Page du projet. Les Pixies du Chaos, Tome 3: Le Rêve des Pixies.

14 La lancière de Padha

« La guerre est un dragon malade qui se dévore lui-même. »

Yodah Arunaeh

* * *

Le lendemain, je ne m’en allai pas sans avoir vu la Cascade de la Mort d’en haut. Je la contemplai avec Yanika, Yodah et Jiyari, et nous écoutâmes ensemble le fracas de l’eau qui tombait en chute libre, bouillonnante et sauvage. La vue était spectaculaire. Avec curiosité, le fils-héritier demanda en haussant la voix pour qu’on l’entende :

— « Dis-moi, Drey. Si tu tombais là, est-ce que tu survivrais ? »

La question inquiéta Yanika. Je haussai les épaules, pensif.

— « Mm… Cela n’a pas tant à voir avec la hauteur qu’avec la résistance et les interférences de forces. La Cascade de la Mort est si verticale et profonde qu’elle en impose, mais sinon… » Je tendis le cou vers la chute, si profonde que les lumières du sanatorium semblaient des étoiles dans le firmament. J’acquiesçai pour moi-même avec entrain : « J’essaierai au retour. »

L’aura de Yanika s’emplit d’incrédulité et Jiyari sursauta.

— « Tu plaisantes ?! » s’exclama le Pixie blond. « Sauter d’ici jusqu’en bas ? Tu es devenu fou ? »

Yodah s’esclaffa bruyamment.

— « Je te le dis ! Tu es pareil que ton frère, en moins sec. » Je le regardai, interdit, et il se perdit dans la contemplation des lointaines et à peine visibles stalactites tout en disant avec un petit sourire : « Une fois, quand je n’étais qu’un enfant et que Lustogan était déjà presque adulte, il est revenu sur l’île en boitant et je lui ai demandé : cousin, que t’est-il arrivé ? Il m’a répondu de son ton sec : rien, j’ai sauté de la Cascade de la Mort. Depuis ce jour, je l’ai admiré. »

Je soufflai. Mon frère l’avait déjà fait ? Je baissai à nouveau les yeux vers la cascade tumultueuse et mes lèvres s’étirèrent en un sourire de loup.

— « Tu l’as admiré, dis-tu ? Et si je saute et m’en sors indemne, tu m’admireras aussi ? »

Yodah arqua les sourcils, se tournant vers moi.

— « Tu veux que ton futur leader t’admire ? »

La question m’interloqua. Yodah ajouta :

— « Ne veux-tu pas plutôt que ce soit Lustogan qui t’admire ? »

Je fis une moue, détournai les yeux vers les autres qui avaient déjà tout rangé et secouai la tête, amusé.

— « Tu parles à un Arunaeh destructeur, Yodah. Admirer quelqu’un, qu’est-ce que cela veut dire ? Si cela signifie considérer quelqu’un avec estime… je crois que Lustogan doit déjà m’admirer. »

Yanika pouffa et Yodah, souffla, enjoué. Tous les quatre, nous nous éloignâmes de la cascade tandis que le fils-héritier méditait :

— « Certainement, pour un Arunaeh destructeur, il est encore plus difficile de comprendre les saïjits que pour un Arunaeh bréjiste, n’est-ce pas ? Moi, je suis parvenu à admirer même les criminels pour leur ténacité. N’as-tu connu personne dernièrement que tu aies admiré pour ses actions ? »

Je fronçai les sourcils. Une personne que j’aie admirée pour ses actions récemment ? Il y en avait plus d’une, entre autres, plus d’un Ragasaki, mais… l’une d’elles, en particulier, me vint alors à l’esprit.

— « Mm… Sans doute… La personne qui m’a peut-être le plus surpris par sa ténacité… »

— « Et que tu admires, » précisa Yodah.

Après une réflexion, je confirmai :

— « Et que j’admire. »

Yanika me regarda avec curiosité.

— « Qui ? Tu n’as pas dit son nom. »

Je sentis les yeux curieux de Jiyari et de ma sœur posés sur moi, et je souris, le regard rivé sur le chemin qui remontait le Fleuve Noir.

— « Livon, » dis-je enfin. « Ce curieux berger de chèvres. »

Sayla nous appela alors de sa voix de crieuse publique :

— « Eh, vous êtes peut-être des mahis, mais nous ne pouvons pas vous attendre éternellement ! En avant, la troupe ! »

Je pressai le pas et serrai mes poings en même temps.

