “Tu es vivant, n’est-ce pas ? Je ne vais pas te demander pourquoi tu as fait ça. Je vais seulement te dire deux choses. Premièrement, j’ai dit que je protègerais ta sœur avec ma vie et c’est une promesse d’Arunaeh. Deuxièmement… ne meurs pas, s’il te plaît. Ce serait de très mauvais goût.”

Je sentis sur moi un poids léger qui m’agrippa avec force, m’immobilisant. Et je sentis une douleur au niveau de mon cou, suivie du contact d’une langue râpeuse. J’entendis un sifflement de plaisir accompagné d’une haleine nauséabonde.

“Je… J’essaierai,” murmurai-je mentalement. “Courez. Et trouvez Orih. Je compte sur vous.”

Yodah coupa la conversation, probablement pour tranquilliser Yanika, dont je percevais légèrement l’aura même avec une stalagmite énorme entre nous. Kala tremblait. Bien que mon Datsu soit bien libéré, Kala tremblait comme une feuille sous les caresses assoiffées d’un vampire.

* * *

Je me sentais faible. En repoussant la stalagmite, ma tige énergétique s’était consumée, à tel point que je n’avais même pas la force de maintenir l’orique que je gardais toujours instinctivement autour de moi. Mon jaïpu interne était d’ailleurs si épuisé qu’un celmiste autre que moi, sans Datsu, aurait couru un grand risque de souffrir une attaque d’apathisme énergétique et mental.

En tout cas, par chance, les vampires ne m’avaient pas encore saigné. L’un d’eux avait arrêté mon attaquant pour l’envoyer se gorger du sang de l’aorgone. Tandis que des vampires suçaient avidement les blessures de l’aorgone moribonde, d’autres, plus sérieux, s’affairaient à remplir des récipients qu’ils chargeaient dans de grands paniers. C’était, en définitive, la vie ordinaire d’un vampire chasseur faisant des réserves de vivres pour son peuple.

J’observais tout cela, les mains liées et sans chemise, déjà fourré dans un des paniers. J’avais réussi à jeter mon diamant de Kron tandis que je me débattais, mais je doutais fort de le revoir un jour. Mon surveillant, bien qu’il n’ose pas toucher à mon cou, me regardait déjà avec un appétit évident.

“Je me sens comme un tugrin gratiné attendant d’être servi,” toussotai-je.

Kala ne répondit pas. Je soupirai.

“Arrête de trembler, Kala. Nous ne sommes pas morts.”

“Si nous l’étions, je ne tremblerais pas,” répliqua Kala sur un ton mordant. “Et toi, je ne sais pas ce que tu attends pour nous sortir de là avec une de tes explosions.”

“Je te l’ai déjà dit : je suis vidé. Mon orique n’est pas inépuisable.”

“Ben, elle est minable, ton orique.”

Je me plaignis :

“J’ai empêché une stalagmite de tous nous écraser et j’ai réussi à m’en sortir vivant. Ça te paraît peu ?”

“Ce n’est pas suffisant,” affirma Kala.

Je soupirai mentalement. De fait, ce n’était pas suffisant. Parce qu’à ce rythme, nous allions tout droit servir de plat à un banquet de vampires.

Nous restâmes là plusieurs heures. Ils retirèrent la peau de l’aorgone, puis la dépecèrent, et j’en déduisis qu’ils devaient avoir quelque sorte de créatures domestiques à alimenter. Ils récupérèrent même les os et, finalement, ils ne laissèrent qu’une vaste mare de sang et la tête de l’énorme bête. Quand les vampires se mirent en marche, ils avaient fourré dans mon panier une des pattes ainsi que les grands yeux de l’aorgone, dans un bocal transparent, et Kala les regardait avec horreur. J’aurais pu m’emparer du corps pour voir où nous allions, mais cela aurait été vain : le panier avait de hauts bords et, comme ils m’avaient poussé pour faire entrer tout le reste, je m’étais retrouvé au fond. Par conséquent, je ne parvenais à voir que le plafond, peuplé d’ombres, et les yeux bleus et joyeux du vampire qui portait la partie arrière du panier. Tout en avançant dans les tunnels, les suceurs de sang s’adressaient entre eux des grognements dans leur langue vampirique. Ils avaient l’air contents de leur chasse.

Nous ne tardâmes pas à arriver à une caverne mal éclairée. Ma tige s’était un peu remise et je pus sentir le changement dans le mouvement de l’air. Toutefois, je ne parvenais pas à rompre la corde qui m’attachait : elle était faite avec les tendons d’un animal, incroyablement résistants, et détruire des tissus vivants avec l’orique, comme je l’expliquai à Kala, je ne savais pas faire ça.