Vous avez intérêt à être en vie, Ragasakis.

* * *

Le premier village que les infirmiers devaient visiter s’appelait Padha. Pour y parvenir, nous dûmes nous éloigner du Fleuve Noir : de toute façon, les rives de celui-ci disparaissaient au bout d’un moment, laissant la place à une gorge infranchissable. Les cavernes voisines du fleuve étaient infestées de créatures de toutes sortes : des hawis qui grognaient dans l’obscurité, des azarites qui sifflaient et, à un moment, nous vîmes même, légèrement éclairés par une pierre de lune, plusieurs hawis et deux loups furients partageant les restes de ce qui, selon Sayla, était un ours et, selon Reyk, un borwerg. Par chance, ils étaient trop occupés à manger pour oser s’en prendre à une troupe de saïjits avec dix gardes bien armés et un commandant Zorkia. De toute manière, à la moindre tentative d’approche, Sanaytay et Zélif s’en seraient aussitôt rendu compte.

Padha se trouvait dans une caverne pierreuse près d’un petit étang à l’eau rosâtre. Dans ce village, il n’y avait que des demeures creusées dans la roche, derrière une palissade, et des portes bien fermées qui s’ouvrirent dès qu’on nous vit arriver. Reconnaissant de loin Mag’yohi Robelawt, l’un des villageois cria son nom, celui-ci leva la main et, aussitôt, tous nous accueillirent avec joie. Sans plus attendre, les infirmiers s’occupèrent de distribuer les médicaments et d’examiner tous ceux qui le souhaitaient pendant que, les autres, nous acceptions l’invitation de la chef du village. C’était une caïte robuste qui portait sur un bras la cicatrice sans doute la plus impressionnante que j’aie vue de ma vie. Elle parcourait tout son bras en un sillon profond. Remarquant probablement mon regard ou celui de Yanika, elle sourit et expliqua sans aucune réserve, et même avec une certaine fierté :

— « Ça, chers voyageurs, c’est une manticore qui me l’a fait l’année dernière avant que je ne la transperce de ma lance. »

Sur ce, elle nous conduisit à sa grotte. Avant d’entrer, Kala et moi, nous jetâmes un coup d’œil sur la file qui était en train de se former devant les infirmiers et je vis clairement combien ces gens avaient l’air éprouvés. Tous avaient de profonds cernes et ce n’était pas d’avoir trop travaillé. Suivant mes pensées, Mag’yohi observa :

— « J’ai entendu dire qu’il y avait davantage de créatures dans la zone, mais je ne m’attendais pas à cela. Le chemin est littéralement infesté. »

La chef soupira, s’asseyant sur un rondin de bois qui lui servait de trône.

— « Les choses ont beaucoup changé par ici. L’odeur de samia du lac repousse beaucoup de bestioles et, jusqu’à présent, elles ne s’approchent pas trop, mais jusqu’à quand ? Aller chasser est à la fois de plus en plus facile et de plus en plus dangereux. Tu as du courage, Mag’yohi, pour venir dans cet endroit deux fois par an. Et je t’en suis sincèrement reconnaissante. »

Le nuron rougit de plaisir et inclina son grand corps en avant pour accepter les remerciements en disant :

— « Je ne pourrais faire autrement, belle Skaréna : assurer le voyage et la communication est le devoir de tout caravanier qui se respecte. »

— « Tant qu’il ne perd pas de voyageurs en chemin, » approuva la dénommée Skaréna, et ses yeux vifs se posèrent sur nous. « Asseyez-vous. Êtes-vous des pèlerins de Sayiro ? »

Tandis que Kala s’asseyait sur le sol de la rustique demeure, je compris sa méprise : il n’était pas si rare qu’un fidèle du dieu wari de la Nature voyage jusqu’à la lisière de la Forêt de Ribol pour adresser ses prières.

— « Non, » la détrompa Mag’yohi, « ces braves gens cherchent un groupe de trois personnes qui est passé par ici. »

Dès que Zélif commença à les décrire, la caïte lança un bruyant souffle, s’exclamant :

— « Ces fous ! Ils sont passés par ici il y a cinq jours. Je m’en souviens bien, ils étaient trois jeunes gens. L’une d’eux avait une lance et disait savoir la manier… Pauvres inconscients. Nous avons tenté de les convaincre que c’était une folie de se diriger vers Loéria, mais ils ne m’ont pas écoutée. »

L’aura de Yanika se tendit. Tous, nous étions très attentifs.