Le panier se balança, nous roulâmes d’un côté, puis de l’autre et, finalement, nous nous immobilisâmes. Le vampire aux yeux bleus pointa la tête et me sourit avec ses deux crocs, émettant des grognements presque amicaux. J’entendis un rire strident dans la file. Puis à nouveau des voix, de l’agitation et des secousses du transport. Nous franchîmes les énormes battants d’une porte, ceux de Loéria peut-être ?, je tentai de me redresser, mais le vampire aux yeux bleus grogna, me cracha à la figure et l’odeur fétide fut si forte, si soudaine, que je me laissai envahir par l’horreur de Kala et nous criâmes de désespoir. Aussitôt, ils me posèrent et me mirent un bâillon avant de continuer.

Ils laissèrent tous les paniers dans un entrepôt, mais, moi, ils me soulevèrent et transportèrent en haut des escaliers puis par un couloir jusqu’à une pièce richement ornée. Ils me posèrent doucement sur un tapis souillé de sang sec. Kala leva la tête pour voir le vampire assis dans un fauteuil. Il était en train de peindre ses ongles de noir tout en grognant, fronçant les sourcils et secouant la tête. Finalement, un des vampires qui m’avaient amené me saisit, neutralisant les vains efforts de Kala pour s’éloigner de là, et il demanda dans un abrianais horrible :

— « Tu es un démon ? »

Je clignai des yeux. Et Kala se mit à trembler violemment. Il était mort de peur. Je parvins néanmoins à bégayer :

— « S’il vous plaît, ne me tuez pas, je suis destructeur, je peux sûrement vous être utile… »

Ma voix était plus interrogative et pathétique que je ne l’avais craint. Kala me tapait sur les nerfs. Je remarquai le regard qu’échangèrent les vampires et je sus qu’ils n’avaient très probablement rien compris à mes bégaiements.

Le vampire du fauteuil se leva, se pencha et tendit une main vers ma blessure au cou encore ouverte. Il recueillit une goutte de sang et la savoura. Il sourit de toutes ses dents et fit une remarque appréciative.

“Par Sheyra, il trouve qu’on a bon goût, en plus ?!” haletai-je.

Ce suceur de sang avait l’air d’être une sorte de leader. Si seulement j’arrivais à le menacer…

Il se leva en disant quelque chose, on me souleva à nouveau et m’emmena ailleurs. Une cuisine ? Allaient-ils me vider de mon sang ici ? Non : ils me donnèrent un verre d’eau et me firent manger une chose si piquante qu’elle me laissa la bouche en feu. Puis, ils me menèrent à une table, où ils m’allongèrent sans trop prêter attention à mes tentatives de fuite. Les vampires, comme aurait dit Skaréna, étaient des créatures plus fortes qu’elles n’en avaient l’air et ils me tenaient là comme un lapin pris au piège.

“Ils vont nous boire tout entier,” siffla Kala, le cœur affolé. “Fais quelque chose, Drey !”

“Et qu’est-ce que je fais ? Fais quelque chose, toi,” répliquai-je.

Finalement, aucun de nous deux ne fit quoi que ce soit, parce que nous ne pouvions rien faire. À notre stupéfaction, ils ne nous avaient pas couchés sur la table pour nous dépecer ni nous saigner : l’un d’eux se mit à me faire des massages. Et Kala se détendit aussitôt. Les mains froides du masseur nous pétrissaient comme du pain.

“C’est… agréable,” avoua le Pixie.

“Ils font ça pour faire circuler le sang,” lui expliquai-je patiemment. “Ils nous préparent, c’est tout.”

Aussitôt, Kala se désespéra à nouveau et je regrettai de lui avoir gâché le massage. Pendant que le cuisinier nous donnait de petits coups bien calculés, j’éprouvai de la tristesse. Mon Datsu n’était plus aussi débridé, parce que je commençais à assumer mon destin. Ce n’était pas que je pensais me rendre si je voyais la moindre issue, mais bon… il n’y en avait pas. Et j’aurais préféré que tout cela ne se termine pas de cette façon. Je devais encore briser le diamant de Kron, et voir Yanika grandir, et voir Rao, Lotus, Mère, les Ragasakis, voir Livon parvenir à retransférer Myriah dans son corps, voir Yodah gagner ou perdre l’amour de ma sœur, détruire des tunnels, détruire des roches, et revoir les nuages…

Les nuages, me répétai-je.

Je reniflai, les yeux noyés de larmes. Je n’étais pas prêt pour ça.

“Kala,” murmurai-je mentalement. “Je suis heureux… de t’avoir près de moi. Je me sens moins seul.”

“Si seulement tu n’avais pas laissé ma larme à Livon, j’aurais pu y retourner,” grommela-t-il.