— « Loéria ? » répéta Mag’yohi Robelawt, levant le nez, inquiet. « C’est le prochain village où nous nous rendrons après celui-ci. Est-il arrivé quelque chose ? »

Skaréna croisa ses bras robustes en répliquant :

— « N’y allez surtout pas ! Là-bas… il se passe quelque chose de sombre depuis des semaines. Quelque chose de démoniaque. Même les créatures ne s’en approchent plus. Ces trois m’ont expliqué qu’ils cherchaient une compagne à eux, enlevée par les Yeux Blancs… Mais ce ne sont pas les Yeux Blancs qui habitent Loéria. Les Yeux Blancs ne sentent pas aussi mauvais. Des vampires, » cracha-t-elle. « Voilà ce qu’il y a maintenant à Loéria. »

— « Attah, des vampires ? » jura Mag’yohi. « Et les habitants ? Les ont-ils tous tués ? »

— « On ne sait pas. Mais, à en juger par le territoire qu’ils ont occupé, ils sont un clan entier et, à moins qu’ils n’aient laissé les villageois dans leur réserve de vivres… Diables, ce qui est clair, c’est que, si quelqu’un a tenté de fuir, pas un n’est arrivé jusqu’à Padha. » Skaréna fronça les sourcils, nous observant. « Ces trois jeunes aventuriers sont des compagnons à vous, je suppose. Je vais être franche avec vous. Ça fait déjà cinq jours qu’ils sont passés par là… il est peu probable qu’ils reviennent. »

— « Si les vampires n’ont pas sucé leur sang, ils ont dû être mangés par les hawis ou les Yeux Blancs, » approuva tout naturellement un enfant, filant au fuseau.

— « Tais-toi, mon fils, » lui ordonna Skaréna.

La tension de Yanika augmentait et j’allais tendre une main vers elle pour l’avertir quand je me rendis compte que Yodah venait de faire la même chose, lui parlant probablement aussi par bréjique. Yanika se détendit. Assurément, elle se contrôlait mieux qu’avant. Était-ce grâce au savoir scellé que Mère avait éveillé dans son esprit ou était-ce grâce aux enseignements de Yodah ?

— « Des vampires, » murmura Zélif. « Et tu dis que nos compagnons sont partis dans cette direction ? »

— « C’est la seule route vers le nord qui aille vers Lédek, » expliqua Skaréna. « Ils ont dit qu’ils allaient essayer de contourner le village, qu’ils savaient se cacher… Mais, on n’échappe pas à l’odorat d’un vampire. Il suffit que l’on se fasse une petite coupure pour que cinquante vampires apparaissent devant soi. Je les connais bien : quand j’étais petite, j’en ai vu deux. Ils se déplaçaient comme des chauves-souris et ils esquivaient presque tous les coups de mes parents. Quand ils ont commencé à boire leur sang, ils ne les avaient même pas encore tués. Mes parents sont morts, vidés de leur sang et, s’ils m’ont épargnée, c’est parce que l’un d’eux, qui parlait notre abrianais avec un accent kozérien m’a dit : grandis et procrée et, alors, nous viendrons te chercher. » Elle fit claquer sa langue. « Je ne sais pas s’ils sont vraiment immortels, comme le disent les rumeurs : ce que je sais, c’est que je ne vais pas laisser mes gens voir ce que j’ai vu ce jour-là. Nous pensons quitter le village. »

— « Quitter Padha ? » fit Mag’yohi Robelawt, stupéfait. « Tu parles sérieusement, Skaréna ? Toi… quitter ton village ? »

La caïte sourit avec sarcasme.