Nous soupirâmes. Et nous nous abandonnâmes aux massages du vampire.

“Ce n’est pas possible,” dis-je finalement. “Myriah est déjà à l’intérieur, alors tu n’aurais pas pu y entrer, n’est-ce pas ?”

Kala grogna.

“Je ne sais pas comment diables elle a réussi à y entrer. D’après Rao, les larmes étaient programmées par Lotus pour chacun de nous. C’était ma place. Pas celle de cette saïjit d’Arlamkas. C’était à moi !”

Sa rage grandissait en lui, étouffant sa peur. Et il délirait.

“Je dois revoir Rao. Je veux la revoir. Je veux voir Père. Je ne veux pas mourir !”

Je remarquai que les raies de mon Datsu, rouges et noires, s’étendaient davantage sur mon corps. La colère de Kala m’enveloppait, m’enfermant dans ma bulle défensive tandis qu’il continuait de parler de ce qu’il voulait faire.

“Nous avons encore un rêve et je dois le réaliser. Le rêve des Pixies. Le rêve de Rao, mon rêve…”

“Quel rêve ?” demandai-je, intrigué. Ce n’était pas la première fois que je l’entendais parler du rêve des Pixies.

Kala siffla et cria dans notre bouche bâillonnée tout en hurlant mentalement :

“Mon rêve ! Sauver ce monde de la folie des saïjits, c’est ça, notre rêve à tous. Je m’en souviens bien. Je l’ai promis à Rao. Tous, nous l’avons promis. De vivre notre destin. De sauver le monde…”

Sauver le monde, me répétai-je. Décidément, Kala divaguait. Je soupirai intérieurement.

“Sauve-nous et, après, sauve le monde, Kala. Dans cet ordre.”

“Ne te moque pas de moi !” gronda Kala.

Je me sentis clairement repoussé dans ma paisible bulle. Kala bouillait, brûlait, et ses yeux, nos yeux, flambaient comme deux braises. Et j’eus l’impression que les frictions du vampire se faisaient plus puissantes. Je commençai :

“Je suis désolé…”

“Tu ne peux pas être désolé !” me coupa Kala. “Toi, tu ne peux rien ressentir. Tu es un mort. Une roche. Tu n’es rien. Moi, je suis le vrai. Celui qui est revenu à la vie après tant de temps. Les vampires ne peuvent pas me tuer. Je suis fait d’acier. Mon sang les tuera. Mes poings les détruiront. Je dois sortir d’ici !”

Il ne servait à rien de le crier aux quatre vents. J’essayai de le calmer, mais il ne m’écoutait plus, il m’ignorait, m’oubliait. À un moment, une terrible possibilité me vint à l’esprit : outre qu’il m’oublie, je craignis de ne jamais pouvoir reprendre le contrôle de mon corps… Mon Datsu se libéra encore davantage et je vis que, petit à petit, une tache noire serpentait sur mon poignet droit vers les cercles de Sheyra et ses trois lignes noires.

“Kala,” dis-je à un moment.

Le Pixie s’était tu. Le vampire avait cessé de me faire des massages. Je murmurai :

“Dis-moi, ce symbole sur la main, c’est Lotus qui te l’a appliqué ?”

Kala tarda tant à répondre que je crus qu’il n’allait pas le faire. Alors, quand deux vampires redressèrent mon corps moulu, il répondit :

“C’est le symbole de l’Équilibre. Lotus nous l’a gravé dans nos esprits pour que nous n’oubliions pas. Nous lui avons demandé de le faire. Lui… il fait toujours ce qu’on lui demande. C’est notre père. Et je veux lui demander quelque chose maintenant, s’il peut m’entendre. Si je pouvais… je lui demanderais de me sauver une nouvelle fois. Il me le doit. Il me le devra toujours. Parce que je lui suis éternellement reconnaissant.”

Je me demandai, un instant, si Kala n’était pas en train de devenir fou. Mais, bien sûr, il pouvait éprouver tant de sentiments avec tant de force que cela n’avait rien d’étonnant. Si seulement j’avais pu le protéger avec mon Datsu pour qu’au moins, il meure en paix…

“Toi, tu ne peux rien ressentir. Tu es un mort. Une roche. Tu n’es rien. Moi, je suis le vrai.”

Les paroles de Kala résonnèrent à nouveau dans ma tête, brusques, cruelles, impitoyables. Si je n’étais pas le vrai, alors qui étais-je ? Une illusion ?

Attah… Ce n’était pas le meilleur moment pour se mettre à penser à ça, me réprimandai-je. Plusieurs heures avaient déjà dû passer depuis que les vampires m’avaient capturé, car ma tige énergétique était suffisamment remise. Deux vampires me portaient, l’un par mes pieds liés, l’autre par les poignets. Comme une gazelle sur le point d’être cuisinée.