— « Je ne quitterai pas mon village. Je le transfèrerai dans un endroit plus vivable. Si tu nous permets de voyager avec toi jusque-là. »

Mag’yohi s’exclama :

— « Que les dieux m’ôtent la vue si je ne vous protège pas de ma vie ! Bien sûr que vous pouvez. Puisqu’il n’est plus question de nous rendre à Loéria, nous avons tout le temps d’aller à Beyg… »

— « Nous partirons demain, » le coupa la chef du village. « Ça ira ? »

Le nuron acquiesça vivement, manifestement heureux de pouvoir escorter les habitants de Padha. Zélif demanda :

— « Mais, si Loéria est infestée de vampires, qu’en est-il de Beyg ? »

— « Beyg est à la lisière de la Forêt de Ribol, » répondit immédiatement Mag’yohi Robelawt. En se tournant vers la faïngale, il fit tinter ses boucles d’oreille. « Les Koobeldes ne permettront pas qu’ils s’installent si près de chez eux. »

— « Beyg est sûr, » approuva Skaréna, « mais nous n’y resterons pas. Mon intention est de sortir de Kozéra et de voyager vers le sud jusqu’à Rayzoria. Ce sont des terres libres. Nous n’aurons pas de problèmes pour trouver un endroit à l’écart et refonder Padha. »

Son ton était empreint d’un esprit aventurier. L’admiration qui brillait dans les yeux de Mag’yohi Robelawt fut secondée par celle de Yanika. Zélif se leva. Même debout, sa tête était à peine plus haute que celle du nuron. Avec décision, elle déclara :

— « Merci pour l’information et les avertissements, Skaréna. Cependant, nous autres, nous irons vers le nord. Je ne croirai pas à la mort de mes compagnons avant d’avoir vu leurs corps. »

Skaréna la regarda avec une évidente désapprobation.

— « Par ma vie, jeune fille, n’as-tu donc pas entendu ce que j’ai dit ? Vous êtes sept, et seul l’un d’entre vous a l’air de savoir manier une arme. Enfin, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, faites comme vous voudrez ; moi, je vous aurai prévenus. Mais rappelez-vous : quand on se jette dans un ravin sans corde, il ne faut pas ensuite être surpris de tomber au fond. »

Elle se leva avec ces mots et ajouta :

— « On dit que partager le repas avec des gens qui vont mourir est de mauvaise augure, mais je boirai volontiers ta bonne algayaga, Mag’yohi. »

Celui-ci prit une mine radieuse.

“Une autre folle qui aime ce poison,” souffla Kala.

Padha fut agitée durant les heures suivantes. Les villageois s’affairaient, empaquetant leurs biens, pressant les quelques anobes qu’ils possédaient, regroupant leurs brebis et cueillant tout ce qu’ils pouvaient de leurs jardins. Les trois infirmiers étaient aussi très occupés : ils arrachaient des dents douloureuses, appliquaient des pommades, soulageaient les petites affections des gens avec des infusions à l’effet placébo plus qu’autre chose. Ils ne durent donner un véritable médicament qu’à un seul, un enfant alité avec une forte fièvre, et ils demandèrent même très courtoisement à Yéren s’il aurait l’amabilité de jeter un coup d’œil au garçon. Le guérisseur, bien sûr, accepta aussitôt.

Tout en mangeant un bol de céréales chaudes, je méditai :

— « Ils doivent vraiment être au bord du désespoir s’ils ont décidé d’abandonner tout ça. »

Je disais cela en observant par la porte ouverte de la palissade le lac rosâtre, la belle pierre de lune qui éclairait l’endroit presque aussi bien qu’à Kozéra et les jolies boules de granite qui décoraient la caverne.

Je perçus le soupir de Zélif.

— « C’est à ça que tu penses ? Moi, je pensais plutôt au pétrin où l’on est. » Elle se mordillait la lèvre. « Cette caïte a raison. Nous allons nous fourrer tout droit dans la gueule du loup sans avoir rien planifié. Je ne peux pas croire que Naylah ait continué malgré tout… »

Elle secoua la tête, songeuse. Nous étions assis entre les anobes et les gardes de la caravane et nous finissions de manger. Je détournai les yeux d’une belle pierre rhomboïdale et acquiesçai. Assurément, nous avions un sérieux problème. Mais nous ne pouvions le résoudre assis là. Arrivant peut-être à la même conclusion que moi, Reyk intervint :

— « Et si on oubliait les plans et on se mettait en marche ? S’il y a vraiment un clan de vampires à Loéria, notre groupe n’est pas si mauvais : nous avons une harmoniste qui peut étouffer le son de nos pas et entendre de loin, une chose réellement utile dans cette zone de tunnels. Une perceptiste qui peut percevoir aussi de loin et qui a étudié les cartes. Un destructeur et… »

Il promena son regard sur Jiyari, Yodah et Yanika… et ajouta :

— « Un bon guerrier. Nous n’avons pas besoin de davantage. »

— « As-tu une si piètre opinion de moi ? » se plaignit Yodah, amusé. Sous le regard foudroyant du Zorkia, il leva les mains, innocent : « C’est bon. Je reconnais que mon rôle ici n’a rien à voir avec celui de sauver des Ragasakis. »

— « Toi, tu es là comme spectateur, » approuvai-je.