Sauf que la préparation n’était pas encore terminée. Dans une pièce un peu plus éclairée que l’autre, un vampire aux cheveux verts examina mes yeux, goûta une nouvelle fois mon sang, annota quelque chose dans un carnet et approuva de la tête. Alors, ils me donnèrent un autre verre d’eau et m’attachèrent à un poteau dans cette même pièce. Et ils commirent l’erreur de m’ôter la corde de tendons des pieds. Aussitôt, je volai le corps à un Kala aveuglé par la mauvaise humeur, je fis éclater avec deux doigts un petit morceau de pierre du poteau, l’affilai et commençai à scier les tendons qui retenaient mes poignets. En quelques minutes, j’étais libre. Sauf qu’il y avait trois vampires dans la salle. Je me levai d’un bond et les envoyai par terre d’une rafale orique. Je m’élançai vers la porte. Je n’avais pas pris en compte la rapidité des vampires : ceux-ci se relevèrent en un clin d’œil et j’atteignais à peine la porte quand je sentis l’air s’écarter de mes trois poursuivants tandis que ceux-ci se précipitaient. Je tournai la poignée de la porte, l’ouvris, fis volte-face et lançai une autre rafale.

“Bien joué !” exulta Kala.

“Je n’ai pas terminé,” souris-je.

Je fermai la porte et détruisis la serrure de sorte que le loquet reste coincé. J’entendis un coup, deux, trois contre la porte. Mais celle-ci ne bougea pas. Avant que je n’aie le temps de regarder autour de moi, Kala s’était déjà mis à courir dans le couloir. Il était très sombre, uniquement éclairé par une torche au fond, mais Kala ne trébucha pas. Il volait presque. Tant et si bien qu’arrivé au fond, il ne s’arrêta pas et continua de courir sans même regarder où il s’engouffrait. Moi, par contre, je regardai. Et je blêmis. Nous venions d’arriver sur une grande place circulaire, peut-être la place de Loéria, mais il n’y avait là aucun saïjit ; par contre, il y avait plusieurs dizaines de vampires affairés, posant des verres sur des tables disposées en cercle tandis que des enfants —des vampires eux aussi— couraient poursuivant un bébé anobe qui venait de passer sous l’un des bancs. Cela aurait pu sembler une scène de conte de fées si plusieurs vampires ne s’étaient pas tournés vers moi, surpris.

“Drey !”

Kala venait de reculer vers le couloir et je protestai :

“Kala. Profite de ce qu’ils sont surpris et cours vers la gauche. Cette rue… doit être la rue principale du village. Nous sommes dans une grande caverne et l’unique sortie doit donc être par là. Tu m’entends ? C’est notre dernier espoir.”

Kala avait les jambes flageolantes, mais il m’écouta. Il s’élança en courant, descendant les escaliers vers la place, il passa devant deux vampires stupéfaits, évita une vampire avec son nouveau-né, reçut un coup dans le dos et s’affala. Je contrai néanmoins la chute avec un sortilège orique qui nous propulsa vers le haut, ma tête en heurta une autre, je vis trente-six chandelles et tombai à genoux, la vue trouble. Les vampires grognaient, plus amusés qu’effrayés. Une main froide me saisit par la peau du cou. Et Kala cria de rage. Nous n’avions pas encore enlevé le bâillon, et son cri demeura réduit à un simple gémissement. Mais pas son poing : sans prévenir, il frappa le sol de toutes ses forces, physique et orique. Il consuma ma tige énergétique. Et il anéantit la moindre lueur d’espoir pour nous de sortir de là en vie.

La seule chose qu’il parvint à faire fut de créer un énorme nuage de poussière. Tout le monde toussait. Mais la main sur mon cou ne me lâcha pas et d’autres agrippèrent mes bras, les liant de nouveau et, quand la poussière retomba et que la grotte s’éclaircit, on m’attacha au poteau de la place, cette fois-ci, surveillé par deux vampires armés de lances. Kala ne se résignait pas. Il s’agitait, et on nous entoura de coussins pour nous empêcher de nous blesser. Il n’aurait pas fallu que nous perdions notre sang ou que nous l’infections, pensai-je, avec ironie.

Cependant, au bout d’un moment, Kala cessa de s’agiter, exténué. Nous avions marché durant toute la journée et nous n’avions pas fermé l’œil depuis plus de vingt heures. La fatigue finit par nous vaincre tous les deux et nous nous endormîmes là, confortablement appuyés contre des coussins, au milieu de la préparation d’un banquet auquel, sans aucun doute, mon sang servirait de dessert.