— « Exact. Et comme professeur. Et veilleur. Si cela te paraît peu, » sourit le fils-héritier.

Je me rappelai, alors, qu’à Kozéra, il avait promis de me parler d’une chose que le leader des Arunaeh lui avait confiée à propos de Lotus et je me demandai de quoi il s’agissait. Au sanatorium, en parlant des Pixies, il ne l’avait pas mentionné, et j’en avais déduit que c’était une information confidentielle du clan.

À ce moment, Yéren arriva et se joignit à nous, se servant un bol encore chaud.

— « Comment va le garçon ? » demandai-je.

— « J’ai craint que ce ne soit la grippe, mais il semble que ce soit une intoxication, » répondit le guérisseur. « Son état est grave et j’ai peur que voyager ne l’améliore pas, mais sa famille ne veut pas rester en arrière, ce qui est compréhensible. Je leur ai dit de lui fabriquer un brancard. Je passerai le voir demain matin avant de reprendre le voyage. »

Zélif se mordit la lèvre et je devinai qu’elle avait pensé se mettre en marche avant. Mais si Yéren pouvait faire quelque chose pour sauver ce garçon…

— « Vous devriez partir aujourd’hui, » dit Yéren à notre surprise. « Je suis sûr que Livon, Naylah et Sirih sont toujours vivants. »

— « Et toi ? » demanda Jiyari.

Le drow albinos fit une moue coupable.

— « D’après ce qu’on dit au village, Beyg est touché par une épidémie en ce moment et les Koobeldes, comme toujours, ne s’en mêlent pas et n’apportent aucune aide. Si des vampires venaient à attaquer, ils les expulseraient, mais une épidémie… Ils ne s’approchent même pas. Ainsi sont les Druides de Ribol, apparemment. Je dois dire que je suis un peu déçu… »

— « Vas-y, » dit Zélif avec un léger sourire convaincu. « Tu sauveras davantage de vies là-bas qu’avec nous. »

Le guérisseur la regarda… et hésita.

— « Merci, Zélif, de me comprendre. »

— « Nous serons prudents, » assura la faïngale, lisant sur son visage.

Le drow acquiesça, pensif.

— « Bien sûr. Comme toujours. En plus, étant cartographe, tu ne te perdras pas, n’est-ce pas ? »

Zélif sourit.

— « J’essayerai. » Elle laissa le bol vide et se leva. « Écoutez. Nous allons entrer sans gardes dans une zone pleine de vampires. Que chacun réfléchisse bien avant de venir. »

Il y eut un silence. Les gardes de la caravane, à quelques mètres, nous écoutaient, curieux. Moi, je regardais Yodah. Pourquoi ne disait-il rien ? Il aurait pu dire : je renonce, je ne peux pas mourir, je suis l’héritier des Arunaeh… Mais il n’en fit rien. Zélif inspira.

— « Bon. Reyk a raison. Nous avons un bon groupe. Nous tirerons parti de nos habiletés. Je vais aller parler avec Mag’yohi et Skaréna. Dans une heure, nous partirons. »

Elle s’éloigna d’un pas léger, contournant les anobes, et Yodah commenta après un silence :

— « On ne dirait pas, étant si petite, mais ta deuxième leader a du cran, Drey. »

— « Euh… Deuxième ? » répéta Sanaytay, déconcertée. « Qui est le premier ? »

Yodah sourit et répondit avant moi :

— « Mon père. » Et, me désignant du pouce, il ajouta : « Un jour, je deviendrai son premier leader et je le criblerai d’ordres. C’est ce que font les despotes d’habitude, n’est-ce pas ? »

— « Il pose la question parce qu’étant Arunaeh, il ne sait pas abuser de son pouvoir, » expliquai-je, moqueur.

— « Et qui te dit que je ne sais pas ? » répliqua Yodah sur un ton léger. « Ceux du lignage principal, nous ne sommes pas pareils : nous avons l’obligation d’établir l’ordre dans la balance de nos membres. À son tour, chaque membre doit assumer et réparer les déséquilibres qu’il cause. Au nom de Sheyra, » sourit-il. « N’est-ce pas, Drey ? »

Je le dévisageai. Les autres nous regardaient avec des moues perplexes. Ce qui avait commencé comme une plaisanterie s’était transformé en une leçon qu’ils ne pouvaient comprendre : Yodah me rappelait l’importance qu’avaient eu les actes de Kala sur le clan ainsi que la nécessité pour moi d’assumer la destruction du Sceau pour essayer de réparer le déséquilibre. Si j’acceptais la présence de Kala en moi, je n’avais pas d’autre option que d’accepter ma responsabilité conjointe dans l’affaire. Le fils-héritier venait de me rappeler parfaitement nos rôles.

— « Yodah, » intervint Yanika, embarrassée, rompant le brusque silence. « Drey n’a pas causé de déséquilibre. Il… »

— « Yani. »

Je l’arrêtai avant qu’elle ne laisse échapper un mot de trop et j’inclinai la tête vers Yodah.

— « Toutes mes excuses. Tu as raison. »

Yodah haussa les épaules avec un sourire indulgent.

— « C’était juste un rappel. » Il se leva. « Nous continuons notre leçon, Yanika ? Aujourd’hui, je voulais t’enseigner une chose qui demande de la concentration et qu’on ne peut pas apprendre en marchant. Nous avons une heure, si tu veux… »

Il la regarda, interrogatif. Yanika m’observa, l’air inquiète, et je lui souris :

— « Vas-y. Je nettoierai les bols. Mais ne lui apprends pas à démanteler les esprits, hein, Yodah ? »

— « Elle est encore très loin d’apprendre ça, » assura Yodah avec sérieux. « Aujourd’hui, je pensais lui apprendre une technique pour faire le vide dans son esprit, non par propre volonté, mais par bréjique. »

Yanika se leva d’un bond avec un vif intérêt.

— « Je veux savoir faire ça ! »

— « Faire le vide dans son esprit ? » répétai-je. Je soupirai, théâtralement. « Je vois que la technique a bien marché pour toi, Yodah. »

Le fils-héritier répondit à ma moquerie en me poussant la tête au passage avant de s’éloigner avec Yanika vers un endroit à l’écart dans le village. Sanaytay s’assit un peu plus loin et se mit à jouer de la flûte, mais on n’entendait pas un bruit : son inquiétude pour Sirih devait la ronger. Reyk avait les sourcils froncés.

— « Peut-être que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais, moi, à ta place, Drey, je ne le laisserais pas seul avec ta sœ… »

— « Effectivement, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas, Reyk, » le coupai-je sur un ton aimable. « Yodah t’a peut-être interrogé à Kozéra et je sais que tu ne l’aimes pas et que tu en as même peur, n’est-ce pas ? » Il grommela et je haussai les épaules. « C’est tout à fait normal. J’ai vu un interrogatoire une fois… J’imagine bien comment ça se passe. Mais, avec les membres de sa famille, Yodah est quelqu’un de fiable. De tout à fait fiable. »

Presque, rectifiai-je en mon for intérieur, me rappelant l’erreur qu’il avait commise avec moi sur l’île. Percevant peut-être mon hésitation, le Zorkia, Yéren et Jiyari me jetèrent un regard sceptique.

— « Tout à l’heure, quand il te parlait, » intervint Jiyari, « il n’avait pas du tout l’air de plaisanter, tu sais ? »

Je secouai la tête et me levai, les bols sales entre les mains.

— « Ce ne sont pas vos affaires. Ni les tiennes, Jiyari. »

Et je m’éloignai pour laver les bols. Un moment après, Jiyari me rejoignait et me les ôtait des mains en disant :

— « Je ne sais pas faire grand-chose, mais je sais laver des bols. Laisse-moi faire. »

Je l’observai avec curiosité. Et je sentis soudain une vague de cet amour caractéristique qu’éprouvait souvent Kala pour le Pixie blond. Mon Datsu se libéra. À ce que Kala disait, c’était un amour qu’aucun saïjit ne pouvait comprendre… Ne pouvant connaître la passion saïjit, j’étais loin de saisir tout cela, mais, au moins, je parvenais à le sentir pendant quelques fugaces secondes avant que mon Datsu ne l’engloutisse dans une mer sereine.